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août 2018

Suivant l’exemple argentin, les femmes chiliennes réclament le droit à un avortement libre

Le mercredi 25 juillet avait lieu la sixième marche pour le droit à l’avortement libre, gratuit et sûr au Chili. Plusieurs collectifs revendiquent ce droit après avoir obtenu, l’an dernier, le droit à l’avortement dans trois cas de figure : en cas de viol, de fœtus non-viable ou de danger pour la mère.

Photo : La Tercera

De Copiapo, une petite ville du nord, à Santiago, la capitale, et dans une vingtaine d’autres villes ont donc eu lieu des rassemblements et des manifestations de militantes et militants abordant le foulard vert, symbole de la revendication. La marche a rassemblé 50 000 personnes à Santiago selon les organisatrices, (8 000 selon les forces de l’ordre), 7 000 à Valparaiso, ville où se situe le Parlement.

Sur le modèle de leurs «hermanas» argentines, les militantes comptent bien se faire entendre, un an après la décision du Tribunal constitutionnel. Elles considèrent que la dynamique joue en leur faveur : les Argentines ont remporté une victoire politique importante le 14 juin lorsque les députés ont voté en faveur de la dépénalisation totale de l’IVG et les dernières élections au Chili ont fait rentrer une nouvelle formation de gauche au Parlement.

On estime qu’au Chili, 120 000 à 150 000 interruptions volontaires de grossesse sont pratiquées chaque année. Mais en un an, seules 309 femmes ont pu bénéficier d’une prise en charge au sein d’un établissement de santé.

La raison ? Tout d’abord les strictes conditions dans lesquelles une IVG peut avoir lieu et qui excluent de nombreuses femmes. Ensuite, la possibilité pour les établissements de santé de recourir à «l’objection de conscience institutionnelle». À la différence d’une objection de conscience personnelle, la direction et les propriétaires d’établissements privés peuvent interdire à tout le personnel soignant de pratiquer l’IVG. Cela pose un vrai problème d’accès, en particulier pour les régions isolées où il est courant qu’il n’y ait qu’un seul établissement accessible. En effet, le secteur privé est extrêmement présent dans le milieu médical et une partie des cliniques sont aux mains de groupes religieux qui refusent de pratiquer l’IVG, quel qu’en soit le motif.

Pour Francesca, du collectif «Pan y Rosas», l’objectif de la Marche du 25 août est avant tout d’inciter la sphère politique à s’emparer de la question. D’après elle, l’Argentine a « montré l’exemple et ouvert le débat pour toute l’Amérique latine » et elle espère que le Frente Amplio, parti de gauche que l’on peut comparer à Podemos en Espagne, va tenir sa promesse de campagne en menant ce thème devant le Congrès. Le Frente Amplio, qui compte 20 députés sur 155, était présent lors de la Marche pour l’avortement, aux côtés de nombreux collectifs tels que Izquierda Libertaria ou le Parti communiste.

Toutefois, les marches du 25 juillet ont connu quelques accrocs. À Santiago, trois femmes ont été poignardées en marge de la manifestation mais leurs jours ne sont pas en danger. Par ailleurs, une contre-manifestation organisée par le groupuscule néo-nazi «Mouvement social patriote» a dressé des barricades pour empêcher la manifestation de se tenir. Ce groupuscule a également déployé une banderole appelant à la «stérilisation» des manifestantes et déversé du sang et des viscères animaux dans une rue que devait emprunter la manifestation. Preuve que la question de l’avortement divise encore profondément la société et que la lutte féministe ne fait que commencer.

Enfin, ce mardi 21 août, des députés féministes du Frente Amplio ont déposé un projet de loi autorisant l’avortement libre. Le même jour, la droite a déposé un amendement constitutionnel qui vise à inscrire le «droit à la vie dès la conception». Les foulards verts et les foulards bleus étaient tous deux présents aux conférences de presse dans un hall du parlement et se sont défiés de la voix. Heureusement, cela n’a pas déraper en violence physique.

Matthieu LIMOUZIN

Ces revendications en faveur d’un avortement légal, sûr et gratuit commencent à se répandre dans toute l’Amérique latine, avec notamment des points de fortes tensions en Argentine et au Brésil. Nous reviendrons sur ce sujet dans les prochaines newsletters.

Panorama de la vie politique brésilienne en vue des prochaines élections présidentielles

Le 7 octobre prochain, les électeurs brésiliens devront voter pour choisir leur président de la République. Un deuxième tour éventuel sera organisé le 28 octobre. Les candidats ont déposé leurs dossiers le 15 septembre. Trois jours plus tard, le Tribunal supérieur électoral (TSE) a rendu publique la liste des candidatures enregistrées. Il faudra attendre le 17 septembre pour savoir si elles sont toutes recevables.

Photo : Portal O Estado

Actuellement, sont sur la piste de départ, par ordre alphabétique : Geraldo Alckmin, du parti PSDB, proche des milieux d’affaires de São Paulo ; Jair Bolsonaro, PSL, représentant de la droite sécuritaire et évangéliste ; Guillermo Boulos, PSOL, parti de gauche ; Cabo Daciolo, parti Patriote, extrême droite ; Álvaro Dias, Podemos, formation de droite ; Ciro Gomes, PDT, centre gauche ; Luiz Inácio Lula da Silva, candidat du PT ; Henrique Meirelles, MDB, droite ; Marina Silva, parti Rede, écologiste libérale ; Vera Lúcia, PSTU, gauche.

