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septembre 2019

Mémoires d’Edgar Morin : « Les souvenirs viennent à ma rencontre »

Installé dans le centre historique de Montpellier depuis 2018, où il dit avoir retrouvé «une vie de village », Edgar Morin – né Edgar Nahoum à Paris le 8 juillet 1921 – publie ses mémoires : «Les souvenirs viennent à ma rencontre». Dans cette ville, riche d’une grande et ancienne tradition universitaire, l’intellectuel infatigable et enthousiaste multiplie les séminaires, conférences, classes magistrales, rencontres et voyages de par le monde. Il y a quelques mois seulement, il s’est rendu au Brésil où on lui a rendu hommage. 

Photo : La Croix – Fayard

Dans ses mémoires, Edgar Morin a choisi de réunir tous les souvenirs qui lui sont revenus aléatoirement. «Ils sont venus à ma rencontre selon l’inspiration, les circonstances. S’interpellant les uns les autres, certains en ont fait émerger d’autres de l’oubli» a-t-il déclaré. A presque cent ans, celui qui se décrit comme «un vieux jeune» garde une mémoire intacte qui lui permet de retracer des moments forts de sa vie personnelle, professionnelle, de ses engagements militants et des grands évènements qui ont marqué l’Histoire. Dans ce récit se mêlent l’histoire de sa vie, les voyages et les rencontres ainsi que l’Histoire.

Le premier chapitre de l’œuvre s’ouvre sur les conditions tragiques de sa naissance. «Je suis mort-né» raconte-t-il. Grâce à l’obstination du médecin qui a fait accoucher sa mère, il est revenu à la vie. Il nous émeut lorsqu’il parle de sa mère, de sa maladie au cœur et de sa mort prématurée quand il n’avait que dix ans. Il revient sur son engagement dans la résistance, loue la fraternité qu’il y trouvait. Puis il rend hommage à la tradition humaniste. Il déclare : «Je crois que j’ai été dès le début un omnivore intellectuel».

Edgar Morin est un homme engagé. Tout d’abord en 1936 durant la guerre civile en Espagne. Puis en 1941 quand il entre au Parti Communiste Français, qu’il quitte en 1953. En 1942, il résiste et prend le pseudonyme Morin. Pendant la guerre, il obtient une licence d’histoire-géographie et une de droit. À la Libération, il publie son premier ouvrage « L’An zéro de l’Allemagne » et s’investit dans le journalisme en créant la revue Arguments en 1956. Edgar Morin fut aussi un des premiers intellectuels à s’engager dans le combat écologique. Le «grand problème» est celui «de notre devenir humain, planétaire», a-t-il déclaré.

Dans un entretien sur France culture, Edgar Morin se confie sur sa personnalité : «Je suis embarrassé quand on me demande une vision globale et simple de moi.» Après la guerre, il s’est intéressé à l’étude de phénomènes marginaux qui lui «semblaient annonciateurs d’une crise» à venir. En 1950 Edgar Morin entre au CNRS et étudie essentiellement les phénomènes considérés comme mineurs par les élites intellectuelles d’alors. Il publie Le Cinéma ou l’homme imaginaire en 1956, Commune en France : La Métamorphose de Plodemet en 1965 ou encore La Rumeur d’Orléans en 1967. Il deviendra Directeur de recherche au CNRS en 1970. Finalement, en 1982, il élabore la «pensée complexe» et se lance dans l’écriture de La Méthode, œuvre majeure, écrite entre 1977 et 2004. Il adopte le terme «reliance» pour désigner le besoin de relier ce qui a été séparé, disjoint, morcelé, compartimenté, classé… en disciplines, écoles de pensée, etc. Il envisage les choses dans une combinaison de confrontation, complémentarité, concurrence, coopération ; toutes en étroite synergie dynamique.

Il accorde beaucoup d’importance à la culture populaire. Selon lui, le roman est sa «première nourriture». «Je suis très content d’être un bâtard culturel, je suis très content d’être de la race des orphelins… Alors quand je reviens maintenant à tous ces problèmes de déviance, de marginalité, ce sont des choses dans lesquelles finalement j’ai puisé ma propre force, ma propre vérité.»

Le rapprochement d’Edgar Morin avec l’Amérique latine date des années 1960, lorsque la «pensée métisse» et les grands mythes des civilisations précolombiennes ont commencé à l’intéresser. C’est le Brésil – le pays de la diversité humaine par excellence- qui fascine le sociologue. Il y découvre une société où existent les plus dramatiques et fascinantes contradictions.

Dans les années 90 au Brésil, des groupes de réflexion autour de la Pensée complexe se sont formés. La politique du Service social du Commerce (SESC). Cette entité brésilienne, fondée en 1946, dans le domaine de la production culturelle l’a rapprochée du penseur Edgar Morin. Celui-ci préconise de dépasser les dichotomies entre culture populaire et classique. La culture doit être prise comme expression des manifestations collectives. Plus encore, les produits culturels sont vus comme des instruments privilégiés de perception de la réalité et de l’identité humaine. Le SESC y ajoute une conscience écologique. Edgar Morin en est donc devenu une référence. À la tête d’initiatives originales et diversifiées visant le bien-être du travailleur, le SESC est en phase avec les prémisses de Morin.

Invité dans nombreux pays d’Amérique latine (Brésil, Chili, Mexique, Pérou, Bolivie, Venezuela, Colombie, Cuba), il s’est imprégné de la culture et y a rencontré des intellectuels, chercheurs, écrivains et artistes locaux. Il a donné des cours à la Flacso au Chili (Faculté de sciences sociales). Il a également mené une vie sociale intense. Dans ses mémoires, il raconte les fêtes, les soirées où il a dansé et goûté les erizos (oursins) et les bons vins chiliens. Venu en 1963 au Chili il s’est aussi intéressé au sort des indiens Alacalufes, des nomades de la mer qu’il aurait voulu faire témoigner lors d’un prochain voyage. Aujourd’hui, à cause de la politique de «civilisation», les Alacalufes ne sont plus qu’une dizaine au Port Eden en Patagonie.

