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19 février 2019

Une semaine décisive pour l’avenir du Venezuela et l’aide humanitaire

La stratégie de Juan Guaidó et de l’opposition pour faire entrer l’aide humanitaire au Venezuela se dessine au fur et à mesure : les trois points stratégiques où arriveront les cargaisons (Cúcuta en Colombie, Roraima au Brésil et Curaçao, île des Antilles néerlandaises), recrutements de volontaires (dont médecins et étudiants en médecine), les syndicats (transporteurs et infirmières) et l’appel aux militaires de laisser entrer les cargaisons au pays. Cette semaine semble être décisive pour l’avenir du Venezuela.

Photo : El Heraldo

Le président par intérim Juan Guaidó a annoncé la semaine dernière que l’aide humanitaire rentrera «sí o sí» au pays. Pour garantir cela, l’organisation de volontaires Voluntarios x Venezuela a été mise en place. Samedi dernier, les chiffres s’élevaient à 545 014 citoyens inscrits au portail. Lors d’un événement réalisé au sein des installations du journal El Nacional, Guaidó a assermenté plus de 3 000 volontaires qui seront en charge de distribuer l’aide humanitaire aux populations les plus démunies.

En outre, plusieurs syndicats et associations ont rejoint le mouvement soutenu par le Parlement, comme les syndicats des transporteurs et des infirmières. Il est évident que tous les citoyens sont indispensables pour la reconstruction du pays sur le long terme mais surtout sur le court terme pour pallier la crise humanitaire et sociale qui secoue le pays depuis des années et qui a mis plus de 250 000 personnes en risque de mortalité due au manque d’aliments et de médicaments.

Jeudi dernier, lors de la première conférence internationale sur l’aide humanitaire au Venezuela, l’ambassadeur aux États-Unis Carlos Vecchio, désigné par Guaidó, et le coordinateur du groupe de travail des migrants de l’Organisation des États américains (OEA) David Smolansky, ont déclaré que plus de 100 millions de dollars ont été collectés. Les pays qui ont donné des fonds sont le Canada (53 millions de dollars canadiens), les États-Unis (20 millions de dollars), le Royaume-Uni (6,5 millions de livres sterlings), les Pays-Bas (1 million d’euros), l’Allemagne (20 millions d’euros), l’Espagne (3 millions d’euros), l’Union européenne (30 millions d’euros), Taïwan (500 mil dollars), la Nouvelle-Zélande (140 000 dollars) et des acteurs multilatéraux (plus de 30 millions de dollars).

Lors de cette conférence, le député et médecin Juan Manuel Olivares (Primero Justicia) a déclaré que plus de 40 000 patients atteints du cancer ne reçoivent pas de chimiothérapie, 70 000 patients atteints par le VIH ne reçoivent pas de traitement antirétroviral, qu’il existe une pénurie de traitement d’anti hypertension de 70%, 82% de pénuries d’antibiotiques et 98% de pénuries de médicaments pour des maladies neurologiques. En 2018, 68% des blocs opératoires du pays étaient hors-service et seuls 200 enfants sur 2500 ont été opérés de pathologies cardiologiques. Le système sanitaire vénézuélien est en crise et personne ne peut l’occulter. Des personnes meurent au Venezuela puisqu’elles ne peuvent pas avoir accès à des médicaments ou tout simplement à une bonne alimentation. Pour cette raison, le Parlement et son président demandent l’arrivée au pays de l’aide humanitaire.

En revanche, le gouvernement dénonce un coup d’État orchestré par les États-Unis et l’Union européenne, et qualifie l’aide humanitaire de «show», une excuse pour intervenir militairement dans le pays. La vice-présidente du pays, Delcy Rodríguez, a qualifié les médicaments et les aliments provenant des États-Unis d’«armes biologiques», contaminés et pouvant entraîner le cancer. Dans plusieurs répliques, des membres du gouvernement de Nicolás Maduro ont affirmé qu’il n’existe pas de crise humanitaire dans le pays. C’est le cas du ministre des Affaires étrangères Jorge Arreaza lors d’une session le 12 février dernier au siège de l’ONU à New York : «il n’y a pas de crise humanitaire mais une économie bloquée et assiégée».

Pourtant, le gouvernement a importé 933 tonnes de produits médicaux provenant de Cuba, de la Chine et de la Russie. Les conteneurs sont arrivés le 15 février dernier au port de La Guaira. Le régime dénonce un «boycott» international, nie une crise humanitaire existante et tente d’établir un dialogue avec l’opposition. Cependant, il bloque la frontière avec la Colombie (pont Tienditas, Cúcuta), il menace de mettre en prison Juan Guaidó, de dissoudre le Parlement (majorité opposition) et il évite l’entrée au pays d’une commission du parlement européen (dirigée par Esteban González Pons, premier vice-président du Parti populaire européen) qui allait se réunir avec le président par intérim Juan Guaidó.

Pour ces raisons, le Pape Francisco n’a pas accepté de jouer le rôle de médiateur dans une nouvelle tentative de dialogue entre le régime dictatorial de Nicolás Maduro et l’opposition. Dans la lettre, le Pape Francisco s’adresse à «monsieur» Maduro et regrette que «malheureusement, elles [les réunions] se sont toutes interrompues parce que ce qui était décidé dans les réunions n’était pas suivi de gestes concrets pour réaliser les accords» en se référant au dialogue d’octobre 2016. Le dialogue est qualifié comme impossible par l’opposition, qui est soutenue par les démocraties occidentales.

