Archives quotidiennes :

8 mars 2018

En Equateur, visions contradictoires sur la liberté d’expression

Depuis sa mise en place en 2013, la « loi organique de la communication » (LOC) revient encore aujourd’hui sur le débat de l’opinion publique après que le président de l’Équateur Lenín Moreno a annoncé la mise en place d’un « processus national » de dialogue pour intégrer des réformes pour cette loi trop controversée et attaquée par l’opposition depuis sa mise en place par l’ancien président Rafael Correa.

Photo : EDH

Une loi pour ou contre la liberté d’expression ? Ce sont deux visions qui s’opposent concernant la manière dont la presse devrait agir dans un pays. Pour ceux qui sont en faveur de la loi organique de la communication, ils argumentent en disant que c’est une voie pour la démocratisation de l’information, la défense de la liberté d’expression, la protection des petits réseaux de communication et la lutte contre la censure. À l’inverse, d’autres considèrent que cette loi est pour l’État un moyen destiné à faciliter le contrôle de l’information plus efficacement. C’est le cas de Guadalupe Fierro, président de l’Union nationale de journalisme qui considère que cette loi n’aurait pas dû être appliquée. En revanche, la surintendance de communication, organisation non gouvernementale, considère cette loi comme un outil important pour maintenir une gamme plus large de moyens de communication, de même que la démocratisation de celle-ci et le maintien de la liberté d’expression.

Le point le plus controversé est celui de l’attaque contre les oligarchies de l’Équateur et contre les actionnaires des firmes banquières. La loi établie que « les institutions du système financier privé, ainsi que les sociétés de communication privées à caractère national, leurs dirigeants et actionnaires principaux, ne peuvent être titulaires, directement ou indirectement, d’actions et participations, dans des sociétés extérieures à l’activité financière ou de communication ». C’est-à-dire qu’il serait incompatible d’être un dirigeant ou un actionnaire dans une institution financière et administrateur ou actionnaire important dans un média. De plus, avec cette loi, l’État équatorien contrôle la répartition de la diffusion de chaque réseau d’information, par exemple : « Les fréquences radioélectriques destinées à l’exploitation des stations de radio et de télévision de signal ouvert seront réparties également en trois tiers, réservant le premier aux médias publics, puis aux  médias privés, et enfin le derniers tiers aux médias communautaires. »

M. Fierro et l’opposition considèrent que, selon la norme, la communication a été définie comme un service public, conduisant à « l’expropriation d’un droit qu’appartient à des personnes en la  transféreront à la tutelle de l’État ». Par conséquent, pour continuer avec le discours de campagne, « d’ouverture au dialogue et au respect de la liberté d’expression », le président Lenín Moreno, sans encore définir une date, insiste sur son appel au « processus national » de dialogue pour les réformes qu’il faudrait faire au sein de la loi organique de la communication pour arriver à un accord satisfaisant les différentes parties.

Jonathan CORONEL

Singulière campagne présidentielle pour les Vénézuéliens : un chemin miné vers la paix ?

Dans cette nouvelle phase qui s’ouvre vers une conception incertaine de l’avenir, le paysage de la campagne présidentielle finit de se mettre en place. Les causes de cette crise inédite, et le rôle joué par le président Maduro dans la débâcle de ce grand pays pétrolier, qui est passé à côté d’une prospérité pourtant inscrite dans ses gènes, ont été largement exposés dans les articles précédents. La situation de l’opposition, face aux prochaines élections, retient à présent toute notre attention. Cette élection présidentielle anticipée, qui s’était tenue jusqu’ici au mois de décembre et qui avait été avancé au 22 avril, a été finalement repoussée au 20 mai prochain.

Photo : Jamez42/Wikimedia

Tout d’abord, la grande question est de savoir dans quelle direction Nicolás Maduro propose de conduire le peuple vénézuélien. Car toute proposition de la part de l’ex-chauffeur de bus et candidat à sa propre réélection semble davantage semer le doute que rapprocher d’une vérité. Il a pris une décision paradoxale pour éviter que le Venezuela replonge un peu plus dans l’incertitude politique : des élections forcées, sur fond de réconciliation avec une partie de l’opposition à la dérive, au détriment de la démocratie et de la liberté.

