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27 février 2019

Quatre ans après son décès, le Chilien Pedro Lemebel a conquis la Berlinale

La figure de l’écrivain, artiste plasticien et activiste Pedro Lemebel (1925-2015) remporte la place centrale de la Berlinale lors de la première du film Lemebel de Joanna Reposi, après une première projection au festival vendredi dernier. La réalisatrice revient sur le procédé de tournage du documentaire sur l’écrivain et artiste en arts visuels chilien, présenté à la 69e édition de la Berlinale.

Photo : Gamba.cl

Joanna Reposi affirme que son combat politique est «plus actuel que jamais, car les années ont passé et on voit les droits qui ont été acquis devenir vulnérables et questionnés aujourd’hui par un courant conservateur qui se répand dans le monde». Pour la réalisatrice, son combat politique, qui consiste à «donner la parole aux marginaux, à la communauté LGBT, aux femmes, aux ethnies, aux détenus disparus», est fondamental, et pas seulement au Chili.

Pedro Lemebel a été le pionnier du mouvement queer au Chili et a particulièrement toujours «repoussé les limites, en générant des débats politiques et culturels, ce qui n’a jamais été facile : il questionnait sans cesse les figures de pouvoir, à partir de l’homosexualité, à partir de l’hétéronormativité».

Lemebel et Reposi —qui en parle comme «un ami, un confident»— se sont connus au cours de l’année 2000, alors qu’elle travaillait pour une émission culturelle télévisuelle et qu’elle cherchait à l’interviewer sur le thème de l’homosexualité. «C’était un punk, ça n’a pas été facile» se souvient la réalisatrice en évoquant sa rencontre avec lui à la radio où il travaillait. Durant cette interview, Reposi photographie Lemebel à différents moments «pendant lesquels il apporta des boas et des vêtements, se métamorphosant».

En 2002, Reposi a réalisé une installation d’après le Manifeste de Lemebel intitulé Je parle pour ma différence, «un de ses textes les plus emblématiques, son statement», où sont projetées ces diapositives dans un environnement urbain. Cette installation plastique a beaucoup plu à l’écrivain et «a généré un respect mutuel pour [leur] travail : une collaboration» ; c’est ainsi que débuta une amitié, se retrouvant chez lui, passant les heures à discuter si bien qu’un jour elle lui proposa de réaliser un film.

Cela se passait en 2007 et Lemebel était très connu pour sa littérature au Chili, en Amérique latine et en Espagne, mais son œuvre performative était beaucoup moins connue : underground selon ses mots. La réalisatrice était fascinée par le personnage de Lemebel, «un type très cohérent qui était digne de son histoire», un personnage, une icône et un artiste manifeste.

Pendant huit ans, une collaboration difficile s’installa, des années pendant lesquelles le scénario était sans cesse reconstruit, pendant lesquelles elle le filmait sans relâche, elle a fait d’autres films, est devenue maman et ils allèrent jusqu’à se disputer mais elle assure avoir toujours été présente. Jusqu’à ce que le cancer le touche, et qu’il «devienne beaucoup plus productif et conscient», car il sentait que le temps était compté.

À sa mort, Reposi eut la sensation qu’il manquait de la matière à son film malgré tout ce qu’ils avaient produit durant huit ans. Elle commença alors à rechercher dans les archives, à parler avec amis et connaissances de l’artiste, à interviewer les personnes importantes de sa biographie, qui apparaissent en voix off dans le film, comme des chœurs.

Lemebel, qui est projeté dans la section Panorama, la deuxième section la plus importante du festival, regroupe photographie, diapositives, vidéos, extraits de programmes radio, témoignages ; un hommage que l’artiste n’aura pas pu voir fini. Un film qui découle de l’admiration de Reposi pour Lemebel et son art visuel, de la volonté de l’artiste de se montrer au public, et de Reposi de raconter son histoire.

«Pedro était quelqu’un de spécial. Il était rockstar, il était David Bowie et Yoko Ono. Il a beaucoup de fans, mais il y a encore beaucoup de personnes qui le remettent en question et qui ne veulent pas le voir. Il y a des personnes qui l’aiment et des personnes qui le méprisent

D’après Mileno
Traduit par Cécile Pilgram

L’atelier du roman, conversation avec Rubén Gallo, une réflexion littéraire de Mario Vargas Llosa

Oublions vite la triste image récente d’un Mario Vargas Llosa, Prix Nobel de littérature, au premier rang d’une manifestation madrilène de rétrogrades aigris, adversaires pour la plupart du mariage pour tous et défenseurs de ce qu’ils nomment « la tradition » sans préciser… Il nous faut penser à l’homme de lettres, à l’écrivain qui se penche sur son œuvre dans un dialogue avec les enseignants et les étudiants d’une université nord-américaine.

Photo : Université Princeton

Mario Vargas Llosa a été invité à plusieurs reprises à l’université de Princeton. L’Atelier du roman reprend quelques unes des interventions de l’écrivain interrogé par professeurs et étudiants. Le principal interlocuteur est Rubén Gallo, ami de confiance, et Mario Vargas Llosa évite les deux pièges qui pouvaient se présenter à lui : quand on parle en public avec un proche, soit on tombe dans trop d’intimité, soit on donne un spectacle. Il se livre ici, en ne disant que le nécessaire pour éclairer certains aspects de l’homme et surtout de l’œuvre. Ses revirements politiques ne sont pas éludés, il les explique même de façon convaincante. Pour le reste, il est inutile, si l’on connaît un minimum Vargas Llosa, de souligner l’intelligence de ses propos sur l’évolution du roman depuis les années 1960 ou sur la censure. On pourra seulement, peut-être, regretter leur brièveté.