Edgar Morin est Docteur honoris causa dans de nombreuses universités dans le monde. Il fut au départ déconsidéré en France. Sa pensée et ses théories «déviantes» sont regardées avec méfiance dans un pays cartésien où la spécialisation est le maître mot. Il évoque son rapport avec le sociologue Pierre Bourdieu, dont l’œuvre «arrogante» et «dominatrice» était omniprésente. «En fait, tout ce que je pense vient de quelque part. Au sens strict du terme, je n’ai rien inventé. C’est juste ma façon de rassembler les idées qui est originale. Je ne suis pas contre la spécialisation ; en effet, si je puis me dire transdisciplinaire, c’est que j’ai besoin des disciplines, mais de disciplines qui communiquent pour traiter des grands problèmes. Sinon, on n’a que des rapports d’experts : bien souvent, les experts s’enferment dans leur limitation bureautico-technique», déclare-t-il.

Pour l’auteur de la théorie de la pensée complexe, nous traversons une crise planétaire. Celle-ci plonge ses racines dans un paradigme de civilisation bâti sur l’individualisme, l’appât du gain, la concurrence, le consumérisme irresponsable et l’exclusion sociale. Dans ce cadre, il se penche sur le rôle de l’éducation. Morin valorise les contributions provenant de ce qu’il appelle le Sud, compris ici comme une référence socioculturelle. Le Sud représente une pensée anti-hégémonique capable d’effectuer un retour aux pratiques solidaires au détriment des pratiques individuelles, de valoriser la diversité en tant qu’élément formateur et de reconnaître le lien indissociable qui unit tout être humain à un réseau complexe formant une communauté planétaire.

A la fin du chapitre sur l’Amérique latine, Edgar Morin écrit : «Je caresse le rêve d’une despedida (un adieu) globale, qui me prendrait quelques mois, où, d’étape en étape, je ferai ma visite d’adieu à ce cher continent. (…) Aujourd’hui, je m’attriste de la grande régression qui, atteignant les uns après les autres divers pays de la planète, affecte gravement l’Amérique latine, on ne sait pour combien de temps. L’Amérique latine reste présente en moi et j’aime en retrouver la langue en parlant avec mes amis latinisés, Alain Touraine et Régis Debray.»

Edgar Morin, intellectuel visionnaire avec son ouvrage «Terre-Patrie», écrit en 1993, (avec Anne-Brigitte Kern), appelle à une «prise de conscience de la communauté du destin terrestre», est une véritable conscience planétaire avant l’heure. Dans la suite discontinue de ses mémoires l’humaniste éclairé dévoile le plus intime de sa vie, ses convictions, son savoir. «Je ne suis pas de ceux qui ont une carrière, mais de ceux qui ont une vie», dit-il. Ces mots d’Edgar Morin rappellent ceux du poète Pablo Neruda : «Confieso que he vivido» (J’avoue que j’ai vécu) et donnent une idée d’une vie dédiée à «expérimenter le monde» et de son intense travail de chercheur. Son influence et la portée de sa pensée marqueront l’histoire de la pensée contemporaine. 

Olga BARRY

Edgar Morin aux édition Fayard 

Une saga historico-farfelue : « Ce prince que je fus » de Jordi Soler

De l’empire aztèque aux salons du général Franco, de Motzorongo (3900 habitants), près de Veracruz, à Toloríu (un peu moins de 200 habitants), dans la province de Lérida, ce roman nous mène sur des sentiers sinueux dans un passé plein de promesses. Dans l’église de ce même Toloríu se sont mariés le baron de Toloríu, qui faisait partie de la troupe de Hernán Cortés et une des filles de Moctezuma, Xipaguacin (rebaptisée María). Il n’en a pas fallu davantage à Jordi Soler pour imaginer une suite… 

Photo : Editions Contre-allée

Une princesse aztèque nommée Xipaguacin ou María, selon le pays qu’elle habite, et son époux, petit noble catalan possesseur d’un domaine trop réduit pour être connu, une Altesse Impériale qui s’est elle-même attribué le titre, sous les traits d’un quinquagénaire tirant sur le bellâtre et un narrateur, banquier retraité qui n’a rien de mieux à faire que de fouiller inlassablement dans de vieilles paperasses : ce sont les personnages de ce roman baroque bien que contemporain. 

Je ne dévoilerai rien de l’intrigue, il faut la découvrir dans ses méandres, être agacé ou amusé par les hésitations de l’ex-banquier qui le plus souvent donne l’impression de se perdre dans les mensonges qu’il a lus mais qu’il reproduit et qui en est conscient. L’intrigue, dont la seule chose que je dirai est qu’elle est superbement menée, nous conduit de la conquête du Mexique aux Montagnes pyrénéennes en passant par les salons austères du palais du Prado d’où Franco gouverna l’Espagne durant presque 40 ans. 

Le narrateur de toute évidence n’est pas un professionnel, il s’embrouille, voulant bien faire, il se contredit, fait avancer son histoire de façon chaotique. Sa bonne volonté est touchante, on oublie volontiers que sa volonté première est tout de même de s’approprier le trésor de Moctezuma ! 

Cela donne un récit plein d’humour (l’auteur, lui, est loin d’être un amateur !), plein de deuxième degré qui rend le lecteur complice : les trous dans la chronologie, les informations données pour originales mais sur lesquelles plane un réel doute, bref la piètre fiabilité de ce qu’il sait sont un véritable régal, on met les pieds, lui et nous, sur un sol sans cesse mouvant, mais comme c’est le seul matériau dont on dispose, on est bien obligés, lui et nous, d’avancer. La description minutieuse des symboles cachés dans le M majuscule qui est devenu le blason de l’Altesse Impériale et qu’on ne verra jamais (et pour cause !) est irrésistible. Il y a quelques victimes collatérales de cet humour ambiant : Camilo José Cela, le général France et Madame, avec leurs ministres nains. Pas sûr qu’on ait envie de les plaindre ! 

Une farce peut prendre des allures de fable, c’est bien le cas ici. Folie des grandeurs (apparemment contagieuse), prestige qui ne vaut que pour soi-même, noblesse dont l’origine n’est due qu’à quelques pesos, bref, vanité des vanités, vanité des deux côtés de l’Atlantique… C’est drôle et tristement humain. 

L’auteur partage avec son narrateur une dose non négligeable d’humour, on l’a dit, c’est le lecteur qui en profite, d’autant que le traducteur est lui-même entré dans le jeu, et on peut deviner le sourire sur les quatre visages réunis, narrateur, auteur, traducteur et lecteur. Que demander de plus ? 

