Archives quotidiennes :

7 septembre 2019

Au Brésil, l’Amazonie enflamme avec elle les relations diplomatiques internationales

Les incendies qui font rage dans diverses régions de l’Amazonie ont mis le Brésil sous une intense pression internationale. Jair Bolsonaro est plus que jamais critiqué par plusieurs ONG internationales, par la majorité de son peuple, mais aussi par le président français.

Photo : Victor Moriyama – Greenpeace

Le 27 août, le Pérou et la Colombie ont proposé un sommet régional pour répondre aux enjeux des feux qui surviennent en Amazonie. Jair Bolsonaro a d’abord affirmé son intention de venir au sommet se déroulant le vendredi 6 septembre. Cependant, le lundi 2 septembre, le président brésilien a annoncé l’annulation de sa participation au sommet pour des raisons médicales. «Le président doit suivre un régime à base de liquide à partir de vendredi, deux jours avant de subir une intervention chirurgicale à l’abdomen, ce qui rend son voyage pratiquement irréalisable», a déclaré le porte-parole de Bolsonaro, Otavio Rego Barros.

Cependant, Bolsonaro a tout de même confirmé que cette opération ne l’empêcherait pas de se rendre à l’Assemblée générale de l’ONU le 24 septembre. Durant cette visite à New York, le président brésilien espère pouvoir défendre la position du Brésil sur l’Amazonie. «Je vais me présenter devant l’ONU même si ce doit être en fauteuil roulant ou sur un brancard, je vais y aller parce que je veux parler de l’Amazonie», a déclaré Bolsonaro à Brasilia.

Alors que les flammes continuent de brûler la faune et la flore amazonienne, Amnesty International se positionne contre les mesures actuelles du gouvernement brésilien. L’ONG a souligné que «Les autorités brésiliennes doivent mener des enquêtes afin de poursuivre en justice les responsables qui ont déclenché les incendies illégaux.» Le gouvernement devra aussi prendre des mesures pour empêcher que la forêt amazonienne ne subisse d’autres destructions. Amnesty International a aussi lancé une pétition pour que Jair Bolsonaro «renforce la protection des territoires indigènes et des réserves environnementales». L’ONG craint que, sans poursuite, «la situation […] inévitablement empir[e] jusqu’à la fin du mandat» de Bolsonaro.

Les incendies ont aussi provoqué une crise diplomatique avec la France. Emmanuel Macron a déclaré que «La question de la souveraineté de la plus grande forêt tropicale du monde était ouverte, car elle est essentielle dans la régulation climatique de la planète tout entière.»

Le président brésilien face aux attaques nationales

Lors des incendies, les populations indigènes du Brésil ont directement été touchées. Plus de 148 terres d’indigènes ont largement été endommagées par les flammes. Les représentants de plusieurs tribus estiment que «Les incendies ont été encouragés par le discours anti-indigène de Jair Bolsonaro.» Selon eux, l’armée de Rio de Janeiro aurait mis du temps à intervenir sur les lieux face au danger imminent. 

Par ailleurs, le gouvernement de Bolsonaro a réduit les budgets pour la protection de la forêt Amazonienne. Le peuple amérindien se retrouve d’autant plus seul face aux feux d’envergures colossales. «Parmi les 850 000 Amérindiens du Brésil, beaucoup ont compris qu’avec la forêt, c’est leur patrimoine et leur mode de vie ancestral qui partent en fumée.»

Quant au reste de la population du Brésil, celle-ci va aussi majoritairement à l’encontre de la voix du président. Fin août, le taux d’approbation populaire du président brésilien se situait à 29%, alors que Bolsonaro a été élu il y a moins d’un an, le 28 octobre 2018, avec 55% des voix. Le pays le plus peuplé de l’Amérique latine se plonge donc dans une crise démocratique nationale et internationale lourde de conséquences sur des aspects économiques, sociaux et climatiques. 

Eulalie PERNELET
D’après les dépêches

Archives des enfants perdus, le nouveau roman de Valeria Luiselli

Valeria Luiselli est une des voix les plus originales d’Amérique latine. Née au Mexique, elle vit désormais aux États-Unis. Après avoir écrit et publié en espagnol, c’est maintenant en anglais qu’elle s’exprime littérairement.

Photo : Espaces Latinos / L’Olivier

Il y a d’abord la narratrice, d’origine mexicaine, elle a une fille (5 ans au début du roman), née d’une relation précédente sur laquelle on en dit le moins possible. Et il y a son mari, lui-même père d’un garçon (10 ans) dont la mère est morte au moment de l’accouchement et dont on ne parlera pas plus. On ne se pose plus la question de savoir qui est à qui, eux quatre formant une famille de quatre personnes.

