« Aller à La Havane » de Leonardo Padura, un grand voyage au cœur de la capitale cubaine aux Éditions Métailié

Leonardo Padura est né en 1955 à La Havane, à Cuba. Diplômé de littérature hispano-américaine, le romancier cubain fait partie des grands noms de la littérature mondiale. Il a d’ailleurs reçu de nombreuses récompenses internationales, dont le Prix Prince des Asturies en 2015. Aussi scénariste, journaliste et essayiste, auteur de best-sellers en Espagne et en Amérique latine, Leonardo Padura est aujourd’hui traduit dans plus de quinze pays. Il compte parmi ses romans L’homme qui aimait les chiens (2011) ou les dix volumes de la série Mario Conde, que clôt Ouragans tropicaux (2023). Initialement publié en espagnol sous le titre Ir a La Habana en 2024, Aller à La Havane est le dernier livre de Leonardo Padura traduit en français. 

Aller à La Havane est un livre composite, une mosaïque de textes, qui, entrelacés, fragments a priori épars d’une réalité en décomposition, se complètent. Deux étapes sont nécessaires à sa lecture. La première s’intitule « Comment je suis arrivé de Mantilla à La Havane » et Leonardo Padura nous propose alors un itinéraire rythmé par une forme d’histoire autobiographique, agrémentée d’extraits de sa production romanesque : c’est ainsi qu’il nous guide de son quartier natal de Mantilla vers les quartiers historiques de La Havane.

Dans la deuxième partie, intitulée « La ville, mémoire de quelques quartiers, et de quelques personnages », l’écrivain cubain constitue une véritable anthologie, miscellanées de ses meilleures chroniques journalistiques, publiées depuis les années 1980 jusqu’à aujourd’hui : c’est ainsi que le lecteur curieux et sagace pourra enrichir son voyage, parcourant la matière première dont est issue la fresque havanaise premièrement présentée. Plus que des mots, il en ressort une collection d’images nécessairement parcellaires face au passage du temps et à la violence des réalités cubaines, mais qui sont autant de plans séquencés que Leonardo Padura aspire à compiler dans cet ouvrage.

Des photographies de Carlos T. Cairo encadrent aussi les textes et nous offrent, de manière presque exemplaire, un aperçu de ces images que l’écrivain cubain raconte avec ses mots. Quel message peuvent-elles transmettre ? Probablement que le lecteur qui entre dans cet univers singulier n’est jamais seul. C’est Leonardo Padura lui-même qui, dès la première photographie, de dos, nous invite à le suivre sur le toit du château Averhoff, comme anticipant le premier tableau du livre : une vue imprenable sur La Havane, la ville en contrebas, la mer et l’horizon au loin. Et, en effet, l’écrivain cubain nous escorte dans notre lecture, pas à pas, nous raccompagnant même, comme en la dernière page sur la photographie finale. Demeurant toujours à Mantilla, assis sur le perron de sa maison, il nous salue, sourire au lèvre, prêt à se rendre de nouveau à La Havane, qui l’attend, une fois de plus, au bout du chemin ou au bout de sa plume.

Que ce soit Mantilla, La Habana Vieja, le quartier du Malecón ou le Vedado, l’éblouissante La Havane d’autrefois, n’est décidément plus ce qu’elle était. Loin des stéréotypes et des idées reçues, Leonardo Padura relate magistralement une histoire bien dramatique. Au-delà de la simple description physique de l’espace urbain, l’écrivain cubain nous fait aussi transiter à travers le temps et les métamorphoses imposées par l’Histoire à la ville, aujourd’hui devenue le paradis perdu de « l’Homme Nouveau » et de la Révolution socialiste.

Son témoignage est celui de la décadence physique et spirituelle de La Havane, mais aussi de la déchéance idéologique et morale de ses habitants, qui errent miséreux au milieu des ruines de la pauvreté et du vide légué par les vagues continues de l’émigration. Les Havanais, pourtant, n’y protagonisent pas moins des aventures parfois teintées d’humour, souvent déchirantes. Les époques se substituent néanmoins les unes aux autres comme autant de versions historiques successives de la capitale de Cuba. Survivante exténuée mais invétérée, sempiternelle rescapée de l’Histoire ou du climat, assumer La Havane sous ses différentes transformations signifie aussi pour Leonardo Padura s’emparer de sa mémoire douloureuse et se mesurer aux discours officiels étouffants, dans une vision des plus critiques de la société cubaine et de la fatalité de son destin historique.