L’analyse de quatre romans (Conversation à La Catedral, Histoire de Mayta, Qui a tué Palomino Molero et La fête au Bouc), ainsi que Le Poisson dans l’eau, est très enrichissante sur le plan littéraire. Mais là aussi l’analyse politico-historique laisse planer des doutes : les dictatures militaires qui ont suivi dans toute l’Amérique latine ou presque à partir des années 1960 ne seraient qu’une réponse aux tentatives révolutionnaires qui ont suivi l’arrivée de Fidel Castro au pouvoir, l’économie espagnole ne se serait développée qu’après la disparition de Franco, cela est tout de même un peu simpliste et pas du tout exact sur le plan historique ! Oublions !

En revanche, les origines d’Histoire de Mayta ou de La fête au Bouc, leur élaboration, le sens qu’a voulu leur donner leur créateur, ne peuvent que passionner tout lecteur de ces romans. Les judicieuses questions posées par les interlocuteurs donnent un relief supplémentaire, obligeant parfois l’auteur à s’engager sur des chemins qu’il n’aurait pas abordés seul. Parfois, et c’est tout à fait normal, il n’a pas la réponse, par exemple quand on lui fait remarquer qu’il n’y a pratiquement jamais de dates précises, ou de laps de temps entre deux épisodes : il doit le reconnaître, sans pouvoir l’expliquer.

Le dialogue avec les universitaires, organisé mais très spontané aussi, revient sur les sources d’inspiration, les influences littéraires, Hemingway en tête, les lieux qu’il a fréquentés, enfant, permet de découvrir des pans d’intimité peu connus des lecteurs et aident à mieux comprendre certains détails de sa création.

Un dernier chapitre reprend la visite de Philippe Lançon, le journaliste parisien qui vient de publier Le Lambeau (Prix Femina 2018). Cette visite à Princeton a été sa première intervention publique après l’attentat contre Charlie Hebdo où il a été gravement blessé. Ses mots sont forts et émouvants, il revient sur la notion de terrorisme et sur les leçons que nous devons malgré tout en tirer.

Le passage le plus faible de cet ouvrage, il fallait s’y attendre, est la partie consacrée aux mémoires de Mario Vargas Llosa, Le Poisson dans l’eau, centré sur sa désastreuse campagne électorale, dont il n’est de toute évidence pas remis. Vingt-cinq ans plus tard, la leçon, pourtant très simple, n’a pas été tirée : on peut être Prix Nobel de littérature et un des plus grands écrivains de son siècle et n’avoir pas de don pour la politique. Si l’on se place du côté du lecteur, le nôtre, la morale de l’histoire est aussi simple : apprécions l’écrivain, ses mots, ses phrases, fermons les yeux sur ce qui est extérieur à la pure littérature.

Christian ROINAT

L’atelier du roman de Mario Vargas Llosa et Rubén Gallo, traduit de l’espagnol (Pérou) par Albert Bensoussan et Daniel Lefort, éd. Gallimard (collection Arcades), 312 p., 21 €. Mario Vargas Llosa en espagnol : Conversación en Princeton con Rubén Gallo, ed. Alfaguara. Mario Vargas Llosa en français est essentiellement publié aux éditions Gallimard.

Écrivain péruvien, Mario Vargas Llosa est (tout comme Julio Cortázar, Carlos Fuentes, Gabriel García Márquez ou José Donoso) l’un des principaux réalisateurs de ce que l’on a appelé, dans les années 1960, le boom de la littérature latino-américaine : explosion soudaine et fulgurante d’œuvres et de talents originaux qui provoquèrent l’admiration et l’intérêt passionnés du public de langue espagnole, suivi aussitôt par les lecteurs du monde entier. Il a obtenu le prix Nobel de littérature en 2010.

Répression d’artistes insurgés à Cuba contre le décret-loi 349 et la politique de censure

Ils sont Cubains, mais parce qu’ils croient que la liberté d’expression peut être un instrument de progrès vers un gouvernement pragmatique et plus ouvert au dialogue que ses prédécesseurs, ils sont traqués comme des ennemis de la Révolution. Avec l’intention d’attirer l’attention de la communauté internationale, l’écrivaine Verónica Vega nous livre ici son rapport sur les événements qui ont fait basculer l’opinion publique de son pays.

Photo : Alamar

Fin novembre 2018, les activistes du Grupo San Isidro se sont réunis pour manifester dans les rues de La Havane, devant le ministère de la Culture. Leur but : la dérogation du projet du décret-loi 349 destiné à l’encadrement (voire «restreindre la créativité») de toute activité artistique dans l’Île. Quelques jours plus tard, la direction d’Espaces latinos a reçu ce message de détresse comme une bouteille lancée à la mer :

«[…]je vous écris pour vous informer sur ce qui est en train de se passer à Cuba, une vague de répression contre les artistes convoqués pacifiquement devant le ministère de la Culture. Les forces de l’ordre de la sécurité de l’État nous ont bousculés et menacés, ils ont arrêté six personnes parmi nous. Auparavant, le 22 novembre, j’ai été arrêtée pour vouloir participer à une méditation publique qui faisait partie de la campagne de protestation contre le 349. Pendant cinq heures, ils m’ont enfermée dans une cellule, où j’ai eu une crise de claustrophobie et d’asthme. Une fois libérée, ils m’ont dit qu’ils pouvaient m’incarcérer à tout moment, et que ce n’était pas de leur responsabilité si quelque chose m’arrivait, car ils ont vu que j’étais vulnérable à l’enfermement. S’il vous plaît, divulguez cette information… », signé Verónica Vega*

Fidèle à sa vocation de donner la parole à ceux qui souhaitent exposer leurs opinions sur des sujets d’ordre publique, Espaces latinos a donc proposé à l’écrivaine et activiste cubaine –comme cela a déjà été fait dans un article précédent **–, une série de questions, cette fois sur l’actualité culturelle de son pays.