Leur «travail» a réuni la narratrice et son époux, chargés d’enregistrer les sons de New-York, chacun avec sa propre conception. Il va à l’aventure, saisissant ce que la grande ville lui offrait de sons divers, elle ayant conservé l’esprit de la journaliste qu’elle n’avait cessé d’être. La mission s’était achevée et, dans un moment charnière de leur vie personnelle, elle vient de décider d’adapter ses projets personnels pour le suivre dans le sud des États-Unis. C’est cette longue errance à quatre que Valeria Luiselli décrit dans ces petits détails quotidiens avec, en particulier, ses pensées sur le couple, la famille, la place des enfants et le rapport de tout cela avec la littérature, les prédécesseurs marquants comme Kerouac qui a rôdé dans des endroits semblables, ou le roman pour enfants qu’on lit à la fillette.

Leur «travail» continue d’être un lien entre eux, lui est sur la piste des Apaches, plus par attirance personnelle que pour le rapport avec ses recherches, elle qui se rapproche du Sud, de la frontière avec le Mexique, où elle devrait faire avancer une enquête à propos des migrants en général, et en particulier de deux fillettes mexicaines séparées de leur mère qui a lancé un cri d’alarme : faute d’obtenir l’autorisation de séjour aux États-Unis où travaille pourtant la maman, elles ont été refoulées et on a perdu toute trace d’elles.

Avec une minutie d’entomologiste, Valeria Luiselli observe chaque minuscule changement dans l’attitude des enfants, du mari ou d’elle-même, pour en déduire le plus souvent que le groupe pourrait se défaire, mais en réalité Archives des enfants perdus possède plusieurs axes, la longue et lente traversée des États-Unis, les questions sur la famille et surtout ces enfants qu’on sait perdus (les petites victimes de l’émigration vers le Nord), ceux qu’on a crus capables de vaincre (les Guerriers Aigles, chez les Apaches, autrefois) et, qui sait, le garçon et la fillette, obligés de subir une vie absolument pas tragique dans sa forme, mais qui pourrait avoir de graves conséquences pour leur avenir personnel.

Chacun à sa manière est un archiviste en dehors de la fillette, trop jeune (encore qu’elle soit aussi en train de se créer ses souvenirs personnels) : le père qui enregistre les sons, la mère qui accumule les références pour ses fiches-reportages, et le garçon qui photographie le présent sans bien savoir ce qu’il fera de ses Polaroids.

L’histoire intercalée d’un groupe de 7 enfants (au tout début de leur tragique odyssée), qui se rapprochent, guidés par un «responsable», du Nord rempli de promesses, passe parfois au premier plan, créant un doute pour le lecteur : où est la fiction ? Le garçon et la fillette sont-ils plus ou moins réels que les enfants qui voyagent sur le toit des wagons ? Tout finit par se réunir pour se fondre en une grave élégie.

Un peu puzzle, un peu tragédie, un peu roman d’apprentissage, un peu dénonciation d’injustices parmi les plus graves, l’offense faite à l’enfance, Archives des enfants perdus est une œuvre grandiose, parfaitement réussie.

Christian ROINAT

Archives des enfants perdus de Valeria Luiselli, traduit de l’anglais (États-Unis) par Nicolas Richard, éd. de l’Olivier, 480 p., 24 €. Valeria Luiselli en français : Des êtres sans gravité, éd. Actes Sud / L’histoire de mes dents / Raconte-moi la fin, éd. de l’Olivier.

Valeria Luiselli est née en 1983 à Mexico. Elle est l’auteur d’un roman, Des êtres sans gravité (Actes Sud, 2013), ainsi que d’un recueil d’essais et de récits encore inédit en français, Papeles falsosL’Histoire de mes dents (Éditions de l’Olivier, 2017) a reçu le Los Angeles Times Prize, le Azul Prize et a été finaliste du National Book Critic Circle Award, et a fait de son auteur l’un des écrivains les plus prometteurs de sa génération. En 2017, elle publie aux États-Unis Raconte-moi la fin, un essai consacré à son expérience d’interprète dans les tribunaux américains de l’immigration. Ce livre rencontre un très grand succès critique et public, et paraît en 2018 aux Éditions de l’Olivier dans la collection de non-fiction, « Les Feux ».  Valeria Luiselli vit dorénavant à Harlem et écrit en anglais.

Élections présidentielles en Argentine le 27 octobre : l’opposition de gauche en tête

Mauricio Macri a subi une lourde défaite, le 11 août dernier, face au candidat péroniste Alberto Fernandez. Le président sortant paie ses réformes draconiennes de l’État providence hérité du kirchnerisme. Un espoir de changement avec un arrière goût d’incertitude économique et politique.

