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15 décembre 2018

Virus tropical, un roman graphique au cœur d’une famille colombienne par Powerpaola

Paola nous plonge dans une saga drôle et déjantée, riche en couleurs et en anecdotes croustillantes. À travers une écriture graphique forte et spontanée, elle nous fait revivre son enfance en Équateur et en Colombie, au cœur d’une famille attachante, mais dont elle n’a qu’une envie : se détacher. Un premier roman graphique qui révèle une artiste à suivre…

Photo : Agrume

Paola arrive au monde comme par mystère. Lorsqu’elle s’aperçoit que son ventre a gonflé, sa mère, qui ne peut plus avoir d’enfant, se fait d’abord diagnostiquer toute une panoplie de maladies tropicales, avant qu’un médecin lui affirme qu’elle est enceinte. Quant à son père, il espère bien avoir enfin un petit garçon, mais il se réjouira quand même de la naissance de sa dernière fille, qu’il surnommera affectueusement Paola Coca-cola. Le lecteur va suivre cette héroïne attachante jusqu’à l’âge adulte, et vivre avec elle les moments marquants de son enfance et de son adolescence, ses amitiés et ses premières amours.

À travers un trait fin et foisonnant, expressif et riche de détails, Powerpaola nous plonge au cœur d’une famille colombienne haute en couleurs. Construit en courts chapitres thématiques (la famille, l’argent, la religion, le travail, l’amour, etc.), Virus tropical se lit comme une saga familiale drôle et décalée, peuplée de personnages cocasses et un brin déjantés : un père prêtre qui organise des messes clandestines, une mère qui lit l’avenir dans les dominos, une grande sœur débauchée, une seconde sœur très pieuse… Au milieu de cette famille, la jeune Paola cherche à trouver sa place, et sa singularité. Écrit dans un style rythmé et très dialogué, Virus tropical sait émouvoir et amuser en associant le mélodrame et l’humour.

Powerpaola est née en Équateur où elle a vécu jusqu’à ses 13 ans, avant de retourner vivre sur la terre de ses ancêtres : la Colombie. Elle a toujours rêvé de devenir illustratrice, mais c’est en lisant My New York Diary de Julie Doucet qu’elle a un véritable déclic. D’abord publiées dans des fanzines et sur des blogs, ses bandes dessinées rencontrent un succès immédiat et sont aujourd’hui publiées chez différents éditeurs en Amérique latine.

D’après les éditions L’Agrume

Blog de Powerpaola : powerpaola.blogspot.fr

Deux œuvres inclassables de Clarice Lispector : Un souffle de vie et Água Viva

Les éditions des femmes-Antoinette Fouque ont depuis très longtemps la volonté de faire connaître en France l’œuvre unique de l’une des plus grandes voix de la littérature brésilienne du XXe siècle, Clarice Lispector (1920-1977). 

Photo : Éditions des femmes

La récente réédition de deux de ses derniers écrits permet de revenir vers cette femme, pure intellectuelle, mais qui n’a jamais vécu coupée du monde «réel» et de ses inévitables contraintes prosaïques, auteure de textes d’une folle originalité qu’on ne peut plus méconnaître.

Água Viva

Clarice Lispector écrivit ce texte dans sa maturité et il a été publié en 1973 (et une première fois en français dès 1981). La femme qui écrit s’adresse à un homme qui s’est éloigné d’elle. Elle peint, c’est son «métier», mais cette fois elle veut écrire, elle dit et elle répète qu’elle se lance dans l’aventure et elle aligne mots et sensations. Pour nous, lecteurs, ou plus vraisemblablement lectrices, entrer dans ce texte incomparable est une expérience sensorielle.

On n’entre pas dans un roman à lire sur la plage, disons-le tout de suite ! Il faut accepter, sans réagir au début, accepter que les personnages soient flous, que leur situation, leur condition n’apparaissent pas d’emblée, accepter que les cent pages ne présentent pas de coupure autre que celle des paragraphes ; et tout cela s’accepte, parce qu’en peu de temps on se trouve enivré par le charme des mots, par la beauté des images et surtout par l’originalité de l’expression. Personne n’avait uni les mots ainsi avant elle. Et nous, en lisant, nous sommes enchaînés, nous nous perdons si nous lâchons un verbe ou un adjectif. Il nous faut, lentement, profiter de chacun d’eux et de leur lien.

Comme toujours chez Clarice Lispector, la souffrance a une grande place, elle est même partout, transfigurée par les mots : le réveil, le petit matin qui se montre timidement, les actes, devinés plus que racontés, et surtout ce que ressent, voit et imagine la femme qui parle ou pense. Elle est au centre de tout, elle est le centre de tout, elle est tout dans ces phrases, les mots vont bien au-delà de cet ego absolu, un ego qu’elle transfigure.

Bien sûr cette femme qui parle ou qui pense est un personnage. Mais si on accompagne Clarice Lispector, l’auteure, au bout de ces cent pages, c’est bien elle, par petites touches, par des idées parfois bizarrement enchaînées, par des images parfois fulgurantes, qu’on aura connue.

Un souffle de vie

Un souffle de vie, ouvrage posthume, est une autre rencontre, un peu le double inversé de celle de Água Viva, dans lequel une femme s’adressait à un homme absent. Ici, c’est un auteur qui, lui, s’adresse à son futur personnage féminin, Angela, le personnage qu’il est en train de créer. Selon les mots de l’auteur fictif ou ceux de l’auteure réelle, c’est un «livre de non-mémoires» puisque c’est du présent, de sa création qu’il parle.