Témoin et chroniqueur de la lente dégradation et de l’inexorable enlaidissement de sa ville natale, Leonardo Padura se fait pourtant un devoir de récupérer les personnages, les lieux, les atmosphères qui ont nourri son enfance et ses romans. Grâce à sa profession de journaliste, au fil des ans, il a pu recueillir anecdotes, récits et légendes, et construire un véritable univers littéraire en constante extension. Quand Leonardo Padura mêle chroniques réalistes et extraits de romans, l’histoire devient privée et intime sous les poussées de l’autobiographie, l’écriture s’humanise et les analyses sociales et historiques hybrident le réel pour le complexifier et le stratifier en thèmes très divers : les joies de l’enfance, l’enthousiasme national pour le baseball, les splendeurs passées de la « Nice des Caraïbes », les affres du socialisme économique et de ses crises, l’immigration chinoise et catalane, les bas-fonds du proxénétisme ou la médiocrité de la classe politique dirigeante.

Aller à La Havane est inspirée d’une histoire réelle, qui elle-même a inspiré plus d’une dizaine de romans, production romanesque que le livre s’efforce de contextualiser. Sous sa plume, La Havane en vient même à défier toutes les fictions, se transforme en l’expression d’une littérature de la déconstruction et de la désillusion, la manifestation d’une lutte chimérique contre les dégradations historiques, sociales mais aussi symboliques, et d’une reconquête désespérée d’un espace havanais qui tend à perdre ses références culturelles. En effet, pour Leonardo Padura, écrire La Havane est aussi un exercice de réappropriation, d’affirmation de la singularité de sa représentation par rapport à celles de ses prédécesseurs, qu’ils se nomment Alejo CarpentierGuillermo Cabrera Infante ou Reinaldo Arenas. Dans cette entreprise, Aller à La Havane devient un exercice contradictoire d’exorcisme des douleurs du passé et une déclaration sincère d’un amour extrêmement profond, presque obsessionnel voire irrationnel, pour sa ville. À moins qu’il ne faille retenir qu’à la douleur, à la rage et à l’oubli, Leonardo Padura ne veuille opposer la persistance, dans son écriture, de son esprit de résistance.

Si Leonardo Padura fait état de l’évolution historique et sociale de l’identité havanaise, d’un point de vue plus personnel, il n’a de cesse de remettre lui-même en question son sentiment d’appartenance à La Havane. Son angoisse part d’une intime conviction : les villes sont aussi des « organismes vivants » dotés d’une âme propre et donc susceptibles de souffrir. Or, sa ville, son Havane, est sujette, tout comme lui, à un sentiment inquiétant de mélancolie mêlée d’absence ou de solitude, comme s’il devenait étranger dans son propre pays. Il choisit le terme « d’étrangéité » pour évoquer cette déconcertante sensation. La relation viscérale qu’il entretient avec sa ville, source d’une nostalgie existentielle, lui permet de ressentir les hurlements et les plaintes, les râles de l’agonie de La Havane. Symboliquement, c’est comme s’il lisait les lignes profondes du destin de la capitale de Cuba et, poétiquement, il la personnifie pour mieux partager ses états d’âme : si La Havane pleure, il la pleure. Voilà pourquoi Aller à La Havane est aussi une nouvelle forme de compréhension de la réalité cubaine.

Dans Aller à La Havane, Leonardo Padura signe donc une magnifique invitation au voyage dans l’espace et dans le temps, mais le livre n’en est pas moins le prétexte parfait pour irrémédiablement lier sa vie et son œuvre à son Havane. Hommage subtil et témoignage littéraire autant que constat amer d’un désastre irrémédiable, Aller à La Havane est un cri du cœur, peut-être pas encore tout à fait vain, face aux incertitudes de l’avenir de la nation cubaine et de sa capitale. Une chose est sûre : sa mémoire et ses mots subsisteront.