Archives quotidiennes :

11 octobre 2018

Du sang dans le Cône Sud, le témoignage fictionnel de Saúl Ibargoyen autour de la dictature

Depuis la transition démocratique, une nouvelle génération d’écrivains perpétue une mémoire des luttes en donnant la parole aux victimes de la répression. Du sang dans le Cône Sud. Le fascisme est une hydre appartient à ce nouveau genre littéraire qui s’est considérablement développé en Amérique latine : la littérature de témoignage. Une édition bilingue de ce roman de l’Uruguayen Saúl Ibargoyen vient enrichir la collection «Ida y vuelta/Aller-retour» des Presses universitaires de Lyon (PUL).

Photo : Letralia/PUL

27 juin 1973. L’armée uruguayenne dissout le Congrès. Le président Juan María Bordaberry, du Parti colorado, suspend la Constitution et établit un régime dictatorial marqué par le sceau de la torture et de la répression. Plus de trente ans après, les cendres de la dictature uruguayenne sont encore chaudes.

«Se souvenir… c’est difficile, c’est dangereux. Pour moi, c’est un peu comme respirer à nouveau tout ça, avec mes deux poumons abîmés qui plus est, encombrés de flegmes récalcitrants…» Au cours d’un entretien réalisé au Mexique, terre d’exil de Saúl Ibargoyen, un narrateur raconte sa vie de militant communiste pourchassé, arrêté et torturé pendant la dictature qui a dévasté l’Uruguay de 1973 à 1985. À travers un récit fleuve plein de violence et de poésie, Saúl Ibargoyen érige en mémorial des disparus les traces laissées par un passé qui ne passe pas.

Né à Montevideo en 1930, Saúl Ibargoyen est un poète et romancier de la génération des écrivains qui ont pris le chemin de l’exil politique dans les années 1970 lors des dictatures militaires, et s’est depuis ancré dans la vie littéraire et éditoriale du Mexique. Une partie de son œuvre romanesque évoque la zone frontalière uruguayo-brésilienne, à l’image du roman Toute la terre (2000), traduit en français en 2013 (À plus d’un titre) ; l’autre est constituée d’une trilogie consacrée à la période dictatoriale uruguayenne : Sangre en el sur (2007), El torturador (2010) et Volver… volver (2011).

Dirigée par Philippe Dessommes, José Carlos de Hoyos et Sylvie Protin, la collection «Ida y vuelta/Aller-retour» des Presses universitaires de Lyon se propose d’ouvrir des espaces de dialogue entre les cultures d’expression espagnole et française. Elle présente des textes encore inédits en français, principalement du domaine littéraire, en ne s’interdisant aucun genre (fiction, poésie, essai, critique).

Après Aucun lieu n’est sacré, un recueil de neuf nouvelles de Rodrigo Rey Rosa, inédit en français, composé durant son séjour à New York en 1998, et un roman, à la fois rigoureux et farfelu, de Carlos Gamerro, Le Rêve de monsieur le juge, publiés en 2017, Du sang dans le Cône Sud est un des deux nouveaux titres en édition bilingue qui viennent enrichir la collection «Ida y vuelta/Aller-retour» des Presses universitaires de Lyon (PUL), avec un recueil de contes pour enfants de l’Argentine Ana María Shua, Contes du monde.

Marlène LANDON

Du sang dans le Cône Sud de Saúl Ibargoyen, traduit de l’espagnol (Uruguay) par Philippe Dessommes, Alice Freysz et Émily Lombardero, de l’atelier de traduction hispanique de l’ENS de Lyon, avec un prologue de Fernando Aínsa et une introduction de Cecilia González, Presses universitaires de Lyon, 360 p., 15 €. Saúl Ibargoyen en espagnol : Sangre en el sur: el fascismo es uno solo, Mexico, Ediciones y Gráficos Eón, 2007.