Christian ROINAT

Ce prince que je fus de Jordi Soler, traduit de l’espagnol (Mexique) par Jean-Marie Saint-Lu, éd. La Contre-allée, 303 p., 20 €. Jordi Soler en espagnol : Ese príncipe que fui, ed. Alfaguara. Jordi Soler en français : Les exilés de la mémoire / La dernière heure du dernier jour : La fête de l’ours / Dis-leur qu’ils ne sont que cadavres / Restos humanos, éd. Belfond et 10/18. 

Le documentaire « Psychomagie » du franco-chilien Alejandro Jodorowsky 

Le cinéaste de 90 ans  Alejandro Jodorowsky revient avec un documentaire Psychomagie.  Voulant aller plus loin que la psychanalyse qui ne remonte dans l’inconscient de l’enfance que par la parole, il veut, au moyen d’actes théâtraux et poétiques s’adressant directement à l’inconscient, permettre par cette thérapie la libération des blocages. 

Photo : Allociné

Né à à Tocopilla au nord du Chili, fasciné par le film Les Enfants du Paradis, il décide de faire de la pantomime. Il vient en France en 1953 pour rencontrer André Breton et rentre dans la troupe du mime Marceau et met aussi en scène Maurice Chevalier. Il va au Mexique en 1965 et y fait du théâtre d’avant-garde. Avec Arrabal, dont il filme la pièce Fado Y Lis (1968), et Topor il crée le groupe Panique. Suivront El Topo au Chili en 1970, puis La montagne sacrée en 1973. N’arrivant plus à tourner après l’échec de Tusk et n’ayant pas touché une caméra depuis  Le voleur d’arc-en-ciel  en 1989, il se lance avec succès dans la B.D. en créant L’Incal avec Moebius et La caste des MétaBarons avec Juan Gimenez. Il devient le maître du Tarot de Marseille, non pour annoncer l’avenir, mais analyser le présent. Cinéaste et artiste multidisciplinaire, il est convaincu que l’art n’a de sens profond que s’il guérit et libère les consciences.

Le film présente des cas, depuis le premier jusqu’à certains spectaculaires dans un stade devant cinq-mille personnes, avec des patients très différents, que ce soit en France – parfois en public dans la rue –, au Mexique, ou en Espagne, n’hésitant pas à soigner le suicide d’un proche par un vol en parachute… Puis les gens viennent parler du résultat. Comme il s’agit d’art les interventions sont gratuites, contrairement à la psychanalyse. Mais il ne saurait former de disciples puisqu’il s’agit d’art. 

Au cours de son récit, il fait un retour sur chacun de ses films. Dans La Danse de la réalité (2013), c’est sur son enfance. Pour interpréter son père, il choisit son fils, et de nombreux autres membres de sa famille apparaissent dans le film, qui, comme toujours chez Jodorowsky, mêle ses souvenirs et ses rêves – souvent des cauchemars. Pour incarner sa mère, il choisit une chanteuse d’Opéra qui ne s’exprime que par des vocalises. Il n’hésite pas à faire appel à la magie et à l’ésotérisme. Ses films nous donnent parfois l’impression que nous sommes en train de voir certains films de  Fellini.  

Alain LIATARD

Psychomagie, un art pour guérir, documentaire d’Alejandro Jodorowsky (1 h 44). Sortie le 2 octobre.   Vois aussi Allociné

Le 27 octobre 2019 : chute de bulletins de vote en Amérique latine…

Argentine, Bolivie, Colombie, Uruguay le 27 octobre. Les citoyens de ces quatre pays latino-américains sont invités à faire leur devoir électoral. Les uns, en Argentine, en Bolivie, en Uruguay, pour choisir leur président, et tout ou partie des parlementaires. Les autres, en Colombie, pour renouveler leurs représentants locaux et régionaux. Cette « chute de bulletins de vote », loin d’être anodine, interpelle.

Photo : El Sol

À première vue RAS, rien à signaler. Ces consultations respectent le calendrier. Les différents postulants ont pu faire acte de candidature et défendre leurs programmes. On imprime les bulletins. On révise l’état des urnes. La presse suit avec plus ou moins d’attention, selon les pays, mais suit tout de même le déroulement de la campagne électorale dans chacun des États concernés.

Pourtant. Pourtant, comme très souvent en Amérique latine, l’atmosphère électorale est lourde d’incertitude. Au point de laisser percer un parfum de malaise, ici et là. Détournement constitutionnel en Bolivie, assassinats de candidats en Colombie, rumeurs d’alternatives déstabilisantes sur les deux rives du Rio de la Plata, constituent une toile de fond qui modère l’optimisme démocratique.

Optimisme démocratique oui, bien sûr. Le rituel des consultations est sur les rails depuis que les dictateurs, civils ou militaires, ont été remerciés dans les années 1980. La rupture démocratique est admise, reconnue. Et ses valeurs sont revendiquées de droite à gauche. Cela dit, schismes et hérésies ont fait leur apparition. Et on assiste à un détournement des principes fondateurs. Au nom de la démocratie, telle que l’entend tel ou tel parti, on constate en 2016 des ajustements, altérant débats et concurrences « à la loyale ».

Evo Morales, en Bolivie, va se représenter. Pour la quatrième fois. En dépit de la Constitution qu’il a fait adopter et qui empêche la réélection indéfinie. En dépit de sa tentative référendaire d’en faire admettre le bien fondé… mais qui avait été rejetée par une majorité des électeurs le 23 février 2016.

La Colombie, depuis 2016 – date de la signature de l’accord FARC/Gouvernement – hésite à confirmer la voie de la paix. Démobilisés des FARC, militants associatifs, ils sont depuis trois ans la cible d’assassinats au goutte à goutte. Plusieurs centaines quand même au jour d’aujourd’hui. La campagne des municipales, reflet de ce doute, est l’une des plus mortifères de ces dernières années. Les candidats en sont les victimes aujourd’hui privilégiées dans les régions en dispute.

L’Argentine, bousculée par l’une de ces crises cycliques, qui la met à plat, s’apprête à tourner le dos au sortant de droite, Mauricio Macri, dans un climat de fin de règne et de désordre humanitaire qui menace d’emporter l’Uruguay, dont l’économie est largement tributaire de ses grands voisins, Argentine et Uruguay, tous deux en décroissance avancée. Certes, la gauche, le Frente Amplio, a de beaux restes. Mais la grisaille du quotidien apporte un « plus » aux candidatures traditionnelles, voire à celle de l’ancien chef d’État-major des armées, Guido Manini Rios.

