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décembre 2018

Cuba, le retour des années grises entre le manque de perspectives et la crise alimentaire

Fidel Castro est décédé il y a deux ans. Son frère Raúl a cédé le pouvoir il y a un peu plus de six mois. Le castrisme s’efface lentement. Le nouveau président de Cuba, Miguel Díaz-Canel, homme discret, peine à offrir des perspectives au pays et à séduire ses compatriotes. Les Cubains subissent de plein fouet, particulièrement à La Havane, une terrible crise alimentaire.

Photo : Sputnik-News

Aux confins de la pauvreté et du mauvais goût, il existe à quelques kms de La Havane une ville soviétique oubliée des touristes. Les «bolos» (sobriquet cubain pour les Soviétiques) sont partis en 1991. Ils ont laissé Alamar, un immense labyrinthe d’immeubles à l’architecture stalinienne. On y accède depuis la capitale avec la guagua (le bus), le P11. C’est l’une des lignes les plus surchargées de la capitale. Alamar, plus ou moins 100 000 habitants – les statistiques sont bien floues à Cuba –, ressemble à un mauvais rêve. Les Russes et des brigades d’ouvriers cubains ont empilé dans les années 1970 des blocs de béton sur une dizaine d’étages, devenus, avec le temps, gris tristesse. Alors Alamar vibre au rythme du crépitement des Ladas, des camions Kamaz, et des cris des enfants des garderies Hanoi.

Quant au vaste parc d’attraction José Martí, dont les jeux tombent en décrépitude, il ne fait plus recette auprès des bambins, qui rêvent plus d’internet que des manèges de petits avions MiG. Alamar, gigantesque cité-dortoir sans repère, sans commerce ou presque. Il y a bien le Falcon, un mini centre commercial. Mais les rayons de sa supérette ne nourrissent pas les familles. Les vieux se souviennent des Russes et de leurs «conserves de viande». Lorsqu’ils ont quitté l’île au début des années 1990, Cuba a traversé une terrible crise économique, la «Période spéciale», qui s’est traduite au quotidien par des ventres creux. La Havane semble revivre des moments similaires.

Touchés par la malbouffe

«Nous finirons par nous manger entre nous», assure Carlos, surveillant d’un rayon de bouteilles d’huile dans une épicerie désespérément vide. La Havane n’a jamais traversé de crise alimentaire aussi importante depuis vingt ans. «Il n’y a plus que des rayons de boissons, de pâtes et de Pelly (marque de chips)», confie cette mère de famille. La malbouffe fait grossir les Cubains comme jamais. Les petits kiosques ambulants de cuentapropistas (entrepreneurs privés), vendeurs de concombres et d’immenses avocats ont quasiment disparu. Les Cubains font appel à la débrouille et à la rapine. «Mon mari, gardien la nuit dans un entrepôt, vend des caisses de bières qui ont été saisies par l’État. Ce n’est pas du vol, mais un acte de nécessité», assure cette Havanaise. La nécessité, un mot clé dans l’île. Paradoxe : les grandes villes de l’est du pays, comme Guantanamo, d’ordinaire oubliées des circuits de ravitaillement, ne manquent de rien ces temps-ci.

Cuba célébrera ce dimanche les deux ans de la disparition de Fidel Castro. La Havane de 2018 est bien sombre au regard des percées politiques de 2015-16, à l’époque où Raúl Castro et le «frère Obama», comme le surnommait ironiquement Fidel, ont multiplié les échanges économiques, politiques et culturels. Le temps de l’ouverture capitaliste s’en est allé, et avec elle les revenus des touristes américains. «Jamais nous ne retrouverons de tels touristes capables de payer 100 dollars pour une chanson», confie Nelson, musicien. Donald Trump a interdit à ses compatriotes de se rendre sur l’île (sauf en groupe) et il renforce les sanctions. Le régime cubain a sauté sur l’occasion pour encenser le socialisme et s’attaquer aux cuentapropistas, symboles du capitalisme et accusés non sans raison de ne pas payer leurs impôts. Des milliers ont vu leur licence révoquée. Les chauffeurs de taxi privé, dont les manifestations appelant à la liberté étaient de plus en plus fréquentes, ont été lentement matés et remplacés par des taxis collectifs d’État dociles, les ruteros.

Manque de perspectives

Le président, Miguel Díaz-Canel, avec ses propositions d’un retour vers le socialisme, ne fait pas rêver. Si l’île a théoriquement débattu de sa nouvelle Constitution au cours des trois derniers mois, dans les faits, les Cubains de la rue s’y sont bien peu intéressés. Pour donner le change, la présidence y a inséré le mariage homosexuel pour donner une image de progressisme, alors que le multipartisme, lui, n’est pas à l’ordre du jour. L’immense majorité des Cubains est d’ailleurs déconnectée de la chose politique. La priorité, c’est manger. Et à moins de bien connaître son interlocuteur depuis des années, parler de politique est impossible… sauf avec des agents de la sécurité d’État. «Tais-toi! On va dire que tu es un contre-révolutionnaire», dit Marisbel à son oncle.

