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3 juillet 2018

Atahuallpa, le dernier empereur inca au cœur du nouveau roman du Lyonnais Gilbert Vaudey

Pizarro, Atahuallpa, le dernier empereur inca, la conquête éclair du Cuzco et de l’immense empire : l’histoire comme les personnages sont bien connus, du moins le croit-on. Gilbert Vaudey ne prétend pas avancer des découvertes sensationnelles ni révolutionner les connaissances acquises. Son nouvel ouvrage, qui n’est pas, nous dit-il, d’un américaniste mais simplement d’un passionné, apporte pourtant des points de vue tout à fait dignes d’intérêt.

Photo : Fête du livre de Bron

Après avoir brièvement restitué les derniers jours de la prise du pouvoir par Pizarro, l’auteur s’intéresse à ce que l’on sait de la personnalité d’Atahuallpa. Il le fait avec une modestie rare. Combien d’historiens patentés annoncent des exclusivités retentissantes qui ne se vérifient pas toujours ou qui sont démenties quelques années plus tard ? Ici, il se passe le contraire, à aucun moment il ne cache les lacunes des documents d’époque qu’il a soigneusement consultés et, lorsqu’il propose une théorie, il insiste sur l’inévitable subjectivité. Or, subjectivité ne veut pas dire automatiquement erreur !

Un des leitmotivs du livre est la volonté de remettre les faits dans un contexte de l’époque, de tâcher de laisser de côté la déformation, elle aussi inévitable pour les historiens, provoquée par une vision distante de plusieurs siècles. Par exemple, la cruauté avérée de certaines pratiques était-elle l’apanage des Incas ? Que se passait-il presque en même temps à la Cour papale ou à Florence ?

Il semble en revanche qu’il existe des «lois naturelles» qui touchent au pouvoir et à son utilisation politique, la première étant la soif de puissance qui domine certains êtres humains. Gilbert Vaudey tente dans son analyse de garder l’équilibre entre cette aspiration personnelle («j’ai besoin de conquérir un pouvoir absolu et, quand je l’ai, je ferai tout pour le conserver») et les conditions propres aux peuples d’Amérique latine, différentes des nôtres. Il réussit son projet, adopte ce recul nouveau malgré les nombreuses études existantes. Cela ne l’empêche pas, à d’autres moments, de faire preuve d’objectivité, par exemple quand il remet la puissance de l’Empire inca à son juste niveau, bien au-dessous de l’Empire aztèque de la même époque, ou de l’Empire maya des temps passés.

Le dernier chapitre, qui nous fait sortir de l’histoire à proprement parler, ne manque ni d’originalité, ni d’intérêt, sur l’exploitation dans divers domaines de la création, de la rencontre entre Pizarro et Atahuallpa. Sont cités et commentés le fameux air extrait des Indes galantes de Rameau ou un roman de Marmontel, pas des plus connus, mais qui joue avec la réalité historique pour la mettre à la mode de l’époque des Lumières, ou encore l’inévitable Inca Garcilaso, noble dans ses deux ascendances, indienne et espagnole, chez lequel il n’est plus du tout question d’objectivité, mais, et cela s’applique aussi à Gilbert Vaudey, de résurgences contemporaines d’un passé révolu.

Objectivité, subjectivité… Au fond, ces mots ont-ils un sens si ce qui domine indéniablement, c’est l’honnêteté ?

Christian ROINAT

Vie et mort de l’Inca Atahuallpa de Gilbert Vaudey, éd. Christian Bourgois, 176 p., 12 €.

«Femmes du chaos vénézuélien», un documentaire de la Franco-vénézuélienne Margarita Cadenas

De plus en plus de documentaires sortent en salles. Après le très beau Jericó, le vol infini des jours, de la Colombienne Catalina Mesa, sur les écrans depuis le 20 juin, c’est au tour de ce film, Femmes du chaos vénézuélien, réalisé par Margarita Cadenas, de dresser le portrait de cinq femmes vénézuéliennes.

Photo : Femmes du chaos vénézuélien

«Le projet de mon documentaire est né dans l’urgence, explique Margarita Cadenas, comme un devoir moral qui s’imposait à moi de témoigner de la situation actuelle au Venezuela. En tant que réalisatrice franco-vénézuélienne, je ne pouvais pas rester insensible ni inactive face à la crise majeure qui frappe mon pays. Un pays que j’ai connu par le passé riche, beau, prospère, et que je vois aujourd’hui sombrer de plus en plus dans le chaos.» 