Photo : Augustin Marcarian – Reuters

Trois ans et demi après son investiture, malgré les féroces augmentations d’impôts et les réductions des subventions aux services publics, M. Macri compte avec 32 % des voix. Il lui reste deux mois pour tenter de rallier les indécis à sa cause, et il joue son va-tout pour mobiliser l’opinion publique, et cela avec des mesures qu’on pourrait qualifier comme son chant du cygne. Car, bien que des dizaines de milliers de personnes aient manifesté leur soutien au président, le 24 août, il sait qu’il est condamné d’avance. En effet, tous les sondages prévoient une victoire de son adversaire dès le premier tour : l’alliance d’opposition Frente de Todos, avec la formule Alberto Fernandez-Cristina Kirchner, a recueilli 47,65% des voix. 

Ce scrutin-châtiment pour Macri donne de l’oxygène à l’ex-présidente et candidate à la vice-présidence Mme Kirchner, inculpée dans plusieurs affaires pour corruption, et soupçonnée d’association illicite et de fraude à l’État. Ainsi, l’avenir de l’Argentine ne dépend pas de ce seul résultat. La campagne, en dépit des manifestations pro/contre le gouvernement Macri, a mis en évidence et plus que jamais une crise de confiance dans l’avenir que la suite des événements risque d’aggraver. 

Car quel que soit le résultat des primaires, une certitude est acquise : il ne faut pas attendre les prochaines élections pour savoir s’il y a lieu de s’inquiéter ou de se réjouir. Le vainqueur des primaires, Alberto Fernandez, était l’ex-chef du gouvernement de Nestor puis de Cristina Kirchner, et beaucoup le considèrent comme un ersatz monté de toutes pièces par l’ex-présidente. Son propos est copié sur le même modèle : «Je suis persuadé que nous avons commencé aujourd’hui à construire une nouvelle histoire» a-t-il dit après sa victoire, comme un écho de ce propos tenu par Mme Kirchner en 2003 : «L’Argentine débute un nouveau cycle historique», et elle avait ajouté que le péronisme pouvait incarner le renouveau politique dans son pays. 

Seize ans plus tard, ce «renouveau politique» est incarné par les mêmes dirigeants qui ont laissé le pays, en 2015, au bord du gouffre économique et social avec une augmentation de 100 % de la dette publique. Cela a été le cas des autres expériences populistes qui ont vidé les caisses de l’État : le Péronisme, le Ménémisme (l’une des périodes les plus corrompues qu’a connu l’Argentine, à l’origine de la terrible crise de 2001), avant l’expérience kirchneriste qui s’est soldée avec plusieurs procès en cours, parmi lesquels celui d’Amado Baudou, le premier vice-président condamné et emprisonné pour corruption de l’histoire argentine (il attend la victoire du candidat péroniste pour que celui-ci réexamine les décisions de la justice, tel que l’a laissé entendre Alberto Fernandez pendant la campagne). 

Aussi, beaucoup voient dans la formule A. Fernandez-C. Kirchner une façon de faire profil bas pour l’ex-présidente, dans une stratégie qui rappelle ce qui s’est passé en Russie avec le tandem Poutine-Medvedev. À cela s’ajoute un détail qui peut passer inaperçu : ceux qui se méfient de cette formule évoquent les soucis de santé du candidat Alberto Fernandez quelque temps avant les primaires, d’où ce commentaire qui circule selon lequel, après six mois de présidence, il démissionnera pour laisser sa place à Mme Kirchner.

En tout cas, M. Fernandez a déjà lancé ses premières propositions populistes bas de gamme. Des mesures peu crédibles dans n’importe quel pays sérieux, à savoir la gratuité des médicaments pour les retraités et une hausse des salaires pour les travailleurs, tandis que les analystes se demandent par quels moyens il réussira à mettre en place ces mesures. Ce sont, certes, de louables propositions, mais ultra démagogiques dont l’expérience montre qu’elles se réduisent à ceci : pain pour aujourd’hui, chaos pour demain. Simples coïncidences les crises survenues après ces gouvernements ?

Dans cette période d’élections donc, les Argentins sont partagés entre deux options diamétralement opposées. D’une part, la nostalgie des années 2000, où tout semblait aller pour le mieux dans un pays de cocagne, après la terrible crise qui a frappé le pays en 2001, dans des conditions internationales très favorables avec la flambée des prix des matières premières et des produits agricoles comme le soja. D’autre part, l’intention de Mauricio Macri de s’attaquer à la procrastination chronique qui caractérise la classe politique argentine, et qui consiste à remettre d’élection en élection l’exécution des réformes urgentes en accord avec les enjeux politiques du XXIe siècle. Un programme sévère pour les plus démunis (30% de la population sous le seuil de pauvreté), proche d’une économie de guerre.