Avec un taux d’impopularité de 75 % et condamné par la communauté internationale, Maduro, qui excelle dans l’art chaviste de lever la voix et le poing sur une estrade, riposte et confirme sa ligne avec un langage qui rappelle la brutalité des grands dictateurs du XXe siècle : « Nous allons vers les élections, même s’il pleut, s’il y a du tonnerre et des éclairs, avec ou sans opposition. »

Cette élection présidentielle anticipée, prévue au mois de décembre et qui avait été avancée au 22 avril, a été finalement repoussée au 20 mai prochain. Un accord in extremis a été trouvé entre le gouvernement et deux candidats fantômes de l’opposition : Javier Bertucci, un pasteur évangéliste peu connu des électeurs, et Henri Falcón, ex-allié d’Hugo Chávez et gouverneur de l’État de Lara (2008-2017). Or, beaucoup se demandent si ce chaviste dissident est un véritable adversaire ou un allié crypté de l’actuel président. En effet, on ne peut pas dire, après l’accord entre Falcón et Maduro, que ce dernier a fait preuve d’une incroyable capacité à tendre la main à l’adversaire. Dans ce sens, le journal Tal Cual apporte un témoignage qui ne laisse pas de doute : « Ne nous voilons pas la face, pour rendre crédible cette élection présidentielle, le régime avait besoin d’un candidat capable de représenter un contrepoids au président sortant, Nicolás Maduro. Mais quand les lumières des projecteurs se sont éteintes […] et que les caméras avaient disparu, le chef de l’État et son soi-disant adversaire se sont serré la main, très émus, se sont mutuellement félicités par le spectacle grandiose qu’ils venaient de produire pour démontrer l’esprit démocratique de cette dictature. »

Et le journal El Nacional constate avec des mots très durs à entendre pour les Vénézuéliens, fiers il y a deux décennies de la révolution bolivarienne prônée par Hugo Chávez : « la MUD a permis que se développe en son sein une sorte de “chavisme light”, en la personne de Henri Falcón, qui s’est porté candidat à la présidentielle et servira désormais de punching-ball au boucher Maduro. » C’est là un élément essentiel de la situation actuelle : profondément divisée quant à la conduite à tenir face à l’omnipuissance de l’héritier du chavisme, la Mesa de la Unidad démocratica (MUD), Table de l’unité démocratique composée d’une vingtaine de partis de l’opposition, n’a pas réussi à définir une solide stratégie capable d’enrayer cette spirale qui entraîne dans son mouvement institutions, partis, cohésion sociale, tolérance, vies humaines et, enfin, la légitimité même de l’État.

Ángel Oropeza, le coordinateur de la MUD, avait déclaré que la coalition d’adversaires au gouvernement ne participera pas aux élections, car ce « n’est qu’un simulacre frauduleux et illégitime d’élection présidentielle […], un show du gouvernement pour simuler une légitimité dont il ne dispose pas. » Mais une deuxième lecture de cette non-participation révèle un fait encore plus grave : le manque de consensus au sein même de l’Union démocratique. Voici l’analyse de Félix Seijas, directeur de l’institut de sondage Delphos : « Maduro se trouve sans doute au moment où il est le plus faible, mais il puise sa force dans l’affaiblissement, les erreurs et le manque de cohésion et de cohérence de l’opposition. C’est ce qui lui donne de l’oxygène. » Et sur l’avenir de la MUD, Seijas reste sceptique : « Si la MUD n’a pas de plan, si dans les deux prochains mois elle échoue à mobiliser la société civile, je pense qu’elle va disparaître. »

