Si la présence de la Chine en Amérique latine est importante, le Nicaragua faisait jusqu’à il y a peu figure d’exception à la règle en maintenant depuis 1990 des relations avec Taïwan et non avec la Chine continentale. Mais avec le rétablissement des relations diplomatiques avec la Chine en 2021, les choses changent, et elles changent vite. Article publié par Confidencial le 14 décembre 2025.
La dette et les importations s’accroissent, les magasins chinois asphyxient le commerce local et les entreprises minières accaparent plus de 919 000 hectares sous la forme de concessions. Plus de 400 commerces chinois asphyxient les entreprises locales et 12 sociétés minières chinoise accaparent près de 70 concessions sur une étendue de presque un million d’hectares. « La Chine ne vient pas ici pour faire des affaires », a affirmé Daniel Ortega en mai 2025. « Elle vient apporter sa contribution à la lutte contre la pauvreté », a-t-il ajouté. Pourtant, depuis le rétablissement des relations diplomatiques entre les deux pays, en décembre 2021, on compte peu d’aides et davantage de dettes, d’importations, de commerces chinois, et de concessions de territoires indiens que le Nicaragua attribue aux entreprises du géant asiatique.
Les sommes données par la Chine se sont élevées à 8,4 millions de córdobas (ce qui équivaut à environ 229 877 dollars) entre 2022 et 2025. De cette somme, 4,8 millions ont servi à des activités du Secrétariat de l’économie créative et orange, bureau rattaché à la présidence et géré par la fille des dictateurs, Camila Ortega Murillo. Sur les 3,5 millions restants, un million a été consacré à l’achat d’équipements de base-ball, dont une partie pour des établissements pour enfants dans les zones des Caraïbes du Nord, en juin 2024, et 2,5 autres millions à la création de la chorale de filles Amitié Chine-Nicaragua, en mai 2025. Mais les moins de 230 000 dollars donnés ne peuvent se comparer à la dette de plus de deux milliards de dollars que le Nicaragua a accumulée avec Pékin, ni aux bénéfices que le géant asiatique va retirer de l’exploitation minière, avec des concessions qui couvrent déjà plus de 919 000 hectares, selon une analyse de données de Confidencial.
Concessions minières en territoires indiens
Avec les concessions minières, la dictature Ortega Murillo est en train de distribuer les territoires indiens du Nicaragua à la Chine. De novembre 2023 à novembre 2025, elle a cédé 919 085,61 hectares à douze sociétés minières chinoises. De ces hectares, 45 % (soit 408 809,76 hectares) se situent sur la côte caraïbe du Nicaragua, où habitent des communautés miskitas, mayangnas et ramas. Pour ces concessions minières, on n’a pas eu connaissance des études d’impact environnemental que l’entreprise aurait dû présenter et qui devraient être mises à disposition du public. La Chine a gagné, à un rythme accéléré de vastes zones pour l’exploitation minière au Nicaragua. En l’espace de six mois, entre octobre 2023 et avril 2024, trois entreprises chinoises ont obtenu trois concessions minières. La surface occupée s’élevait alors à 228 776 hectares, et les concessions ont continué de se multiplier. En décembre 2025, la dictature a octroyé 66 concessions minières à des entreprises chinoises.
La fièvre des commerces chinois au Nicaragua
Les citoyens chinois tirent également profit des relations commerciales avec le Nicaragua. On a vu s’ouvrir dans le pays de plus en plus de boutiques qui vendent des produits chinois à bas prix, avec lesquels les entreprises et commerçants nicaraguayens ne peuvent rivaliser et qui subissent une baisse de leur chiffre d’affaires pouvant atteindre 70 %, quand ils ne mettent pas la clé sous la porte. « Mon champ d’activité principal, c’étaient les accessoires pour les portables. J’ai arrêté d’en proposer parce que les ventes stagnaient. Les Chinois vendent les chargeurs ou les oreillettes 10 ou 15 córdobas l’unité alors qu’ils étaient au prix de 40 ou 50 dans mon magasin. Du coup, les gens préfèrent les acheter chez eux », a expliqué un commerçant de Matagalpa. La Fondation Sans limites pour le développement humain a préparé un rapport technique (publié en octobre 2025) sur l’essor des commerces chinois.
Depuis l’adoption de l’Accord de libre-échange entre le Nicaragua et la Chine, au Nicaragua se sont ouvert 400 nouveaux commerces de détail d’origine chinoise, spécialisés dans des produits non périssables comme le maquillage, les ustensiles de cuisine et les articles ménagers. Ces commerces bénéficient de l’importation directe avec des droits de douane préférentiels, ce qui leur permet de pratiquer des prix nettement plus bas que ceux des fournisseurs nationaux. Des commerçants locaux ont enregistré une énorme réduction de leurs ventes et voient dans cette dynamique une sorte de concurrence déloyale. L’importation de produits de grande consommation en provenance de ce pays d’Asie a triplé. En 2019, les importations se sont chiffrées à 574 millions de dollars et, en 2024, elles ont dépassé 1 647 millions de dollars, soit 2,8 fois plus.
« Les Chinois affichent de meilleurs prix parce qu’ils importent leurs produits de leur pays et que leurs fournisseurs leur consentent clairement des prix très bas grâce aux gros volumes qu’ils achètent. Aujourd’hui, comment je pourrais lutter avec eux si je commande quelques dizaines d’articles à un revendeur du Mercado Oriental ? », se demande une commerçante dans le reportage « Des magasins chinois asphyxient les entreprises et petits commerces au Nicaragua. » À l’inverse, l’accès au marché chinois demeure marginal pour les exportations nicaraguayennes.
D’autres aides de la Chine, annoncées dans les médias de la propagande officielle, comprennent un programme de formation professionnelle et technologique baptisé « Atelier Luban », la création de la chorale de filles Amitié Chine-Nicaragua, un don de trois millions de vaccins chinois contre la covid-19, fin 2022. Les aides de la République populaire de Chine ne se comparent pas aux dons généreux que faisait Taiwan — avec qui Ortega a rompu pour reconnaître une « Chine unique » — et qui, entre 2018 et 2021, se sont élevés à 81 millions de dollars destinés à des projets de routes, de cantine scolaire et d’autres œuvres sociales. « En fin de compte, la Chine s’est acquis une position non seulement stratégique mais aussi avantageuse pour ses propres entreprises, tandis que les entreprises nicaraguayennes sont en train de perdre du terrain dans leur propre pays face aux importateurs chinois », a souligné Evan Ellis, ancien fonctionnaire du Département d’État, en décembre 2024. Malgré tout, Daniel Ortega soutient qu’« ici la Chine ne cherche pas à faire des affaires ».
Diffusion de l’information sur l’Amérique latine – D 3772. Traduction de Gilles Renaud pour Dial. Source (espagnol) : Confidential, 14 décembre 2025.