Les propos d’une manifestante, chef d’une entreprise familiale, résument ce que pensent ces Argentins qui, malgré la difficile situation sociale et économique, ont compris le plan de restructuration macriste stoppé net par une situation internationale extrêmement défavorable : «En 70 ans de gouvernement les péronistes n’ont rien fait. On n’a rien à attendre d’eux dans les quatre années qui viennent ! Le gouvernement actuel a reçu un pays en feu et il a commencé à faire des choses qui ne se faisaient pas depuis des années. On ne peut pas réparer 70 en trois ans !»

Et pour ceux qui se demandent encore où sont passés les taux de croissance de presque 10 % annuels des années 2000, voici des éléments de réponse fort instructifs. D’une clarté poignante, il s’agit d’un extrait d’un article publié l’année dernière intitulé Cette irresponsabilité budgétaire qui plombe l’Argentine depuis 25 ans*, signé par Gabriel Giménez Roche, membre de l’Eastern Economic Association et chercheur associé à l’Institut Économique Molinari : «En 2003, Nestor et Cristina Kirchner prennent les rênes du pays. Dans les années 2000, l’embellie des prix des matières premières (abondantes en Argentine) bénéficiait largement aux secteurs exportateurs. Les hausses dépassaient facilement les 100% par rapport aux périodes précédentes. Le terme de l’échange (la mesure de valeur des exportations par rapport aux importations d’un pays) a bondi de 68% entre 2000 et 2011. Autrement dit, non seulement l’Argentine exportait beaucoup, mais ses exportations valaient énormément par rapport à ce qu’elle importait. […] Ces excédents sont rapidement devenus la principale source de financement de plusieurs mesures populistes. Le gel des loyers, la réduction et le contrôle des tarifs d’énergie, des carburants ou encore des transports donnaient alors l’impression à la population que tout allait vraiment mieux qu’avant. Mais aucune reforme structurelle pour soutenir l’économie à long terme n’a été mise en place pendant cette période d’abondance. […] En conséquence, quand le boom des matières premières a touché à sa fin, le pays s’est retrouvé en eaux troubles…» 

C’est à ce moment que, pour essayer d’endiguer une crise prévisible, M. Kirchner s’est rapproché de son homologue vénézuélien feu Hugo Chavez. À la suite de cette funeste alliance, «le nouveau gouvernement Macri s’est retrouvé face à une dette de 240 milliards de dollars – les Kirchner avaient récupéré le pays avec moins de la moitié du montant – et un déficit budgétaire annuel de presque 10%.» Et pour finir, Gabriel Giménez explique quel était le pari de Macri et les raisons de son échec : «un regain de confiance des investisseurs étrangers qui se traduirait par plus d’investissements et donc d’emploi. Il envisageait de s’attaquer, dans un second temps, à des réformes structurelles profondes des dépenses de l’État. Malheureusement pour lui, les investisseurs ont continué à bouder l’Argentine.»

Eduardo UGOLINI

* Retrouvez cet article en ligne.

Un premier roman prometteur : Cadavre exquis de Agustina Bazterrica

Et si ?… Si une terrible et soudaine épidémie avait exterminé toute espèce vivante non animale et qu’elle avait rendu impropre à la consommation l’ensemble de notre alimentation ?… S’il avait bien fallu remplacer la nourriture animale par une autre sorte de viande ?… Si des «savants» avaient démontré qu’en créant une nouvelle catégorie à partir de gènes humains on pouvait donner à manger à l’humanité ?… Agustina Bazterrica nous invite à entrer dans un monde terrifiant, au fond si proche du nôtre.

Photo : Flammrion / Rubén Digilio

Marcos Tejo, le narrateur, a un métier tout à fait en rapport avec l’actualité : il est «étourdisseur» (on n’a plus le droit, depuis la Transition, d’utiliser certains mots comme «tuer» ou «assassiner»). La Transition a suivi la GGB, la Grande Guerre Bactériologique, qui s’est achevée avec l’interdiction de consommer toute viande animale, contaminée par un virus. Tejo vit très seul, sa femme s’est temporairement installée chez sa mère, son père est devenu fou (il faut dire qu’il a toujours été intègre, sa folie est donc explicable), il a bien une sœur à qui il rend parfois visite, mais elle cache sa profonde indifférence sous une bienveillance de pacotille qui ne trompe personne. Son métier lui prend presque tout son temps. Mais les choses vont changer le jour où un gros client lui offre un cadeau royal, pure amabilité ou tentative de corruption qui ne dit pas son nom ? Le cadeau, c’est une jeune «tête», autrement dit une femme dont le destin aurait dû être d’être dégustée.