Angela est l’auteur et son contraire, c’est peut-être aussi l’auteure inversée. Le monde de la fiction se crée peu à peu, souvent à l’insu du créateur qui doit accepter cette création qui se fait en lui et hors de lui. Il se passe la même chose avec Angela qui fuit son créateur autant qu’elle s’offre à lui, finissant presque par être elle-même l’auteur du futur livre. En découvrant la «réalité» de son personnage, il se découvre lui-même et se retrouve dans la position étrange de l’homme qui, se regardant dans un miroir, voit une personne qui n’est pas lui. Il est difficile d’aller plus loin, plus profond, dans la méditation sur les mystères de la création.

Dès le début, Clarice Lispector nous plonge dans un tourbillon vertigineux qui fait de nous le troisième comparse, et qui n’est en fait qu’un tiers de cette entité unique, auteur-personnage-lecteur. C’est puissant et vertigineux.

Christian ROINAT

Água Viva de Clarice Lispector (édition bilingue), traduit du portugais (Brésil) par Claudia Poncioni et Didier Lamaison, éd. des femmes-Antoinette  Fouque, 260 p., 17 €. Un souffle de vie (pulsations) de Clarice Lispector, traduit du portugais (Brésil) par Jacques et Teresa Thiériot, éd. des femmes–Antoinette Fouque, 208 p., 13 €.

Alors qu’elle n’a que vingt-trois ans, Clarice Lispector (1920-1977) publie son premier roman Près du cœur sauvage. La critique salue la naissance d’une grande écrivaine. Son œuvre, publiée presque entièrement en France par les éditions des femmes-Antoinette Fouque, est composée de fictions, de nouvelles, de chroniques, de contes et de correspondance qui font entendre une voix unique que cerne une écriture d’une précision implacable.

L’art du retable dans Mon père, un film péruvien d’Alvaro Delgado-Aparicio bientôt en salle

Ce film raconte l’histoire de Segundo, un garçon de 14 ans formé par son père à l’art du retable afin qu’il devienne à son tour artisan. Au cours de cet apprentissage, Segundo découvre l’orientation sexuelle de son père et doit apprendre à l’accepter également, au sein de la communauté traditionnelle des Andes du Pérou où ils vivent.

Photo : Allocine

«Mon intention, raconte le réalisateur, était tout d’abord de réfléchir et de comprendre ce qu’il se passe lorsque la figure paternelle que nous admirons s’effondre. Comment cela affecte-t-il la recherche de notre propre identité, quand on a 14 ans et que l’on vit dans une petite communauté isolée ? Car il y a à la fois ce sentiment de vide et de dépendance, qui peut rendre inconciliable les notions de tolérance et d’acceptation. Et au-delà de la relation de parenté, le film se plonge dans l’existence humaine de manière plus large, en termes de lutte comportementale, entre une voie moderne et alternative, et un ordre traditionnel et conventionnel. Beaucoup de ces questions ont commencé à me hanter, c’est pourquoi j’ai décidé de faire ce film.»

Pour ce qui est de l’art du retable, «c’est un art populaire andin sophistiqué fait de plâtre et de pommes de terre, présenté sous forme de boîtes à histoires portables qui illustrent des fêtes religieuses, historiques et culturelles. Ce sont des portails de vie. Plus vous les contemplez, plus vous découvrez de détails qui changent la vision initiale que vous aviez eue. Je n’oublierai jamais la première fois que j’ai parlé à un maître de retables. Il m’a dit que nous avions un métier similaire, qu’il me fallait une caméra pour pratiquer mon activité, tandis que lui avait sa caméra dans sa tête. Aussi, les retables ont une grande importance dans cette histoire car pour fabriquer des retables, il faut hériter de votre père ou de vos ancêtres. Sans cet héritage, vous ne pouvez devenir un maître dans les Andes. Ce métier est transmis uniquement à travers le patrimoine et les générations.»

Nous sommes dans une belle région montagneuse du Pérou où l’on vit de manière traditionnelle et plutôt archaïque, au milieu des moutons, avec encore la justice corporelle et des fêtes importantes, qu’elles soient religieuses ou laïques. Pour aller vendre les petits personnages des retables (qui ressemblent à nos santons), il faut descendre sur la route au milieu de la poussière et faire du stop pour aller jusqu’à la ville.

Alvaro Delgado-Aparicio, après des études en psychologie à la London School of Economics and Political Science, et en Sciences de la conception et de l’innovation au Massachusetts Institute of Technology, participe en tant que psycho-logisticien aux programmes communautaires de transformations sociales dans le secteur minier péruvien. Il se tourne ensuite vers la mise en scène à Londres et réalise deux courts-métrages avant Retablo. Le film a été tourné en quechua, langue que le réalisateur ne parle pas. Les répétitions étaient donc en espagnol avant de filmer en quechua. Sortie le 19 décembre.

Alain LIATARD

Le Brésilien Milton Hatoum parmi les trois lauréats du prix Roger Caillois 2018

La Société des lecteurs et amis de Roger Caillois, en collaboration avec le PEN Club français et la Maison de l’Amérique latine ont récompensé, mercredi 12 novembre, les trois lauréats du prix Roger-Caillois 2018 : Philippe Lançon, Jean-Christophe Bailly et Milton Hatoum ont été récompensés respectivement dans les catégories littérature française, essai et littérature latino-américaine.