Samedi dernier, trois avions cargo militaire C-17 de l’armée de l’air des États-Unis sont arrivés à la ville de Cúcuta en Colombie à la frontière avec le Venezuela. Les avions étaient chargés de 250 tonnes d’aliments, de médicaments et d’articles d’hygiène. Mais ce ne sera pas le seul chargement qui arrivera en Colombie de la Usaid, l’ambassade américaine en Colombie a affirmé que des packs de soins d’urgence arriveront cette semaine et que plus d’approvisionnements sont en train d’être préparés dans des entrepôts à Miami et à Houston pour être distribués dans la région. De plus, le sénateur républicain Marco Rubio est arrivé dimanche dernier à Cúcuta afin de suivre l’avancement de l’opération. Il est impératif de rappeler que ce sénateur est l’une des figures majeures dans la transition au Venezuela, ainsi que John Bolton, conseiller à la sécurité nationale, et Elliott Abrams, conseillé pour les affaires étrangères).

Le régime de Maduro est de plus en plus isolé et a peu de marge de manœuvre. La banque russe Gazprombank a gelé les comptes de PDVSA (entreprise pétrolière vénézuélienne) dimanche dernier d’après Reuters Latam, mais l’institution bancaire ainsi que PDVSA ont nié les faits. Ce fait est sûrement dû aux sanctions économiques que les États-Unis vont annoncer contre les institutions qui faisaient des échanges commerciaux avec PDVSA.

Le samedi 22 février, un concert de bienfaisance aura lieu dans la ville de Cúcuta avec l’objectif de collecter des fonds pour contribuer à l’aide humanitaire au Venezuela. Le concert est organisé par le multimillionnaire britannique Richard Branson et comptera avec plusieurs artistes nationaux comme internationaux : Carlos Vives, Fonseca, Juanes, Nacho, Alesso (Dj), Rudy Mancuso, Ricardo Montaner, Mau y Ricky, Camilo, Danny Ocean, Alejandro Sanz, Anitta, Luis Fonsi, Miguel Bosé, Chyno Miranda, Peter Gabriel, Diego Torres, Maluma, Mana et Carlos Baute. Le concert sera diffusé en direct sur internet afin d’attirer l’attention internationale. Il se déroulera de 10h à 16h30, heure locale. De plus, la plateforme VenezuelaAidLive est lancée afin de collecter 100 millions de dollars en 60 jours : https://venezuelaaidlive.com/

Gilberto Andrés OLIVARES

Magie, médecine et âme dans Psychomagie, le nouveau livre du grand Alejandro Jodorowsky

La médecine est-elle une science ou un art ? Quand il arrive qu’un guérisseur guérisse, car cela peut arriver, est-ce un miracle ou un tour de passe-passe ? Ce sont les premières questions que pose Alejandro Jodorowsky, génial touche à tout, littérature, cinéma, ésotérisme, qui aura passé sa vie à chercher et à faire profiter tout un chacun de ses découvertes qui, ne rejetant rien de ce qui existe, unit christianisme, bouddhisme, religions indiennes d’Amérique et magie.

Photo : Albin Michel

Après avoir clairement défini en à peine quelques pages ce qu’est la psychomagie, Alejandro Jodorowsky se livre à des réflexions multiples, universelles pourrait-on dire, qui, toutes, tournent autour de l’être humain et de son accomplissement. Une phrase pourrait résumer : «Il faut avoir conscience de ce que nous sommes

L’étendue des sujets abordés est immense. Ils ont tous pour axe l’existence humaine ; d’où, justement, leur multiplicité. Son indépendance, qui n’est plus à souligner depuis bien longtemps, est absolue, ce qui n’empêche pas une certaine cohérence : il est, à 90 ans, parvenu à un très haut degré de perception, il en fait profiter. On peut, un peu par commodité, un peu par jeu, partir sur la piste de quelques-uns de ces thèmes, pas tous, on récrirait le livre !

Gourou. Il avoue avoir un temps voulu l’être. Il l’a été, mais comme personnage, dans son film La Montagne sacrée. Il ne l’a jamais été dans la réalité, et aujourd’hui moins que jamais. Il parle de certaines de ses expériences, il ouvre des pistes vers une meilleure connaissance de soi, mais Psychomagie est l’opposé exact de ces épouvantables manuels pour vaincre sa timidité ou réussir sa relation à autrui.

Tarot. Pour Alejandro Jodorowsky, le Tarot n’est surtout pas une divination de l’avenir, mais l’analyse du présent. «M’installerai-je à Madrid ou à Barcelone ?», lui demande un consultant. L’essentiel est de trouver par les cartes la cause de l’hésitation.

Gratuité. Ce qui a de la valeur doit être gratuit. Faire payer (un conseil, une consultation, une aide quelconque) revient à détruire l’objet du paiement. Cette notion revient constamment dans le livre et elle est pratiquée, car pendant des années Jodorowsky a donné à Paris des consultations hebdomadaires autour du Tarot sans prendre un franc ou un euro.

Religions. Elles ne sont pas à rejeter, puisqu’elles existent et qu’elles influencent une bonne partie des populations. En réalité, elles ne sont qu’une et doivent être considérées comme une parcelle de vérité, la seule religion est l’univers dont chacun de nous est une partie. Les manifestations de la religion, que sont miracles, ou apparitions dans le christianisme, sont des bizarreries intéressantes, à observer, mais ne font en rien avancer notre connaissance (de l’univers et de soi-même).

On pourrait trouver d’autres têtes de chapitres, beaucoup d’autres. Le plus frappant, dans ses propos, c’est la distance, admirable chez un homme «normal» ou «ordinaire», que prend Alejandro Jodorowsky avec tout, la science, l’ésotérisme, la vie et la mort, et même la magie, qui est au centre de tous ces propos. Il est parfois un peu difficile de le suivre sans réagir : le monde futuriste, hyper technologique qu’il voit à peu près idéal semble en contradiction avec ses aspirations spirituelles, mais du moment que ce soit l’esprit qui s’impose en fin de compte, on lui pardonnera bien volontiers ! D’ailleurs, peut-on seulement imaginer un Jodorowsky sans délires ? C’est pour cela aussi qu’on l’aime !