Maître-Minuit, le nouveau roman de l’Haïtien Makenzy Orcel aux éditions Zulma

Cela ne fait aucun doute, la mer des Caraïbes est bien un lien physique et immatériel entre les diverses terres, iliennes ou continentales, qui la peuplent. Qu’on y parle ou qu’on y écrive en français, en espagnol, en anglais ou dans sa langue originelle, il y existe un esprit commun. Deux publications récentes des éditions Zulma le prouvent encore une fois, le superbe Mais leurs yeux dardaient sur Dieu de la Nord-Américaine Zora Neale Hurston, qui se situe pourtant en Floride, et ce Maître-Minuit de l’Haïtien Makenzy Orcel.

Photo : Librairie Mollat/Zulma

Comment grandir dans un des pays les plus pauvres du monde, sous une des dictatures les plus cruelles, quand on voit sa mère, qui n’est peut-être pas vraiment sa mère, passer ses journées à inhaler de la colle et que la seule chose que l’on sache de son père, c’est qu’il était un jeune marin de passage ?

Tout est pourri sur cette terre, sur ce morceau d’île dominé, écrasé par l’ombre de ce Papa-à-vie, de ce «diable en costume officiel». Alors sniffer de la colle est une solution que ne rejettent même pas les esprits vaudou qui assistent les humains à la dérive. Poto, le jeune narrateur, observe d’un œil neutre (pour lui tout est habituel, il ne peut comparer à rien le spectacle d’horreur que lui présente sa ville) les corps démembrés, les boutiques dévastées et les tontons macoutes qui sont partout.

Par moments, le roman s’évanouit derrière une virulente (mais justifiée) chronique engagée : les crimes du régime montrés au premier degré, des fêtes somptueuses au Palais, qui généralement ne manquent pas de se transformer en orgies, aux condamnations à mort sans jugement à cause d’un mot déplacé. Par moments encore, on voit un citoyen ordinaire devenir un sanguinaire tonton macoute (pléonasme !). Une «impératrice» s’auto-décrit, s’auto-analyse avec une bonne dose d’autosatisfaction. C’est du baroque à dominance tragique, proche et éloigné du baroque caraïbe dont on a beaucoup parlé au temps d’Alejo Carpentier, un baroque qui multipliait senteurs, couleurs et sons, alors qu’ici ce sont les atrocités, les viols des idéaux et des corps.

Du baroque, on passe à l’hyperréalisme, à la vie quotidienne dans la rue, sans ressources. La seule chose que Poto transporte avec lui sans jamais s’en défaire, c’est son sac à dos et ses dessins. Depuis tout petit, il a ce talent mais, en dehors de sa «mère», personne ne le sait. Ce sac fait aussi sa célébrité : Poto, c’est le fou avec son sac à dos, il devient un spectacle, il danse au milieu de la chaussée. Après le départ du dictateur en 1986, si le danger de mort est moins présent pour Poto, sa situation matérielle n’est pas meilleure : la faim, toujours la faim.

Makenzy Orcel ne nous invite pas à la facilité. Son récit, haché, est cahoteux, rugueux, comme ce qu’il montre et raconte : la vie (est-ce bien le mot ?) dans la rue, les années passées auprès d’un caïd proche du pouvoir, la solitude, toujours, une solitude qui ne le renferme pas sur lui-même, le très beau portrait d’une femme aimée et délaissée, avec ses douleurs et sa force, le prouve.

On peut lire ce roman comme de l’hyperréalisme, comme la description impitoyable d’une ville dans un éternel chaos ou comme la vision symbolique d’un pays à l’abandon livré à la folie. Tout est possible, aussi, pour le lecteur.

Christian ROINAT

Maître-Minuit de Makenzy Orcel, éd. Zulma, 320 p., 20 €.

Qui est Jair Bolsonaro, le favori des présidentielles brésiliennes comparé à Donald Trump ?

Jair Bolsonaro, candidat d’extrême droite, part favori pour le deuxième tour des présidentielles brésiliennes le 28 octobre. Avec 46% des suffrages exprimés, il a relégué loin derrière, lors du premier tour le 7 octobre dernier, Fernando Haddad, qui défendait les couleurs du Parti des travailleurs, et encore plus tous les autres, de droite comme de gauche. Le résultat a provoqué un choc émotionnel au Brésil comme partout. Un choc bien reçu par des médias jonglant en permanence avec les tremblements de certitudes, porteurs d’audience.