Vous représentez le Grupo San Isidro, quelle est son origine ?

Les activistes de la campagne contre le décret 349 sommes originaires de La Havane, dont plusieurs habitent à Alamar. Ce quartier était le théâtre d’un important mouvement d’art alternatif, lequel a tenté de coexister avec les institutions culturelles officielles (les cinémas, les théâtres et les galeries d’art appartiennent à l’État). À Alamar avaient lieu le festival de hip-hop et le festival de poésie le plus important de l’Île, jusqu’au jour où ils ont été interrompus et finalement supprimés par le ministère de la Culture. L’un des membres du groupe, Michel Matos, était le producteur du festival de musique Rotilla, événement le plus populaire à Cuba.

Je voudrais signaler que nous avons adopté le nom de «San Isidro» d’après le soutien des habitants de ce quartier homonyme, situé dans la partie plus ancienne de La Havane : lors d’un concert de musique organisé pour protester contre le 349, les artistes ont été victimes de la répression de la police, alors les habitants du quartier se sont révoltés contre les forces de l’ordre. Selon la Constitution, nous avions le droit d’exprimer notre mécontentement. Nous étions conseillés par Laritza Diversent, une avocate cubaine responsable de Cubalex, bureau indépendant de conseil légal qui a été contraint à l’exil après avoir subi la pression de la Sécurité de l’État.

En tant qu’artistes, avez-vous la possibilité de réaliser des expositions accessibles au grand public ? Les moyens de communication vous offrent-ils un espace pour la promotion de vos activités ?

Nous n’avons pas de visibilité car la télévision, la radio et la presse appartiennent à l’État. La diffusion de nos activités se fait grâce à Internet ou par téléphone portable. De plus, les artistes qui participent aux événements sont systématiquement harcelés par la Sécurité de l’État, notamment avec la présence policière. Ainsi le public est découragé par peur et finit par se désister, ou bien la même Sécurité de l’État donne de fausses informations concernant la date et les horaires des événements, afin de désorienter le public. Pourtant, grâce à la campagne contre le 349, nous avons réussi un grand coup médiatique : les gens nous suivaient sur les réseaux sociaux, et si beaucoup avaient peur de se joindre à la manifestation, ils approuvaient notre action en nous saluant dans la rue.

En dehors du Grupo San Isidro, est-ce qu’il existe d’autres artistes et intellectuels à La Havane impliqués dans votre cause ?

Le succès de la politique culturelle de la Révolution, initiée par Fidel Castro, réside en grande partie dans le fait d’avoir divisé la communauté artistique et intellectuelle. Cependant, l’annonce du décret 349 a généré un mécontentement tellement massif que, pour la première fois, un groupe de jeunes liés aux institutions de l’État a soutenu la protestation des artistes indépendants. Ainsi une trentaine de jeunes ont signé une lettre demandant une réunion avec le ministre de la Culture, dont l’objectif était de revoir et de réécrire le décret, bien que nous, les artistes indépendants, exigions la dérogation totale du projet de loi. Ce geste de solidarité fut un événement sans précédent. Par ailleurs, nous avions sollicité une réunion avant eux, mais nous avons été ignorés. Cela fait partie de la stratégie du gouvernement afin de discréditer l’existence légale du dissident. Toutefois, ces jeunes ont été reçus par le vice-ministre de la Culture, mais la réunion n’a pas donnée de résultats favorables.

Au premier regard, la manifestation devant le ministère de la Culture visait ponctuellement le décret 349, mais il est plus juste de considérer qu’il a été au fil des années le catalyseur d’un sentiment grandissant de frustration d’une politique d’interdiction et de censure…

Pour nous, les artistes unis contre le 349, il était clair que le gouvernement cubain ne voulait pas de l’existence d’un art indépendamment de l’État. Nous en avions la preuve, avec la suppression des festivals de hip-hop et de poésie mentionnés plus haut, mais surtout celle de la #00 Biennale de La Havane. Par conséquent, le 349 était la réponse officielle à ce type d’événements. Cela a été pour nous une déclaration de guerre, bien que le gouvernement ne s’attendait pas à un tel rejet populaire en réponse. La manifestation (une présence pacifique de notre art devant la plus importante institution de la culture) était notre dernier recours pour empêcher l’entrée en vigueur du décret, le 7 décembre dernier. Comme ils ne nous entendaient pas, nous avons carrément crié un monologue contre les représentants du gouvernement, mais leur réponse fut un silence officiel et la répression policière.

Avez-vous été menacés ou incarcérés ?

Le harcèlement, les menaces, les arrestations se sont succédés pendant toute la campagne, non seulement après la convocation devant le ministère de la Culture. Par exemple, nous avons essayé de réaliser une méditation collective dans un parc public, mais tous les artistes participant à la réunion ont été encerclés par la police. Plusieurs ont été incarcérés pendant des heures. Pour le gouvernement cubain, la dissension n’est pas reconnue comme un droit, par conséquent, toute personne qui proteste contre un dessein officiel est considéré comme délinquant et classé dans un dossier CR (contre-révolutionnaire). Ce stigmate se maintient pour toute la vie.

Quel est le bilan des manifestations ? Avez-vous le sentiment d’avoir été entendus ?