En bref : l’opposition, dans son ensemble, ne sert aucunement de contrepoids aux incertitudes qui pèsent sur la reconstruction du pays. Et Maduro s’est chargé de bannir toute personnalité qui pourrait prendre trop d’importance à son projet de réélection. C’est le cas d’Henrique Capriles, 45 ans, candidat de l’opposition contre Hugo Chávez en 2012 et qui avait avait perdu de très peu face à Maduro en avril 2013 : l’ancien gouverneur de l’État de Miranda (2008-2017) fut condamné l’an passé à 15 ans d’inéligibilité, accusé de gestion frauduleuse. Un autre leader proscrit est le très populaire Leopoldo López, 46 ans, fondateur du parti Voluntad Popular, ayant pris la tête des manifestations contre Nicolás Maduro en 2014 : contestation qui l’a conduit en prison, dont il a été libéré l’an passé après trois années d’incarcération, mail il reste en résidence surveillée. De son côté, Antonio Ledezma, 62 ans, ancien maire de Caracas balayé par Hugo Chávez à la fin des années 1990, a été arrêté en 2015 et placé en résidence surveillée avant de prendre la fuite l’an passé vers l’Espagne. C’est ainsi que Maduro et son escouade de thuriféraires ont su bricoler, à force de bidouiller et de tripatouiller dans l’appareil judiciaire et législatif, une élection présidentielle scélérate qui pourrait le catapulter jusqu’en 2025.

Disons-le derechef : pour Maduro, il n’y a que lui et, vu la manière dont il considère l’opposition, on voit mal ce qui pourrait, à ses yeux, freiner sa marche triomphale vers un nouveau mandat. Profitant donc du fait que face à lui personne ne réussit à faire consensus, le clan Maduro pense pouvoir établir la domination d’un pouvoir unique : le leur. Même au sein de son gouvernement, la moindre critique le hérisse. Toute contestation le fait sortir de ses gonds. Par exemple, divulguer les chiffres de la crise sanitaire, comme l’a fait Antonieta Caporale, relève du crime de lèse-majesté : la ministre de la Santé a été démise de ses fonctions, en mai 2017, pour avoir révélée que le taux de mortalité infantile avait augmenté de 30 %, et le taux de mortalité maternelle de 65 %, entre 2015 et 2016. Le même bulletin épidémiologique avait confirmé ainsi la grave situation de la santé vénézuélienne avec une augmentation de 76,4 % dans les cas de paludisme, maladie qui avait été éradiquée du pays et qui, selon un rapport établi par des associations médicales, a rebondi pendant ces trois dernières années.

Cela dans un climat d’extrême violence, où la répression politique et sociale contre les émeutes populaires s’est achevée dans un bain de sang avec un bilan de 120 morts entre avril et juillet dernier. Selon les chiffres officiels, en 2017, le Venezuela est devenu le pays le plus dangereux du monde, après le Salvador, avec plus de 26 600 morts. C’est la raison pour laquelle tout le monde se demande si le Venezuela a touché le fond, et si tel est le cas : a-t-il une chance de s’en sortir sans l’intervention de forces étrangères ?

En attendant une réponse concrète à ces questions essentielles, Nicolás Maduro continue à surfer sur la vague d’incertitude générée par une opposition qui ne sert aucunement de contrepoids et qui fait naître nombre d’interrogations dans une communauté internationale paralysée, et surtout parmi les millions de Vénézuéliens exaspérés par l’incertitude du lendemain. Par conséquent, malgré ce « simulacre d’élection », rien ne permet d’augurer une pacification du pays.

Eduardo UGOLINI

Semaine 11 : Temps fort avec le festival du film sur les droits de l’homme à Genève

Chaque semaine, nous réservons un espace dédié aux événements et invitations. Il suffit de nous envoyer un courrier électronique avec des informations susceptibles d’intéresser nos internautes en indiquant simplement le titre de votre manifestation, le lieu, la date et l’heure, un visuel et un contact. Voici la sélection de la semaine du dimanche 11 au dimanche 18 mars.