Photo : Portal Vermelho-Milton

Né en 1963, Philippe Lançon est journaliste au quotidien Libération, chroniqueur et critique littéraire, avec une passion particulière pour la littérature latino-américaine sur laquelle il a beaucoup écrit. Rescapé des attentats de Charlie Hebdo, grièvement blessé à la mâchoire, il raconte dans son dernier livre Le Lambeau (Gallimard, 2018) sa longue reconstruction, spirituelle et physique, dans un huis clos hospitalier. Il a reçu le prix Femina 2018 et un prix spécial Renaudot 2018.

Né en 1952 à Manaus dans une famille libanaise, Milton Hatoum a enseigné la littérature à Berkeley, en Californie, puis à l’université fédérale de l’Amazonas, et traduit vers le portugais Flaubert, Marcel Schwob et Edward W. Said. Il est l’auteur de quatre romans (dont les trois premiers ont été récompensés au Brésil par le prix Jabuti) : Récit d’un certain Orient (Seuil, 1993), Deux frères (Seuil, 2003), et chez Actes Sud Cendres d’Amazonie (2008), Orphelins de l’Eldorado (2010) et La Ville au milieu des eaux (2018). Son œuvre est publiée dans une douzaine de langues.

Jean-Christophe Bailly est né en 1949 à Paris. Il est un auteur à la croisée de l’histoire, de l’histoire de l’art, de la philosophie et de la poésie. Il a notamment publié Le versant animal (Bayard,2007), L’atelier infini (Hazan, 2007), L’instant et son ombre (Seuil, 2008) ainsi que Le dépaysement (Seuil, 2011) pour lequel il a reçu le prix Décembre. Il a publié au Seuil en 2018 dans la collection Fictions et Cie Un arbre en mai et Saisir. Quatre aventures galloises.

Le prix Roger-Caillois est un prix littéraire annuel, créé en 1991 par la Société des lecteurs et amis de Roger Caillois et la Maison de l’Amérique, en partenariat avec le PEN Club français. Il récompense un auteur latino-américain et un auteur francophone, un auteur d’essais depuis 2007 tandis qu’une mention destinée à distinguer un traducteur, une revue ou une collection de livres a été ajoutée en 2016.

D’après MAL217 et LivresHebdo

Retrouvez notre chronique sur le livre de Milton Hatoum.

Le journal Libération a publié, dans la rubrique Idées, un entretien avec Milton Hatoum où il s’exprime sur l’élection de Jair Bolsonaro, le nouveau président du Brésil à partir du 1erjanvier prochain.

Saison en droits au Musée de l’Homme à Paris avec Sebastião Salgado

Des expositions de photographie, de street art et d’histoire, des performances et événements pour célébrer les soixante-dix ans de la Déclaration universelle des droits de l’Homme, signée au Palais de Chaillot le 10 décembre 1948. Autant de façons de s’interroger sur les valeurs qu’elle porte et son importance aujourd’hui. L’exposition de photo Déclarations de Sebastião Salgado est programmée du 8 décembre au 30 juin 2019.

Photo : Musée de l’Homme

Sebastião Ribeiro Salgado, né à Aimorés, État du Minas Gerais, le 8 février 1944, est un photographe franco-brésilien humaniste travaillant principalement en argentique noir et blanc. Il est basé à Paris. En 1973, il commence à s’intéresser à la photographie, en autodidacte. Il intègre successivement les agences photographiques Sygma (1974-1975), Gamma (1975-1979) et Magnum (1979-1994). En 1994, il crée à Paris l’agence de presse photos Amazonas Images avec sa femme Lélia Wanick SalgadoDéclarations présente une trentaine d’images en grand format de Sebastião Salgado, invité exceptionnel, dans le foyer de l’auditorium du Musée de l’Homme. Ces photographies illustrent des articles de la Déclaration universelle des droits de l’Homme tels que le droit à l’asile, à la liberté de pensée, de conscience et de religion, le droit au travail et d’autres encore. Des articles qui font particulièrement écho aux valeurs humanistes portées par le Musée depuis son inauguration en 1938. 

Sebastião Salgado a porté un regard rétrospectif sur son œuvre et a choisi des photographies prises au cours des 40 ans de sa carrière, dans une vingtaine de pays soulignant la portée universelle de la Déclaration. Des images comme autant de témoignages émouvants qui incarnent la nécessité́ de défendre au quotidien les droits énoncés en 1948, quelle que soit la région du monde concernée. 

Un de ses reportages les plus renommés, intitulé La Mine d’or de Serra Pelada, porte sur le quotidien dans une mine d’or au Brésil, reportage dans lequel il parvient à décrire les conditions de travail auxquelles les mineurs sont soumis. Il est nommé représentant spécial de l’Unicef en 2001. Dans l’introduction d’Exodes, il écrit : «Plus que jamais, je sens que la race humaine est une. Au-delà des différences de couleur, de langue, de culture et de possibilités, les sentiments et les réactions de chacun sont identiques. Les gens fuient les guerres pour échapper à la mort ; ils émigrent pour améliorer leur sort ; ils se forgent de nouvelles existences dans des pays étrangers : ils s’adaptent aux pires situations…»

En 2014, Wim Wenders et le fils du photographe, Juliano Ribeiro Salgado, ont réalisé un documentaire sur le travail de Sebastião Salgado, Le Sel de la Terre (The Salt of the Earth) qui a reçu le prix spécial Un Certain Regard au festival de Cannes 2014. En 2016, Sebastião Salgado se met au service de la liberté de la presse en offrant à Reporters sans frontières une anthologie de ses 100 plus belles photos en noir et blanc. Encore en 2016, il réalise en noir et blanc une série de portraits de membres de la tribu indigène Ashaninka, dont il tire un calendrier. Il photographie notamment la famille du leader indigène Benki Piyako.