Le peu de temps que nous avons été incarcérés a montré que la répercussion internationale avait été importante, et que le gouvernement était préoccupé par les implications de la répression. La réponse officielle fut donnée par le biais d’un programme à la télévision, où les autorités justifiaient la nécessité d’appliquer le décret 349. Cependant, il a été dit que l’entrée en vigueur de celui-ci ne se ferait pas dans l’immédiat, et que les normatives devaient être revues et discutées. D’après notre expérience, ceci représentait une victoire. Espérer que le gouvernement cubain reconnaisse une erreur publiquement relève de l’utopie, car il existe trop d’arrogance de sa part, de peur de perdre le contrôle absolu sur la population. En ce qui me concerne, je n’avais jamais été engagée dans une campagne de protestation politique, mais le 349 ne me laissait pas le choix : il signifiait (ou signifie car il n’a pas encore été abrogé) l’annihilation totale de l’art indépendant à Cuba.

La fin de l’ère Castro permet d’envisager une lente, mais certaine, ouverture vers le reste du monde, notamment à travers les réseaux sociaux, et donc plus de transparence en ce qui concerne la difficile réalité de la société cubaine. Dans le monde d’aujourd’hui, la parole se libère et la culture traverse les frontières nécessairement par les médias. Est-ce qu’ils vous ont donné l’occasion de parler de la répression dont vous avez été les victimes ?

Oui, nous avons apporté notre témoignage à différents sites non officiels comme Cubanet, Diario de Cuba, Cibercuba, Havana Times, Hypermedia Magazine… Et les artistes qui se sont rendus à l’étranger, comme Amaury Pacheco et son épouse la comédienne Iris Ruiz, ont pu parler à des chaînes de télévision et à la radio dans différents pays (les États-Unis, l’Argentine, le Chili…). Pendant la répression, nous avons su que nous n’étions pas seuls, cela nous a encouragé parce que la pression de l’État, avec tous ses recours, c’est une expérience terrible.

Ce funeste incident, a-t-il contribué à cimenter la cohésion du Grupo San Isidro ou bien, à cause des menaces, de la violence et des intimidations, avez-vous évoqué la possibilité de le dissoudre pour préserver votre sécurité ?

Nous n’avons pas dissous le groupe, car nous sommes persuadés que l’union a été la clé de notre sécurité. À présent, nous sommes concentrés chacun dans notre projet personnel, mais la solidarité ressentie pendant la campagne est toujours là : d’autres artistes, liés à l’État, se sont prononcés depuis leurs propres plates-formes pour exprimer leur désaccord avec le décret.

Après le retrait de Raúl Castro, Cuba vient de franchir une étape importante de son histoire avec le projet de sa nouvelle constitution. Quel jugement portez-vous sur l’actualité ? Voyez-vous un progrès vers un nouveau Cuba où s’exprimer librement, et en paix, ne soit plus considéré comme un délit ?

Je crois que Cuba est en train de vivre une sorte d’éveil. Les réactions suscitées par le 349 montrent une confluence de forces, laquelle a surpris tout le monde. C’est une secousse graduelle de la conscience collective. Le mécontentement est général, et beaucoup l’expriment librement dans la rue comme jamais auparavant. De plus en plus de gens commencent à se sentir impliqués même dans d’autres domaines. Pour ne donner qu’un exemple, après la dernière tornade, les victimes de la catastrophe ont donné leur témoignage aux activistes et aux médias non officiels, même en sachant qu’ils risquaient la répression pour cela. Les étudiants universitaires se sont mobilisés spontanément pour aider, et les propriétaires des restaurants ont apporté de la nourriture gratuitement, ce que le gouvernement n’a pas fait. Il y a trop de lassitude cumulée, trop de scepticisme. Les Cubains commencent à comprendre que nous sommes un seul peuple, mais un peuple divisé par une politique inefficace qui a ravagé le pays et généré beaucoup de souffrance.

Propos recueillis par
Eduardo UGOLINI

______________

* Verónica Vega a été invitée à participer au festival Belles latinas, édition 2011, avec son roman Partir, un point c’est tout, édité en français par les éditions Christian Bourgois.

** Article intitulé Criminaliser la vérité, publié le 12 octobre 2018.

Santiago, Italia de Nanni Moretti : l’Italie des années 1970 en écho avec le présent

Le film documentaire Santiago, Italia du réalisateur Nanni Moretti a clôturé le festival de Turin 2019, deuxième plus grand festival d’Italie (après la Mostra de Venise) dont la sélection se concentre sur les projets indépendants et expérimentaux. Nanni Moretti en a été le président en 2007 et 2008 et le cinéaste chilien, Pablo Larraín y est passé. Santiago, Italia sort en salles ce 27 février 2019.

Photo : Santiago, Italia

Le documentaire commence avec une magnifique photo sur laquelle on voit le réalisateur Nanni Moretti de dos en train d’observer depuis un bâtiment en hauteur la cordillère des Andes. Puis s’ensuivent des images d’archives des premiers jours du putsch militaire du général Pinochet. Moretti interroge les souvenirs du Chili d’alors, notamment les témoins que sont les cinéastes chiliens Patricio Guzmán, Miguel Littín, Carmen Castillo. Mais il recueille également les témoignages émouvants des victimes ainsi que celui d’un militaire responsable de tortures et de crimes aujourd’hui en prison. Et là, on voit le cinéaste lui répondre avec fermeté : «Non, je ne suis pas impartial…» C’est sa deuxième apparition, Nanni Moretti ne fait que ces deux courtes apparitions, il laisse s’exprimer les témoins.

Ce documentaire devient peu à peu une parabole confrontée à l’actualité de l’Italie de Salvini : «Pendant le tournage, on me demandait pourquoi revenir sur le coup d’État de Pinochet, explique Moretti à La Repubblica. Je ne savais pas trop quoi répondre. Et puis Matteo Salvini est devenu ministre de l’Intérieur, et alors j’ai compris pourquoi j’avais fait ce film.»