Photo : Diario Popular

Reste à proposer un kit explicatif qui tient la route. Et surtout qui accroche lecteurs-auditeurs-téléspectateurs. Qui est Jair Bolsonaro ? reprennent en cœur les médias du monde entier. La brutalité des va-et-vient médiatiques ne permet pas la complexité. Elle cherche à caser l’inconnu, aujourd’hui Bolsonaro, dans le prêt-à-porter journalistique. La référence Trump a été le recours majoritairement choisi sur l’étagère à tout faire des informateurs des «Temps modernes» normalisés.

Les plus militants, poussés par une urgence démocratique pressante, ont puisé dans la boite à outils des mobilisations d’hier. Ils se sont arrêtés à «fasciste». Bolsonaro donc serait fasciste. Certes le qualificatif est passe-partout. Mais il a le mérite d’éveiller des souvenirs historiques qui ont eu leur utilité en d’autres époques. Faute de temps, loin des réalités. Bolsonaro comme le fascisme ne passera pas. Dans un cas, comme dans l’autre, comparaison n’est pas raison.

Les clefs explicatives, plus qu’aux États-Unis et en Italie, sont au Brésil. Ces raccourcis mussoliniens et trumpistes sont sans doute suffisants aux médias qui tournent rapidement la page et passent à autre chose, traité avec la même désinvolture. Mais ils s’égarent quand on prétend défendre la démocratie, effectivement en péril au Brésil, et donc aussi chez nous. Relever le défi Bolsonaro passe d’abord par la case «comprendre». Comprendre impose un passage obligé par le tiroir Brésil.

Jair Bolsonaro est d’abord fils du Brésil. Un pays marqué par quatre siècles d’esclavagisme, d’inégalités indexées sur la couleur de peau. Selon l’institut de sondage Datafolha, les électeurs du capitaine à la retraite sont majoritairement blancs, riches, diplômés du secondaire et de l’université. Ils vivent dans le Sud aisé et moins noir du pays. La finance et les riches auraient préféré un candidat plus présentable. Mais à choisir entre un candidat «pétiste» démocrate, mais jugé trop enclin aux dépenses sociales, en faveur des noirs, Fernando Haddad, et un démocrate incertain et primaire, mais libéral en économie, c’est l’intérêt qui a primé. La bourse a salué la montée de Bolsonaro dans les sondages. Les milieux agro-exportateurs ont appelé à voter Bolsonaro. Dès l’annonce du résultat dimanche soir, le dollar a faibli et l’indice boursier Ibovespa a gagné 5 points.

Il n’y a pas de mystère. Le programme de Bolsonaro est aussi le leur : privatisations, indépendance de la Banque centrale, équilibre budgétaire dès la première année d’accession au gouvernement, baisse d’impôts, réorientation des programmes sociaux, basculement des retraites vers un système par capitalisation, renforcement du lien entre universités et secteur privé. Ces options ont permis à Bolsonaro de bénéficier d’un soutien médiatique massif. La presse, au Brésil bien plus qu’ailleurs, est d’abord une affaire d’argent. Depuis 2016, la presse a validé la fabrication d’un PT bouc-émissaire des malheurs du Brésil : crise économique, crise morale, corruption, criminalité. La presse a soutenu les auxiliaires judiciaires et militaires du coup d’État constitutionnel de l’establishment en cours depuis 2016.

Face à l’évidence de l’échec de leur candidat présidentiel, Geraldo Alckmin (PSDB), la banque, les agro-exportateurs, et leurs medias, les forces armées, ont in fine fait bloc derrière celui qui pouvait empêcher le retour du Parti des travailleurs… le retour de la démocratie sociale et intégratrice des années Lula et Dilma Rousseff, porteur d’augmentation d’impôts pour les plus riches.