D’après le Musée de l’Homme

Femmes Farc, adieu à la guerre : le premier documentaire réalisé par des ex-guérilleras

La file d’attente a envahi tout le pâté de maison du Musée national. C’était le lundi 26 novembre à 19h. Les premières personnes à pénétrer dans le lieu avaient attendu plus de deux heures pour obtenir de bonnes places dans la petite salle Teresa Cuervo, où allait être projeté le documentaire Nunca invisibles : mujeres Farianas, adiós a la guerra, le premier long-métrage imaginé et créé par des anciennes Farc. Ces ex-combattantes Farc concrétisent un projet : raconter leurs vies à travers le cinéma. C’est, pour elles, un premier pas pour la réinsertion dans la vie civile. Nous reproduisons ici un article extrait de Pacifista.

Photo : Tanja Jungle

Toutes les protagonistes de l’histoire, les femmes de l’Espacio Territorial de Capacitación y Reincorporación (ETCR), organisme travaillant à la réinsertion des Farc dans la ville d’Icononzo, département de Tolima, sont entrées par la porte arrière du musée. Une véritable entrée VIP. Le vigile les a appelées par leurs prénoms et elles ont passé la porte d’acier avec fierté.

Il y a un an, fin 2017, elles travaillaient à Icononzo sur le thème de la mémoire et des perspectives de genre. C’est dans cet espace que leur est venu à l’esprit de reconstituer leurs histoires à travers un héritage nouveau, né avec l’Accord de paix : l’art audiovisuel. Elles étaient habituées aux visites de la presse et aux interviews, mais elles n’avaient jamais pris le contrôle de leur propre histoire, pensé à des caméras, et de la forme qu’elles souhaitaient donner à leurs récits de vie. C’est ainsi qu’est née cette histoire.

L’idée s’est concrétisée quand le groupe d’initiatives de mémoire du Centre national de mémoire historique, le PNUD et le gouvernement canadien, ont pris connaissance du projet des femmes d’Icononzo. Ils ont accepté de financer le documentaire. «Ce fut l’un des plus grands paris pour 2018 et la plus polémique des 25 initiatives annuelles que l’on ait eu» explique Daniel Valencia, l’un des membres du groupe des initiatives.

«Femmes Farc» : ce sont les mots que l’on pouvait lire sur les chemises blanches des ex-combattantes. Sur le devant, une rose rouge imprimée à côté du cœur. Entourées de journalistes, de photographes, d’acteurs et de personnes qui s’approchaient avec curiosité : jamais elles n’avaient connu cela.

«Que signifie être une femme révolutionnaire ?» a demandé une femme du M-19 en réinsertion à cinq femmes Farc qui attendaient à l’entrée : «Continuer à être révolutionnaires, même avec des cicatrices, c’est travailler sur l’empouvoirement, dans les régions, les espaces territoriaux et, pourquoi pas, dans la ville et ses salles de cinéma. Nous savons ce qu’est l’idéologie et l’identité des Farc» lui a répondu l’une d’entre elles.

Après quelques interventions et remerciements, dans une salle complètement pleine, le film a commencé. Les jeunes enfants des actrices leur criaient «maman !» en les voyant à l’écran, pendant qu’elles rougissaient de se voir ainsi projetées. Dans le long-métrage, chacune des cinq protagonistes répond aux questions suivantes : Pourquoi êtes-vous entrée dans la guérilla ? ; Comment était la vie dans le monte ? ; Qu’est-ce qui a changé avec le processus de paix ? Les récits touchent à des thèmes sensibles comme la grossesse et l’équité des genres dans les rangs guérilleros.

Les spectateurs ont applaudi lorsque les femmes ont prononcé des paroles fortes à propos de la fierté féminine chez les guérilleros. «Quand j’ai intégré les Farc j’ai vu que les hommes, par exemple, faisaient également à manger. Tout était fait de façon égalitaire, et ça c’était quelque chose que j’avais envie de voir.» Après avoir écouté ce témoignage, l’auditoire a explosé en brouhahas. «Il est nécessaire de pouvoir avoir enfin une paix fondée sur une justice sociale et que les femmes puissent y contribuer.» L’audience a redoublé d’applaudissements.

Le documentaire répond à une question clef : qu’est-ce qui a poussé tant de femmes à rejoindre les rangs des Farc et comment cela se passait-il quand elles y étaient ? Des interviews de cinq femmes appartenant à la guérilla et de l’une de leurs filles, née durant ces années de combat, ont été montrées pendant 40 minutes. Les questions de genre, de pardon, de réconciliation ont été abordées ainsi que la vie quotidienne dans le monte. Chacune d’elles, avec sa propre expérience, a contribué à l’éclaircissement de la vérité sur ce conflit. Et bien que chaque histoire soit unique, ces femmes ont tenté de raconter la vie quotidienne d’une femme guérillera et de les transposer sur le grand écran.

Le documentaire prend fin et les lumières se rallument : la salle est plus remplie qu’à son lancement, le film a été mieux reçu que ce que l’on pensait. Ce premier essai -recueillir la mémoire au travers d’une production audiovisuelle- pourrait ouvrir la voie à des ex-combattantes, afin qu’elles croient en l’art comme forme d’expression, pour raconter des vies. Et le plus important : le faire comme elles le veulent, comme elles le sentent. Il s’agit en fait de se réinsérer dans la vie civile par le biais de leurs propres récits.