En 1973, après la chute dramatique du gouvernement démocratique de Salvador Allende par un coup d’État militaire du général Pinochet, et la répression sanglante qui s’en est suivi, l’ambassade d’Italie est devenue, pendant quelques semaines, un refuge pour les opposants au nouveau régime. L’Italie les protège dans l’ambassade et leur permet de s’exiler sur son sol. Ce geste politique et solidaire a permis la survie de plusieurs centaines d’opposants à la dictature.

Réalisé donc à partir d’images d’archives et de témoignages, le film raconte les mois qui ont suivi le putsch du dictateur qui a mis fin au régime démocratique de Salvador Allende. Il met notamment l’accent sur l’implication de l’ambassade italienne à Santiago.

Le documentaire, diffusé dans les salles italiennes le 6 décembre, fait voir aux Italiens et au monde le rôle de l’Italie dans les années 1970. Nani Moretti déclarera au Corriere della Sera que son film a «une intention morale claire et la volonté de nous forcer à comparer ce que nous étions dans les années 1970 et ce que nous sommes devenus».

Ce film, racontant une histoire chilienne d’il y a plus de quarante ans, devrait conduire l’Italie et l’Europe à s’interroger sur le sort donné à des milliers des migrants fuyants des conflits armés, la répression, le désespoir. C’est un film d’une grande actualité.

Olga BARRY

Bande annonce Allociné

Le Pérou signe un accord de collaboration judiciaire avec l’entreprise brésilienne Odebrecht

La signature d’un accord de collaboration judiciaire entre l’entreprise brésilienne Odebrecht et les procureurs Rafael Vela, José Domingo Pérez, Jorge Ramírez et Silvana Carrión, en charge de l’affaire Lava Jato, s’est finalement faite ce vendredi 15 février. Les deux objectifs principaux de cet accord, conclu dans le cadre du scandale de corruption, sont d’une part d’obtenir des informations, et d’autre part, d’obtenir une compensation financière.

Photo : Clarin

On rappelle qu’Odebrecht, une entreprise de BTP brésilienne qui opère dans la construction, la pétrochimie, la défense et la technologie, le transport et la logistique, le carburant et dans d’autres secteurs, aurait, au cours des vingt dernières années, versé des pots-de-vin à des fonctionnaires de 12 pays, essentiellement d’Amérique latine, afin d’obtenir des avantages en matière de marchés publics… Cette vaste affaire de corruption implique au Pérou, outre toute l’élite politique actuelle, plus de 300 personnes et des dizaines d’entreprises, ainsi que quatre anciens présidents, Alejandro Toledo (2001-2006) qui a fui aux États-Unis et fait l’objet d’une demande d’extradition, Ollanta Humala (2011-2016) qui a été emprisonné pendant neuf mois, jusqu’en juin dernier, Alan García (1985-1990 et 2006-2011) qui a tenté d’obtenir, en vain, l’asile politique auprès de l’ambassade d’Uruguay, et Pedro Pablo Kuczynski (2016-2018) qui a démissionné en mars dernier.

Cet accord de coopération avec l’entreprise brésilienne de construction, permettra au système judiciaire péruvien d’accéder à des informations «très précieuses»sur les «crimes graves» commis dans le pays, selon une déclaration faite lors d’une conférence de presse au consulat du Pérou à São Paulo par Rafael Vela. Selon lui, cet accord, qui aura un caractère «progressif et permanent», rendra possibles, si Odebrecht assume bien l’engagement de communiquer à tout moment les informations requises,que «de nouveaux axes de recherche» ou même de «nouvelles enquêtes» soient menés dans l’avenir. Odebrecht a clairement reconnu avoir contribué à la gestion de grands travaux d’infrastructure au Pérou entre 2005 et 2014, ainsi qu’à la campagne électorale de plusieurs personnalités politiques du pays, qui font donc actuellement l’objet d’enquêtes.

L’accord prévoit par ailleurs le versement, sur quinze ans, de 610 millions de soles (182 millions de dollars) pour les pots-de-vin versés, ainsi que les intérêts légaux correspondant à la valeur convenue, ce qui pourrait atteindre 150 millions de soles (environ 45 millions de dollars). Jorge Ramírez a de plus souligné qu’Odebrecht, en échange de sa possibilité de candidater aux appels d’offres publics au Pérou, devrait encore payer en 2019 «tous les impôts en vigueur à ce jour», ce qui représente 450 millions de soles (135 millions de dollars). «C’est-à-dire que cette année entreraient dans le Trésor public 450 millions de soles (135 millions de dollars), plus 80 millions de soles (24 millions de dollars) qui correspondent au premier versement d’indemnisation civile», a t-il déclaré.

Dès le 18 février et jusqu’en mars, les procureurs péruviens recueilleront les déclarations de plusieurs anciens responsables péruviens d’Odebrecht, dont Barata, dans la ville de Curitiba, capitale régionale de l’État du Paraná, dans le sud du pays. Outre les témoignages directs, le Bureau du Procureur aura accès aux informations des systèmes «My Web Day» et «Drousys», par lesquels Odebrecht a demandé, traité et contrôlé les opérations de paiement de pots-de-vin. Le procureur Vela a célébré la signature de «l’accord fructueux» après un processus de négociation «complexe», car, a-t-il expliqué, nombre de ces données étaient «sous la garde des autorités brésiliennes».

Pour sa part, l’entreprise Odebrecht a fait savoir que le Pérou était le huitième pays avec lequel elle parvenait à signer un accord, et qu’elle continuera «à rechercher des accords de même nature» avec les autres pays où elle opère, dans le cadre de la «restructuration en profondeur» qu’elle met en œuvre, et de «la mise en œuvre d’un système mondial de conformité rigoureux». Les autres pays avec lesquels elle a signé des accords sont le Brésil, les États-Unis, la Suisse, la République dominicaine, le Panama, l’Équateur et le Guatemala.