Tout est donc pour le mieux dans le meilleur des mondes électoral. En apparence, RAS, rien à signaler. Les dates du vote sont connues. Les candidats en piste représentent une gamme diversifiée de familles politiques. Les télévisions et radios ont commencé à organiser des débats entre candidats. La presse écrite et les médias ont ouvert leurs colonnes et leurs espaces parlés et imagés à ce grand rendez-vous.

Mais cette démocratie bien ordonnée ne serait-elle pas comme l’eau qui dort, en trompe l’œil. La présidente sortante, Dilma Rousseff, a été démise par une majorité parlementaire pour crime contre la Constitution. Pourtant, contrairement à ce que dit le texte fondamental, elle n’a pas été privée de ses droits civiques. Peut-être faut-il voir là un hommage du vice à la vertu. Dilma Rousseff n’a en effet commis aucun crime. Un président de fait a pris sa place, non élu, Michel Temer. Couleur de la présidente écartée, PT, parti des travailleurs. Couleur du chef de l’État issu d’un coup parlementaire, PMDB.

L’ex-président Lula a déposé sa candidature. Il caracole en tête des sondages. Mais Lula, condamné à douze ans de prison, est interdit de débat à la télévision. Fernando Haddad, son candidat à la vice-présidence, est lui aussi écarté des débats pour une lapalissade politico-électorale. Il est candidat à la vice-présidence et ne serait donc pas à sa place aux côtés des têtes de liste. Suppléant sur le ticket, Haddad ne peut l’être sur les plateaux de télévision. Couleur politique de Lula et de Haddad, PT, parti des travailleurs.

Les médias brésiliens, ceux qui comptent, se sont indignés. Comment un condamné pour corruption, comprenez Lula, peut-il oser présenter sa candidature. Comment le PT peut-il sans honte soutenir un tel homme et organiser une manifestation militante devant le TSE ? Les médias ont donc choisi de faire l’impasse sur l’évènement. Et avec la complicité active des candidats de droite et d’extrême droite de parler le moins possible de Lula.

Lula, en dépit de tout, tient la corde populaire. Victime d’une cabale judiciaire, il a été condamné sans preuves. Il aurait reçu en cadeau d’une entreprise de BTP, appelée OAS, un appartement, un triplex. Cet appartement n’a jamais été à lui. Il n’y a jamais habité. Alors ? Alors il y a la conviction du juge. Une présomption de culpabilité qui a surpris un grand nombre de juristes et de responsables politiques, européens, américains, du Nord comme du Sud, ayant côtoyé Lula.

Lula, il est vrai, Dilma et le PT, étaient devenus insupportables aux élites brésiliennes. Le rattrapage social réussi auquel ils avaient procédé devenait inadmissible financièrement et culturellement. Il fallait siffler la fin de la récréation. Mais faute de pouvoir procéder à un coup militaire à l’ancienne, il convenait de maquiller emprisonnements et destitution.

La corruption sélective a été habillée par les médias et validée par des magistrats complaisants. Les jeux sont faits. Au nom de la vertu républicaine, la mise a été ramassée par les élites traditionnelles. L’État a bloqué son budget au niveau actuel pour les vingt prochaines années. Il a privatisé les fleurons de l’économie, l’avionneur Embraer et bientôt Electrobras, les aéroports. Les champs pétroliers en mer qui devaient alimenter le financement de l’éducation et de la santé ont été ouverts aux transnationales du secteur.

La faim a fait sa réapparition. L’Unicef a signalé que six millions de familles vivaient en dessous du seuil de pauvreté. 61% des enfants et adolescents, toujours selon l’Unicef, vivent dans la pauvreté. La mortalité maternelle a fait un bond en arrière depuis 2016. Le chômage est reparti à la hausse. Trois millions de Brésiliens sont en recherche d’emplois depuis deux ans. Et tout cela, toute cette cure d’austérité, pourquoi ? La Banque centrale brésilienne a publié les chiffres de la croissance des premiers mois de 2018 : = 0,99%.

Pour qui, en tous les cas, on commence à le deviner. Les magistrats brésiliens, chevaliers blancs de la lutte anti-corruption, en ces temps de vaches maigres pour la majorité de leurs compatriotes, – voir l’UNICEF –, n’empochent d’étonnantes prébendes. Selon le quotidien Folha de S. Paulo, ils auraient bénéficié globalement d’une hausse de revenus de 7,2% au premier semestre 2018. Les juges du Tribunal supérieur ont publiquement fait savoir qu’ils attendaient pour 2019 une réévaluation de leurs émoluments de 16,38%. Le salaire mensuel actuel d’un juge du Tribunal supérieur est de 33 700 Reais, soit environ 8 000 euros. Le Brésil et ses juges auraient-ils donc bénéficié d’un changement climatique porteur de ces épices tant prisés de leurs lointains prédécesseurs d’ancien régime ?

Jean-Jacques KOULIANDSKY
Depuis Curitiba

Michelle Bachelet nommée Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme de l’ONU

Après l’approbation de l’Assemblée générale à l’unanimité de ses 139 États membres, le Secrétaire général de l’ONU, M. António Guterres, a nommé Mme Michelle Bachelet, ancienne présidente du Chili, Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme.

Photo : Radio-Canada

Ayant achevé, en mars dernier, son second mandat de présidente du Chili (2014-2018), Michelle Bachelet prend la direction de l’un des organismes les plus prestigieux de l’ONU. Elle succède à M. Zeid Ra’ad Al-Hussein, prince de la Jordanie, contesté pour ses prises de position un peu tranchées sur certaines affaires internationales.