Finalement, toutes ont déclaré que l’une des raisons pour lesquelles elle se montrent devant les caméras est l’héritage de paix qu’elles souhaitent laisser à leurs enfants. «Nous voulons qu’ils aient plus d’opportunités que ce que nous avons eu, et qu’ils ne soient pas condamnés à répéter notre histoire», cria une mère en sortant de la salle.

D’après PACIFISTA !
Traduit par Cécile PILGRAM

Bolsonaro, la rencontre entre l’extrême droite et les milieux évangéliques

Ce texte de Mylène Gaulard est extrait du livre qui vient de paraître, sous la direction d’Olivier Da Lage, aux éditions Démopolis : L’Essor des nationalismes religieux. Il a été écrit avant la victoire de Bolsonaro mais en livre des éléments importants de compréhension.

Photo : MSN

Contrairement aux promesses de fin de l’histoire et des idéologies, nous observons une montée spectaculaire des nationalismes religieux. Le but du livre est d’expliquer ce phénomène dangereux pour la démocratie et la paix. Nés après la Première Guerre mondiale, en réaction à la révolution russe de 1917, ils réécrivent volontiers l’histoire et redessinent la géographie. Ils mobilisent les émotions, les sentiments, d’appartenance, d’amour d’un côté et d’exclusion de l’autre, de rejet ou de haine. 

Liés à la bourgeoisie commerçante (le Bazar de Téhéran en Iran), ils cherchent à enrôler les classes populaires et la bourgeoisie dans la collaboration de classe au sein de Communautés imaginées. La pauvreté, le chômage, l’absence de services publics et la corruption seraient la faute des étrangers, des infidèles, et des ennemis de l’extérieur. Ils imposent un protectionnisme à poigne vis-à-vis des voisins menaçants, du libre-échange, de la mondialisation et de la décadence des mœurs. Ils prescrivent une relecture des textes religieux et de nouvelles pratiques du culte autour de personnalités charismatiques.

La place des femmes et des minorités sexuelles est souvent dramatique, les droits sociaux et la démocratie sont souvent bafoués. Le rôle important des organisations paramilitaires et militaires débouche sur des guerres civiles, d’extermination et de conquêtes. Le contrôle des médias et de l’enseignement est décisif pour cristalliser des Communautés imaginées, conquérir puis conserver le pouvoir politique, religieux et militaire…

Mylène GAULARD

Mylène Gaulard est maître de conférences en sciences économiques à l’université Grenoble Alpes. Se réclamant d’un marxisme non dogmatique elle est spécialisée en économie du développement, et ses recherches portent plus spécifiquement sur le Brésil et la Chine. Elle est l’auteur de L’Économie du Brésil aux éditions Breal. Olivier Da Lage (1957 à Saint-Cloud, Hauts-de-Seine) est un journaliste français.

L’essor des nationalismes religieux aux éditions Demopolis sous la direction d’Olivier Da Lage. En savoir plus

Michelle Bachelet déplore que le Chili refuse le Pacte mondial des Nations unies sur les migrations

L’ex-présidente du Chili et Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, Michelle Bachelet, a déploré ce mardi que le gouvernement de Sebastián Piñera refuse le Pacte mondial sur les migrations, car celui-ci «peut être très positif» a-t-elle assuré. Elle souhaitait donc que l’on puisse, rapidement, approuver cette initiative.

Photo : ONU

«Je le déplore, mais c’est une décision du Gouvernement actuel, et je peux seulement signaler que j’espère qu’un jour le Chili approuve ce pacte mondial, qui pourrait je crois, être très positif», a déclaré Bachelet lors d’une conférence à Madrid. Le Gouvernement a décidé de ne pas souscrire le document de l’ONU que 160 pays ont signé ce lundi au Maroc, puisque selon lui ce pacte compromet les normes migratoires adoptées face à l’arrivée massive de migrants au Chili durant les dernières années.

Bachelet, qui a rappelé qu’elle-même est arrière-petite-fille d’une famille française, a affirmé que le Chili est un pays qui a toujours accueilli des immigrants : «L’ancienne immigration était européenne, elle venait ensuite des pays frontaliers, La Bolivie et le Pérou, et durant les dernières années des Haïtiens, des Vénézuéliens, des Dominicains et des réfugiés colombiens».

«Cela continuera ainsi, parce que c’est l’histoire de l’humanité», a souligné l’ex-dirigeante (2006-2010 et 2014-2018), ajoutant que l’objectif du pacte est d’organiser la migration, que «ce n’est pas un problème, mais un fait historique».

La Haute commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, Michelle Bachelet, a estimé importante l’approbation du Pacte Mondial pour une Migration Sûre, Ordonnée et Régulière de l’ONU. L’accord a été adopté ce lundi par plus de 150 pays qui ont assisté à la conférence intergouvernementale de l’organisme international, organisée dans la ville marocaine de Marrakech.

Sur ce thème, Mme Bachelet a signalé via Twitter qu’elle «remercie les États membres de l’ONU pour l’adoption du Pacte Mondial pour la Migration durant la Journée des Droits de l’Homme». Elle ajouta également que l’accord soutenu est «un accord puissant pour protéger les droits de l’homme de tous les migrants, dans n’importe quel endroit du monde. Ils (les migrants) détiennent les mêmes droits de l’homme que n’importe quelle autre personne.»

Il est important de souligner que l’approbation de ce lundi a eu lieu durant l’assemblée plénière présidée par le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, la présidente de l’Assemblée Générale de l’ONU, María Fernanda Espinosa, et Naser Burita, le ministre des Affaires Etrangères du Maroc, pays qui accueille la conférence.