Catherine TRAULLÉ

Aquarius, un film brésilien de Kleber Mendonça Filho sur Arte le mercredi 27 février

Après Les bruits de Recife, son très remarqué premier long métrage, Kleber Mendonça Filho poursuit sa radiographie lucide d’un Brésil livré à un capitalisme sauvage au travers d’un puissant portrait de femme, doublé d’une critique acerbe du capitalisme sauvage au Brésil. Aquarius retrace le combat d’une sexagénaire face à des ogres de l’immobilier à Recife. À voir sur Arte le mercredi 27 février à 20h55.

Photo : Aquarius

Clara, la soixantaine, ex-critique musicale issue de la bourgeoisie de Recife, habite un immeuble singulier des années 1940, l’«Aquarius», sur la très chic avenue Boa Viagem, face à l’océan. Un promoteur vorace a racheté tous les appartements de la résidence pour y édifier un complexe de luxe. Mais en dépit des pressions, Clara refuse de vendre le sien. Elle s’engage alors dans un combat solitaire contre la société immobilière, qui multiplie intimidations et harcèlement.

Résistance

Après Les bruits de Recife, son très remarqué premier long métrage (également diffusé le 27 février) où le réalisateur s’intéressait à la vie en société au Brésil, à partir du sentiment d’insécurité qui a envahi un quartier résidentiel surveillé par une milice privée, Kleber Mendonça Filho poursuit son analyse du Brésil contemporain au travers d’un solaire portrait de femme à l’esprit libertaire.

Porté par une sourde mélancolie et une bande-son suave, le film accompagne la lutte fière de cette intellectuelle contre le jeune loup qui convoite le sanctuaire de son histoire, empreint de ses batailles intimes –un cancer du sein, la perte de l’être aimé– comme de sa flamboyante carrière passée. Avec une superbe ténacité, l’héroïne –magnifiquement interprétée par Sonia Braga, actrice phare des années 1980– résiste aux temps qui changent comme aux dérives du capitalisme sauvage, non sans se débattre dans des doutes existentiels.

Au travers de son combat, Aquariuslivre en filigrane une subtile critique de la société brésilienne contemporaine : de l’urbanisation frénétique du littoral aux prégnants rapports de classes et à la corruption des élites. Une œuvre vibrante où Kleber Mendonça Filho exprime une fois encore toute sa virtuosité.

Le film Aquarius a reçu le prix du jury du festival de Cannes et d’interprétation féminine pour Sonia Braga, ainsi que l’Abrazo du meilleur film au festival Biarritz Amérique latine en 2016. Disponible sur le site d’Arte jusqu’au 5 mars prochain.

D’après Arte

Rapport d’Amnesty International sur la situation des droits humains dans le monde en 2018

L’ONU a fêté en 2018 le 20e anniversaire de l’adoption de la Déclaration sur les défenseurs des droits de l’Homme et pourtant, ceux qui s’engagent pour les défendre ont dû en subir les pires conséquences. La lutte pour les droits humains est toutefois de plus en plus tenace dans le monde entier. Les citoyens ne relâchent pas leurs forces et leur persévérance pour avoir accès à leurs droits malgré les difficultés.

Photo : Amnesty International

Le rapport annuel d’Amnesty International 2018 révèle une augmentation des discours de haine et, de la même façon, des mobilisations pour les combattre. En effet, au fil du temps, certains dirigeants ont même attaqué leur peuple en les privant des droits humains, notamment les citoyens qui les défendaient. C’est le cas de Nicolás Maduro, Vladimir Poutine, Donald Trump et Xi Jinping.

Au lieu de progrès, il y a eu une régression des droits humains en tant que droits économiques, droits sociaux et droits culturels. Ainsi, l’accès au logement, à l’éducation, à l’alimentation ou aux soins est de plus en plus difficile pour les populations, déclenchant violences et inégalités. Malheureusement, cette bataille contre les injustices de l’État a conduit à la détention arbitraire, à la maltraitance et à l’amendement des manifestants pacifiques, défenseurs des droits, journalistes, entre autres. En Angola, en République démocratique du Congo ou au Venezuela, les pouvoirs publics font preuve d’une intolérance à la contestation. Ce dernier pays compte en effet de nombreuses victimes qui manifestaient contre la hausse de l’inflation et la pénurie de produits alimentaires et médicaux.

Par ailleurs, il y a eu un accroissement des migrants dans les pays les plus riches qui voient les réfugiés comme des problèmes à éluder, et non comme des êtres humains. C’est le cas du gouvernement de Donald Trump avec l’interdiction de l’entrée aux États-Unis de la population musulmane, uniquement à cause de sa religion, entraînant haine et discrimination. De plus, des gouvernements comme l’Autriche, la France, l’Allemagne et les Pays-Bas affirment que les enjeux sociaux et économiques sont dus aux migrants, aux réfugiés et aux minorités religieuses, accroissant le sentiment d’insécurité et les inégalités.

D’autre part, la politique d’austérité concerne aussi les droits de l’Homme dans la mesure où la recherche d’une réduction de la dette de l’État implique de payer plus de taxes et plus chers les produits de première nécessité pour la population, surtout la plus pauvre. D’ailleurs, cette politique a non seulement des répercussions sur l’économie, mais aussi sur l’éducation, la santé, la sécurité sociale et le logement. Par exemple, l’Espagne, la Grèce, le Royaume-Uni et la Serbie sont des pays qui pratiquent ces mesures d’austérité.