Agustina Baztarrica, sans concession, on pourrait dire naturellement, partage avec nous des scènes quotidiennes, des moments si semblables à ce qu’on connaît déjà, semblables à notre propre vie, avec de minuscules différences : on a vu, forcément, des images d’abattoirs de porcs ou de bœufs, ce sont les mêmes ici, mais les «victimes» sont autres. La vie en ville est banale, on va prendre un verre avec des copains, on a des difficultés avec son conjoint, on fait la bise à sa collègue. On croise même des nouveaux riches insupportables.

La visite de l’abattoir est un documentaire qui, en déclinant les opérations successives qui permettent aux «têtes», c’est-à-dire aux produits, de devenir consommables, nous entraîne dans une expérience de lecteur unique, nous plonge dans des impressions mouvantes, des réactions qui nous forcent à nous poser des questions sur nous-mêmes. Ou sur ceux qui nous entourent. Ou encore sur le monde dans lequel nous vivons. L’auteure nous emmène loin, très loin, et pourtant ce que nous lisons nous est familier et étranger à la fois : officiellement, dans cette société-là, les sentiments n’ont pas lieu de se manifester, mais malgré tout l’humain reste humain, et Marcos le reste vraiment. C’est susceptible de devenir source de problèmes.

Je le répète, l’incomparable mérite d’Agustina Bazterrica est de nous mettre, de force mais sans violence, face à nous-mêmes. Nous nous sommes probablement déjà posé les questions qu’elle nous pose, mais elle le fait de telle façon que ses questions deviennent encore plus essentielles sous nos yeux. Un premier roman aussi maîtrisé est une splendide promesse pour l’avenir.

Christian ROINAT

Cadavre exquis d’Agustina Bazterrica, traduit de l’espagnol (Argentine) par Margot Nguyen Béraud, éd. Flammarion, 295 p., 19 €. Agustina Bazterrica en espagnol : Cadaver exquisito, ed. Alfaguara.

Né en Argentine en 1974, Agustina Bazterrica est une auteure qui a remporté pour son premier roman, Cadavre exquis, le prix Clarín en 2017.

De quel bois se chauffe Jair Bolsonaro ? – Chronique d’une catastrophe annoncée

De quel bois se chauffe Jair Bolsonaro ? Du bois «Brésil», du bois d’Amazonie, qui partent en fumée depuis quelques semaines ? Vérité apparente, répondant à une question semble-t-il allant de soi ? Vérité «Inspirante», en dépit des fumées, pour beaucoup. Qui éructent aussitôt une bordée de mises en garde. Adressées à Jair Bolsonaro, président du Brésil depuis le 1er janvier 2019, au nom de valeurs environnementales universelles.

Photo : Slate

Valeurs prises au sérieux hors du Brésil, au delà, bien au delà de Planalto, le palais présidentiel brésilien. Tout simplement parce que ces principes ne sont pas familiers au Chef de l’Etat brésilien. Les pompiers écologistes de la France à l’ONU, en passant par l’Allemagne et la Norvège, ont été renvoyés dans leurs pénates, qui n’ont pas «1 km2 de forêt vierge», par le Président brésilien. Mais de quel bois se chauffe donc Jair Bolsonaro ? Pourquoi ce rejet des normes environnementales admises par presque tous les pays «civilisés», enfin presque. Serait-il, disent certains, ignare, voire inconscient, ou déséquilibré mental ? 

Pour sortir du bois, et retrouver un sens, il faut retourner à la case départ. Passer au crible ce qu’a dit et fait depuis le 1er janvier 2019, le président Bolsonaro en matière environnementale. Que disait son programme électoral de 2018, «Proposition de plan de gouvernement» sur l’écologie et la déforestation ? Pratiquement rien. Il ne comportait en effet aucune référence à l’environnement. Dédié à la liberté d’entreprendre, et à la sacralisation de la propriété privée, il déléguait la gestion de l’espace rural et forestier aux producteurs agricoles. A l’occasion de réunions publiques le candidat Bolsonaro avait attaqué, le 2 février 2018 par exemple, le «chiisme écologiste» et «les industriels de l’extension des réserves indigènes». Le 28 octobre 2018, le soir de sa victoire, il avait signalé son intention de mettre un terme aux amendes imposées par l’Institut brésilien de l’environnement. Les députés et sénateurs agro-industriels, «Frente parlamentario de Agropecuário», (FPA), communément qualifiés de groupe «B», avaient apprécié ces prises de position, et le 2 octobre 2018 appelé à voter Jair Bolsonaro, aux côtés des groupes B comme Balles (policiers et militaires) et Bible (les évangélistes pentecôtistes).