Finalement, en dépit d’un contexte qui interpelle la pratique et les fondamentaux de la vie démocratique, le résultat est aussi porteur potentiel d’une géopolitique en mouvement. Les observateurs, disons rapides, portent souvent des jugements qualitatifs reposant sur la convergence fortuite de résultats allant dans le même sens. Il y aurait eu ainsi un cycle de gauche de 2000 à 2014. Suivi d’un moment des droites, toujours actuel. Ces convergences, qu’elles soient le fruit du hasard ou d’un cycle difficile à rationnaliser, ont en tous les cas créé les conditions de coopérations interaméricaines contrastées. D’esprit nationaliste et souverainiste, avec les gauches au pouvoir. Phase marquée par la création de l’ALBA (Alliance bolivarienne de notre Amérique), de la CELAC (Communauté des États latino-américains et de la Caraïbe), de l’UNASUR (Union des Nations d’Amérique du sud). D’esprit libre-échangiste et conservateur ensuite, diplomatiquement matérialisé par la suspension des institutions antérieures, remplacées par l’Alliance du Pacifique, le Groupe de Lima et Prosur.

À supposer que l’Argentine bascule vers le péronisme kichnériste, ce que laissent prévoir les sondages, qu’Evo Morales soit réélu, ce qui est l’hypothèse la plus probable et qu’à l’arraché le candidat du Frente amplio uruguayen perpétue la présence de la gauche au sommet de l’État, l’Amérique latine serait non pas de nouveau « à gauche ». Mais elle ne serait plus majoritairement « à droite ».

Jean-Jacques KOURLIANDSKY

La première édition du Festival documentaire Amazonie et Caraïbes du 14 au 19 octobre

Le premier Festival international du Film documentaire Amazonie Caraïbes (FIFAC) se tiendra à Saint-Laurent du Maroni au camp de la déportation, en Guyane. C’est la première édition du festival créé par Frédéric Bellenay et dont le jury sera présidé par Patrick Chamoiseau. Cet événement va enfin donner de la visibilité aux productions des régions amazoniennes et caribéennes. 

Photo : Fifac

C’est dans le cadre de la politique de soutien de France Télévisions aux festivals documentaires en Outre-Mer qu’est né le FIFAC. Après la création du FIFO (Festival International du Film documentaire Océanien) en Polynésie il y a 16 ans, le FIFAC donne une visibilité nouvelle aux documentaires locaux. France Télévisions retransmettra la cérémonie d’ouverture sur la 1. Toutes les productions réalisées il y a moins de trois ans et traitant de la zone géographique composée par la Guyane, l’Amazonie et les Caraïbes seront représentées. De nombreux thèmes sont abordés : le social, l’économique, l’ethnologique, l’animalier, l’historique, le culturel, le patrimonial, entre autres. De plus, tant les documentaires que les documents digitaux pourront participer au festival.

Durant ces trois jours, le camp de déportation sera aménagé en village. Deux salles de projection, des projections en plein air, un marché artisanal et des conférences seront à disposition du public. 

Le FIFAC présentera treize documentaires et autant de documents digitaux : Breaking the cycle (Trinidad et Tobago), Douvan jou ka leve (Haïti), El país roto (Vénézuela), Fabulous (Guyane), Flag (Guyane), Ka’apor, le dernier combat (Bolivie/France), Last Street (Jamaïque), Modelo Estereo (Colombie/France), Scolopendres et papillons (Martinique), Spears from all sides (Équateur), Tournés vers la Mecque (Guadeloupe), Unti les origines (Guyane) et Vertige de la chute (France/Brésil). Plus de 150 personnes seront présentes, tant des réalisateurs que des journalistes ou des représentants des chaînes de télévisions. Frédéric Bellenay, président de l’association AFIFAC, a déclaré : « Durant une semaine, on va diffuser 13 films en compétition avec des prix et 8 ou 9 films dans ce que l’on appelle écran parallèle. Tous ces films seront projetés en plein air ici au camp de la transportation. » 

Le jury sera présidé par le romancier martiniquais Patrick Chamoiseau. Les autres membres du jury viennent de différentes secteurs : Mehdi Lalaoui (réalisateur et écrivain), Laurence Magloire (réalisatrice), Laurence Mayerfeld (directrice du réseau France 3), Véronique Kanor (réalisatrice), Serge Poyotte (réalisateur) et Fanny Glissant (réalisatrice). Cinq prix seront remis par le jury international : celui du Meilleur documentaire, le Prix spécial du jury, le Prix du public, le Prix des lycéens et le Prix du meilleur contenu digital. 

De même que le FIFO, le FIFAC tend à valoriser la création documentaire locale et à dynamiser l’industrie et la production de la région. La variété de réalisations et de personnalités présentes a pour but de représenter la diversité des peuples, des cultures du bassin amazonie-caraïbes. Ce type de festival – d’autant plus que les documentaires seront visibles sur les antennes de France Télévisions – permet de faire découvrir de nouvelles cultures au public. 

Sophie Charles, la maire de Saint-Laurent du Maroni, a déclaré à ce sujet : « Tout d’abord de la production, de la production locale et mettre en avant ce que nous savons faire et aussi développer tout un circuit autour de ce festival, qui permettra d’avoir de la formation pour les jeunes et puis aussi de la connaissance dans les établissements scolaires, et aussi des films qui vont circuler dans le département. » 

Finalement, ce tout nouveau festival recherche une légitimité internationale. Avec ses projections, ses ateliers et ses rencontres, il devrait devenir un rendez-vous culturel professionnel international. Les prochaines éditions devraient permettre une promotion internationale de la production documentaire et digitale locale. 

Ainsi, selon Luc de Saint-Sernin, en charge du conseil éditorial Pôle Outre-Mer et coordonnateur du festival, « l’idée c’était de se dire que chaque année on va organiser un festival, dans lequel il y aura une compétition de films, des films qui viennent de partout, de la Caraïbe et de l’Amazonie, et puis en même temps ce seront des réunions de travail. Cela va créer un rendez-vous annuel et nous on veut que ce festival soit un festival de référence dédié au documentaire. » 

Inès JACQUES

Fifac 

Rodrigo Mundaca récompensé dans son combat pour l’accès à l’eau en Amérique latine

Le jury, composé de Gilbert Mitterrand, Christiane Taubira, Philippe Starck, Agnès B, Hindou Oumarou Ibrahim et Jacqueline Madrelle, a désigné Rodrigo Mundaca comme lauréat de la 7e édition du prix Danielle Mitterrand. Une récompense décernée à tout acteur de la société civile portant les valeurs de résistance au néolibéralisme, et d’expérimentation de solutions alternatives au modèle en place. 