À l’aube de ses soixante ans, le 1er janvier prochain, la Révolution inoxydable manque surtout de perspectives. Armando et son épouse Yudalys ont tranché. Propriétaires de quelques appartements à louer à La Havane, ils viennent de s’envoler pour l’Argentine. Armando confie : «Je ne manque pas d’argent. Mais lorsque je veux acheter ne serait-ce qu’une ampoule pour un de mes appartements, je ne peux pas, car il n’y a pas d’ampoules dans les magasins.» Le couple est parti le cœur brisé. «Que faire d’autre ? Díaz-Canel nous a dit que l’an prochain serait une année difficile, à payer les dettes du pays. Jusqu’à quand ?» conclut Yudalys.

Hector LEMIEUX
Depuis La Havane
D’après le Journal Les temps – Suisse

Interdiction de manifester au Nicaragua proclamée par le gouvernement de Daniel Ortega

Le président Daniel Ortega et son épouse et vice-présidente Rosario Murillo continuent de régner d’une main de fer sur le Nicaragua. Plusieurs organismes internationaux, dont l’ONU, ont constaté l’ampleur de la répression contre la population. Rencontre avec opposants et sympathisants d’Ortega à travers la reproduction d’un article de France Culture.

Photo : Sputnik-News

Depuis que le président Daniel Ortega a violemment fait dissoudre les manifestations qui ont débuté en avril dernier contre la réforme de la sécurité sociale, plusieurs organismes internationaux, dont l’ONU, ont constaté l’ampleur de la répression contre la population. Les organismes de défense des droits de l’homme chiffrent le bilan à 330 morts, en majorité des étudiants, même si certains évoquent plus de 500 morts. Pour sa part, le régime d’Ortega reconnaît 198 morts, presque tous des policiers selon la version officielle, et se présente en victime d’une tentative de coup d’État.

Ces dernières semaines, le gouvernement, associé à des groupes paramilitaires, exécute une véritable chasse aux opposants : les étudiants qui ont pris part aux manifestations sont arrêtés massivement et emprisonnés. Plusieurs d’entre eux ont dénoncé des tortures et mauvais traitements en prison. Toute trace des protestations a été gommée des rues de Managua. Dans la capitale et dans tout le pays, le pouvoir s’est arrogé le monopole des manifestations. Les militants du Front sandiniste, le parti officiel, et les travailleurs de l’État occupent les ronds-points de la capitale. Toute la ville murmure que ces manifestations ne sont pas spontanées mais rémunérées.

Aujourd’hui, seuls les graffitis à la gloire du couple présidentiel sont admis. Comme les morts, les prisonniers politiques sont ignorés par le discours officiel. Beaucoup de jeunes Nicaraguayens vivent désormais dans la clandestinité pour éviter d’être capturés. Ces derniers jours, les manifestations express contre le régime se sont popularisées, ainsi que les rassemblements dans les églises, afin de contourner l’interdiction de manifester proclamée par le gouvernement.

D’après France Culture

Un essai autour du livre et de la lecture : Je remballe ma bibliothèque d’Alberto Manguel

Alberto Manguel, personnalité à part, a un peu touché à tout ce qui concerne la littérature et le livre. Auteur de textes en tout genre (romans, essais, pensées et même un opéra), il a aussi été enseignant, éditeur, traducteur. En 2015, alors qu’il vivait en France, il a été nommé directeur de la Bibliothèque nationale d’Argentine, poste qu’il a quitté en juillet 2018 après plusieurs polémiques internes. C’est à l’occasion de ce déménagement, du Poitou vers Buenos Aires, qu’il a écrit cette «élégie et quelques digressions», sous-titre de ce nouvel ouvrage.

Photo : Chauché écrit – ActesSud

Alberto Manguel avoue ne pas avoir de biographie définitive. On sait pourtant de lui qu’il est né à Buenos Aires en 1948 mais qu’il n’y a fait dans son enfance que de brefs passages. Il suivait les divers postes diplomatiques de son père, ambassadeur d’Argentine. On sait aussi qu’il a publié plusieurs dizaines de livres dans différents domaines et qu’il est un lecteur infatigable. Ce sont ses émotions de possesseur de livres qu’il nous fait partager avec ce Je remballe ma bibliothèque. Une élégie et quelques digressions.