Personnalité dont le leadership est incontesté au Chili et internationalement, Michelle Bachelet a été la première femme à être élue à la tête de l’État chilien entre 2006 et 2010, après avoir été ministre de la Défense (2002). Après son premier mandat, elle était aussi devenue la première Directrice exécutive de l’ONU Femmes. À 66 ans, Michelle Bachelet n’est donc pas une novice des instances onusiennes. Elle a été la première directrice d’ONU Femmes, l’agence des Nations unies promouvant l’égalité entre femmes et hommes, à sa création, en 2010.

«Elle prend ce poste à une période ayant de graves conséquences sur les droits humains», a déclaré António Guterres, secrétaire général de l’ONU, quelques instants après l’officialisation de sa nomination, qui se réjouit de la nomination de Michelle Bachelet, «pionnière, une visionnaire, une femme de principes et une extraordinaire leader des droits de l’homme pour ces temps difficiles».

Reconnue défenseure des droits de l’homme, Mme Bachelet est un médecin-pédiatre qui est entrée au gouvernement du président Ricardo Lagos comme Conseillère au ministère de la Santé, puis est devenue la première femme chilienne à diriger ledit ministère en 2000 et, plus tard, en 2002, celui de la Défense.

Dans les années 1970, elle fut militante socialiste et des droits de l’homme, ce qui lui a valu à elle et à ses parents le statut de prisonniers politiques. Elle a été détenue et torturée avec sa mère par la police politique du dictateur en 1975. Son père, Alberto, général de l’armée de l’air opposé au général Pinochet, fut arrêté à la suite du coup d’État militaire en 1973, et mourut en prison. Après leur libération, Mme Bachelet et sa mère ont passé plusieurs années en exil en Allemagne. Elle est revenue au Chili en 1979, a achevé ses études de médecine commencée en exil et a participé, au sein d’une institution, aux progrès dans la santé infantile et publique. Titulaire d’un diplôme de médecine, elle a également étudié la stratégie militaire à l’Académie chilienne de la Stratégie et des Politiques et à l’Inter-American Defense College des États-Unis.

«Profondément honorée par cette nomination», Michelle Bachelet a remercié par un tweet la confiance du Secrétaire général de l’ONU António Guterres, et a annoncé qu’à partir du 1er septembre, elle assumera cette nouvelle étape de sa vie et se prépare déjà à accomplir ce très important nouveau rôle. La Communauté d’États latino-américains et caraïbes, représentée par l’ambassadeur argentin auprès de l’ONU, Martín García Moritán, se félicite de cette nomination.

Lorsqu’elle prendra ses fonctions, Michelle Bachelet aura pour mission d’apaiser les tensions nées des positions contestées de son prédécesseur, Zeid Ra’ad Zeid Al-Hussein, qui a souvent provoqué la controverse, perdant ainsi le soutien de plusieurs pays influents. Il avait, par exemple, qualifié le Premier ministre hongrois Viktor Orbán de «raciste» et le président américain Donald Trump de «dangereux». Cela l’a poussé à ne pas solliciter de second mandat, notamment après les critiques acerbes des États-Unis, de la Russie et de la Chine au cours de ses quatre années à la tête de l’institution.

«Si elle est choisie, Michelle Bachelet aura sous sa responsabilité l’une des charges les plus difficiles au monde, à un moment où les droits de l’homme subissent une attaque généralisée», estimait, avant l’annonce d’António Guterres, le directeur de Human Rights Watch, Kenneth Roth. «En tant que victime elle-même, elle amène à ce rôle une perspective unique sur l’importance d’une défense vigoureuse des droits humains», ajoute-t-il, faisant allusion aux souffrances endurées par l’ancienne présidente chilienne sous la dictature d’Augusto Pinochet.

Cette fonction est considérée comme l’une des plus complexes au sein de l’ONU et ses dirigeants ont été assez souvent la cible de critiques et de pressions. Michelle Bachelet, personnalité charismatique, a des convictions fortes sur la défense des droits de l’homme, elle l’a démontré en étant à la tête de l’ONU Femmes. Elle a une véritable vision politique et saura sûrement concilier le sens de l’autorité, de la justice, avec celui de la modération et de la bienveillance pour traiter les enjeux les plus difficiles.

Olga BARRY

Le nouveau président du Paraguay est le fils de l’ancien bras droit du dictateur Stroessner

Lorsque Mario Abdo Benítez remporta l’élection en avril 2018 et devint président du Paraguay le 15 août 2018 à l’âge de 46 ans, c’est une période nouvelle qui commence pour ce pays enclavé entre l’Argentine, la Bolivie et le Brésil. Mario Abdo Benítez était le candidat du parti conservateur Colorado, qui gouverne presque sans interruption depuis 1947.

Photo : Radio Habana Cuba

Né à Asunción le 10 novembre 1971, Mario Abdo Benítez a fait ses études à l’université Telko Post du Connecticut aux États-Unis, où il obtint un diplôme en marketing. Nommé en 2005 vice-président du Parti colorado, élu sénateur en 2013, puis président du Sénat de 2015 à 2016, il remporte l’élection avec 46,49% des voix contre 42,72% pour son adversaire Efraín Alegre à la tête de la coalition de centre gauche.