Si on trouve qu’il va un peu loin, quelques lignes plus tard on se remet à accepter ce qui nous est dit, le dialogue avec le maître est constant, riche et nuancé. On en ressort inévitablement enrichi. Il pourrait nous écraser par la force de ses conceptions, et non, sa bienveillance est là, il nous met en confiance.

«Nous n’avons pas besoin de contes de fées», nous sommes adultes, la Bible ou le Coran peuvent même être dangereux. La vérité est en soi. Je suis persuadé qu’elle est aussi dans Psychomagie !

Christian ROINAT

Psychomagie d’Alejandro Jodorowsky, traduit de l’espagnol par Nelly Lhermillier, Albin Michel, 270 p., 17 €. Alejandro Jodorwsky en espagnol : Psychomagia, ed. Siruela, Madrid.

Alejandro Jodorowsky, immense artiste multiforme, aura 90 ans en février 2019, et sortira son film Psychomagie, ce même mois. Il a publié, entre autres, chez Albin Michel : La Danse de la réalitéLe théâtre de la guérisonLa Voie du TarotLa sagesse des contesEnquête sur un chemin de terre

De loin on dirait des mouches, un roman noir sans concessions de l’Argentin Kike Ferrari

Kike Ferrari, travailleur, syndicaliste, écrivain, réussit avec ce roman à la fois une synthèse et une métaphore de l’histoire récente de l’Argentine, faite d’argent détourné, de crimes tarifés, d’opportunistes véreux, de violence politique et d’ostentation sociale. Comme une caricature ironique du self-made man, le señor Machi a su se hisser d’une condition médiocre à celle d’un homme richissime qui habite un quartier fermé, possède des voitures de luxe, s’habille chez Armani, change de maîtresse comme de chemise et consomme la meilleure cocaïne du marché.

Photo : La Voz de Galicia/Albin Michel

Le protagoniste et narrateur de De loin on dirait des mouches, le señor Machi, est un personnage décidément infect qui condense tous les vices d’une société dégradée par l’Histoire. Sans scrupules ni morale, corrompu et violent, il parle dans une langue saturée d’injures qui détourne le langage populaire tout en l’exacerbant.

L’ascension n’est pas due au travail mais aux trafics illégaux et aux opérations financières douteuses ; il a su en outre fournir des services inavouables aux puissants, tout en étant capable de s’adapter aux changements d’époque. Il se sent intouchable, et il l’a sans doute été. Mais un jour il trouve le cadavre d’un inconnu dans le coffre de sa voiture, et avec lui un objet dont il se sert pour des pratiques intimes. Si les assassins ont pu s’en saisir, c’est sans doute qu’ils appartiennent à son entourage le plus proche.

Le roman raconte les heures qui suivent cet événement : la peur, l’incompréhension, la paranoïa. Pendant qu’il roule à travers des quartiers marginaux et routes désertes, en cherchant un endroit sûr pour se débarrasser du corps, il passe en revue la vie qu’il s’est construite, en essayant d’identifier l’ennemi inconnu. Pendant un moment, tout semble s’écrouler. Lorsqu’il arrive finalement à se délester de l’intrus encombrant et peut rentrer à la maison, il veut croire que le mauvais rêve est fini.

Entre temps, le lecteur s’est penché sur l’abîme moral dans lequel le señor Machi s’enfonce, et a eu un aperçu du gâchis de sa vie familiale. Qu’il veuille bien l’admettre ou pas, il a peur. Et il est seul. Le señor Machi choisit néanmoins de croire que la vie repartira comme avant ; il ne sait pas encore que le cauchemar ne fait que commencer.

Un roman noir rapide, nerveux, sans concessions. Une énigme qui non seulement n’est pas résolue, mais qu’une magistrale mise en abyme menace de prolonger à l’infini. Une langue pervertie, à travers laquelle se dessine la conception du monde du narrateur, enracinée dans les préjugés sociaux qui lui font mépriser les plus faibles, faite de lieux communs et d’archétypes discriminatoires. Mais aussi une langue où se niche, avec virtuosité, la puissance critique de l’auteur, dont l’ironie acérée, le sens de l’absurde et l’humour noir déconstruisent une idéologie tout en construisant un personnage.

Marián SEMILLA DURÁN

De loin on dirait des mouches de Kike Ferrari, traduit de l’espagnol (Argentine) par Tania Campos, Albin Michel, 240 p., 18 €. Kike Ferrari en espagnol : Que de lejos parecen moscas, Alfaguara.

Kike Ferrari est né à Buenos Aires en 1972. Aujourd’hui balayeur dans le métro, il concilie sa passion de l’écriture et son travail en écrivant régulièrement pour El Andén, le magazine du syndicat des travailleurs du métro de Buenos Aires, dont il est délégué. Dans un pays où aucun écrivain ne peut vivre de l’écriture, Kike Ferrari fait partie d’une puissante nouvelle génération d’auteurs argentins et a réussi à devenir, avec sa personnalité hors-normes à la Bukowski et ses romans Operación BukowskiLo que no fue (Prix Casa de la Américas en 2009) et Punto Ciego (co-écrit avec son ami Juan Mattio), un auteur culte en Argentine et reconnu à l’international.

Amérique latine, l’année de tous les dangers, un documentaire diffusé sur Arte

Pourquoi la gauche subit-elle aujourd’hui des revers retentissants en Amérique latine ? Marco Enríquez-Ominami, candidat socialiste malheureux à la présidentielle chilienne en 2017, interroge le Bolivien Evo Morales, le Vénézuélien Nicolás Maduro, l’Équatorien Rafael Correa, l’Uruguayen José Mujica et la Brésilienne Dilma Rousseff, dans un documentaire de 52 minutes réalisé par Rodrigo Vazquez, diffusé sur Arte le 19 février à 23 H 45.