Photo : France Libertés

En 2010, Rodrigo Mundaca co-fonde le Movimiento de Defensa por el acceso al Agua, la Tierra y la Protección del Medioambiente (Mouvement de défense pour l’accès à l’eau, la terre et la protection de l’environnement), Modatina. À sa création, Modatina défend les droits des agriculteurs, travailleurs et habitants de la région de Petorca, victimes depuis les années 1990 du vol et de l’accaparement de l’eau par des entreprises de l’agrobusiness, en connivence avec les politiques. La revendication d’une «justice de l’eau» est apparue face aux abus commis par les puissants, qui sont aujourd’hui couverts par les garanties constitutionnelles relatives au droit de propriété ainsi que par le Code de l’eau qui permet la privatisation de l’eau du pays. Le Chili est ainsi l’un des États du monde qui va le plus loin dans la marchandisation et la privatisation de ses eaux. Cela empêche de nombreuses personnes de jouir du droit à l’eau pourtant reconnu en 2010 par les Nations Unies. 

Modatina cherche à donner de la visibilité aux conflits de l’eau dans la province de Petorca mais aussi au niveau national. La lutte prend de multiples formes : dénonciation au Parlement par la participation à diverses instances, mobilisations et marches internationales pour la réappropriation de l’eau et de la vie, participation à des forums universitaires, des débats avec des experts, des organisations sociales et environnementales et avec les populations des différentes régions du Chili. 

Le mouvement se déploie dans tout le pays à partir de 2015. Depuis le Forum Alternatif Mondial de l’Eau de 2018 au Brésil, Modatima fait partie de la Red Vida.Ce Réseau de la vie regroupe des organisations de tout le continent américain qui luttent pour la réappropriation de l’eau et la défense des territoires. 

Un activiste criminalisé et menacé 

«La réponse à la lutte pour le droit à l’eau dans la province de Petorca a été la criminalisation, la persécution, la censure et l’intimidation, alors que le droit fondamental à l’accès à l’eau est bafoué en toute impunité, ce qui met en péril la vie des habitants». Rodrigo Mundaca. Il a commencé en 2012 à dénoncer les atteintes aux droits humains commises par des responsables politiques locaux et des entreprises qui ont eu des incidences sur l’accès à l’eau des populations rurales. 

Au cours des trois années suivantes, les autorités chiliennes ont engagé quatre procédures pénales à son encontre parce qu’il avait dénoncé publiquement l’exploitation illégale de l’eau dans la province de Petorca. Il a été condamné à 61 jours de prison pour diffamation à l’issue de l’une de ces procédures. Sa peine a été assortie d’un sursis à condition qu’il se présente à la police chilienne tous les mois pendant un an et paye une amende. 

En mars 2015, Rodrigo a été agressé physiquement et en mars 2017, il a reçu un appel téléphonique lors duquel son interlocuteur a déclaré : «On va te tuer enfoiré, on va te tuer.» En 2017, Amnesty International a intégré Rodrigo Mundaca dans le cadre de sa campagne mondiale Soutenez leur courage, qui vise à renforcer la reconnaissance et la protection des défenseurs des droits humains dans le monde. 

Le prix Danielle Mitterrand récompense, chaque année, un acteur de la société civile ayant contribué à la construction d’un monde plus juste. Pour Gilbert Mitterrand, Président de la Fondation Danielle Mitterrand et membre du jury, «c’est un choix qui vient du cœur. L’engagement de Rodrigo Mundaca est radical et humaniste, comme l’était celui de Danielle Mitterrand». Pour Jérémie Chomette, le directeur de la Fondation Danielle Mitterrand, «l’action de Rodrigo Mundaca est une source d’inspiration pour la construction d’un monde plus juste.Nous sommes fiers de lui remettre ce prix». 

France Libertés

La cérémonie de remise du Prix Danielle Mitterrand se déroulera le mercredi 20 novembre 2019, entre 16h30 et 19h30, à la Bellevilloise, 19-21 rue Boyer, 75020 Paris. 

Occuper et résister. Le singulier festival « Le Brésil en Mouvements » à Paris

Occuper et résister. Telle est la teneur donnée au festival Brésil en Mouvements à l’heure où l’Amazonie brûle et les droits des peuples brésiliens reculent. Du 25 au 29 septembre 2019, cinq jours de films documentaires, débats et rencontres, pendant lesquels le festival entend bien porter la voix de la résistance brésilienne face à l’ethnocide et écocide légiféré par le gouvernement de Jair Bolsonaro.

Photo : Brésil en mouvements

En ouverture mercredi 25, le film Chāo de Camila Freitas. Un hymne à l’occupation et la résistance orchestré par des familles d’agriculteurs et des paysans brésiliens, regroupés au sein du Mouvement des Sans Terres (MST), qui bataille pour une réforme agraire et lutte pour vivre de leurs terres.

Le film Auto de Resistência de Natasha Neri et Lula Carvalho diffusé en avant-première jeudi 26, ouvre un débat pleinement d’actualité sur les violences policières opérées au Brésil, juste après la mort d’une fillette de 8 ans, tuée par balle perdue dans une favela de Rio dimanche dernier. Le film est suivi d’un débat en présence d’Assa Traoré et de Marinete da Silva, mère et avocate de Marielle Franco, assassinée en 2018 à Rio, et en l’honneur de qui la ville de Paris a inauguré samedi dernier, un parc dans le 10ème arrondissement. Un mois après le G7 à Biarritz et les feux en Amazonie, perpétués par une déforestation au service de l’agrobusiness international, Marinete da Silva nous rappelle aussi « qu’on ne peut pas continuer de fermer les yeux sur les crimes commis en Amazonie, car nous sommes tous impliqués. ».