Le Gouvernement chilien s’est soustrait à ce pacte ce dimanche, expliquant que «la migration n’est pas un droit de l’homme. En revanche, les pays ont le droit de définir leurs conditions d’entrée à l’égard des citoyens étrangers».

D’après Megavision Chile,
Traduit par Cécile PILGRAM

L’or vert et l’or bleu empoisonnent le Paraguay, troisième exportateur de soja au monde

Le troisième exportateur de soja au monde, le Paraguay, se félicite de ses bonnes performances économiques. Mais celles-ci coûtent très cher au pays, tant du point de vue environnemental que social. Retour sur les problématiques autour de la culture du soja.

Photo : Oxfam

Le soja. On en trouve désormais dans de nombreuses assiettes européennes. Sous forme de tofu, de boisson, en graines, en farine, en soupe… On nous vante sur internet sa teneur en protéines et en vitamines, sa faiblesse en calorie et en graisse. Idéal pour remplacer la viande et/ou pour faire un régime, le soja sert également à nourrir les animaux d’élevage et à fabriquer du biocarburant. D’après les ONG Mighty Earth, France Nature Environnement et Sherpa, la France a importé 3,9 millions de tonnes de produits à base de soja en 2016.

L’Europe dans sa globalité est un grand consommateur de soja et n’en produit que très peu. À l’inverse, d’autres pays cultivent le soja comme produit d’exportation et les entreprises participantes à ce commerce dégagent de très fortes marges. En tête du classement des États exportateurs, nous trouvons les deux géants agricoles des Amériques, les États-Unis et le Brésil. Ce podium est complété par le Paraguay[1].

Pays enclavé d’Amérique du Sud, entre l’Argentine et le Brésil, le Paraguay est ainsi un grand exportateur de soja, atteignant 6,5 millions de tonnes exportées cette année, selon le président de la Capeco (Chambre paraguayenne des exportateurs et commerçants de céréales et d’oléagineux). Pour atteindre de telles performances économiques, il faut énormément de terres et d’eau. Ainsi 3,5 millions d’hectares sont utilisés pour la culture du soja, ce qui représente 80 % des terres cultivables, et les réserves aquifères du pays sont fortement mises à contribution.

Ces deux éléments (la terre et l’eau) sont donc au cœur des problématiques du monde du soja au Paraguay. Mais ces questions ne sont pas simplement vitales pour les entreprises d’exportations, ce sont également des problématiques qui cristallisent les conflits sociaux et politiques du pays.

Déforestation et accaparement de la terre

Ce pays d’un peu plus de 400 000 km² pour près de 7 millions d’habitants a vécu la même histoire que la plupart des pays d’Amérique latine : couvert de forêts primaires, la terre a été divisée par les Espagnols au fil de la colonisation et d’immenses parcelles de terrain appartiennent alors à un même propriétaire. Avec le temps, la forêt est détruite pour laisser la place à de grandes exploitations agricoles. En 2013, selon l’ancien ministre de l’Environnement José Luis Casaccia, seul 13 % de la forêt originelle subsistait et il craignait une disparition totale de cette forêt d’ici 30 ans[2], menaçant la survie de 8 000 espèces présentes au Paraguay, dont 15 % de plantes médicinales toujours utilisées par la population. Aujourd’hui, le Bosque Atlántico, à la frontière brésilienne, a totalement disparu et, alors que la forêt de l’ouest du pays recouvrait 9 millions d’hectares en 1950, elle n’en représentait que 1,3 million en 2014.

Mais, au-delà de la disparition de la forêt, l’histoire de la répartition de la terre entraîne d’autres problèmes. Tout d’abord, en l’absence de cadastre durant de nombreuses années et de la faiblesse de l’administration, il est aujourd’hui très complexe, voire impossible, de savoir à qui appartient la terre. En effet, il est fréquent que plusieurs titres de propriété existent pour un même terrain et soient détenus par des personnes différentes. Cela s’explique par la corruption de l’administration et de la justice durant la dictature d’Alfredo Stroessner entre 1954 et 1989. Le magazine Cath avance le chiffre de 8 millions d’hectares distribués aux proches du régime, généraux et entrepreneurs. Les distributions de terres se sont poursuivies jusqu’en 2003 et aujourd’hui encore l’État ne semble pas pressé de s’intéresser aux bénéficiaires de cette corruption[3].

Les méthodes pour s’approprier la terre au Paraguay sont nombreuses. La plus simple, comme l’explique l’économiste Luis Rojas, est d’acheter la terre aux petits producteurs. «On offre au paysan une somme qu’il n’a jamais vue de sa vie. Il s’imagine que c’est une fortune, part pour la ville, dépense tout en trois ou quatre mois et fait grossir les ceintures de misère, car il n’y a pas de boulot[4].» La chercheuse Marielle Palau évoque également d’autres moyens. «La dernière méthode utilisée pour expulser ces paysans est de les inciter à se lancer dans une culture vouée à l’échec pour qu’ils se résignent à hypothéquer leurs terres et à en être finalement dépossédés[5]

Cette foule de paysans sans terre grossie ainsi les ceintures de pauvreté autour de la capitale, Asunción. Oxfam estime que 900 000 personnes ont été expulsées des campagnes dans les dix dernières années[6], ce qui représente près d’un septième de la population. Cela mène à une concentration de la propriété de la terre parmi les plus élevées du monde. À l’heure actuelle, 85,5 % de la terre appartient à 2 % de la population. Se forme alors le latifundium, très vastes exploitations agricoles, aujourd’hui tournées vers la production agro-industrielle d’exportation.