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DU 9 AU 18 MARS – GENÈVE

Le 16e Festival International du Film sur les Droits Humains (FIFDH) de Genève 

Le Festival du film et forum international sur les droits de l’homme s’associe au Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme pour célébrer les 70 ans de la Déclaration universelle des droits de l’Homme. Isabelle Gattiker, sa directrice, se demande : « Aujourd’hui, comment se déclenche l’engagement ? Qu’est-ce qui rend une situation insupportable ? Qu’est-ce qui nous pousse à nous lever, à défendre la démocratie et la liberté de l’autre ? Faisons ensemble le pari de rendre l’intelligence plus séduisante que la bêtise, et le questionnement attirant »… à Genève. Plus d’infos

DIMANCHE 11 MARS – 16 h 30 – PARIS

Concert : le Quatuor Simon et la pianiste Maria Paz Santibañez à la Cathédrale des Arméniens à Paris

Maria Paz Santibañez était l’attachée culturelle du Chili en France jusqu’au debut mars et elle est aussi une pianiste reconnue. Ce concert a lieu dans le cadre de l’enregistrement du Quintette de Soro, projet soutenu par le Conseil National de la Culture et des Arts et par l’Université du Chili. Au programme : Enrique Soro pour quatuor à cordes et piano, et le premier quatuor de Johannes Brahms. Plus d’infos.

MARDI 13 et MERCREDI 14 MARS – 20 h – LYON

Frida Kahlo : une esquisse de sa vie mise en scène par la compagnie Novecento

Peintre mondialement connue et figure emblématique du Mexique, Frida Kahlo était une femme libre à la lumière des couleurs qu’elle a mises en scène dans ses tableaux. Après des parcours professionnels différents et complémentaires, deux comédiens, Franck Adrien et Nadia Larbiouene, se retrouvent autour de cette démarche artistique et décident de créer en septembre 2013 la compagnie Novecento qui propose ce spectacle à la salle Paul Garcin, 7 Impasse Flesselles, Lyon 1er.  Plus d’infos

MERCREDI 14 MARS – 19 h – PARIS

Rencontre avec Gerardo Oettinger de l’association Pemehue Cai, une nouvelle génération de dramaturges post-dictature chilienne

Son écriture politique est fondée sur des témoignages, des événements historiques tirés de la réalité du Chili et s’enrichit du dialogue constant avec les comédiens. Le dramaturge interrogera l’héritage culturel du peuple Pehuenche-Mapuche, dans le contexte actuel du Chili, en utilisant le théâtre comme espace d’investigation avec la complicité de l’association Pemehue Cai. À la Maison de l’Amérique latine de Paris. Plus d’infos. Pour les autres activités de la MAL, voir leur agenda.

VENDREDI 16 ET SAMEDI 17 MARS – PARIS

France-Colombie « Jeunesse vulnérable, entre guerre et paix », un symposium sur la médiation

Dans le cadre de l’année de la Colombie en France, le Collège doctoral Paris-Jérusalem, en collaboration avec l’Institut Catholique de Paris, organise un symposium sur le thème de « la jeunesse vulnérable entre guerre et paix », pour traiter des difficultés de la jeunesse colombienne et des moyens déployés afin de leur venir en aide.  Témoignages, échanges entre la Colombie et la France. Parmi les nombreux thèmes abordés : accords de paix, démobilisation et réinsertion, Paix et médiation en Colombie : les risques pour la jeunesse. À l’Institut Catholique de Paris, amphi Paul Ricoeur. Plus d’infos

SAMEDI 17 MARS – 15 h – ST-ARNOULT-EN-YVELINES (78)

Rencontre avec le peintre argentin Antonio Seguí, faire un « nous » qui ne soit pas hostile à la singularité des « je »…

La peinture d’Antonio Seguí est riche en contrastes de tonalités, en constante interaction entre arrière-plans élaborés et figures multicolores qui traversent la surface de la toile, chacune dans son propre monde, un graphisme caricatural qui confère un rythme vibrant au flot de la multitude anonyme, comme pour faire un « nous » qui ne soit pas hostile à la singularité des « je » qui le composent. Exposition jusque fin mai de 14 h à 18 h. À la Maison Elsa Triolet-Aragon, rue de Villeneuve, St-Arnoult-en-Yvelines (78). Plus d’infos

