Dans la nuit du 2 au 3 janvier 2026 Nicolas Maduro, chef de l’État vénézuélien a été violemment tiré de son lit et conduit manu militari, avec son épouse, à New York, ville siège de l’ONU, pour y être jugé et condamné par un tribunal local sur ordre de son « homologue » des Etats-Unis Donald Trump.
Il s’agit là d’un un évènement international hors norme qui bouscule gravement les relations entre nord et sud des Amériques, et déstabilise l’ordre des nations unies, mis en place après la seconde guerre mondiale pour préserver la paix du monde. L’évènement est effectivement hors normes dans les Amériques, l’OEA, Organisation des États Américains, étant censée depuis sa création éviter ce type d’agression unilatérale. Les États-Unis tout au long du XIXe siècle et jusqu’en 1934, avaient multiplié les ingérences militaires au Mexique, en Amérique centrale et dans la Caraïbe. Franklin Delano Roosevelt, président démocrate des Etats-Unis depuis mars 1933, avait en effet décrété en 1934, l’aube d’une ère politique de bon voisinage avec le sud latino-américain et caribéen. Son successeur Harry S. Truman, avait participé avec les pays de l’hémisphère occidental à l’institutionnalisation de cette bonne résolution diplomatique.
Tous avaient dans un contexte politique local difficile[1], à Bogotá en 1948, créé un lieu d’échange et de débat permanent, l’Organisation des États Américains, l’OEA. La charte de l’OEA a certes été contournée à plusieurs reprises par Washington. Mais son existence a maintes fois empêché la répétition des comportements nord-américains directement et ouvertement prédateurs d’avant 1934. Les États-Unis ont après cette date le plus souvent délégué à d’autres le renversement de régimes jugés trop indépendants. Qu’il s’agisse d’entreprises privées étatsuniennes comme au Guatemala en 1954 ou au Chili en 1973, de militaires locaux incités à l’insubordination, comme au Brésil en 1964, en Uruguay en 1973 ou en Argentine en 1976. Des opposants comme les Cubains armés et débarqués dans la baie des Cochons en 1961 ou les Contras nicaraguayens armés par les services spéciaux, la CIA, avec l’argent de la drogue. L’OEA elle-même a pu être instrumentalisée, comme en 1965 en République Dominicaine.
Il n’en reste pas moins que son existence a contraint Washington à assumer une mauvaise conscience interventionniste pour privilégier la case de l’ingérence indirecte. Washington malgré tout à deux reprises, en 1983 à Grenade, et en 1989 à Panamá, a renversé des gouvernements locaux manu militari. Plus grave, en 1989 à Panama-ville le président républicain George Bush-père, a déployé des moyens importants, plusieurs milliers de fusiliers-marins, soutenus par aviation et marine, pour arrêter le président en exercice, Manuel Noriega, le transférer en Floride, où il a été jugé, condamné et incarcéré pendant plusieurs années. À cette époque-là les États-Unis exerçaient en fonction d’un traité signé en 1903 une sorte de condominium. Ils géraient le canal et ses terres adjacentes et disposaient sur place d’un dispositif militaire permanent d’envergure, aérien, maritime et terrestre.
L’enlèvement de Nicolas Maduro relève d’un autre registre, géographique tout d’abord. C’est en effet la première fois que des soldats étatsuniens mènent une entreprise d’agression visant les autorités légales, en Amérique du Sud. Jusque-là les actions de ce type se limitaient à l’étranger proche, Mexique, Amérique centrale et Caraïbe. Il n’y avait eu, au sud du continent, que des initiatives militaires ponctuelles, visant à protéger des citoyens nord-américains, prisonniers de troubles locaux.