Les premières annonces par le président élu et son équipe, ont confirmé cette philosophie productiviste libérale. Le Brésil devait accueillir la COP 25 en décembre 2019. Très en retrait sur les Accords de Paris, le Brésil de Jair Bolsonaro, n’a plus souhaité organiser l’évènement. Annonce faite dès le 7 novembre 2018, quelques jours après l’élection de Jair Bolsonaro à la présidence. Cette distance a été confirmée par la participation, le 5 juillet 2019, du gouvernement brésilien à une conférence négationniste du changement climatique, organisée à Washington par The HeartlandInstitute

Les mesures prises ont été à l’avenant. Le 1er janvier 2019, premier jour de son gouvernement le Président Bolsonaro a supprimé le Conseil national de sécurité alimentaire, organisme qui avait été créé en 2003. Le 10 janvier 2019, 28 pesticides jusque là interdits ont été autorisés. Au 31 juillet 2019, ce sont 262 pesticides qui ont été légalisés. Le Chef de l’Etat a nommé Tereza Cristina, présidente du FPA, ministre de l’agriculture. Lui affectant la responsabilité de la délimitation des terres indigènes, retirée ainsi à la FUNAI (Fondation nationale de l’Indien). En pleine crise des feux de forêt le 27 août 2019, Jair Bolsonaro, devant les gouverneurs de l’Amazonie brésilienne a traité «d’irresponsables ses prédécesseurs», qui ont «instrumentalisé les Indiens pour affaiblir (l’économie) des Etats». Les agences et services de protection de l’environnement ont été placés sous la tutelle du ministère chargé du développement. Il en va ainsi de l’Agence nationale des eaux et du Secrétariat national de sécurité hydrographique. 

Jair Bolsonaro a nommé ministre de l’environnement, Ricardo Salles, ex-directeur de la Société rurale brésilienne. Qui a procédé à un démantèlement des dispositifs protecteurs. Au nom comme il l’a revendiqué le 3 juillet 2019 du développement économique. Qui seul a-t-il déclaré est à même de réduire la déforestation. Les crédits de l’Institut brésilien de l’environnement ont été réduits de 25%. Ses responsables ont été remerciés. Et remplacés par des fonctionnaires complaisants à l’égard des industries extractives et des industriels de la terre. Le directeur de l’INPE, institut national de recherche spatiale, a également été démis de ses fonctions le 2 août 2019 pour avoir selon Jair Bolsonaro, diffusé des données mensongères, alimentant «une psychose environnementale». 

Les conséquences de ce laxisme écologique organisé sont mesurables… 25% des Brésiliens boivent une eau «potable» de plus en plus contaminées par les pesticides. 500 millions d’abeilles seraient mortes de juin à août 2019. Les incendies en Amazonie, résultat de départs de feux, tolérés, et de moins en moins pénalisés, ont provoqué une déforestation exacerbée. Selon l’Institut national de recherche spatiale (INPE), la déforestation de l’Amazonie brésilienne aurait de juin 2018 à juin 2019 augmenté de 88%. Passée à 278% en juillet. Cet organisme a détecté 74 000 incendies depuis janvier. 30 000 de plus que pour toute l’année 2018. Poursuivant une inflexion négative constatée depuis 2015. De janvier à août 2019, l’Amazonie aurait perdu 4700km2. 

Jair Bolsonaro admet la recrudescence exceptionnelle des sinistres en Amazonie. Mais selon son propos du 19 juillet 2019, les ONG seraient les principales responsables de cette situation. Elles se vengeraient ainsi de la rétraction des crédits qui jusqu’en 2018 leur étaient versés. «Nous sommes en guerre», a-t-il conclu. La guerre en effet est bien au rendez-vous. Jair Bolsonaro est en croisade contre le «marxisme culturel», diabolisation commode et magique de tous ceux qui contestent sa conception unilatérale, libérale, productiviste, extractiviste et évangélique, de la démocratie. «Le marxisme culturel a perverti jusqu’au paroxysme (…) la cause environnementale» avait pu déclarer en novembre 2018, quelques semaines avant sa prise de fonction comme ministre des affaires étrangères, Ernesto Araujo

Les ministres de l’environnement brésiliens des années 1993 à 2018, réunis à São Paulo le 8 mai 2019 ont fait un autre constat. Ils ont tiré une sonnette d’alarme. Pour dénoncer la chronique d’un désastre annoncé. Prédiction effectivement confirmée en ce mois d’août enfumé et enflammé d’Amazonie. Mais les défenseurs de la démocratie, et donc aussi de l’environnement, doivent, devraient, aussi tenir compte du terrain choisi par Bolsonaro pour esquiver ses responsabilités environnementales… Et poser au président brésilien la question en termes diplomatiques, renvoyant au respect des engagements internationaux signés par le Brésil, Accords de Paris sur le réchauffement climatique ; traité Mercosur-Union européenne. Faute de quoi, mais c’est un constat de plus en plus universel, on assisterait, comme on le voit ailleurs, entre l’Angleterre et l’Union européenne, les Etats-Unis et le reste du monde, la Généralité catalane et le gouvernement espagnol, à un dialogue de sourds. 