SAMEDI 17 ET DIMANCHE 18 MARS –  CHÂTEAU-L’ÉVÊQUE (24)

3e Salon du chocolat où le Pérou, grand producteur de cacao, est l’invité d’honneur à Château-l’Évêque

Les associations locales, le chocolatier Teillet et la Municipalité organisent leur rendez-vous annuel pour les amateurs de chocolat. Cette année, le PÉROU sera à l’honneur avec une exposition autour de son art, sa culture, ses traditions et sa musique dans les salles du château. Depuis 1997, le Pérou est le premier producteur de cacao bio (56 000 tonnes par an). Stands, exposants, animations, coin détente, petite restauration. Au Château. Entrée à partir de 10 ans : 2,50 €. Avec le soutien de DOPEAL (Dordogne Périgord Amérique latine). Plus d’infos.

Chili : Fin de mission pour Mgr Charles Scicluna, l’envoyé du Vatican chargé de l’enquête sur l’affaire Mgr Juan Barros

Mgr Charles Scicluna, envoyé spécial du pape François et personnalité en charge de l’enquête sur Mgr Juan Barros, est rentré du Chili le premier mars. Dans cette affaire, Mgr Juan Barros, évêque d’Osorno, est accusé d’avoir couvert les abus perpétrés par le prêtre chilien Fernando Karadima.

Photo : Mgr Scicluna/La Tercera

Suite à son dernier voyage au Chili, le pape François a pris la décision d’envoyer Mgr Charles Scicluna comme envoyé spécial dans la délicate affaire de pédophilie impliquant l’Église. Mgr Juan Barros , évêque d’Osorno, aurait en effet joué un rôle majeur dans les différents événements qui ont eu lieu lors de la visite du pape au Chili, et sa présence avait alors été lourdement contestée. Le prêtre chilien Fernando Karadima a été condamné à vie par le Vatican en 2011 pour avoir abusé sexuellement et psychologiquement de dizaines de personnes. F. Karadima était curé de la paroisse El Bosque (sise dans un quartier cossu de Santiago) depuis 1972 avant sa condamnation. Il avait également été directeur spirituel de Mgr Barros pendant plus de trente ans. C’est ce rapport d’amitié qui est pointé du doigt par de nombreuses personnes, dont les victimes. Elles accusent en effet ce dernier d’avoir dissimulé, au nom de leur lien d’amitié, les délits commis par Karadima. La situation deviendrait donc un problème pour le pape François. Si l’accusation est vraie, il sera le seul à pouvoir intervenir et demander la démission de l’évêque, selon Anastasía Assimakópulos, spécialiste en droit canonique de l’université des Andes (Journal La Tercera 19/01/18).

À cette époque, le pape avait décidé d’ignorer les voix contre Mgr Barros, lui permettant ainsi de participer à ses côtés à plusieurs événements lors de son voyage au Chili. Il a par exemple pris part à la « messe pour la paix et la justice », qui a eu lieu dans le parc O’Higgins, première rencontre du pape avec ses paroissiens. Sa présence dans ces événements de masse a alors été perçue comme la preuve que le pape soutenait l’évêque d’Osorno. Certains ont montré leur désaccord envers ce rôle majeur de Mgr Barros. « Sa présence gâche la visite du pape. Cependant, il a le droit d’y être en tant qu’évêque » a déclaré l’évêque d’Iquique, Guillermo Vera, selon le quotidien La Tercera. « Cela m’a laissé un goût amer, qu’un frère ait pu prendre part à de tels actes », a déclaré Alejandro Goic, président de la Commission nationale pour la prévention des abus de l’épiscopat, à Radio T13.

Le pape François a l’habitude de parler avec la presse, lorsqu’il rentre de tournées ou lors de ses voyages. Il a, à cette occasion, fait des déclarations au sujet de l’affaire Mgr Barros, qualifiant de calomnies les accusations à son encontre. Il a également manifesté son incapacité à juger l’évêque d’Osorno sans réelles preuves l’incriminant. Étonnamment, quelques jours après son retour, il a tout de même ordonné une enquête sur cette affaire, en envoyant Mgr Scicluna au Chili. L’archevêque de Malte s’était déjà occupé d’autres enquêtes sur la pédophilie auparavant, celle du prêtre mexicain Maciel par exemple, qui n’avait été condamné que par l’Église, échappant à la justice ordinaire.