Vendredi 27 septembre, les femmes autochtones en lutte sont sous les projecteurs. En partenariat avec Amnesty International, plusieurs courts métrages mettent en lumière le courage de ces femmes. Au travers ce type de rendez-vous, nous pouvons « rendre plus autochtones les écrans. Nous avons besoin de soutien pour dénoncer ce génocide légiféré qui touche tout le monde, car si les indigènes meurent, la terre meurt. Et si elle ne meurt pas d’un conflit de territoires, elle mourra d’intoxication alimentaire. », défend Célia Xakriabá, militante et représentante de l’APIB (Articulation des Peuples Indigènes au Brésil).

Mises en relief samedi 28, les luttes LGTBQI+ se rencontrent autour des films Indianara de Aude Chevalier-Beaumel et Marcelo Barbosa, et Sair do Armario de Marina Pontes. Enfin dimanche, posée au centre, la question « D’où va le Brésil ? », propose un éclairage sur le Brésil depuis l’élection de Jair Bolsonaro, mettant en perspective les atteintes à la démocratie et la montée des résistances.

Au cinéma les 7 Parnassiens à Paris, le festival Brésil en Mouvements organisé par l’association Autres Brésils, choisit d’occuper les écrans pour soutenir la résistance des mouvements sociaux brésiliens à travers une programmation cinématographique plurielle et émancipatrice.

Cécile GATINEAU

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Séisme politique au Pérou : la corruption endémique menace la stabilité économique et sociale

«Nous avons besoin d’un renouvellement total de notre façon de faire de la politique, de notre façon de gérer l’État et l’économie» a déclaré la dirigeante Verónika Mendoza, tandis que plusieurs centaines de milliers de manifestants réclament l’organisation d’élections anticipées.

Photo : El Carretero

Le président péruvien Martín Vizcarra a gagné en popularité dans sa lutte contre la corruption, mais il doit faire face à l’une des plus graves crises institutionnelles de l’histoire de son pays. «Le Pérou réclame à grands cris de pouvoir prendre un nouveau départ», a-t-il déclaré avant d’affirmer «qu’il faut écouter la voix du peuple». Il avait remporté, en juin dernier, une première victoire en obtenant un vote de confiance du parlement, dominé par l’opposition fujimoriste et éclaboussé par plusieurs affaires crépusculaires.

M. Vizcarra sait donc qu’il peut compter avec la vox populi pour mener les reformes politiques qui s’imposent. Des mobilisations massives, tel un chorus national composé d’étudiants, d’organisations sociales, de délégations de paysans et de peuples indigènes ; mais aussi de partis politiques de gauche et du centre, ont manifesté leur soutien à l’action du président. Dans toutes les grandes villes du pays (Arequipa, Trujillo, Cusco, entre autres), les Péruviens ont condamné la gestion du pouvoir législatif et la protection accordée par le Parlement à ceux qui sont soupçonnés ou jugés pour corruption. Ce cri d’indignation, «¡Que se vayan todos!» (Qu’ils s’en aillent tous !), est toujours latent sur les lèvres du peuple, comme un mantra collectif contre les «vices» du pouvoir.

Or la mesure concrète proposée par le président pour sortir de la crise institutionnelle est d’anticiper les élections parlementaires et présidentielles d’un an, soit en avril 2020 au lieu de 2021. Si la stratégie de Vizcarra a un écho favorable, le mandat actuel des députés, ainsi que son propre mandat, prendra fin le 28 juillet prochain. C’est lui-même qui l’a annoncé, dans son message à la nation, le 28 juillet, à l’occasion du 198e anniversaire de l’indépendance du Pérou. De même, il l’a précisé à plusieurs reprises, il ne sera pas candidat à la prochaine élection présidentielle.

D’une façon inédite dans un pays gangrené par la corruption, Martín Vizcarra avait menacé de dissoudre le Parlement si les députes d’opposition ne soutenaient pas ses réformes. Car, bien que profondément ancré dans la vie politique sud-américaine (l’inculpation en Argentine de l’ex-présidente et actuelle candidate à la vice-présidence Cristina Kirchner n’est que la partie visible de l’iceberg), le phénomène de la corruption est particulièrement frappant au Pérou. En effet, la corruption y est restée immuable depuis des décennies, et ce n’est qu’à partir de 2015 que de nombreux cas commencèrent à sortir à la lumière. Cette année-là, l’enquête menée au sein de l’entreprise pétrolière Petrobras a révélé un système de financement illégal des partis politiques, alimenté par les grandes entreprises du secteur du bâtiment et de travaux publics, parmi lesquelles la tentaculaire et tristement célèbre Odebrecht.

Rappelons que Martín Vizcarra était le vice-président de Pedro Kuczynski qui, pour des raisons de soupçons de corruption, avait été contraint de démissionner en 2018. Il a depuis été inculpé pour blanchiment d’argent dans le scandale Odebrecht qui éclabousse la classe politique latino-américaine. Kuczynski est issu de cette lignée d’obscurs dirigeants qui présentent des qualités extraordinaires de parasitisme dans le sens propre du terme («condition d’un être qui vit sur le corps et aux dépens d’un autre être dont il altère plus ou moins la santé») : Ollanta Humala (2011-2016), inculpé pour blanchiment lié au géant du BTP brésilien ; Alejandro Toledo (2001-2006), soupçonné d’avoir reçu vingt millions de dollars de pots-de-vin, a été arrêté aux États-Unis en vue d’une extradition ; Keiko Fujimori, le leader de l’opposition, est en détention provisoire depuis le 31 octobre, et son frère, le député Kenji Fujimori, également accusé de corruption (en 2000, une grave affaire de corruption avait contraint leur père Alberto Fujimori à convoquer des élections anticipées). Le 17 avril dernier, Alan García (1985-1990 / 2006-2011) le troisième chef d’État éclaboussé par Odebrecht, qui prétendait devenir un des grands dirigeants du Cône Sud, s’est tiré une balle dans la tête au moment où la police allait l’arrêter à son domicile. Et n’oublions pas de mentionner les trois membres du Conseil national de la Magistrature, organisme chargé de nommer et de destituer les juges et les procureurs, impliqués en août 2018 dans des affaires de corruption, parmi lesquels Walter Ríos, le président de la Cour supérieure de justice de Callao.

En attendant que les secousses politiques provoquées par la volonté de fer et le courage du président Vizcarra donnent leurs fruits et se communiquent au reste de l’Amérique latine, la situation actuelle au Pérou peut être analysée et résolue en attaquant le problème depuis deux angles différents mais complémentaires.