Photo : Amérique latine, l’année de tous les dangers

Défaite cinglante au Venezuela, virage à droite en Argentine, à l’extrême droite au Brésil, manifestations d’opposition en Équateur, fin de règne à Cuba… : après une vague de succès fulgurants en Amérique latine, à l’aube du XXIe siècle, la gauche est à la peine et subit aujourd’hui des revers retentissants. Comment comprendre les difficultés qui l’accablent ?

Candidat malheureux à l’élection présidentielle chilienne de 2017, Marco Enríquez-Ominami, héritier spirituel de ce courant progressiste, interroge ce bilan trouble et controversé. En allant à la rencontre de ses aînés, amis, modèles ou mentors –le Bolivien Evo Morales, le Vénézuélien Nicolás Maduro, l’Équatorien Rafael Correa, l’Uruguayen José Mujica, la Brésilienne Dilma Rousseff…–, parviendra-t-il à tirer les leçons de l’histoire ?

Au tournant du XXIe siècle, l’Amérique latine a connu un extraordinaire cycle de croissance économique et de développement social. Ce mouvement massif a radicalement changé le paysage et donné lieu à l’instauration d’une culture démocratique durable, à la mise en place d’États de droit, à une redistribution des richesses qui a fait reculer de manière impressionnante la pauvreté, à l’émergence de nouveaux leaders politiques.

Mais, depuis quelques années, cette ère glorieuse a cédé la place à une période de grande instabilité. Depuis 2016, les politiques de ces dirigeants sont remises en question par les citoyens mêmes qui les avaient portés au pouvoir ; le gong marquant la fin des politiques de gauche de l’Amérique latine a sonné.

La crise politique dans laquelle se sont englués plusieurs pays montre que les politiques hier opérantes ne sont plus adaptées aux défis qui s’annoncent. Comment éloigner les démons de la dictature ? Comment enrayer durablement la misère et les inégalités si profondément ancrées dans cette région ? Un tour d’horizon géopolitique qui questionne le passé pour mieux appréhender l’avenir.

D’après ARTE

Si vous manquez la diffusion en direct de ce documentaire Amérique latine, l’année de tous les dangers, vous pouvez le revoir gratuitement dans son intégralité sur le site d’Arte jusqu’au 19 avril 2019.

Alejandro Jodorowsky, 90 ans pour cet artiste franco-chilien hors-normes

Alejandro Jodorowsky Prullansky est né le 17 février 1929 à Tocopilla, au Chili, où ses parents, juifs russes fuyant les pogroms s’étaient réfugiés. Cet artiste franco-chilien est surtout connu pour ses scenarii de science-fiction en bande-dessinée, son cinéma surréaliste iconoclaste et sa passion pour le tarot divinatoire. Acteur, mime, romancier, essayiste, poète, scénariste, réalisateur et auteur de performances artistiques, «Jodo» touche à tout et souffle ce mois-ci ses 90 bougies.

Photo : DR

Après avoir étudié la philosophie et la psychologie, il s’oriente vers une carrière artistique qui débute véritablement en France avec la rencontre, en 1953, du mime Marceau pour lequel il commence à travailler, créant des célèbres pantomimes comme La Cage. Il fonde en 1962 le mouvement faussement surréaliste Panique en compagnie de Roland Topor et Fernando Arrabal, coupables complices de performances décalées et dérangeantes, frisant la pornographie.

En 1965, au Mexique, il crée le Théâtre d’Avant-Garde, montant des pièces de Beckett, Ionesco et Strindberg. Se tournant vers le cinéma, il fonde la société Producciones Pánicas et son premier long-métrage, adapté d’une pièce d’Arrabal, fait scandale lors de sa présentation au Festival du Film français d’Acapulco. Faisant fi des nombreuses menaces qui pèsent sur lui, il réalise en 1970 un western psychédélique, El Topo, qui devient un film culte dans les milieux underground. Encouragé par John Lennon, il réalise ensuite La Montagne sacrée, errance mystique d’un vagabond aux faux airs de Jésus.

De retour en France en 1975, il ambitionne d’adapter au cinéma le célèbre roman de science-fiction Dune de Frank Herbert mais, faute de moyens, le projet, produit par Michel Seydoux, n’aboutit pas, malgré les promesses de collaborations de Salvador Dalí, Orson Welles, David Carradine, Amanda Lear et Mick Jagger (pour le casting), Hans Ruedi Giger (effets spéciaux), Mœbius (story-board et costumes), Pink Floyd et Magma pour la musique (rien que ça !). Ainsi portée, l’aventure n’en a pas moins influencé toute la production cinématographique de science-fiction qui allait suivre, depuis Alien à Matrix en passant par Blade Runner et bien sûr la saga Star Wars.

Jodorowsky s’oriente alors vers la bande-dessinée et collabore notamment avec Mœbius, proposant dès 1980 la série L’Incal dans le mensuel Métal Hurlant. Le jury du festival de BD d’Angoulême le consacre en 1996, lui décernant l’Alph’Art (grand prix) du meilleur scénario pour la série Juan Solo avec le dessinateur Georges Bess.

En 1989 et 1990, il accepte pour la première fois les contraintes des producteurs d’Hollywood avec les longs-métrages Santa sangre puis Le Voleur d’arc-en-ciel. Il continue en parallèle avec sa passion pour le Tarot de Marseille dont il est un spécialiste, maître de conférences hebdomadaire et inventeur du concept de «psycho-magie». En outre, il publie régulièrement romans et recueils de poèmes.