Dans cette démocratie des apparences qu’est devenu le Brésil, les normes ont été décousues. La justice cible les personnalités du PT et, avec le soutien des élus du Congrès et du Sénat, protège les autres condamnables du MDB, du PSDB, de DEM. Le général en chef des forces armées a menacé les juges de la Cour suprême fédérale, tentés de libérer Lula, condamné sans preuves. Ils ont obtempéré et immédiatement recruté comme conseiller spécial le chef d’État-Major des armées. Les confessions pentecôtistes ont appelé à voter Bolsonaro pour défendre l’ordre moral et la famille chrétienne.

Conclusion, Bolsonaro se comporte en démiurge. Il refuse de participer à des débats contradictoires. Il privilégie à l’argumentation les affirmations brutales, unilatérales, démultipliées à l’infini par les réseaux dits sociaux. Et les «apparitions», sans contradicteur, sur la chaîne évangéliste Record de «l’évêque» Edir Macedo… Toutes choses bien loin de Trump, et de Mussolini, mais tout aussi préoccupantes pour le devenir de la démocratie.

Jean-Jacques KOURLIANDSKY

Le Chili devient le premier pays d’Amérique latine à dire non aux sacs plastique jetables

Selon l’Association des industries du plastique, 3,4 milliards de sacs en plastique environ sont utilisés au Chili chaque année, soit plus de deux cent par habitant. Le vendredi 3 août dernier, Sebastián Piñera, président de la République du Chili, a promulgué une loi récemment votée au Parlement qui prohibe aux commerces de distribuer gratuitement ou de vendre des sacs en plastique. Le Chili est le premier pays latino-américain à se doter d’une telle loi.

Photo : T13

Les sacs en plastique posent un réel problème environnemental. En effet, 400 ans sont nécessaires pour qu’ils se dégradent intégralement. Par ailleurs, les faiblesses des infrastructures dans le ramassage et le recyclage des déchets entraînent une importante pollution des espaces naturels.

Avec cette loi, le Chili espère faire baisser radicalement la consommation de sacs en plastique en divisant par huit le nombre de sacs plastique utilisés dans le pays. Cette mesure est d’ailleurs fortement soutenue par la population. Selon le site de la campagne #chaobolsasplasticas («Ciao sacs en plastique»), 95% de la population approuve cette nouvelle législation.

Toutefois, cette interdiction n’inclut pas tous les types d’emballage en plastique. Certains produits (viande et fromage à la découpe, pain, légumes…) pourront toujours être emballés dans des sacs en plastique. L’objectif des parlementaires et du gouvernement est de supprimer les sacs en plastique donnés en caisse. On assiste d’ailleurs à la multiplication des sacs réutilisables pour remplacer les sacs jetables.

Depuis la promulgation de la loi, les commerces ne peuvent plus donner plus de deux sacs en plastique par client. Les grands magasins ont six mois pour se conformer à la nouvelle législation. Les petites épiceries et autres commerces de proximité bénéficient de deux ans pour mettre la loi en application. Passé cette date, les commerces distribuant ou vendant des sacs en plastique jetables seront passibles d’une amende de 230 000 pesos, ce qui représente environ 300 euros.

Cela ne doit pas faire oublier par ailleurs que les sacs en plastique ne représentent qu’une faible partie de la consommation de plastique. Bien que la mesure aille dans le bon sens, il est clair que le Chili, comme le reste du monde, a encore beaucoup de chemin à faire pour la préservation de l’environnement.

Toutefois, la prise de conscience qui semble s’opérer dans la société chilienne est de bon augure. D’autres mesures sont d’ailleurs prises pour protéger l’environnement. Ainsi, le 3 octobre dernier, a été publié au Journal officiel un règlement obligeant les fabricants et importateurs de pneumatiques à prendre en charge le traitement des pneumatiques usés. En 2021, la moitié des pneumatiques devrait être recyclée, et le gouvernement espère encourager le développement d’une filière de valorisation de ces déchets. D’importantes amendes pour ceux qui ne prendraient pas en charge ce recyclage sont prévues.

Avec 4 000 kilomètres de côtes, le Chili est un des pays les plus concernés par la pollution des océans. Il ne reste plus qu’à espérer que cette législation donne des idées aux autres pays du continent et de la planète pour qu’ils bannissent, eux aussi, les sacs en plastique jetables.