«Marito» (petit Mario), tel qu’il aime qu’on l’appelle, a montré sa volonté de lutter contre «le plus grand cancer du pays» comme il l’a dit lui-même au cours de sa proclamation : «Je veux unir les gens dans une lutte frontale contre l’impunité […] Sans impunité, la corruption a ses jours comptés.» Mais si son discours de séduction «anti-corruption» a trouvé un large écho dans l’opinion publique, discours démagogique calqué sur les formules utopiques d’autres dirigeants latino-américains, pour beaucoup de Paraguayens il est surtout «le fils de la dictature».

En effet, Marito a des rapports étroits avec les années Stoessner. Son père, Mario Abdo, était le secrétaire personnel du dictateur qui gouverna le Paraguay en maître absolu et d’une main de fer pendant trente-cinq ans (1954-1989). Rappelons qu’Alfredo Stroessner, qui était également à la tête du Parti colorado (P.C., le même parti du nouveau président), était le chef des forces armées en 1951. Il prit le pouvoir trois années plus tard grâce à un coup d’État et élimina toute opposition. Constamment réélu, il fut renversé en 1989 par un soulèvement militaire. Entre-temps, Mario Abdo, le père du président récemment élu, était devenu secrétaire du dictateur et semble avoir profité largement, comme certains le suggèrent, du «plus grand cancer» que son fils a promis de combattre : il lui a laissé une immense fortune.

Le Paraguay reste encore marqué par le souvenir de la dictature, et certaines annonces du nouveau président suscitent la méfiance. Par exemple, soutenu par l’omniprésente Église catholique, M. Benítez s’est opposé à la légalisation de l’avortement et pour résoudre le problème du nombre élevé de mères célibataires, il a proposé que leurs fils intègrent l’armée : «Nous allons utiliser les casernes pour qu’ils apprennent un métier, chantent l’hymne national et retrouvent la fierté d’être paraguayen», a-t-il déclaré avec des mots qui évoquent de manière frappante la création des tristement célèbres jeunesses hitlériennes.

Ainsi nombreux sont ceux qui se demandent si le passé familial du nouveau président est compatible avec l’exercice de sa fonction démocratique. Craignant que le souvenir de la connivence entre son père et le régime dictatorial ait pu laisser des traces dans l’ADN politique de M. Benítez, certains rappellent les mots de Libanius, Qualis pater, talis filius[1], tandis que d’autres voient déjà ressurgir un jour les velléités autoritaires à travers une réforme constitutionnelle afin de prolonger son mandat, sous une dictature déguisée en démocratie, comme il arrive souvent en Amérique latine.

Le dragon engendre un dragon et le phénix un phénix, dit un vieux dicton chinois, mais dans la cas de «Marito» ces opinions méritent d’être nuancées. Car, de l’époque sombre de la dictature, il s’est justifié tout au long de sa campagne en rappelant qu’il n’avait que 16 ans à la chute du général Stroessner. En réalité, il se considère comme «un démocrate respectueux des institutions», et il insiste avec ses formules toutes faites sorties d’un manuel d’apprenti en soulignant sa volonté de «panser les blessures du passé pour affronter les défis de l’avenir».

Mais au-delà du discours officiel visant à séduire la population, «il a condamné les violations des droits de l’homme, les tortures et les persécutions commises sous la dictature, sans toutefois demander pardon ou tenter de lever le voile d’impunité qui recouvre ces crimes», remarque la journaliste Christine Legrand. Et elle ajoute : «Entre 1000 et 3000 personnes sont mortes ou ont été portées disparues pendant la dictature […]. Mario Abdo Benítez estime toutefois que Stroessner « a beaucoup fait pour son pays ». Il donne en exemple le barrage d’Itaipu, l’une des plus grandes centrales hydroélectriques du monde, partagée avec le Brésil et entrée en service en 1984. Aujourd’hui, 43% de l’électorat, âgé entre 18 et 34 ans, n’a pas connu la dictature.»

C’est la raison pour laquelle une deuxième lecture de son élection révèle qu’une grande partie de la population a tourné la page de la dictature. L’appui du jeune électorat populaire donc, constitue l’élément clé du renversement des mentalités. Or pour ne pas le décevoir, Mario Abdo Benítez a promis de reformer la justice pour combattre la corruption, lutter contre le trafic de drogue, garantir la continuité des politiques libérales qui ont permis au Paraguay une croissance annuelle d’environ 4% depuis dix ans et maintenir la baisse des impôts pour continuer à attirer les investisseurs étrangers. Autant de belles mesures censées donner une impulsion nouvelle à ce pays, l’un des plus démunis de la région, miné par les inégalités sociales et une pauvreté extrême dans laquelle vit un tiers des 7 millions d’habitants.

Eduardo UGOLINI

[1] «Tel père, tel fils», Libanius, rhéteur grec du IVe s. apr. J.-C.).

Le film documentaire mis en lumière aux États généraux de Lussas en Ardèche

Dans le village de Lussas, en Ardèche, du 19 au 25 août se tiennent les États généraux du film documentaire qui fêtent leur 30e édition. Fidèle aux valeurs suivies par la manifestation dès 1989, le festival reste non-compétitif. La ligne éditoriale des États généraux est profondément marquée par trois axes de programmation : les séminaires et ateliers, les rencontres professionnelles qui proposent des temps privilégiés d’échange entre les différentes catégories professionnelles, et les programmations films.