Plus récemment, il est passé par internet afin de financer son film La danza de la realidad, autobiographie sortie en 2013 et tournée dans son village natal ; la suite, Poesía sin fin, a été présentée à la Quinzaine des Réalisateurs du Festival de Cannes en 2016.

Ce dimanche 17 février, «Jodo» a fêté ses 90 ans et 2019 sera certainement riche en événements culturels le concernant et dont nous vous tiendrons au courant. Côté BD, à noter la réédition en 12 volumes de l’intégrale de ses différentes collaborations en tant que scénariste (avec Mœbius, Arno, Silvio Cadelo, Juan Giménez, Georges Bess, Jean-Claude Gal, Milo Manara…) aux éditions Les Humanoïdes Associés, la sortie du troisième tome étant prévue pour la fin du mois.

Bon anniversaire «Jodo» !

Fabrice BONNEFOY

Le Silence des autres, un documentaire où la mémoire de l’Espagne lutte contre l’oubli

Les réalisateurs Almudena Carracedo et Robert Bahar ont réalisé un documentaire poignant, douloureux et essentiel sur l’histoire du franquisme, sur la transition après la mort du général Francisco Franco en 1975 et un portrait de la société espagnole confrontée à son passé. En 1977, un pacte inviolable a scellé toute possibilité de faire la lumière sur les crimes commis par la dictature franquiste. L’Espagne a décidé de garder le silence sur toute cette période à travers une loi d’amnistie générale, appelée «le pacte de l’oubli» au nom de l’unité nationale. Mais est-ce possible d’oublier la mort d’un père, d’une mère, d’un bébé volé, la torture, de faire table rase de ce terrible passé ?

Photo : Le Silence des autres

Le documentaire a été produit par Pedro Almodovar et a été présenté au Festival de Berlin l’année dernière où il a gagné le Prix du Public et le Prix pour la Paix. En Espagne, il a reçu le Prix Goya du meilleur documentaire. Un travail extraordinaire de recherche et de suivi, six ans de travail et plus d’un an de montage qui se traduit par un récit puissant, humain et émouvant, qui nous donne l’impression d’accompagner les protagonistes dans leur quête de la vérité.

Et la richesse de ce film, ce sont les témoignages, le respect avec lequel sont filmés les visages des victimes et de leurs enfants, de leurs petits-enfants. Ce ne sont pas des chiffres mais des personnes, comme María Martín, une vieille dame paysanne de 80 ans qui peine à marcher mais qui continue à chercher le corps de sa mère dont elle a assisté à l’assassinat lorsqu’elle n’avait que 6 ans et qui sait qu’elle est enterrée sous un endroit précis de l’autoroute. Ou José María Galante, un homme de plus de 70 ans, qui se bat pour faire condamner son tortionnaire «Billy el niño» qui habite à quelques pâtés de maison de chez lui.

Le Silence des autres retrace le drame de l’histoire récente de l’Espagne mais est également le portrait de l’Espagne actuelle. Il donne la mesure de l’espoir d’une partie de la société espagnole qui s’obstine à refuser l’oubli. Il y a tellement de parallèles entre cette histoire espagnole et celle de l’Amérique latine qu’on ne peut s’empêcher en regardant ce film de revoir les images de La Mémoire obstinée du réalisateur chilien Patricio Guzmán.

Le modèle de la transition espagnole fut en effet un exemple pour les transitions au Chili, en Uruguay, en Argentine ou au Brésil. Les lois d’amnistie devaient aussi permettre de tourner la page des crimes commis et réconcilier les pays. Cependant, c’est la mémoire obstinée des victimes et de leurs familles qui a permis le jugement et les procès d’un certain nombre de responsables des exactions. Plus de quarante ans après s’ouvrent encore de nouveaux procès contre des criminels.

Aujourd’hui, on a du mal à imaginer une Espagne remplie de charniers et de corps enterrés sous le bitume des autoroutes. Une Espagne où les assassins et les tortionnaires se promènent tranquillement dans la rue, où des rues et places portent encore les noms des tortionnaires. Une Espagne où certains politiciens remettent en question les exactions et les crimes de la dictature et nient leur passé.

Les réalisateurs Almudena Carracedo et Robert Bahar ont suivi un groupe de victimes de la dictature de Franco qui cherchent le corps d’un membre de leur famille pour lui donner une digne sépulture, ou des hommes et des femmes qui ont subi la torture ou le vol d’un bébé, et qui ont décidé de saisir la justice. Mais ils ne peuvent pas le faire dans leur propre pays car la loi d’amnistie empêche toute procédure. Souvenons-nous du juge Garzón qui avait ordonné l’arrestation du Général Pinochet à Londres. Lorsqu’il a décidé de faire ouvrir les charniers en Espagne, il fut poursuivi pour avoir tenté de briser la loi d’amnistie.

C’est donc en Argentine qu’une juge, María Servini, quasiment octogénaire, s’empare du dossier pour ne plus le lâcher, malgré les innombrables obstacles que le pouvoir espagnol dresse sur son chemin. Puisque l’appareil judiciaire espagnol restait inébranlable, les survivants décidèrent de porter l’affaire à 10 000 kilomètres de l’Espagne devant la justice argentine au nom de la compétence universelle des États en matière de crimes de guerre et contre l’humanité. C’est ainsi qu’une vielle dame obtient que la charnière, où elle savait que son père était enterré, soit ouvert et son corps exhumé avec celui d’une dizaine d’autres corps torturés. Et José María Galante a pu faire arrêter «Billy el niño», son tortionnaire.

Ce documentaire fait entendre les voix de citoyens espagnols déterminés à se réapproprier leur histoire. José María Galante est venu à Paris pour soutenir la sortie en salles du documentaire consacré au combat dans lequel il s’est lancé, avec beaucoup d’autres, pour faire reconnaître l’horreur d’un passé refoulé et faire juger les coupables : «C’est le film de tous ceux qui ont essayé de briser le mur de l’impunité, c’est notre outil pour défendre la vérité et pour demander réparation. C’est plus qu’une histoire qui est racontée, c’est plus qu’une somme de témoignages. C’est un moyen de provoquer le débat, aujourd’hui.»