Jean-Jacques KOURLIANDSKY

Au Mexique, dix journalistes ont déjà été tués depuis le début de l’année

Reporters sans Frontière vient d’émettre un communiqué via son site web pour alerter sur la situation des journalistes au Mexique. Le cadavre de Nevith Condes, 42 ans, a été découvert samedi près de la ville de Tejupilco. Il est le quatrième professionnel de la presse assassiné depuis début août. Le directeur du portail d’information local, Observatorio del Sur, est le dixième journaliste tué en 2019, soit davantage que sur l’ensemble de l’année précédente.

Photo : France 24

Le corps de M. Condes, qui a été trouvé dans une zone montagneuse du sud de l’Etat de Mexico, présentait plusieurs blessures à l’arme blanche selon le parquet de cette région, voisine de la capitale. Le journaliste couvrait l’actualité locale dans cette zone rurale, meurtrie par les cartels de la drogue. Leur guerre sanguinaire contre le gouvernement mais aussi entre eux a fait 33 500 morts en 2018 au niveau national, un record depuis plus de vingt ans. Depuis, l’hécatombe ne cesse de croître avec 20 135 homicides de janvier à juillet.

Les professionnels de la presse sont en première ligne. Trois autres journalistes avaient déjà été assassinés plus tôt en août dans les Etats de Veracruz (est) et de Guerrero (ouest). Ce chiffre portait à neuf le nombre de crimes de presse depuis le début de l’année, soit autant qu’en 2018. Selon Reporters sans frontières (RSF), le Mexique est le pays le plus meurtrier au monde pour les professionnels de la presse, après l’Afghanistan et la Syrie, avec plus d’une centaine de journalistes tués depuis 2000.

L’enquête est en cours pour déterminer si le meurtre de M. Condes est lié à ses activités journalistiques à Tejupilco, municipalité de 70 000 habitants. La piste du crime organisé n’est pas écartée, selon les autorités. Mais la presse locale rappelle aussi que des articles publiés par M. Condes sur la corruption policière avaient provoqué des tensions avec le gouvernement local. Au Mexique, un journaliste est agressé toutes les 16 heures par la délinquance organisée mais aussi par des représentants des autorités, selon Article XIX.

En juin, M. Condes avait été l’un des premiers à couvrir la chute d’un hélicoptère, après des échanges de coups de feu entre des policiers et des délinquants. Dans la foulée, il avait reçu des menaces de mort, selon certains de ses collègues interviewés par la presse locale. Il avait alors sollicité la protection du gouvernement fédéral. D’après RSF, l’intéressé avait finalement refusé les mesures de sécurité proposées par l’organisme public dédié, en raison de la procédure bureaucratique que nécessite leur obtention.

Un programme de protection critiqué

Créé en 2012, le Mécanisme de protection des journalistes et des défenseurs des droits de l’homme gère les cas de plus de 900 personnes menacées, dont un tiers de journalistes. Ces derniers sont parfois déplacés dans d’autres régions du pays, certains protégés par des gardes du corps ou des «boutons d’urgence» reliés aux services de police. Mais l’efficacité du programme est fortement critiquée. Un rapport publié le 22 août par le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme (HCDH) dénonce «son manque de ressources économiques et matérielles pour garantir son fonctionnement adéquat». Le tout alors que le nouveau président de centre gauche, Andres Manuel Lopez Obrador, mène une sévère cure d’austérité au sein des services publics.

Selon le rapport, le mécanisme aura besoin pour fonctionner de 325 millions de pesos (14,5 millions d’euros) en 2019. «Pourtant, son budget n’est que de 207,6 millions de pesos, moins qu’en 2018 et 2017», alerte le HCDH. Le rapport déplore aussi le manque de personnel avec seulement 36 salariés, qui gèrent en moyenne les cas de 155 personnes menacées.