Photo : Emmanuel Le Reste

La sélection «Expériences du regard», confiée comme l’an dernier à Dominique Auvray et Vincent Dieutre, s’intéresse tout particulièrement à la production francophone européenne de l’année et met en avant des œuvres récentes et peu diffusées. «Histoire de doc» renforce la dimension de formation à travers la programmation d’œuvres de référence ou de patrimoine. «Fragments d’une œuvre» propose des rétrospectives d’auteurs confirmés ou la découverte de la filmographie de jeunes auteurs. «Route du doc» propose de faire le point sur l’évolution du documentaire hors de nos frontières. Et les séances plein air du soir n’oublient pas les films à caractère plus événementiel…

Cinq salles et une vidéothèque proposent parallèlement des séances en matinée, après-midi et soirée. Les stages professionnels alternent séances à huis clos et parcours sur la manifestation. En soirée, les séances plein air, les projections dans les villages environnants et les projections chez l’habitant enrichissent encore la programmation.

Au niveau historique, on fera la découverte du cinéma documentaire en R.D.A. qui ne fut pas seulement un cinéma de propagande. On verra aussi comment les cinéastes de l’ex-Yougoslavie ont filmés ces dix dernières années. Ce n’est qu’un aperçu du programme qui recevra de nombreux invités. Et le soir, des séances en plein air montreront des films qui seront bientôt sur les écrans.

Pleins feux sur l’Uruguay à Biarritz en septembre prochain

La 27e édition du festival Biarritz Amérique latine se tiendra du 24 au 30 septembre prochains. Cinéma, musique, photographie, littérature… Cette année, le programme du festival fait rayonner la culture uruguayenne avec la projection d’une dizaine de films qui rend hommage à la créativité de ses cinéastes.

Le Festival Biarritz Amérique Latine est un festival de référence pour le cinéma latino-américain. Il propose trois compétitions de films longs-métrages, courts-métrages, et documentaires. Outre les films en compétition, le festival présente chaque année des focus autour de différentes thématiques.

Le festival propose également de découvrir la culture latino-américaine sous d’autres formes avec des rencontres littéraires, des rencontres animées par l’IHEAL (Institut des Hautes Études de l’Amérique latine), des expositions et des concerts. Le fameux Village du festival, lieu de convivialité et d’échanges situé face à l’océan, permet d’assister aux expositions, aux conférences et tous les soirs aux concerts gratuits. Il est ouvert de 9 h à 2 h du matin.

Alain LIATARD

Voir la bande annonce du festival

Le Chilien Mauro Ceballos met le vin rouge à l’honneur dans sa BD Di Vin Sang

Le dessinateur Mauro Ceballos propose une fusion novatrice de l’art et de la gastronomie avec la publication de sa bande dessinée Di Vin Sang. Elle raconte l’histoire du vin chilien et son étroite relation avec le vignoble bordelais. Cette BD a été parallèlement amenée au cinéma dans un film d’animation signé par le réalisateur Sergio Santamaria. Elle est disponible en librairie à Bordeaux ou directement chez l’éditeur.

Photo : Hypstorek/La cave à dessins

Di Vin Sang ; c’est le nom de cette toute première bande dessinée peinte à la main avec du vin rouge. À l’aide de son intrigante technique mise au point pour peindre avec du vin, Mauro Ceballos a eu l’idée d’assembler l’histoire du Chili et du Bordelais dans une bande dessinée. Un support dans lequel s’entremêlent plusieurs chroniques originales pour conter l’histoire du vin chilien et son étroite relation avec le vignoble bordelais.

Ainsi fut créé le premier livre réalisé au vin rouge : 2 200 heures de travail à la main furent nécessaires pour écrire, dessiner et peindre ce projet titanesque. Côté vin, le vigneron Olivier Cazenave, propriétaire du Château de Bel, soutient le projet par la production de 6 000 bouteilles de cette incroyable «peinture» dans une cuvée réservée Di Vin Sang.

Il est déjà possible de trouver l’ouvrage dans les différentes librairies bordelaises mais aussi sur les communes de Pessac, Talence et Le Bouscat. La publication de cet album est parallèlement travaillée en format audiovisuel. Ainsi sera lié par un mariage artistique le cinéma, la musique, la littérature et le spectacle vivant avec la création d’une BD Concert.

Pendant soixante minutes, le spectateur devient lecteur, emporté par l’histoire visuelle, musicale et littéraire du vin chilien. Un projet porté par trois créateurs venus d’horizons différents, le Chili, Le Venezuela et la France avec le dessinateur Mauro Ceballos, le réalisateur Sergio Santamaria et le musicien multi-instrumentiste Waagal.

La Cave à dessins

Di Vin Sang de Mauro Ceballos, aux éditions La Cave à dessins (mail) (30 €)

Quelques reportages et articles : France 3 TV (site), Bassin TV (site), Journal Sud-Ouest (site), Culturebox – FranceInfo (site)
Présentation de Mauro Ceballos : Facebook (site), l’artiste (vidéo), la peinture au vin (vidéo), un extrait de Di Vin Sang (vidéo)

Découvrir l’Amazonie dans La Ville au milieu des eaux du Brésilien Milton Hatoum

L’Amazonie fait rêver, ceux qui n’y vivent pas davantage que ceux qui l’habitent. Les conditions de vie, le climat, les distances, au quotidien, font oublier le lieu. Pourtant, il y a des gens qui s’y sentent bien, qui y ont grandi, ont connu leurs premières émotions, celles qu’on n’oublie pas et qu’on peut faire partager, si on en a le talent. C’est le cas de Milton Hatoum qui n’a jamais quitté durablement Manaus, sa ville natale, et qui en parle avec un amour impartial et des mots remplis de couleurs et d’émotions.