Rai BENNO
Depuis Santiago du Chili

Cette irresponsabilité budgétaire qui plombe l’Argentine depuis vingt-cinq ans

Depuis janvier dernier, le peso argentin a perdu 50% de sa valeur face au dollar. D’ici la fin de l’année, l’inflation devrait dépasser la barre des 30%. La pauvreté touche désormais 33% de la population contre 20% il y a un peu plus de dix ans. L’Argentine vient par ailleurs de négocier le plus grand emprunt jamais octroyé par le Fonds monétaire international (FMI) : 57 milliards de dollars. C’est à se demander où sont passés les taux de croissance de presque 10% annuels des années 2000… Nous reproduisons ici un article de Gabriel A. Giménez Roche, membre de l’Eastern Economic Association et chercheur associé à l’Institut Économique Molinari, publié dans The Conversation.

Photo : La Tercera (Chili)

Qu’arrive-t-il à la troisième économie de l’Amérique latine ?

L’explication est très simple : depuis les années 1990, aucune réforme structurelle n’a été menée, le déficit budgétaire reste conséquent et les autorités usent et abusent toujours du recours à la planche à billets. Lorsque le premier gouvernement de Carlos Menem était aux affaires (1989-1995), l’Argentine était parvenue à sortir d’une situation d’hyperinflation qui perdurait depuis les années 1970-80. Le président avait lancé des réformes courageuses. D’abord, un arrêt net de la planche à billets associé à un changement de monnaie. En 1992, l’Argentine abandonnait ainsi l’austral pour adopter le peso dont la convertibilité garantissait qu’un peso soit égal à un dollar. Cette convertibilité rassurait les Argentins comme les investisseurs étrangers : l’Argentine avait, semble-t-il, retrouvé le sens de la responsabilité monétaire. Le gouvernement avait par ailleurs adopté un programme de privatisations (télécommunications, pétrole, électricité, aviation civile) pour renflouer les caisses de l’État. Ce programme avait été soutenu par des avances des principaux créanciers de l’Argentine, dont le FMI. En conséquence, l’inflation était passée de plus de 3 000 % en 1989 à 25 % en 1992, année d’introduction du peso, pour ensuite redescendre aux alentours de 5 % en 1999, à la fin du deuxième mandat de Menem.

La principale raison du succès du peso fut le redressement budgétaire, car le niveau de déficit, qui pouvait atteindre jusqu’à 14 % du PIB, encourageait les politiques inflationnistes. Or, la lutte contre le déficit était la condition sine qua non pour que les créanciers de l’Argentine acceptent de renégocier la dette et de renforcer les réserves de devises de la banque centrale. C’est pourquoi le redressement fut tangible dès la première année de l’introduction du peso. Mais à peine l’équilibre budgétaire retrouvé, les déficits repartaient à la hausse. C’est en fait le même Menem qui abandonna subrepticement la responsabilité monétaire et budgétaire pour s’assurer un deuxième mandat, de 1995 à 1999. Le gouvernement ne reviendra plus en arrière et les réserves de dollars, si nécessaires au maintien de la convertibilité, ont été consommées en quelques années.

Pendant cette période, l’Argentine n’a pas hésité à s’endetter pour financer ces déficits, d’abord auprès des banques et fonds de pension étrangers, puis auprès du FMI et finalement auprès de personne… jusqu’à l’éclatement de la crise en 2001, alors que le gouvernement de Fernando de la Rúa gouvernait le pays. Le corralito, ou plafonnement du retrait d’espèces (comme ce qu’a connu la Grèce en 2015), a duré jusqu’à la fin 2002, année qui a vu le PIB s’effondrer de 11 %. Pour la petite histoire, corralito désigne en Argentine l’enclos dans lequel on enferme le bétail avant de l’emmener à l’abattoir… Il a été suivi du corralón, la conversion forcée des dépôts en dollars des particuliers en pesos à un taux dérisoire, pour ne pas dire une confiscation de l’argent des citoyens. Ceci n’a pas empêché l’Argentine de faire défaut sur sa dette externe et de déclarer un moratoire qui ne sera levé qu’en 2016.