Pour mémoire, en 1831, aux Malouines, encore argentines, afin d’obtenir la libération de marins retenus avec leurs bateaux ; en 1833 à Buenos Aires pour des raisons similaires ; en 1835 de façon voisine à Callao, port de Lima, au Pérou ; de nouveau à Buenos Aires en 1852 pour protéger des citoyens nord-américains, puis en 1855 et 1858 à Montevideo. On note un incident naval dans les eaux du Paraná paraguayen en 1859 ; une nouvelle présence limitée à Montevideo en 1868 ; à Buenos Aires, la même année pour empêcher des manifestations devant l’ambassade et le consulat des Etats-Unis ; en 1891 à Valparaiso, au Chili, pour éviter une éventuelle attaque contre le consulat et en 1894 à Rio de Janeiro ; en 1986 des soldats en nombre restreint ont été déployés en Bolivie à la demande des autorités pour combattre le trafic de stupéfiants ; des soldats nord-américains en 1989 ont été mobilisés dans les pays andins avec ce même objectif ; en 2017 un avion de la marine des Etats-Unis a été envoyé en Uruguay pour participer aux recherches d’un bateau coréen ; en 2019 un navire hôpital a effectué une mission humanitaire au Venezuela et en Équateur ; ce vaisseau a visité la Colombie en 2023. Conclusion, c’est bien la première fois, le 3 janvier 2025, que les Etats-Unis ont conduit en Amérique du Sud une opération de guerre ciblant un pouvoir en place, la présidence du Venezuela.
Cette première n’a pourtant pas suscité de rejet unanime. Les premiers magistrats argentin, Javier Milei et équatorien, Daniel Noboa, comme leurs homologues bolivien et paraguayen, ont approuvé l’intervention et se sont même réjoui du sort réservé à leur « pair » vénézuélien. En revanche les gouvernants du Brésil, – Luiz Inacio Lula da Silva -, du Chili, – Gabriel Boric -, de Colombie, – Gustavo Petro -, du Mexique, – Claudia Sheinbaum -, d’Uruguay, – Yamandu Ors i-, et un européen, l’espagnol Pedro Sanchez, ont le 4 janvier, « manifesté », leur « préoccupation » en ces termes [2]: « Devant la gravité des faits survenus au Venezuela », nous exprimons notre (..) refus des actions militaires unilatérales sur son territoire », elles « vont à l’encontre des principes fondamentaux du droit international, (..) interdiction de l’usage (..) de la force, respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale des États, consacrés dans la Charte des Nations unies. (..) Nous réaffirmons que l’Amérique latine et la Caraïbe ont un caractère de zone de paix, construite sur le respect mutuel, la solution pacifique des conflits, (..) la non-intervention. (..) Nous appelons à l’unité régionale au-delà des différences politiques (..) Nous exhortons le Secrétaire Général des Nations unies et les États membres à faire usage de leurs bons offices ».
Ce communiqué devrait aller de soi. L’acte militaire sidérant commis par les États-Unis la nuit du 2 au 3 janvier 2025 interpelle gravement en effet un ordre international multilatéral, certes imparfait, et souvent pour ce motif très critiqué, mais qui a le mérite d’empêcher la légitimation des initiatives le contestant, d’offrir un cadre au dialogue entre parties en contentieux, et ainsi de préserver un équilibre collectif valorisant la paix fondée sur le droit. Souffler n’est pas jouer., au jeu de dames comme à celui de la paix et de la stabilité du monde. Les conséquences d’un acte reposant sur la loi du plus fort et la spoliation des ressources du plus faible, seront à plus ou moins longs termes générateurs d’incertitudes graves, en Amérique latine, en Amérique du Nord, – au Groenland comme au Canada -, et bien au-delà. Remis en cause à Caracas par Washington, cet ordre peut l’être tout autant demain, et sur les mêmes fondements, à Kiev et au-delà, par Moscou, à Taipeh par Pékin, au Cachemire indien par le Pakistan etc.
Jean-Jacques KOURLIANDSKY
[1] La neuvième Conférence panaméricaine ayant donné naissance à l’OEA s’est tenue à Bogota du 30 mars au 30 avril 1948 dans un contexte de guerre civile exacerbé par l’assassinat du chef libéral, Jorge Eliecer Gaitan le 9 avril
[2] Ministerio de Relaciones Exteriores, Bogota, Colombie