Le Silence des autres est à la fois l’histoire de cet effacement et celle du mouvement qui, pendant la dernière décennie, a entrepris de briser le silence. Les auteurs, l’Espagnole Almudena Carracedo et l’Américain Robert Bahar, ont su saisir ses premiers moments et l’accompagner, ce qui donne à leur film la force dramatique d’un combat. Almudena Carracedo et Robert Bahar filment le travail de mémoire d’associations de la société civile pour combattre l’amnésie d’État. Le recensement des disparus, la localisation des fosses communes, l’identification des restes grâce à l’ADN.

Olga BARRY

Jaime Torres, une vie dédiée au charango et à la musique latino-américaine

Le charango occupe aujourd’hui une grande place parmi les instruments autochtones sud-américains les plus connus au monde, mais il y a soixante-dix ans, ce n’était pas ainsi. Sa réputation est due à Jaime Torres, musicien folklorique argentin, qui a réussi, presque à lui tout seul, à populariser le charango dans le monde entier. Après une longue trajectoire de soixante-quatre ans, Jaime Torres est décédé en décembre dernier à l’âge de 80 ans, laissant derrière lui un legs musical et culturel énorme.

Photo : Diario26

Le charango, cet instrument qui provient de l’époque coloniale et qui naquit grâce à une modification de la mandoline de la part des populations de l’Altiplano, était utilisé majoritairement comme un instrument d’accompagnement, celui qui faisait le rythme des chansons. Et c’est donc cet aspect que Jaime Torres a réussi à bouleverser dans le monde du charango : il a fait de son instrument le centre de la musique. Ce n’était plus seulement l’accompagnement rythmique, le charango était désormais le livreur de la mélodie, l’instrument principal.

Jaime Torres est né au sein d’une famille d’origine bolivienne, dans la province de Tucumán, au nord-ouest de l’Argentine, mais il a grandi à Buenos Aires. Il était entouré de l’air porteño[1], mais il garda toujours son identité indigène grâce à ses parents qui parlaient le quechua autour de lui et qui l’encouragèrent à poursuivre sa passion avec le charango. Dès un très jeune âge, il fut l’élève de Mauro Núñez, un musicien accompli et artiste bolivien, qui en plus lui construisit son premier charango. Il commença à gagner en popularité d’abord en Argentine, puis gagna progressivement une reconnaissance mondiale, eut l’opportunité de se présenter dans les plus prestigieux théâtres du monde, tel que la Philharmonie de Berlin ou le Lincoln Center à New York City.

Lorsque Torres jouait, sa virtuosité était évidente, mais en même temps on pouvait clairement apercevoir comment il ressentait la musique à travers son corps. Il était constamment en mouvement, son visage reflétait la facilité avec laquelle il dominait son charango, et en même temps la passion qu’il avait envers sa musique. D’autre part, son talent comme compositeur fut un élément clé de son succès. Il était capable de montrer des images de l’Altiplano andin à travers sa musique, comme une synesthésie. Néanmoins, il attribuait tout son talent et sa virtuosité, figurativement, à ses gènes, à son sang bolivien et andin, quelque chose qu’il voyait dans ses enfants aussi. Comme il l’explique dans une interview, lorsque sa fille, totalement porteña, était petite et qu’elle écouta des chansons typiques boliviennes, il semblait qu’elle les avait connues toute sa vie.

Jaime Torres fut le plus grand référent du charango de toute l’histoire, et aussi un important représentant des indigènes, en Amérique latine comme ailleurs. Son œuvre et sa passion peuvent être résumées avec ce petit poème qu’il récitait parfois accompagné d’une douce mélodie de charango : «Cuando toco mi charango, rezo por la Pachamama, me voy cerrando los ojos al útero de mi mama. Charanguito, niñito Dios carpintero, voy a rascar tu pupito lleno de miel de huanquero, vidatay tan alhajito. Panza arriba mi charango, cariñoso como chango, cruzado con quiriquinchito.»

Nicolás BONILLA CLAVIJO


[1] Originaire de la capitale, Buenos Aires.

Dialogues entre le FMI et l’Équateur pour renforcer son économie nationale

Le Fonds monétaire international (FMI) confirme mener des dialogues avec l’Équateur pour trouver un accord financier afin de rassurer ses marchés publics. Le financement de 8 000 millions de dollars (environ 7 062 millions d’euros) destinés à l’Équateur pour 2019 lui permettra de réduire suffisamment le déficit fiscal pour maîtriser une dette qui avait fortement progressé depuis 2012. Cette aide financière du FMI offre au pays une option supplémentaire, à moindre coût, avec des ressources plus fraîches et des conditions plus avantageuses.

Photo : Vistazo

Le gouvernement équatorien se trouve face à une dette économique qui l’amène à prendre des décisions pouvant affecter les citoyens équatoriens. L’Équateur a eu un déficit fiscal d’environ 10 000 millions de dollars depuis 2017. Étant donné cette situation, il a été contraint d’émettre des bons en janvier 2019 d’un montant de 1 000 dollars à un taux de 10,75 %. En outre, les ressources auxquelles il a fait appel telles que les réserves de la Banque centrale de l’Équateur (BCE) et de la Sécurité sociale, les réformes du recouvrement fiscal et les prêts de la Chine n’ont pas été suffisantes.

Les arriérés de paiement des fonctionnaires publics et l’annulation du compte des fournisseurs de l’État sont les conséquences de cette détérioration économique. Des économistes suggèrent certains changements pour remédier à la situation, notamment la réduction de la dépense publique, des subventions pour l’essence et la suppression d’emplois publics via la fusion d’entités publiques.