Le livre, cet objet matériel rempli d’abstractions (images, idées, émotions), ce que Julio Ramón Ribeyro, ce génie péruvien injustement un peu trop ignoré, a parfaitement mis en scène dans une nouvelle remarquable (El polvo del saber / La poussière du savoir); la bibliothèque qu’on peut construire, défaire, tronquer, augmenter ; le lecteur, unique et multiple, aux dires de l’auteur, peut-être encore plus seul que le reste des mortels qui le sont infiniment : Alberto Manguel virevolte autour de ces thèmes.

Il revient sur les problèmes éternels du bibliophile : comment classer ses livres ? Peut-on ordonner les souvenirs enfermés dans des objets en carton et en papier ? Il se dévoile un peu aussi, forcément : si on se met à parler de ses lectures, de ses livres, on parle forcément de soi. Il revient souvent sur la notion de solitude, celle du lecteur est-elle avérée ? Il bénéficie, lui au moins, en tant que lecteur, de l’omniprésence de l’auteur par l’intermédiaire du texte.

Alberto Manguel virevolte, un sujet en provoque un autre. Pardon et vengeance, perte et manque qui en résultent et qui peuvent se révéler très positifs : sans la perte de sa bibliothèque, don Quichotte n’aurait jamais entrepris ses héroïques aventures, il aurait lu, enfermé en sa demeure.

Il virevolte aussi parmi les écrivains, ceux qu’il a fréquentés, Jorge Luis Borges ou Silvina Ocampo dont il a été proche, ou d’autres comme Nabokov, Shakespeare, Kafka. Il n’y a de toute évidence aucune frontière dans l’univers livresque. Il le fait sans aucune pédanterie. Les «chapitres» sont courts, entrecoupés par des «digressions», celles qui sont annoncées dans le sous-titre, qui sont autant d’autres pensées autour du livre et de la lecture, ce qui rend cette lecture-ci facile, d’autant qu’Alberto Manguel s’adresse à nous comme à un familier qui serait allé le saluer un après-midi et qui l’aurait surpris près de ses livres en train de lire ou de méditer.

Christian ROINAT

Je remballe ma bibliothèque. Une élégie et quelques digressions d’Alberto Manguel, traduit de l’anglais (Canada) par Christine Le Bœuf, éd. Actes Sud, 160 p., 18 €.

Né en Argentine en 1948, Alberto Manguel a passé ses premières années à Tel-Aviv où son père était ambassadeur. En 1968, il quitte l’Argentine, avant les terribles répressions de la dictature militaire. Il parcourt le monde et vit, tour à tour, en France, en Angleterre, en Italie, à Tahiti et au Canada, dont il prend la nationalité. Ses activités de traducteur, d’éditeur et de critique littéraire le conduisent naturellement à se tourner vers l’écriture. Composée d’essais et de romans, son oeuvre est internationalement reconnue. Depuis 2001, Alberto Manguel vit en France, près de Poitiers. Ont récemment été publiés chez Actes Sud : La Cité des mots (essai, 2009) et Nouvel éloge de la folie (essai, 2011), Le Voyageur et la Tour. Le Lecteur comme métaphore (2013), De la curiosité (2015).

Le pacte d’Adriana, un documentaire chilien diffusé sur Arte le mardi 4 décembre

Lissette Orozco, une jeune réalisatrice chilienne, enquête sur le rôle de sa tante sous la dictature de Pinochet dans Le pacte d’Adriana, un documentaire passionnant, primé dans de nombreux festivals, qui sera diffusé sur Arte le mardi 4 décembre à 00 H 55. Un premier film extrêmement personnel dans lequel Lissette Orozco tente de gérer le numéro d’équilibriste difficile à maintenir entre son rôle de nièce et celui de réalisatrice. En montrant le tournage, elle aborde l’acte de se filmer. Et à mesure qu’elle avance, étape par étape, sa vie privée devient inconsciemment politique.

Photo : ArteTV

Radieuse et coquette, Adriana est une tante en or pour Lissette, qui n’a pas connu sa mère. Exilée depuis des années en Australie, Adriana, que tous ses proches surnomment «Chany», a prévu de passer quelques semaines au Chili à l’occasion d’une fête familiale. Mais elle est arrêtée à sa descente d’avion. La justice la soupçonne d’avoir participé aux enlèvements et aux assassinats d’opposants lorsque, dans les années 1970, elle travaillait pour la Dina, la terrible police politique du général Pinochet. Récusant les accusations, Adriana fait appel aux sentiments filiaux de sa nièce, étudiante en cinéma, pour prouver son innocence.