Pour redresser la barre, le ministère de l’intérieur a sollicité, en avril, une rallonge budgétaire de 150 millions de pesos. «Mais les fonds n’ont toujours pas été alloués», dénonce le HCDH. Aucune personne menacée n’a pu sortir du programme en 2018 en raison des risques encourus. Pis, sept journalistes ont été assassinés, depuis 2012, alors qu’ils bénéficiaient de mesures de protection du mécanisme. Samedi, la Commission mexicaine des droits de l’homme a déploré, dans un communiqué, que la violence contre les journalistes soit «l’un des principaux obstacles qui empêchent que notre pays se renforce en tant que démocratie».

D’après le site de RSF

L’acteur chilien Alfredo Castro est primé à la 76e Mostra de Venise 2019

L’acteur chilien AlfredoCastro a reçu le Prix Starlight International Cinéma Awards, prix du Cercle de femmes journalistes. Il est le premier acteur latino à recevoir cette reconnaissance par le festival de Venise, pour son travail dans le film «Blanco en Blanco» du réalisateur chilien Théo Court. Le film a été présenté dans la section Horizontes. «Cette section accueille le plus innovateur et radical du 7e art», dit son producteur Giancarlo Nasi.

Photo : Presse La Mostra

L’acteur Alfredo Castro a dédié son prix à Pablo Larraín, grand réalisateur chilien reconnu internationalement et demandé au gouvernement chilien actuel la restitution des fonds supprimés au cinéma de son pays. «C’est un grand honneur de recevoir ce Prix et je souhaite le dédier à Pablo Larrain, mon maitre qui m’a appris comment faire ce métier», a-t-il déclaré ému. «Le cinéma a été un ambassadeur incroyable de notre pays et il devrait continuer à l’être» a -t-il ajouté. 

Alfredo Castro joue dans deux films chiliens présentés à la compétition «Blanco en Blanco» et «El Príncipe» (Le Prince) de Sebastián Muñoz, en compétition dans la Semaine internationale de la Critique. «El Principe» est le premier long métrage du réalisateur. Ce drame se déroule dans les années 70, à San Bernardo, au Chili. Un jeune homme est emprisonné après avoir tué un ami. Sous la houlette d’un codétenu, il va découvrir son orientation sexuelle et trouver la maison qu’il n’a jamais eue hors de la prison. À l’affiche de ce film, on retrouve notamment Alfredo Castro, dont la filmographie est grande, entre autres «Tony Manero», «El Club», «Les Amants de Caracas» ou encore «Rojo»

L’acteur chilien avait déjà participé dans d’autres films en compétition à Venise, à Berlin, à San Sebastián avec des films tels que Post Mortem (2010), de Pablo Larraín ; È stato il figlio (2012), de Daniele Cipri ; «Las niñas Quispe» (2013) de Sebastián Sepúlveda et le film vénézuélien «Desde allá», de Lorenzo Vigas, Lion d’Or du festival de Venise en 2015 avec le film Les Amants de Caracas

L’histoire de «Blanco en Blanco» se situe aux débuts du 20e siècle en Terre du Feu, territoire hostile où les conditions de vie sont extrêmes. Il fut filmé en plein hiver et le blanc de la neige envahi la désolation de ce lieu. Les grands propriétaires terriens, de colonisateurs s’imposèrent par la barbarie. Pedro, le protagoniste principal arrive en Terre du Feu pour faire les photos de la noce de Mr. Porter, un puissant latifundiste avec une très jeune femme Sara. Cette dernière devient l’obsession du photographe. Une obsession qui le mènera à sa perte jusqu’à trahir ses principes devenant ainsi un complice indirect du génocide du peuple natif, les Selknam. 

Le réalisateur Théo Court parle de la genèse de son film : «Lorsque j’ai observé des photographies de la chasse des indiens Selknam perpétrées par Julius Popper en Terre du Feu, j’ai voulu savoir qui était ce photographe qui participait à de tels actes comme un voyeur».

Hormis ces deux films chiliens, ont été présentés à la Mostra, dans La semaine de la critique, les films «Ema» de Pablo Larraín en compétition officielle. C’est la troisième fois que le réalisateur présente un film à la Mostra de Venise après Post-Mortem (2010) et Jackie (2016). «Ema» est un film féministe qui aborde le délicat sujet de l’adoption. Et le Colombien Ciro Guerra avec «Esperando a los barbaros» (Waiting for the Barbarians). Une adaptation du livre de J.M. Coetzee, Waiting for the Barbarians, avec Johnny Depp et Mark Rylance, allégorie qui traite le sujet de la colonisation et des abus au cours des guerres.

La réalisatrice argentine Lucrecia Martel, déjà membre du jury en 2008, est la présidente du Jury de 2019 – après le Mexicain Guillermo del Toro en 2018. Elle remettra le Lion d’or à l’issue de la 76e édition de la manifestation italienne qui se déroulera du 28 août au 7 septembre.

Olga BARRY

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