«Dans mon enfance, le Venezuela était (et demeure) le pays dont la réserve de pétrole est la plus importante au monde, sans parler de ses autres ressources naturelles. C’était l’un des pays leader d’Amérique latine, avec un développement, une croissance économique et des avancées technologiques impressionnantes. C’était une sorte de « terre promise ». Aujourd’hui, le pays vit la plus grande crise de son histoire.» 

«Même si je me suis beaucoup investie émotionnellement dans le film, mon but était de transmettre un constat objectif sur la situation insupportable que vivent les Vénézuéliens, plongés dans un climat politique asphyxiant et une émigration massive. J’ai suivi cinq femmes fortes dans leur vie de tous les jours avec l’idée que chacune d’entre elles incarnaient un aspect du dysfonctionnement de la société vénézuélienne. Trois d’entre elles se battent à présent pour leur survie dans un pays au bord de l’anarchie. Les deux autres sont parties construire un avenir plus sûr dans un autre pays…» 

«Cependant, le film a une certaine dimension subversive étant donné que l’armée nous avait formellement interdit de filmer l’intérieur des hôpitaux ou les enseignes des supermarchés, nous obligeant à filmer de manière clandestine. Toute critique jugée « antipatriotique » était également interdite à l’enregistrement. Pour ces raisons, l’équipe technique a préféré rester dans l’anonymat.» 

Chacune de ces femmes représente un problème majeur de la crise : la pénurie alimentaire, le manque de moyens dans les hôpitaux, les prisonniers politiques, le manque d’eau, l’injustice et la délinquance. Elles se sont livrées sans masque. On voit aussi la vie à Caracas dont le seul travail devient la recherche d’un moyen pour survivre, souvent de petits trafics. On achète ce que l’on trouve, même si on n’en a pas besoin, pour faire ensuite du troc avec d’autres produits, comme le montre la séquence sur le trafic des couches. Par rapport aux difficultés des citoyens, on entend à la radio la langue de bois du pouvoir. Depuis le début du tournage, la situation a encore empiré.

À l’écran depuis le 4 juillet, le film est soutenu par Amnesty International et Human Right Watch. Il a participé à de nombreux festivals internationaux de films documentaires et de droits de l’homme (Prague, Genève, Londres, Copenhague, Francfort, La Hague, New York).

Alain LIATARD

Pour plus d’informations sur le film, visitez le site qui lui est dédié : https://www.femmesduchaosvenezuelien.com

Villa Verde, le quartier chilien qui se tourne vers l’architecture sociale d’Alejandro Aravena

Dans la ville de Constitución, en plein centre du Chili, le quartier de Villa Verde est devenu pionnier en terme de construction de logements sociaux modulables une fois installés. Après le tremblement de terre et le tsunami qui ont dévasté la ville en 2010, l’architecte Alejandro Aravena a imaginé un nouveau type de logements sociaux pour la reconstruction de la ville : des «demi-maisons» avec un espace disponible que les habitants peuvent compléter eux-mêmes quand ils le veulent et comme ils le veulent.

Photo : Elemental

La seconde moitié de ces maisons peut-être complétée bien après l’installation des habitants. «Et donc, avec le matériel que tu choisis, tu peux donner de l’originalité à ta maison» explique Rosa, qui réside désormais dans ce type de logement.

C’est une idée «made in Chili» qui permet de construire davantage de logements sociaux. À Constitución, c’est tout un quartier qui a misé sur les «demi-maisons» d’Alejandro Aravena. Chacune d’entre elles dispose de tout le nécessaire pour que les gens s’y installent. Le rez-de-chaussée est composé d’une cuisine et d’une salle de bain et l’étage dispose de deux chambres. La seconde partie de la maison, composée elle aussi de deux étages, peut-être construite et aménagée à tout moment.

Ainsi les résidents peuvent agrandir leur maison dès qu’ils en ont les moyens. Bien sûr, ce n’est pas obligatoire, mais à Villa Verde, sur les cinq cents maisons construites, une grande majorité a déjà été complétée. «C’est ce que j’ai préféré, pouvoir construire ma maison comme je le veux, l’agrandir si je le voulais» explique Rosa. Ces maisons sont prévues pour quatre personnes.