D’une part, s’il y a en ce moment, au début du troisième millénaire, un grand courant mondial en faveur du climat – comme l’ont compris tous les grands dirigeantes des pays les plus riches – la corruption qui ronge la plupart des pays latino-américains peut également être considérée comme une forme de pollution. Elle contribue incidemment à la décadence de la santé, de l’éducation et de la sécurité des habitants, et le phénomène peut entraîner également une catastrophe sociale généralisée. C’est pourquoi la croisade patriotique qui mène Martín Vizcarra devrait compter avec le soutien de la communauté internationale, mais aussi éveiller les consciences et susciter le même élan écologique chez les futurs émules de Greta Thunberg.

D’autre part, comme la corruption est la fille de la mauvaise éducation, pour qu’en grandissant elles n’aient pas le sentiment que «les hommes sont tous pareils, enragés de vice et de corruption» (Alphonse Daudet), l’instruction fondée sur la morale civique aura peut-être dans un avenir proche une place privilégiée dans le développement et la conduite des prochaines générations de dirigeants sud-américains. Ce mal, qui semble consubstantiel à la nature humaine, l’éducation pourrait l’éradiquer en informant que la corruption est l’une des épreuves à surmonter afin de construire des bases solides pour un avenir prospère. Selon les mots de René Guénon, «modifier la mentalité d’un milieu est le seul moyen d’y produire, même socialement, un changement profond et durable».

Il faut donc croire à l’efficacité de l’éducation et à l’engagement social dès la toute petite enfance. Mais comment expliquer «la corruption» aux enfants ? Si l’écologie est d’actualité, alors d’une manière ludique et simple on peut s’inspirer de la nature, qui offre maints modèles semblables à la vie de certains politiques. L’ascidie par exemple, ce petit animal marin qui, après avoir nagé vers le rocher où il va s’installer, digère son cerveau car il lui est devenu inutile. Mais c’est surtout le Mutan, de l’île de Bornéo, qui semble illustrer parfaitement le sujet du présent article.

L’arbre Mutan (de «mutant») est en réalité une liane. La légende raconte qu’avant de grandir, les oiseaux et les animaux (ou les politiciens et les entreprises) transportent la graine dans leur bouche. L’oiseau se pose sur une branche et crache dans un petit creux de l’arbre (ou L’État). Après deux semaines, la graine de Mutan commence à pousser. Il fait des feuilles, puis quelques branches et des racines. Une petite liane par-ci (des pots-de-vin), une autre par-là (des dessous la table). Alors l’arbre lui dit : «Tu es si lourd Mutan ! Va-t’en, je ne peux plus te porter», et le Mutan lui répond : «Attends, attends que mes pieds touchent terre et je m’en irai». Ainsi passent les mois et les années, le Mutan sort du creux de l’arbre et grandit encore et encore jusqu’à envelopper complètement l’arbre, étouffé par le Mutan. L’étreinte du Mutan finit par tuer l’arbre.

Eduardo UGOLINI

Xénophobie contre les Vénézuéliens en Colombie : Des chaussures devant la parlement…

Les autorités officielles de Colombie promeuvent une campagne contre la xénophobie envers les Vénézuéliens avant que la violence ne s’impose. Leur refuser une allocation au logement, leur lancer des cocktails Molotov et les menacer de mort sont certaines des pratiques qui témoignent d’une xénophobie palpable.

Photo : ACNUR

L’immigration et le grand nombre de Vénézuéliens en Colombie ont entraîné une série d’actions xénophobes qui alertent les autorités colombiennes. Ces actions incluent des agressions verbales aux vendeurs ambulants, le refus d’une location d’une embauche. Il est allégué, entre autres, que les médias sont les principaux véhicules de la peur et de l’incertitude car ils lient criminalité et arrivée des Vénézuéliens. Le directeur général de l’Immigration de Colombie, Christian Krüger, montre son inquiétude en s’exclamant que les Vénézuéliens arrivent en Colombie par la force à cause de la situation économique, sociale et politique du Venezuela ; beaucoup d’entre eux ont été même poursuivis par le gouvernement du président Nicolás Maduro

 Par ailleurs, d’après une étude menée par le Haut Commissaire des Nations unies pour les réfugiés (HCNUR), les Colombiens ont exprimé beaucoup de messages de haine, de rejet et de peur vers les étrangers sur les réseaux sociaux. L’étude, ainsi, a trouvé des conversations qui généralisent et rendent invisible la situation que le Venezuela endure. Qui plus est, la recherche a montré qu’un grand nombre des Colombiens associent l’arrivée des étrangers avec le chômage, la criminalité, la prostitution et la vente de drogues. « Je suis titulaire d’un permis de séjour spécial et mes papiers sont tamponnés et certifiés. J’ai cherché du travail mais j’ai été humiliée et dénigrée. Je suis venue offrir un meilleur avenir à mes deux enfants, j’ai dû abandonner ma famille en sachant que mon père est malade et que je ne le reverrai peut-être plus jamais et devoir faire face à la xénophobie… Parfois, quand on me demande si je suis vénézuélienne, j’ai envie de dire non, même si mon âme me fait mal » dit une immigrante. 

Ainsi, pour y faire face, différentes chaussures ont été mises devant le bâtiment du Congrès colombien afin de sensibiliser les observateurs et repousser la xénophobie. Ces paires de chaussures représentent les kilomètres que les Vénézuéliens ont dû parcourir pour arriver en Colombie, ainsi qu’une histoire cachée derrière pour réaliser leurs rêves dans ce pays. « L’idée c’est de se mettre à la place de l’autre » dit Daly, un Vénézuélien déjà installé en Colombie depuis six ans. Certaines des chaussures appartiennent aux Vénézuéliens qui ont quitté leur pays à pied, d’autres en meilleur état appartiennent à ceux qui y étaient déjà établis et les ont données aux personnes qui viennent d’arriver. Bien que l’ONU affirme que la Colombie a bien accueilli les Vénézuéliens, il reste encore à sensibiliser contre la discrimination.

Andrea RICO

Le dictateur humilié : les vers du poète David Valjalo dédiés à Augusto Pinochet

Nous traduisons ici un article écrit par l’écrivain chilien Walter Garib, paru la semaine dernière dans El Clarín digital du 9 septembre, à propos d’un libelle grinçant du poète chilien David Valjalo à Augusto Pinochet. Walter Garib avait été invité aux Belles Latinas en 2012 ; il est auteur de romans et journaliste par correspondance.