L’amour et l’effroi

Qui était vraiment Adriana Rivas ? Une secrétaire lambda, ainsi qu’elle le clame, ou une redoutable tortionnaire, comme le pense la justice chilienne ? En choisissant de tourner son premier documentaire sur sa tante, Lissette Orozco plonge dans son histoire familiale et dans les années noires de la dictature de Pinochet. Écartelée entre son lien avec l’accusée et la recherche de la vérité, la jeune réalisatrice avance à petits pas, s’interroge, enquête et documente, oscillant tour à tour entre l’amour et l’effroi. Saluée dans de nombreux festivals, sa quête intime, qui embrasse le passé d’un pays encore meurtri, offre un témoignage passionnant sur les mystères de l’âme humaine et le pacte de silence qui unit les criminels d’hier.

Adriana a toujours été la tante préférée de la réalisatrice. Une femme charismatique qui s’était installée en Australie, un jour en 2007, elle est soudainement arrêtée en rendant visite à sa famille au Chili et accusée d’avoir travaillé pour la police secrète tristement célèbre du dictateur Pinochet, la DINA. La tante nie ces accusations. Sa nièce décide d’étudier l’histoire d’Adriana et commence à filmer.

En 2011, ses investigations commencent à s’étendre de plus en plus, c’est alors que sa tante prend soudainement la fuite à bord d’un avion, juste avant un procès. Adriana demande à sa nièce d’interviewer ses anciens collègues qui pourront confirmer son innocence. Le film révèle des conflits longtemps enterrés dans la famille qui reflètent les problèmes sociaux du pays dans son ensemble. Les recherches de la cinéaste au sein de la DINA provoque de la tension entre les générations – est-ce Adriana qui refuse de parler du passé, ou quelque chose l’empêche-t-elle de le faire ?

D’après Arte TV

Voir aussi portail du film documentaire

Parution d’un nouveau numéro des Cahiers des Amériques latines consacré au Nicaragua

Les Cahiers des Amériques latines sont une publication de référence dans le paysage latino-américaniste international depuis la fin des années 1960. Ouverte à toutes les sciences humaines et sociales, la revue constitue un support de transmission des savoirs universitaires, mais aussi un espace de réflexion et de débat sur l’actualité latino-américaine. Le dernier numéro en date est consacré au Nicaragua et à la situation actuelle du pays notamment.

Photo : IHEAL

Depuis le printemps 2018, le Nicaragua vit une crise politique d’une ampleur sans précédent. Des manifestations qui ont éclaté mi-avril à la suite de l’annonce d’une réforme des retraites ont été suivies d’une répression politique massive, et ceci, alors même qu’à la tête du pays se trouve Daniel Ortega, figure centrale de la révolution sandiniste des années 1980, revenu au pouvoir en 2007. Pour qui se rappelle du symbole progressiste qu’a représenté cette révolution, il est difficile de comprendre ces évènements…

En décortiquant les dessous de la rhétorique de gauche du régime actuel, et en explorant différentes sources d’opposition internes, ce dossier, rédigé sous la direction de Maya Collombon et Dennis Rodgers, dévoile la matrice d’un sandinisme version «2.0». Il fait ressortir son agenda économique foncièrement néolibéral, fondé sur un pacte oligarchique avec les élites traditionnelles du pays mais aussi des politiques d’extraction et d’exploitation des ressources naturelles et minières, soutenu par un projet de renforcement d’un État autoritaire.

Au sommaire également de ce nouveau numéro consacré au Nicaragua, El Relevo, un poème de Gioconda Belli, une introduction au Sandinisme 2.0, entre reconfigurations autoritaires du politique, nouvel ordre économique et conflit social, par Maya Collombon et Dennis Rodgers. Florence E. Babb étudie quant à elle les «sandalistes» recyclés : de la révolution aux stations balnéaires dans le nouveau Nicaragua. Pamela Neumann s’est intéressée à la violence de genre et à l’État patrimonial au Nicaragua, et a étudié les avancées et les reculs de la Loi 779. Entre mobilisation sociale et tactiques de contrôle dans le néosandinismo, Luciana Chamorro et Emilia Yang traitent du cas de #OcupaINSS, suivi d’une analyse des conflits autour du projet de canal interocéanique au Nicaragua –framing, counterframing et stratégies gouvernementales– par Anne Tittor.

Vous trouverez également dans ce numéro une étude de Marion Di Méo intitulée Contester en situation post-autoritaire : le « mouvement étudiant » chilien (années 2000), ainsi qu’une analyse de l’utilisation politique de la catastrophe dans les médias (Chili, 1906-2010) par Mauricio Onetto Pavez et enfin le travail de Xavier Calmettes autour des relations entre le Venezuela et Cuba, au-delà des discours, du poids de l’histoire et des réalités étatiques (1958-2015).

D’après les Cahiers des Amériques latines

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