Grandes entreprises et pollution

La culture du soja bénéficie bien sûr aux 46 entreprises enregistrées comme productrices de soja. Toutefois, le marché de l’exportation est très largement dominé par des multinationales telles que Cargill, ADM, Dreyfus, Noble et Bunge. Le soja ne profite donc que peu à la population paraguayenne. D’une part, car une partie des terrains (environ 20 % des terres cultivables) appartient à des étrangers, surtout brésiliens, et que les entreprises d’exportations du soja sont très majoritairement étrangères elles aussi. D’autre part, comme l’explique la sociologue Marielle Palau, les entreprises d’exportation et les propriétaires terriens payent peu d’impôts[7].

Ainsi une étude de la Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes (un organisme de l’ONU) montre, en 2018, que le Paraguay est un des pays où les entreprises participent le moins au budget de l’État. En effet, l’impôt sur les entreprises ne représente que 2,6 % du PIB. À titre de comparaison, l’Argentine, le Brésil et la Bolivie imposent les entreprises entre 3,4 et 3,7 %. Seuls Haïti, le Guatemala, le Salvador et la République dominicaine ont une politique fiscale plus favorable[8]. Le sociologue José Carlos Rodríguez avance quant à lui les chiffres suivants : le système agro-exportateur représente 25 % du PIB, mais ne participe aux revenus fiscaux qu’à hauteur de 2 %[9].

Par ailleurs, le rapport souligne que l’évasion fiscale au Paraguay est parmi les plus élevées du continent. Ce sont près de 30 % des impôts qui ne rentrent pas et, comme le note le document, au Paraguay «l’évasion fiscale montre une culture du privilège. Dans ce cadre, on peut souligner l’évasion des entreprises transnationales dans leurs opérations internationales –à travers des arbitrages fiscaux à échelle globale– et des personnes au patrimoine élevé[10]».

Ces grandes entreprises cultivent sur les terres paraguayennes quasi exclusivement une variété de soja transgénique, le RoundupReady de Monsanto, qui est résistante aux pesticides et autres produits chimiques. Aujourd’hui, 97 % du soja produit au Paraguay est génétiquement modifié[11].

Les pesticides et autres produits chimiques sont alors utilisés massivement dans les immenses champs de soja. Le Paraguay utilise 20,5 millions de litres de pesticides chaque année[12]. Plusieurs témoignages font état de graves problèmes de santé due à cette pollution. La journaliste Sandra Weiss rapporte plusieurs exemples comme des éruptions cutanées et des infections respiratoires[13]. Par ailleurs, les malformations congénitales sont devenues la seconde cause de mortalité infantile.

Des problèmes d’eau dans un pays qui en est gorgé

Une autre conséquence de l’utilisation excessive des produits chimiques est l’impact qu’ils ont sur les ressources hydriques du pays. En février 2017, l’université nationale d’Asunción a réalisé une étude sur la pollution de l’eau dans la région de la capitale. L’eau analysée présentait une concentration 2,5 fois plus importante en nitrates que la moyenne, des résidus de produits industriels et des coliformes en grands nombres ; ces derniers indiquant une pollution importante d’origine fécale. De plus, dans 44 % des cas, des résidus de MTBE, un additif à l’essence, ont été détectés[14].

La pollution de l’eau renforce la méfiance de la population pour le réseau public de distribution et favorise la vente d’eau en bouteille. Ce marché est particulièrement juteux et offre de belles perspectives. En effet, entre 2016 et 2017, la Chambre paraguayenne de l’eau minérale a observé une augmentation de 20 % du volume des échanges. Ce secteur recense plus de 150 marques différentes, mais les poids lourds du marché sont Coca-Cola à travers sa filiale Dasani (plus de 40 % du marché) et le groupe Cartes (propriété de l’ancien président Horacio Cartes) allié au géant chilien CCU (Compañias Cerveceras Unidas, présent dans plusieurs pays[15]).

Si la population consomme massivement de l’eau en bouteille, c’est aussi parce que le réseau public de distribution ne dessert qu’une faible partie de la population. Ainsi 70 % de la population du département de la capitale dépend de réseaux privés ou de bidons de cinq, dix ou vingt litres, 180 fois plus chers que le réseau public. Cinq cents sociétés du département, la plupart familiales ou de très petites tailles, distribuent de l’eau pas ou peu analysée, mais les vendeurs trouvent dans ce marché un complément de revenu. Comme le souligne Guillermo Ortega, du centre de recherche Baseis, «il y a tellement d’acteurs dans ce secteur que la chaîne de responsabilité est rompue. En cas de problème ou de réclamation, tous se renvoient la balle[16]». Enfin, près d’un quart de la population n’a pas accès à l’eau potable et survit en consommant de l’eau contaminée.

Pourtant, l’eau est abondante au Paraguay. Le fleuve du même nom traverse le pays, irriguant la capitale avant de se jeter dans le fleuve Paraná qui délimite la frontière avec le Brésil. Le fleuve Pilcomayo délimite la frontière sud-est avec l’Argentine. La qualité de l’eau de ces fleuves a toutefois de quoi inquiéter. En effet, des résidus de mercure sont présents dans le Pilcomayo, et l’on retrouve du glyphosate dans le fleuve Paraguay. Par ailleurs, le pays a l’avantage de posséder deux aquifères de grandes tailles : le Patiño et le Guaraní.

Le Patiño est une réserve d’eau souterraine de 1773 km², sous le département d’Asunción. Ce département concentre 2,5 millions d’habitants, soit un tiers de la population, et 70 % des industries. Cet aquifère est dit «renouvelable», c’est-à-dire qu’il se «recharge» naturellement. Toutefois, il présente une balance hydrique très déséquilibrée : 74 000 millions de litres ne sont pas renouvelés par an. Cela met ainsi en danger l’approvisionnement en eau de la capitale à court terme.