Photo : Espaces Latinos

En 1974, David Valjalo écrivit un libelle sanglant adressé à Augusto Pinochet. À cette époque, le poète chilien résidait aux États-Unis depuis 1960 et les meutes de la dictature se lancèrent à sa recherche, supposant qu’il vivait au Chili. Pas un recoin du pays ne fut fouillé jusqu’aux sous-sols. L’affrontement du poète au satrape représentait le préjudice le plus grave contre l’image de celui qui tyrannisait le pays, en vertu de l’oligarchie, assassinant opposants et imposant une dictature dont la férocité était assumée. Il y avait des polémiques, mais souvent les mots ont un pouvoir plus mortifère que les armes. En temps voulu, Pinochet a lu la satire acerbe de Valjalo. L’un de ses conseillers civils qui l’accompagnait a signalé des années plus tard que le dictateur grommelait, tapait du poing sur son bureau et menaçait de descendre David Valjalo. Comme le tyran détestait la poésie, l’offense blessa sa vanité. Ici j’inclus l’exemplaire original, posé au-dessus de mon bureau, par les généreuses mains de la poétesse Gloria González Malgarejo. 

Au traître Pinochet

Quand tu voudras dire « petit connard », 
Et que tu voudras ajouter « gros connard », 
Et « assassin » et « pédé », 
Ou changer encore une fois, je préfère « félon ». 
Si tu y penses, au chacal, « grosse merde » ; 
Aux putains et bienheureux, « le coureur de jupons » ;
Hyène famélique au grand crêpe ; 
Cerveau de porc. 
Quand tu voudras dire « fils de pute »
Je recommande le corollaire suivant. 
Deux mots résument tout, 
Dis « Augusto Pinochet » et de cette façon, 
Tu as dit plus que tout un dictionnaire. 

Lautaro del Valle. 

Par précaution, David avait signé la raillerie sous pseudonyme ; cependant, au bout d’un certain temps, on connut son identité. Quelqu’un l’avait envoyé des États-Unis au Chili, laquelle fut reproduite à l’infini de manière clandestine, à savoir en pamphlets, revues, tracts, créant légitimement la paranoïa dans les appareils de répression de la dictature. Et même, des auteurs-compositeurs la mirent en musique. De plus en plus, on voyait des inconnus au siège de la Société des Écrivains, située à un pâté de maison de la place d’Italie de Santiago, qui affirmaient être écrivains néophytes, pendant qu’ils demandaient à voir David Valjalo, car ils désiraient connaître un poète international. 

À cette occasion, la romancière Teresa Hamel déclara : « Jamais nous n’avions vu tant d’écrivains analphabètes pulluler à notre siège ». La dictature n’avait pas voulu fermer la maison de la Société des Écrivains. Ainsi, elle démontrait au monde entier qu’au Chili, la liberté d’expression existait et qu’elle ne poursuivait pas les idées ni la créativité, bien qu’elle la contrôlât jour et nuit. Les taupes, étrangères à la corporation, assistaient toujours aux réunions du mardi. Et dans quel pays existe-t-il la liberté d’expression, suivant cette analyse ? Là où il n’y en a pas, on frappe ceux qui la réclament. Là où elle existe, personne n’y fait attention. 

David Valjalo, les gens croyaient l’avoir vu à plusieurs endroits dans le pays, que ce soit déguisé en prêtre, chanteur ambulant ou vendeur de breloques. On en vint à penser qu’il se cachait en Auracanie, où une maîtresse mapuche l’aurait caché dans des endroits secrets, proches du lac Budi. Même les éventuelles guérillas qui disaient opérer dans le secteur contre la dictature ne disposaient pas d’une telle clandestinité. 

David Valjalo, installé à cette époque dans la ville de Los Angeles, aux États-Unis, de 1960 à 1990, publiait la revue « Littérature chilienne en exil » et jouissait de l’amitié des écrivains de ce pays. La dictature civilo-militaro-patronale n’avait pas éclaté dans notre pays, qu’il avait commencé à organiser des comités de soutien, dont le travail jouissait d’une résonnance internationale. 

Cette histoire est encore d’actualité, à voir comment la poésie, dans notre pays, a démontré sa vitalité croissante au fil dans ans, développant ces formes pour exprimer et chanter la beauté, la joie, la douleur et les émotions, sans lesquelles il n’est pas possible de vivre. En 1988, David Valjalo serait venu au Chili, en tant que correspondant d’un quotidien anglais, où il eut l’opportunité de s’entretenir avec Pinochet en raison du plébiscite. Au comble de son audace, il l’aurait questionné sur le célèbre libelle qui l’humiliait, et le dictateur lui aurait répondu que les présidents se voient toujours exposés à ce genre de situations ; qu’il n’en voulait pas à David Valjalo, qu’il aimerait rencontrer, pour montrer qu’il ne lui était pas antipathique et qu’il n’était pas tel qu’on le jugeait. Quand on interrogeait Valjalo sur cette histoire, il souriait et se contentait de répondre : « La fiction possède un charmesupérieur à la réalité et sans elle, la littérature serait comme les prévisions météo »

Il est de notre devoir d’assumer les mots du poète mort à Santiago en 2005, pendant que son œuvre, parmi laquelle figurent aussi narration et essai, continue à vivre, grandit et est étudiée dans divers pays, tandis que le satrape, objet de la raillerie lapidaire, sombre dans le fumier du mépris. 

Traduit par Lou BOUHAMIDI
d’après Walter GARIB pour El Clarín Digital (Chili)

David Valjalo (Iquique, 1924 – Santiago, 2005) était poète, essayiste, romancier et anthologiste. Il a vécu à l’étranger trente ans, de 1960 à 1990, et a été éditeur de la revue Littérature chilienne en exil, ensuite appelée Littérature chilienne, création et critique, publication qui atteint les 14 ans d’édition sans interruption à Los Angeles (Californie) et à Madrid (Espagne). Sa poésie a été traduite en anglais, français, allemand, roumain et portugais. Il a également été nommé Directeur du Teatro de Cámara de Californie où il présenta du théâtre classique et les Expositions de Poésie en Scène, spectacles qui méritèrent les éloges du New York Times. Il a aussi été Directeur de la Société des Écrivains du Chili et Vice-président de l’Ateneo de Santiago.

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