Un accord avec le FMI améliorera le cadre de restructuration économique et permettra l’accès aux autres organisations multilatérales comme la Banque mondiale (BM), la Banque interaméricaine de développement (BID) et la Corporation andine de développement (CAF). C’est pourquoi à la fin du mois de janvier 2019 s’est tenue une réunion avec le président de la République de l’Équateur, Lenín Moreno, son ministre des Finances Richard Martínez, et la directrice générale du FMI, Christine Lagarde.

Cette rencontre promet des bénéfices, mais aussi des conditions à remplir par l’Équateur. Parmi les mesures du FMI figurent l’augmentation de la TVA, la subvention pour l’essence, la restructuration de la dette actuelle, le calcul de l’âge de la retraite, les réformes des contributions de sécurité sociale et la flexibilité du travail.

Cette alliance aurait de ce fait pour résultat une consolidation budgétaire et un bon positionnement dans le marché mondial. En outre, cela comporterait la reprise des relations avec le FMI après avoir rompu tout lien avec lui au cours du gouvernement de l’ancien président, Rafael Correa. Une équipe du FMI se trouve déjà à Quito pour envisager l’amélioration du cadre de politique économique, ce qui peut comporter des avantages pour les citoyens équatoriens, essentiellement les plus pauvres et les plus vulnérables. De même, il y aurait une amélioration en ce qui concerne la compétitivité, la génération d’emplois, le renforcement des bases institutionnelles de la dollarisation et la lutte contre la corruption, d’après le porte-parole du FMI, Gerry Rice.

L’accord avec le FMI serait soit à court terme de 13 mois, soit à long terme. Une fois l’accord signé, une partie du prêt serait allouée aux projets ponctuels, ou bien elle pourrait être à libre disposition pour investir dans ce qu’il aurait de nécessaire. Cependant, si l’Équateur ne respecte pas ces mesures, le financement du FMI prendrait fin. Le pays n’aura pas une croissance économique, même avec l’aide de cette organisation. L’important, toutefois, est de savoir s’il y aura une croissance ou une récession à l’avenir, et ainsi informer de la réalité économique pour que les bonnes décisions soient prises et que des conséquences en découlent.

Andrea M. RICO PARRA

Les Cahiers des Amériques latines fêtent leurs cinquante ans avec un nouveau numéro

Fondée en 1968, la revue des Cahiers des Amériques latines fête aujourd’hui cinquante ans de passion pour les sciences humaines et sociales de l’Amérique latine. Cinquante ans de pluridisciplinarité «scientifique mais vivante» selon l’expression qu’emploie Pierre Monbeig dans le premier édito de la revue. Cinquante ans de dévouement et d’opiniâtreté des équipes directrices pour en faire une publication de premier rang. Des historiens, des géographes, un politiste et actuellement une anthropologue, issus de l’IHEAL, de l’EHESS, de l’IRD et de l’université de Lyon 2 n’ont eu de cesse de faire dialoguer et progresser leurs disciplines comme le latino-américanisme. Nous reproduisons ici l’édito du dernier numéro des Cahiers intitulé «Naissances et politiques publiques».

Photo : Cahiers des Amériques latines

Cinquante ans, c’est l’occasion pour la revue d’interroger son identité. Faut-il conserver dans le titre «Cahiers» et «Amériques latines» ? Ne faudrait-il pas s’appeler Cahiers des Amériques ? Ou Cahiers des Amériques latines et caribéennes ? Ou Revue internationale des Amériques latines ? La question se pose depuis plusieurs années en comité. «Cahier» serait suranné et trop institutionnel. De fait, l’appellation Cahier vient d’une première mouture irrégulière de la revue, les Cahiers de l’IHEAL, qui auraient été dirigés par Denise Douzant-Rosenfeld [Berthe, 1998, p. 16].

L’expression «Amérique latine» est certes une catégorie de l’action publique internationale, mais n’est plus une catégorie analytique. Elle structure encore des institutions de recherche (comme le Clas, le Center of Latin American Studies à Cambridge), des congrès comme celui du Lasa (Latin American Studies Association), des portails de revues (scielo, redalyc, etc.) et évidemment l’Institut des hautes études d’Amérique latine qui porte la revue.

Pourtant, jamais les soupçons n’ont été plus forts autour de cette dénomination dans les sciences sociales. Soupçon qui s’applique par ailleurs aux aires culturelles en général, que ce soit la Mésoamérique, les sociétés amazoniennes, «lo andino», les Amériques noires ou indiennes. Certains auteurs la récusent, lui préférant celles d’Amérique lusophone, hispanophone, ibérique, sociétés américaines post-esclavagistes ou plus récemment de «nuestra América» [Mara Viveros, 2018]. D’autres choisissent de penser les Amériques dans leur ensemble, comme le Creda et l’Institut des Amériques. Enfin nombre d’entre nous s’habituent à regarder les espaces bleus des atlas sous les labels d’atlantique noir ou d’histoire atlantique tandis que certains s’attachent à croiser ou connecter les histoires impériales. Alors, faut-il encore garder l’expression ?

L’histoire de l’expression «Amérique latine» est aujourd’hui mieux connue et nuancée. Elle remonte au milieu du xixe siècle, lorsque les États-Unis se construisent comme puissance politique au détriment du Mexique, qui au même moment repousse les invasions napoléoniennes… Français qui développent alors le latinisme pour mieux contrer le germanisme. Loin d’être seulement née comme une catégorie de l’impérialisme français des années 1860, elle est aussi et surtout une catégorie que mobilisent les auteurs hispano-américains eux-mêmes, dès les années 1850, pour distinguer les destins différenciés du nord et du sud du continent [Ardao, 1965 ; Rojas Mix, 1986 ; Quijada, 1998 ; Marcilhacy, 2015].