La seconde réserve d’eau souterraine est elle aussi en danger, mais elle se trouve dans une configuration tout à fait différente. L’aquifère Guaraní fait en effet 1,2 millions de km² (l’équivalent de la France, l’Espagne et le Portugal réunis), mais seuls 71 700 km² se situent en territoire paraguayen. Le pays partage cette réserve avec le Brésil, l’Argentine et l’Uruguay.

En 2010, un accord a été signé par les quatre pays. Celui-ci confirme la souveraineté de chaque pays sur la partie de l’aquifère se trouvant sous son territoire et l’article six oblige chaque pays «à prendre les mesures nécessaires pour ne pas porter préjudice aux autres pays et à l’environnement». À l’époque, les quatre pays sont gouvernés par des partis de centre-gauche ou de gauche. Depuis, seul l’Uruguay est toujours dirigé par la gauche, et l’accord est combattu par les partis de droite brésiliens, argentins et paraguayens.

Au Paraguay, le parti Colorado (droite) n’a jamais fait mystère de son opposition à l’accord. Un ancien ministre de l’Environnement, Juan Francisco Facetti, a ainsi accusé le président Fernando Lugo, au pouvoir à l’époque, de «trahir la patrie». «Nous allons perdre des investisseurs, l’accès à des technologies de pointe et des postes de travail[17]» a-t-il déclaré.

Un monde politique sous la coupe des possédants

Toutes ces problématiques ne sont pas nouvelles et préoccupent la société paraguayenne. C’est pourquoi l’élection, en 2008, de l’ancien évêque Fernando Lugo souleva autant d’espérances. Novice en politique à l’époque, très marqué par la théologie de la libération, Fernando Lugo était le candidat d’une large coalition (du centre-droit au Parti communiste) qui a mis fin à 61 ans de gouvernance du Parti colorado, conservateur socialement et libéral.

Toutefois, Fernando Lugo fut destitué avant le terme de son mandat. Le prétexte d’une tuerie lors d’une opération d’expulsion servie aux partis de centre-droite, qui quittèrent la coalition et rejoignirent le Parti colorado lors du vote de la destitution, le 21 juin 2012. Cette destitution fut considérée illégale par bon nombre de gouvernements étrangers et d’observateurs internationaux, notamment parce que le Parlement paraguayen ne laissa pas à Lugo le temps de préparer sa défense comme l’y oblige pourtant la Constitution. Le pays fût également exclu du Mercosur à cette occasion[18].

À la suite de M. Lugo, Horacio Cartes, une des plus grandes fortunes du pays, accède à la fonction suprême. Cet homme mène alors une politique néo-libérale galopante, particulièrement favorable aux investisseurs étrangers. Ainsi il incite en février 2014 les investisseurs brésiliens «à user et abuser du Paraguay», vantant les opportunités économiques de son pays[19]. Le 15 août dernier, soupçonné de contrebande, de trafic de drogue, de blanchiment d’argent et de corruption, Horacio Cartes laissa sa place au président élu quelques semaines plus tôt.

De la même couleur politique que son prédécesseur, Mario Abdo Benítez est le fils du secrétaire personnel du dictateur Stroessner, ce qui lui vaut le surnom de «fils de la dictature». Issu des cercles les plus puissants du pays, revendiquant une partie de l’héritage de la dictature, le nouveau président poursuit pour le moment la politique menée depuis un siècle en faveur des latifundios.

Rai BENNO & NAMAI
Depuis Santiago du Chili


[1] «Paraguay, tercer mayor exportador mundial de soja», La Nación, 8 mai 2018.

[2] «Plantes médicinales menacées au Paraguay», Le Temps, 1er juillet 2013.

[3] Jacques Berset, «Paraguay : L’EPP, une « guérillafantôme » qui contribue à détruire la paysannerie familiale», Cath, 6 janvier 2017.

[4] Maurice Lemoine, «Le Paraguay dévoré par le soja», Le Monde diplomatique», janvier 2014.

[5] Marie Normand, «Paraguay : « La culture du soja ne profite pas aux paysans locaux »», RFI, 26 mars 2018.

[6] «Paraguay: El país donde la sojamata», OXFAM.

[7] Marie Normand, «Paraguay : « La culture du soja ne profite pas aux paysans locaux »», RFI, 26 mars 2018.

[8] Comisión Económica para América Latina y el Caribe (CEPAL), La ineficiencia de la desigualdad, 2018.

[9] José Carlos Rodríguez, «Que pasa en Paraguay», OXFAM.

[10] Ibid.

[11] Tomás López Arias, «Evaluación ecotoxicológica en aguas y sedimentos de la reserva de San Rafael», FUNIBER, 2016.

[12] Valeria Saccone, «América Latina, un continente infestado por los pesticidas», esglobal, 3 janvier 2018.

[13] Sandra Weiss, «Paraguay – La fiebre de la soja enferma. Historia de un despojo», ALAI, avril 2018.

[14] Guillaume Beaulande, «Paraguay, pays de l’ »or bleu »», Le Monde diplomatique, octobre 2018.

[15] Ibid.

[16] Ibid.

[17] Ibid.

[18] F. Peregil, «La matanza fue provocada por francotiradores», El País, 23 juin 2012.

[19] «Cartes a empresarios brasileños: « useny abusen de Paraguay »»,
Última Hora, 18 février 2014.

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