Photo : Antonio Brasiliano/Actes Sud

Il n’est pas obligatoirement nécessaire de s’éloigner d’un lieu pour voyager dans le monde. C’est ce que fait Milton Hatoum, ce que font plusieurs de ses personnages, c’est aussi ce qu’il fait brillamment faire à ses lecteurs. Dans presque chacune des quatorze nouvelles qui forment le recueil, on se trouve à Manaus, sa ville, la ville au milieu des eaux du titre ; une ville immobile, isolée au cœur de la forêt amazonienne, qui pendant des siècles n’a été reliée au reste du monde que par les bateaux qui remontaient l’Amazone. Une ville donc repliée sur elle-même, mais dont l’isolement l’a toujours poussée à tenter, difficilement, de communiquer avec le pays et le monde.

Le monument mythique de Manaus, le théâtre Amazonas, avec son architecture italienne, en est le symbole, et reçut les plus grandes vedettes européennes qui, depuis la fin du XIXe siècle, n’auraient pas imaginé une tournée américaine sans ce détour de plusieurs semaines à cette époque.

Le théâtre Amazonas apparaît dans plusieurs textes de Milton Hatoum, dont la plupart ont Manaus pour cadre. Mais l’unité de lieu n’est pas de mise. On y parle, directement ou non, de San Francisco, de Paris, de Bombay et de bien d’autres lieux dans de brefs textes pleins d’humanité : émois adolescents, espoirs de jeunesse parfois déçus, rivalités amoureuses et, très souvent, la présence de l’art, de la création, visuelle ou artistique.

Le dépaysement est là, forcément, pour un lecteur européen (et certainement aussi pour un Brésilien de São Paulo ou de Rio), immobile mais tangible, à l’image de ce M. Delatour, un Breton qui, ayant «découvert» enfant l’Amazonie dans son village du Finistère en se penchant pendant des jours et des semaines sur une carte, a fini par s’installer à Manaus.

Pour nous, c’est la même chose : sans bouger de notre fauteuil, La Ville au milieu des eaux sous nos yeux, Manaus devient nôtre, Milton Hatoum est devenu notre ami, comme son oncle Ranulfo, sa ville est devenue la nôtre, son plaisir d’écrire s’est fondu dans notre plaisir de lire. Un régal !

En librairie le 5 septembre.

Christian ROINAT

La Ville au milieu des eaux de Milton Hatoum, traduit du portugais (Brésil) par Michel Riaudel, éd. Actes Sud, 160 p., 17 €.

Milton Hatoum en portugais : Relato de um certo Oriente / Dois irmãos / Orfãos do Eldorado / A cidade ilhada /A noite da espera, ed. Cia das Letras, São Paulo.

Milton Hatoum en français : Récit d’un certain Orient / Deux frères / Sur les ailes du condor, Le Seuil / Cendres d’Amazonie / Orphelins de l’Eldorado, Actes Sud.

Personne n’est obligé de me croire, le nouveau roman du Mexicain Juan Pablo Villalobos

On sait depuis son premier roman paru en France en 2011 (Dans le terrier du lapin blanc) que le Mexicain Juan Pablo Villalobos est un des meilleurs humoristes actuels. Personne n’est obligé de me croire, son dernier livre, Prix Herralde en 2016, le confirme une fois encore. Dans son cas, humour est bien synonyme de légèreté, mais n’est pas dénué de réflexion ; ses personnages, fantoches sur certains points, sont des êtres humains capables de nous émouvoir autant que de nous amuser.

Photo : Ámbito cultural/Buchet-Chastel

Le Juan Pablo Villalobos du roman, l’un des protagonistes les plus présents, étudiant mexicain provincial, est entraîné malgré lui dans une sombre affaire par son cousin qui lui-même disparaît très vite de la circulation (si j’ose dire…). Installé à Barcelone pour terminer son master, il est rejoint, via Internet et portables, par une relation douteuse de son cousin et doit se plier à leurs exigences qui le poussent à mener une double, une triple vie. Tout se complique dramatiquement pour lui qui réagit essentiellement par de spectaculaires éruptions cutanées, allergie ou dermatose ? Cette question fondamentale restera posée jusqu’au dénouement.

On croise tout un cortège de personnages plus ou moins attachants, le plus étant souvent un minimum, une Catalane aux dents de travers, des immigrés venus de divers coins du monde pour des raisons multiples, une chienne nommée Viridiana, un Sergio Pitol bienveillant et un peu distant, quelques mafieux invisibles.

Et Juan Pablo Villalobos, le vrai, celui de chair et d’os, entrecroise habilement toute une série de thèmes autour de son intrigue, elle-même digne des meilleurs thrillers : le snobisme de certains universitaires et des sujets de thèses qu’ils dirigent, la supériorité affichée de certains Catalans à propos de leur région, la mixité sociale et internationale de la capitale catalane.

L’intrigue se complique, les pistes se multiplient, les personnages se succèdent pour prendre la parole et donner leur point de vue, avec une mention spéciale à Mme Villalobos mère, redoutable langue de vipère et mère aimante. L’auteur, le vrai, le seul, égratigne dans la joie les diverses administrations politiques, celles du Mexique, de l’Union européenne, de la Catalogne, la nonchalance des étudiants boursiers internationaux qui finissent, à Barcelone en particulier, par former à eux seuls une espèce de classe sociale à part, un certain nationalisme catalan, et aussi, parodie exige, les ficelles plus ou moins apparentes de beaucoup de ces romans dans lesquels on finit par ne plus rien comprendre, l’auteur ayant voulu montrer la complexité du monde du grand banditisme.