Une abondance inutile

En 2003, Nestor et Cristina Kirchner prennent les rênes du pays. Dans les années 2000, l’embellie des prix des matières premières (abondantes en Argentine), bénéficiaient largement aux secteurs exportateurs. Les hausses dépassaient facilement les 100 % par rapport aux périodes précédentes. Le terme de l’échange (la mesure de valeur des exportations par rapport aux importations d’un pays) a bondi de 68 % entre 2000 et 2011. Autrement dit, non seulement l’Argentine exportait beaucoup, mais ses exportations valaient énormément par rapport à ce qu’elle importait.

La fiscalité des exportations a permis de dégager les surplus budgétaires assez conséquents de l’ère Kirchner (voir le deuxième graphique). Ces excédents sont rapidement devenus la principale source de financement de plusieurs mesures populistes. Le gel des loyers, la réduction et le contrôle des tarifs de l’énergie, des carburants, ou encore des transports donnaient alors l’impression à la population que tout allait vraiment mieux qu’avant. Mais aucune réforme structurelle pour soutenir l’économie à long terme n’a été mise en place pendant cette période d’abondance. L’Argentine restait exclue des marchés internationaux, car les Kirchner refusaient de reprendre le paiement de la dette en bonne et due forme.

Dépendance aux matières premières

À cette époque, la fiscalité s’est alourdie pour les exportateurs, qui représentaient la principale source de devises pour l’État. N’oublions pas non plus qu’il y a en Argentine deux fois plus de personnes dépendantes de l’État que de travailleurs dans le secteur privé. En conséquence, quand le boom des matières premières a touché à sa fin, le pays s’est retrouvé en eaux troubles. Les infrastructures publiques dans le secteur de l’énergie et du transport accusaient le coup après des années de contrôle des prix, entre manque d’investissement et dégradation des services. Pour éviter une nouvelle saignée en dollars, le gouvernement a alors instauré le contrôle des capitaux. La présidente Cristina Kirchner s’est parallèlement rapprochée du gouvernement chaviste du Venezuela et a tenté d’émuler un virage autoritaire. Mais la manœuvre a échoué et c’est Mauricio Macri, le président actuel, qui est arrivé au pouvoir en 2015.

Le nouveau gouvernement Macri s’est retrouvé face à une dette de 240 milliards de dollars – les Kirchner avaient récupéré le pays avec moins de la moitié de ce montant – et un déficit budgétaire annuel de presque 10 %. Pour redresser la situation, il a alors opté pour une politique « gradualiste ». Il a commencé par réajusté la valeur du peso à la baisse, ramené les tarifs des services publics à la réalité avec des hausses atteignant presque 100 %, abandonné le contrôle des capitaux, et coupé dans le budget pour ramener le déficit à 4 % du PIB en trois ans. Néanmoins, Macri n’a pas osé s’attaquer au surnuméraire des contrats publics et encore moins aux budgets des provinces argentines.

L’échec des réformes « gradualistes »

Son pari ? Un regain de confiance des investisseurs étrangers que se traduirait par plus d’investissements et donc d’emploi. Il envisageait de s’attaquer, dans un second temps, à des réformes structurelles profondes des dépenses de l’État. Malheureusement pour lui, les investisseurs ont continué à bouder l’Argentine. La période Kirchner marquée par des contrôles de prix ont laissé les entreprises sans marge de manœuvre. Et la corruption reste omniprésente. Pour ne rien arranger, son gouvernement n’est pas majoritaire au Parlement et la prochaine élection présidentielle doit se dérouler dans un an. Par conséquent, les investisseurs craignent encore aujourd’hui que l’Argentine ne soit pas capable de maîtriser son déficit budgétaire à moyen terme. La planche à billets – et donc l’inflation – fait son grand retour. Pour l’endiguer, le gouvernement a procédé à une émission de titres promettant jusqu’à 50 % d’intérêts en un an. Pour le moment, la réussite de cette émission a permis au gouvernement de stabiliser la situation. Pour ce qui est de l’avenir, tout dépendra de la capacité du gouvernement à ramener le budget à l’équilibre tout en assouplissant la charge fiscale qui pèse sur les entreprises et la population. L’Argentine est l’exemple même de la manière dont l’irresponsabilité budgétaire peut gâcher un très beau potentiel. Que cela nous serve d’avertissement.