Cette catégorie pourrait bien continuer à rassembler des chercheur.e.s qui s’identifient à un passé, un présent et un avenir spécifiques aux suds… expression qui ne fait pas moins débat [Gervais-Lambony et Landy, 2007]. À l’heure où le président Trump redonne vigueur aux pensées racistes des suprématistes blancs des États-Unis et où le futur président brésilien Bolsonaro réactive l’idée des vertus du blanchiment de la race au Brésil, revendiquer des Amériques plurielles et latines garde un certain sens. Parce que des questions et des traditions de pensées communes, surgies des terres du sud animent et agrègent des communautés d’argumentation vivantes.

Comme dans la plupart des revues multidisciplinaires axées sur une région du monde, les Cahiers articulent des connaissances aréales et des questionnements théoriques propres aux sciences sociales, tout en favorisant des débats académiques transnationaux. Le premier dossier thématique des Cahiers est ainsi consacré aux «Mouvements de femmes en Amérique latine : nouveaux espaces de lutte» en 1982. Les démocratisations des années 1980 et 1990 nourrissent ainsi des débats plus généraux sur la citoyenneté, le multiculturalisme, la mémoire des violences.

Les crises sociales s’accompagnent de réflexions sur le lien entre inégalités et démocratie, sur les formes de violence sociale, sur l’articulation paradoxale entre néopopulisme et néolibéralisme, sur les modèles de politiques de développement, la lutte contre la pauvreté, les relations de genre. La crise environnementale interroge la gouvernance des ressources, en particulier minières. Le «tournant à gauche» qui s’amorce au tournant des années 2000 nourrit des analyses sur la démocratie participative, sur les liens entre le pouvoir et les mouvements sociaux, sur les formes de personnalisation des régimes, sur les possibilités et les limites des démocraties dites radicales. Il ne serait pas étonnant que les évolutions politiques en cours dans des pays comme le Brésil ouvrent à leur tour de vifs débats sur les liens entre justice et politique, sur les nouvelles formes d’autoritarismes institutionnels de légitimation de la violence et de la répression ou sur les processus de construction des opinions.

Dans l’édito qui ouvrait la deuxième série des CAL, en 1985, Guy Martinière se félicitait du poids du latino-américanisme dans les sciences sociales françaises (800 spécialistes) et souhaitait renforcer la présence de nos collègues latino-américains dans la revue. L’analyse systématique menée vingt ans plus tard met en valeur la diversité et l’équilibre des disciplines (la géographie, l’histoire et la sociologie étant plus représentées que l’anthropologie, la science politique ou l’économie) et montre que 36 % des auteurs sont rattachés à des institutions latino-américaines et 52 % à des institutions françaises [Compagnon, 2010 ; Garibay et Hoffmann, 2015].

Il nous restait à mieux cerner le lectorat des Cahiers. Nous remercions Hervé Théry qui a cartographié cette année les consultations des pages des CAL à partir des données fournies par le site d’OpenEdition. La carte visualise la force de certains liens européens (Belgique, Pays-Bas, Allemagne) et atlantiques, en particulier avec les pays caribéens, le Chili, l’Argentine, la Colombie et le Canada (qui compte moins de lecteurs en chiffres absolus que les États-Unis) mais plus de vues en chiffres relatifs.

Cinquante ans, c’est l’occasion pour l’équipe actuelle des CAL de prendre des décisions fortes. La revue sera désormais uniquement publiée sous format numérique sur la plateforme d’OpenEdition Journals. Il y a vingt ans, la revue offrait sur cédérom un surplus et une diversification de ses informations. Dix ans plus tard, l’édition en ligne s’ajoutait à la publication papier. Aujourd’hui, la numérisation rend le papier superflu, voire lent et encombrant. Le papier serait presque trop ancré dans un territoire particulier et une langue nationale pour être réellement à la hauteur de l’actuelle circulation mondiale des idées.

La digitalisation rend possibles –mais non automatiques– des relations plus horizontales, plurilingues et internationales. On aimerait cependant faire l’éloge d’une certaine lenteur. Par rapport aux revues nativement numériques comme Nuevo Mundo Mundos Nuevos ou Ideas qui ont d’emblée adopté des procédures, une réactivité et une créativité propres à l’édition en ligne, les Cahiers des Amériques latines héritent et souhaitent faire vivre les savoir-faire de l’édition papier, avec une attention particulière donnée au format page et à sa numérotation, en particulier pour les dossiers.

Nous continuerons donc à organiser des dossiers sur des pays et des problématiques contemporaines, mais aussi sur des concepts et auteurs qui font débat afin de favoriser le dialogue entre les disciplines des sciences humaines et sociales. L’équilibre est subtil puisqu’il s’agit de publier des articles très bien évalués dans leurs disciplines d’origines (évaluations anonymes) mais aussi lisibles au-delà des cercles de spécialistes (évaluation par le comité de rédaction, pluridisciplinaire).

L’équipe aura désormais à cœur d’intégrer plus largement des collègues de toutes générations et nationalités et de publier davantage d’articles dans leur langue originale, que ce soit en espagnol, en anglais ou en portugais dans les numéros à venir : en 2019 sur le Paraguay, trente ans après la chute de la dictature de Stroessner, les hiérarchies ethno-raciales en Guyane, les migrations ; en 2020 sur prohibitions, pluralisme juridique, «Bourdieu dans les Amériques» et en 2021 sur sexualités, arts, christianismes amérindiens… Heureux hasard que le dossier de ce numéro anniversaire soit consacré aux naissances en Amérique latine.

Capucine BOIDIN & David GARIBAY
D’après les Cahiers des Amériques latines

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