Carmen a quant à elle une famille de six personnes, mais elle préfère vivre dans ce type de maison plutôt que dans un appartement. «Il y a des gens qui n’ont jamais prétendu à avoir une maison, parce qu’ils n’en avaient pas les moyens, et parce qu’il y a beaucoup plus d’appartements disponibles que de maisons. Mais dans une maison, tu peux au moins avoir un petit chien, alors que dans un appartement tu ne peux rien faire.»

Des «demi-maisons» fondées sur ce modèle ont déjà été construites au Ghana, en Afrique du Sud, en Thaïlande et au Mexique. Et si elles arrivaient dans ton quartier ?

D’après BBC News,
retranscrit et traduit de l’espagnol par Laura CHANAL

«Zama», un film argentin réalisé par Lucrecia Martel d’après le roman d’Antonio Di Benedetto

XVIIIe siècle. Le magistrat espagnol don Diego de Zama, isolé dans le Gran Chaco, espère une lettre du vice roi du Río de la Plata signifiant sa mutation pour Buenos Aires. Souffrant de l’éloignement de sa famille, de l’ennui de son travail de fonctionnaire et du manque de reconnaissance de sa hiérarchie, son impulsivité et son manque de sens des relations sociales le conduisent d’échec en échec. Il vit dans un état second qui finit par entraîner chez lui une fièvre tropicale l’emportant de plus en plus loin de la réalité. Sa plongée dans la folie est exprimée par de subtiles nuances à la fois brillantes et inquiétantes. Superbement filmé, ce film historique propose une critique incisive des préjugés sociaux et raciaux qui trouve une forte résonance contemporaine.

Photo : Zama/Sens Critique

Lucrecia Martel est une grande cinéaste et c’est peut-être ce coté Désert des Tartares qui l’a intéressée dans le roman d’Antonio Di Benedetto publié à l’origine en 1956 et récemment réédité. Comme toujours chez Lucrecia Martel, le rythme est lent, les cadrages serrés, le montage très travaillé. Formellement, l’image est très belle, opposant les intérieurs très sombres et les personnages confinés à la beauté des extérieurs extrêmement bien choisis. Puis l’image devient différente lorsque le protagoniste quitte son travail pour se lancer dans des endroits insalubres.

C’est donc une œuvre remarquable, un peu rigide, dont la beauté formelle est à couper le souffle. Ce n’est que le quatrième film de la réalisatrice qui avait commencé sa carrière avec des courts métrages. En 2001, elle réalise son premier long métrage, La Ciénaga. Son second film, La Niña santa, portrait d’une adolescente, est présenté en compétition à Cannes en 2004. Elle est d’ailleurs membre du jury présidé par Wong Kar-wai en 2006. Elle y présente en 2008 son troisième long métrage, La Femme sans tête. Elle enseigne le cinéma et a une énorme influence sur les cinéastes argentins et latino-américains actuels.

«Lorsque j’ai terminé La Femme sans tête, explique Lucrecia Martel, j’ai eu la sensation d’arriver au bout de quelque chose. Par ailleurs, je souhaitais m’immerger dans le monde d’autres auteurs avec, dans un premier temps, l’adaptation de la bande-dessinée El Eternauta (L’Éternaute), puis celle de Zama. La spécificité de Zama est que ce roman est une véritable invention linguistique ; dans l’ordre des mots, dans les temps utilisés, il y a un pouvoir à l’œuvre qui a de lourdes conséquences sur le corps. Je m’en suis rendue compte à l’écriture des dialogues. Toute l’équipe a travaillé à reconstituer l’esprit de Di Benedetto. Nous n’avons pas hésité à inventer notre XVIIIe siècle […]. Nous voulions des lieux d’époque, mais pas seulement. Nous avons constitué une équipe de Brésiliens : Karen Pinheiro et ses amazones nous ont apporté l’architecture religieuse de la région de la Chiquitanía, mais nous l’avons utilisée pour des bâtiments non religieux. Karen a également utilisé les couleurs des sables d’Empedrado, dans la province de Corrientes. Le bâtiment gouvernemental a été filmé à Chascomús, en plein hiver

En salle le 11 juillet !

Alain LIATARD

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