Ce que l’on comprend aisément chez Juan Pablo Villalobos, c’est le côté dérisoire de nos vies, qu’elles soient tranquilles et retirées ou pleines d’inattendu comme celle des personnages de Personne n’est obligé de me croire.

Christian ROINAT

Personne n’est obligé de me croire de Juan Pablo Villalobos, traduit de l’espagnol (Mexique) par Claude Bleton, éd. Buchet-Chastel, 288 p, 20 €.

Juan Pablo Villalobos en espagnol : Fiesta en la madriguera / Si viéramos en un lugar normal / Te vendo un perro / No voy a pedirle a nadie que me crea (Premio Herralde), ed. Anagrama.

Juan Pablo Villalobos en français : Dans le terrier du lapin blanc / Si nous vivions dans un endroit normal / Les Temps perdus, éd. Actes Sud.

Hommage à Irène Sadowska-Guillon, spécialiste du théâtre contemporain hispanique

Notre collaboratrice de longue date, Irène Sadowska-Guillon, spécialiste de théâtre, est décédée le 27 juillet dernier à Madrid où elle avait choisi d’habiter il y a quelques années avec son époux François. Elle collaborait avec notre pubication depuis une vingtaine d’années, et toute notre équipe exprime sa peine et ses plus sincères condoléances.

Photo : Webtheatre

Auteure de nombreux essais sur le théâtre et critique dramatique, collaboratrice dans le domaine du théâtre à France Culture et dans plusieurs revues spécialisées de théâtre et des arts du spectacle en France (Théâtre / Public, Gestes, Cassandre, Nouveaux Espaces Latinos, etc.) et à l’étranger (Art Teatral, Primer Acto, ADE, Las puertas del drama, en Espagne, Conjunto et Tablas à Cuba, etc.), Irène Sadowska-Guillon avait aussi organisé de nombreux événements, dont un festival de théâtre hispanique à Paris.

Membre fondateur du réseau français de l’Institut international du théâtre de la Méditerranée, fondatrice et présidente des Échanges franco-hispaniques des dramaturgies contemporaines «Hispanité Explorations», elle s’était beaucoup impliquée dans l’activité collective des critiques, en étant trésorière de l’Association Internationale des Critiques de Théâtre (AICT) et du Syndicat professionnel de la critique de Théâtre en France. En Espagne, elle était devenue membre de l’Association des directeurs de scène hispanique, membre de l’Académie des arts scéniques et du jury de plusieurs festivals de théâtre.

Nous transcrivons ici l’hommage de Marie-José Sirach, présidente de l’Association professionnelle de la critique Théâtre, Musique et Danse, à l’annonce du décès de notre amie et consœur.

«Irène était une honnête femme au sens noble du terme, une femme droite, une grande critique dramatique, une fine connaisseuse du théâtre. Sa vie, elle l’a consacrée à cet art éphémère avec une rigueur et une ouverture d’esprit qui impressionnait. J’ai appris à l’apprécier en la côtoyant au syndicat dont elle était un des piliers. C’était une femme courageuse : face à la maladie, elle forçait l’admiration. Elle est morte dans ce pays qu’elle aimait tant, dont elle savait traduire les subtilités de langues. La vie nous avait éloignées mais elle était notre trésorière honoraire, d’honneur, à plus d’un titre : pour son engagement, sa constance et sa fidélité au Syndicat de la critique dramatique.»

Nous partageons les mots de Madame Sirach et ajouterons simplement que la passion d’Irène pour le théâtre nous a permis d’être en première ligne des nouveautés et créations théâtrales hispano-américaines. Il y a un an à peine, nous nous sommes rencontrés à Madrid, chez elle, sans qu’elle nous dévoile sa maladie, où elle nous a apporté son soutien à ne pas lâcher notre travail de médiation culturelle. Elle s’est toujours montrée disposée à nous accompagner dans notre longue et déjà ancienne aventure éditoriale. Bien dommage de ne plus compter avec les conseils et idées de notre chère Irène.

Januario ESPINOSA

Tribune de Delphine Lacombe : «Au Nicaragua, les féministes ont vu venir la dictature actuelle»

Dès l’accession du président Daniel Ortega au pouvoir, le mouvement féministe a mis en garde contre le risque d’un basculement du régime dans la dictature, relève dans une tribune au Monde Delphine Lacombe, sociologue chargée de recherche au CNRS, dont nous reproduisons ici les propos.

Photo : RTVE

Depuis quatre-vingt-dix jours, Daniel Ortega et son épouse, Rosario Murillo, répriment dans le sang la population nicaraguayenne opposée à leur dictature. Le week-end dernier, à Managua, deux étudiants ont été tués d’une balle dans la tête, dans une église où ils s’étaient réfugiés avec une centaine de leurs camarades. Les 15 et 16 juillet, une nouvelle opération de terreur a été menée dans plusieurs villes proches de la capitale, ajoutant au moins dix personnes à la liste des trois cent cinquante tuées depuis fin avril. 

Force est de constater que quelques témoins et observateurs avaient précocement compris que le retour au pouvoir de Daniel Ortega (chef de l’État de 1984 à 1990) n’était que l’aboutissement d’une stratégie de réascension politique à des fins dictatoriales. Il suffisait d’écouter nombre de féministes pour comprendre la genèse de la tyrannie actuelle.