Le rapport d’Amnesty International insiste particulièrement sur les violences perpétrées à l’encontre des manifestants et des défenseurs des droits humains. En outre, la stagnation des initiatives politiques pour résoudre les conflits a conduit à des crimes envers des civils, voire à des actes de torture, qui tous, pourtant, sont restés impunis. L’Afrique du Nord, de son côté, a été privée de liberté d’expression, de religion et de conviction. Cependant, les mouvements féministes ont pu modifier des lois relatives à la discrimination et à la violence envers la femme. Malgré ces actions, la discrimination demeure, ainsi que celle exercée envers les homosexuels, considérés comme en infraction pénale dans certains pays d’Afrique.

En ce qui concerne les Amériques, elles se caractérisent par les homicides, les disparitions forcées et les détentions arbitraires, dont la cible était les défenseurs des droits humains. Tel est le cas de la Colombie avec les homicides d’autochtones et de dirigeants afro-colombiens, qui remettent en cause le processus de paix amorcé par le pays. De plus, les indigènes sont la proie de discriminations en termes de droits économiques, sociaux et culturels comme celui de la terre. Cette discrimination s’adresse aussi aux femmes, filles, lesbiennes, gays et personnes LGBTI.

Quant à l’Asie, les défenseurs et militants des droits de l’Homme ont aussi été la cible de la répression de l’État de diverses manières : de la liberté d’expression en Chine, par les disparitions forcées au Bangladesh et au Pakistan. L’impunité demeure pour les actes de torture et les homicides illégaux. De la même manière, il y a eu une augmentation des réfugiés à cause des violations telles que les homicides, raisons pour lesquelles les appels au respect des droits humains se sont multipliés.

En dépit des difficultés pour faire respecter les droits humains, la population a eu et persévère dans sa volonté de mettre un terme à la violence et ne cesse de s’exprimer, quitte à en payer le prix, pour dénoncer les injustices. Il est temps de promouvoir l’égalité et la dignité des populations.

Andrea M. RICO PARRA
D’après Amnesty International

Quilapayún, une épopée raffinée au Festival de musique Barnasants à Barcelone

Le groupe chilien a rendu un hommage fidèle à Violeta Parra et Víctor Jara dimanche 17 février au théâtre Joventut de l’Hospitalet, à Barcelone. Bien qu’éternellement associé au refrain-devise «El pueblo unido jamás será vencido» («Le peuple uni ne sera jamais vaincu»), Quilapayún compte à son actif une trentaine de disques et d’innombrables compositions, dont il est le compositeur ou l’interprète et qu’il continue de soigner avec rigueur et délicatesse.

Photo : Barnasants Tourisme

Ce dimanche, au théâtre de l’Hospitalet, ce sont les compositions de deux auteurs incontournables, Violeta Parra et Victor Jara, très proches de l’univers du groupe Quilapayún, qui ont été mises à l’honneur dans le cadre du Festival de Barnasants. Les harmonies vocales, très élaborées et porteuses d’un message révolutionnaire, ont ouvert le bal au rythme de la «Plegaria a un labrador» de Jara, avec toute sa vitalité naturelle, et le doux frôlement lumineux des guitares.

Vêtus de noir, mais sans les ponchos d’une autre époque (qu’ils ne sortent de l’armoire qu’occasionnellement), les sept membres de Quilapayún, Rodolfo Parada sur le devant de la scène, sont apparus sobres et ont livrés corps et âmes à l’art de la chanson. Des voix fortes dans «Qué dirá el Santo Padre» de Parra, dont les strophes de Gracias a la vida ont été mêlées à celles de Corazón maldito» dans une création tout en contrastes qui a exalté la profondeur dramatique de la troubadour.

Profondeur instrumentale

De Jara a été interprété, avec une grande force intérieure, «El pimiento», et les «cinq minutes» contenues dans Te recuerdo, Amanda, en alternance avec des citations de Carlos Puebla, et d’un grand classique du répertoire, «La muralla», que Patricio Wang a associé à l’actualité politique catalane («ils disent par ici qu’aujourd’hui, ils lancent les murailles ; nous, non», a-t-il ironisé). Wang a dirigé quelques substantielles pièces instrumentales comme «Temporía», un «collage» de compositions diverses aux tons contemporains, ainsi que la «Suite Movie» de Manos Hadjidakis.

Quilapayún a déployé ensuite des registres suggestifs, un pas au-delà du folklore, et a confirmé son agilité rigoureuse avec une composition complexe de Violeta Parra, El gavilán, le récit compliqué d’un amour trompeur. La puissance vocale déployée lors de l’interprétation en catalan de Què volen aquesta gent ?, comme lorsque, en 2003, le groupe l’avait partagé avec sa co-autrice, Maria del Mar Bonet, en a fait l’un des points culminants du récital, de même que Allende, un hommage au leader immolé.

Une ambiance chaleureuse au Joventut, où le public, debout, a demandé un rappel lancé au son tropical de La Batea, chemin vers l’hymne de tous les hymnes, «El pueblo unido jamás será vencido». En guise de bouquet final, la chanson populaire espagnole, El turururú, sarcastique récital de critiques sociales, et le signe que la bonne humeur n’est pas, après tout, étrangère au monde de Quilapayún.

Léa JAILLARD
D’après El Periódico

Juan Guaidó obtient un massif soutien international pour destituer Nicolás Maduro

Une tension accrue samedi 23 février dernier : alors qu’un camion d’aide humanitaire s’apprêtait à franchir la frontière vénézuélienne, il a dû affronter l’opposition des forces de l’ordre qui tiraient sur la foule, soutenues par les colectivos (groupes armés de quartier). Bilan : deux morts et plus de 300 blessés de part et d’autre de la frontière avec la Colombie. Entre bolivarisme d’un côté, défense des «boliburgos» de l’autre et tentation de la demande d’intervention, le président intérimaire Juan Guaidó s’en remet à la communauté internationale.