Gabriel A. GIMÉNEZ ROCHE
D’après The Conversation

Monsieur Pain, le roman parisien du célèbre écrivain chilien Roberto Bolaño

Monsieur Pain est le premier roman de Roberto Bolaño, même s’il avait auparavant déjà publié Conseils d’un disciple de Morrison à un fanatique de Joyce, avec Antonio Porta. Il a remporté le prix du roman de la mairie de Tolède mais le livre, publié en tirage limité sous le titre La Senda de los Elefantes («Le sentier des éléphants»), est passé inaperçu. Monsieur Pain ne sera publié sous son titre définitif qu’en 1999, avec les premiers succès littéraires de son auteur.

Photo : Cavila/Christian Bourgois

«À l’époque, j’étais comme un peau-rouge qui chassait les buffles que les municipalités promènent chaque année dans les prairies de la littérature», a dit Bolaño sur cette époque de sa vie où il «chassait» des prix littéraires modestes qui lui permettaient de survivre ; ce qui est d’ailleurs le thème de sa nouvelle «Sensini», incluse dans son recueil  Appels téléphoniques.

Monsieur Pain est l’histoire d’un expert en mesmérisme (ensemble de pratiques thérapeutiques aujourd’hui disparues) qui essaie de guérir Vallejo, un poète péruvien dont la vie est menacée par de violentes attaques de hoquets (le personnage est inspiré par César Vallejo). Le protagoniste tombe amoureux de la séduisante femme du poète, qui se fait appeler «Mme Reynaud». Mais un groupe de fascistes espagnols, qui souhaite la mort de Vallejo, s’interpose et parvient à le soudoyer pour qu’il abandonne l’affaire. Pain accepte l’argent, s’enivre avec les Espagnols, passe la nuit dans une impasse et commence un voyage erratique dans Paris. Alors qu’il boit un café, il rencontre deux frères qui gagnent leur vie en reconstituant des catastrophes maritimes historiques dans des aquariums. Plus tard, il aperçoit un groupe de personnes déguisées pour une fête et il écoute les histoires de la propriétaire de l’appartement où il demeure…

Dans ce livre abondent les personnages ratés, les récits à logique onirique, les ambiances fantasmagoriques dans le style d’Edgar Allan Poe et les scènes rappelant Marelle, le roman parisien de Julio Cortázar. Le style polyphonique cher à Bolaño et que l’on retrouvera dans son roman le plus connu, Les Détectives sauvages, est absent. Mais le roman anticipe le mélange de personnages fictifs inspirés de la réalité. La fin est un épilogue qui narre les derniers jours de Pain et des autres personnages de l’histoire, à la manière des biographies fictives de La Littérature nazie en Amérique.

L’écrivain péruvien Fernando Iwasaki a vu dans Monsieur Pain une «brillante fiction littéraire», et pour la critique chilienne Patricia Espinosa, «c’est presque un roman policier, qui met en œuvre un style gothique à la Faulkner» ; pour le Hongrois Mihály Dés, il s’agit d’un roman qui suit toutes les règles de la littérature à mystère, pour y déroger à la fin ; quant à l’écrivain mexicain Jorge Volpi, il a qualifié ce roman d’«insupportable».

Monsieur Pain préfigure la polyphonie narrative du second roman de Roberto Bolaño, La Piste de glace, où l’on commence à découvrir les obsessions les plus caractéristiques de l’auteur, comme le thème des Latino-américains perdus en Europe et les souvenirs de la vie de l’auteur au Mexique, qui deviendra son paysage littéraire définitif, après la première et seule incursion dans les rues parisiennes qu’il réalise dans ce livre.

Enrique ESCALONA

Monsieur Pain de Roberto Bolaño, traduit de l’espagnol par Robert Amutio, éd. Christian Bourgois, 2013, 256 p., 6,50 €.

Inscription newsletter

Inscription newsletter

Articles par mois

Articles par catégorie