Dès 1994, au moment où Daniel Ortega finit par s’imposer seul à la tête du Front sandiniste de libération nationale (FSLN), la journaliste et sociologue Sofía Montenegro rappelle dans un article intitulé «le FSLN est-il révolutionnaire ?» («¿Es Revolucionario el FSLN?»voir le lien PDF) que cette organisation s’est toujours donnée pour principales vertus l’autoritarisme et l’obéissance, certes confortées par la polarisation guerrière des années 1980.

Si la «mystique révolutionnaire» a pu fomenter une énergie collective tournée vers la dignité nationale, elle a aussi été une «mystique de la négation, négation des individus et de la vie même», tant le fait d’exprimer un désir de libération personnelle et collective, notamment en tant que femmes, pouvait être marqué au sceau de l’égoïsme et du déviationnisme idéologique.

Elle affirmait que, sans un véritable aggiornamiento, le FSLN serait voué à reproduire à nouveaux frais ce modèle, proclamateur de vœux révolutionnaires tout en niant les individus, et la vie même. L’auteure se faisait alors l’écho d’une rupture de la plupart des féministes vis-à-vis d’un parti perçu comme le relais d’une culture patriarcale jamais questionnée, et mobilisée pour exclure les voix dissidentes.

Ce sont aussi les féministes qui, les premières, réprouvent dès 1998 le système d’impunité qui permet à Ortega d’échapper à la justice, après que la fille de Murillo et sa fille adoptive, Zoilamérica Narváez, l’eut dénoncé pour viols commis contre elle tout au long de l’enfance.

Lorsque le scandale éclate, le FSLN resserre les rangs autour de son «lider máximo», tandis que ce dernier, député, pactise avec la droite et avec le président d’alors, Arnoldo Alemán (président de 1997 à 2002, accusé de corruption. Ils négocient ensemble une impunité mutuelle et le partage du pouvoir sur les principales institutions du pays.

Accusé de viols et chef d’État

Ce marchandage a fini par diviser la droite, et par donner vainqueur un Daniel Ortega réélu dès le premier tour de l’élection présidentielle en 2006. Son alliance forgée au cours des années précédentes avec l’Église catholique a aussi été le lieu de la contestation des féministes, qui ont dénoncé la mise en scène du mariage catholique de Murillo avec Ortega, faisant office d’absolution pour les crimes commis contre leur fille.

Ensuite, la pénalisation totale de l’avortement fut pour l’Église le prolongement législatif de son magistère moral, et pour Ortega et Murillo une manière de mettre en minorité les féministes dont la capacité de nuisance contre le couple était réelle. C’est d’ailleurs pour continuer de les marginaliser que Murillo a réussi à coopter une partie du mouvement LGBT, pour mieux diviser tout un champ de revendications sur l’égalité de genre et permettre à Ortega d’afficher provisoirement une présidence «gay friendly».

Le Mouvement autonome des femmes (MAM) du Nicaragua, constitué à partir de 2004, avait pourtant dès cette date lancé l’alerte sur la dangerosité d’Ortega. Outre le fait que ses militantes s’inquiétaient de voir un homme accusé de viols redevenir chef d’État, elles soulignaient les premières que le nouveau visage du FSLN, s’affichant en lutte contre la pauvreté, ne pouvait que rendre plus efficace et pervers le contrôle du parti sur la société.

À leurs yeux, ce scénario politique était le pire de tous, car Ortega se maintiendrait au pouvoir par tous les moyens. Elles condamnaient aussi, dès 2007, l’établissement des «conseils du pouvoir citoyens», un maillage communautaire parapartidaire pyramidal, inspiré du modèle bolivarien, dirigé par Murillo. Quelque temps plus tard, au moment de la fraude électorale de 2008, ces féministes furent l’objet, avec d’autres ONG, de campagnes d’appel au lynchage à l’instigation de la présidence.

Modèle corporatiste

La suite des événements est aujourd’hui connue. Ortega et Murillo ont structuré leur pouvoir autour d’un modèle corporatiste associant le patronat. Ils ont détourné à leur profit les fonds de la coopération vénézuélienne, tout en les utilisant pour financer des programmes sociaux clientélaires. Ils ont trouvé un accord avec le FMI non sans faire participer le Nicaragua au traité de libre commerce avec les États-Unis (accord de libre-échange entre les États-Unis, cinq pays d’Amérique centrale et la République dominicaine, connu sous l’acronyme anglais de Cafta – Central American Free Trade Agreement).

Sous la surface de cette mise en ordre politique, il est intéressant de saisir la morphologie locale de ce pouvoir, dont les traits familialistes ont été le calque du modèle d’impunité du couple présidentiel lui-même.

En 2013, Ortega et Murillo, tout en faisant mine de soutenir une loi cadre de lutte contre les violences faites aux femmes, ont en réalité fini par en altérer le contenu par décret, en promouvant la médiation pour conflits conjugaux et familiaux, dans les «unités de la famille, de la communauté, et de la vie». Celles-ci, composées de représentants communautaires dont religieux, se sont substituées à tous les dispositifs jusque-là en place pour accompagner les femmes et les enfants victimes de violence de genre.

Outre le moindre intérêt international actuel pour l’Amérique centrale, au moins deux formes de cécité ont fonctionné de pair pour entraver la compréhension de ces phénomènes. La croyance aveugle en l’autoproclamation émancipatrice «de gauche», et le manque de considération à l’égard d’une analyse féministe antidictatoriale, capable de saisir la conjonction des formes publiques et privées de la tyrannie.

Delphine LACOMBE
Sociologue chargée de recherche au CNRS
Tribune publiée dans Le Monde

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