Photo : El Universal

Le samedi 23 février dernier était un samedi de violences contre l’aide humanitaire nord-américaine. «On était heureux, on allait participer à la libération du Venezuela» raconte Josefa. Au niveau de la frontière brésilienne, ce sont douze morts, tous de la communauté Pemón, qui avaient parmi les premiers reconnu Juan Guaidó comme seul président légitime. La police vénézuélienne est parvenue à empêcher l’entrée sur le territoire de volontaires venus prendre en charge les colis de denrées alimentaires et le matériel médical, en particulier sur les ponts Simón Bolívar et Paula Santander. Ils ont été les lieux d’affrontements violents : camions humanitaires mis à feu, tirs, gaz lacrymogènes. En définitive, certains membres des forces de l’ordre se sont retrouvés immobilisés, comme terrifiés sous leurs boucliers anti-émeutes, entre les colectivos et les manifestants de part et d’autre du pont, à tel point que certains d’entre eux se sont rendus aux autorités colombiennes, désertant ainsi leurs fonctions.

Au total, ce sont dix camions humanitaires qui n’ont pas pu passer la frontière, malgré la harangue de la foule au cri de «Sí se puede», convaincue comme Luis, un fonctionnaire de Maracay, de «participer au grand changement» et prêt à «se sacrifier pour la libération» du pays. D’ailleurs, trois députés se sont même déplacés pour tenter d’entamer le dialogue avec les militaires, sans autre résultat que des blessures par balles en caoutchouc.

C’est donc un semblant de guérilla qui se constitue progressivement pour faire face aux blindés de la milice vénézuélienne. Un schéma que leurs voisins colombiens connaissent malheureusement bien ; c’est probablement la raison pour laquelle Juan Guaidó a demandé à la communauté internationale d’envisager «toutes les options» face au refus de Maduro d’accueillir l’aide humanitaire.

Face aux velléités d’ingérence étasuniennes, ce dernier a déclaré : «Que pense le peuple vénézuélien des menaces de Donald Trump ? Enlève tes pattes du Venezuela, Donald Trump. Yankee go home !… Il nous envoie de la nourriture pourrie, merci !»

La diplomatie internationale : de la condamnation de la violence à la menace d’ingérence

Alors que lundi dernier le vice-président des États-Unis, Mike Pence, annonçait des «mesures concrètes»et des «actes clairs» pour répondre à la crise vénézuélienne, et que Donald Trump ne semble toujours pas exclure une intervention militaire, Jorge Rodríguez –le ministre vénézuélien de l’Information– a raillé les défaillances de l’opposition en traitant Juan Guaidó de «marionnette» et de «préservatif usagé». Une bien maigre défense.

Plus timide que les États-Unis, l’Union européenne «demand[e] instamment aux forces de l’ordre et aux organes de sécurité de faire preuve de retenue, d’éviter le recours à la force et de permettre l’entrée de l’aide», a déclaré Federica Mogherini, cheffe de la diplomatie européenne. Préférant l’aide financière à l’aide militaire, l’UE se dit prête à accroître les fonds destinés au soutien humanitaire et au développement, mais sans mesure concrète jusqu’à présent. Quant à Emmanuel Macron, il appuie «la restauration de la démocratie» dans un tweet daté du dimanche 24 février.

Les dirigeants européens peinent à se positionner et demeurent dans une zone de flou diplomatique, n’ayant ni proclamé illégitime le président élu, Nicolás Maduro –tenant sûrement à la démocratie comme remède politique incontestable–, ni non plus déclaré Juan Guaidó putschiste. Un avis encore partagé par le Canada, la Colombie, le Paraguay, le Brésil, le Mexique et Cuba.

À la différence, Moscou s’insurge contre l’interférence étrangère, craignant un «bain de sang», tout comme la Chine qui dénonce les interventions au Venezuela. Rappelons au passage qu’elle est le premier créancier de Caracas.

En février 2018, la procureure de la Cour pénale internationale (CPI), Fatou Bensouda, avait ouvert un «examen préliminaire» sur la situation au Venezuela pour évaluer les crimes présumés qui pouvaient être du ressort de la CPI. Des belles paroles à l’ingérence, la carte géopolitique reste la même. Pendant que la crise au Venezuela continue d’éclater.

Le Groupe de Lima : une réponse pacifiste ?

Alors que Maduro avait commencé à fermer toutes les frontières du pays, Juan Guaidó se bat contre l’isolationnisme du président au pouvoir en appelant la communauté internationale à faire barrage contre la politique de Maduro.

Si les centaines de Vénézuéliens qui s’étaient rassemblés samedi, rose blanche à la main, ont échoué à faire plier Maduro, le Groupe de Lima entend bien remédier à la réélection jugée frauduleuse du président au pouvoir. Créée en 2017 pour faire face à la crise du Venezuela, l’alliance n’a pas reconnu la réélection de Maduro et onze de ses membres l’avaient exhorté le 4 février dernier à reconnaître Juan Guaidó.

La réunion des quatorze pays latino-américains et du Canada s’est tenue lundi 25 février à Bogotá et avait pour but de décider de quelle manière accentuer la pression sur le Venezuela, que ce soit par un ultimatum, des sanctions, une intervention, ou le «renforce[ment] de l’encerclement diplomatique», selon le président colombien Iván Duque.

Finalement, les États qui composent cette alliance ont réitéré «leur conviction que la transition vers la démocratie doit être menée par les Vénézuéliens eux-mêmes pacifiquement, dans le cadre de la Constitution et du droit international, et soutenue par des moyens politiques et diplomatiques, sans usage de la force». Mais avec l’appui des 365 000 membres de l’état-major des forces de sécurité et le million et demi de miliciens civils, Maduro jouit encore d’un soutien solide.

Lou BOUHAMIDI

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