Lors de son voyage au Chili pour l’enquête, Mgr Scicluna ayant été hospitalisé pour une inflammation de la vésicule biliaire, c’est Mgr Jordi Bertomeu, officiel de la congrégation de la Doctrine de la foi, qui avait pris le relais. Mgr Scicluna a tout de même pu s’acquitter de sa tâche et est rentré le premier mars, après avoir recueilli des témoignages concernant Mgr Barros. Sa rencontre avec l’archevêque de Santiago, Mgr Ezzati, aurait été des plus cordiales, selon ses propos recueillis par La Tercera. Le journal révèle également d’autres déclarations : celles de la victime James Hamilton. Selon ses dires, cela ne servait à rien d’entendre les déclarations de Mgr Ezzatiles religieux n’ayant rien fait pour les victimes. Ce sont les victimes et seulement elles qui se sont occupées de dénoncer les abus. Toujours selon J. Hamilton, Mgr Ezzati raconterait « n’importe quoi » et ferait partie de cette clique de « simples délinquants, qui sont même prêts à mentir au pape ». Il aurait également déclaré, toujours selon La Tercera, que les victimes et lui-même ont été les seules à faire parvenir la dénonciation au Vatican, sans aide aucune de la part l’Église chilienne.

Ce n’est pas la première fois que le pape François se voit obligé de prendre position dans un cas comme celui-ci. S’agissant de pédophilie, l’affaire Grassi, qui avait eu lieu en Argentine, avait retenti alors qu’il était président de la Conférence épiscopale. De même que Karadima, Julio César Grassi avait été condamné quelques années après le début de l’affaire. Les témoignages des victimes avaient été de la même façon remis en question et les accusés avaient même parlé de boycott. Plus grave encore, des ouvrages de disqualification des témoignages des victimes avaient été publiés lors du procès. Selon le journal argentin ClarínJuan Pablo Gallego, l’avocat d’une des victimes, aurait déclaré que ces ouvrages, dont l’un écrit par l’avocat Marcelo Santineti, étaient financés par la Conférence épiscopale d’Argentine, sous l’influence du pape. Mais pour l’heure, l’affaire Barros n’en est qu’à ses balbutiements et il faudra attendre les conclusions de l’enquête pour être au fait des conséquences à venir.

Mario PÉREZ MORALES

Extrait des articles parus dans La Tercera, Libération, Clarín.

Décès de l’Argentin Hugo Santiago. Le cinéma perd un de ses réalisateurs hors-pair

Hugo Santiago, brillant cinéaste et auteur du film culte Invasión, une des figures les plus importantes du cinéma argentin, est décédé mardi 27 février à Paris, à l’âge de 78 ans. Auteur d’une filmographie très singulière, son œuvre est marquée par un goût de l’expérimentation narrative, et nourrie de musique et de littérature. Admiré des intellectuels, le cinéaste argentin, passionné de son et de mises en scène chorégraphiées, était également un grand complice de Jorge Luis Borges.

Photo : Hugo Santiago/Clarín

De son vrai nom Hugo Santiago Muchnik, fils de Pedro Muchnik (producteur de télévision), il est né un 12 décembre 1939 à Buenos Aires au sein d’une famille du spectacle. Étudiant en philosophie et littérature à l’université de Buenos Aires, il se lie d’amitié avec José Luis Borges, alors son professeur. En 1959, il arrive à Paris grâce à une bourse d’études et y rencontre Robert Bresson. Il devient son assistant et disciple pendant sept ans et aide, entre autres, au tournage du film Le procès de Jeanne d’Arc. En 1967, de nouveau installé en Argentine, il dirige le court-métrage Les contrebandiers et, un an après, Los Taitas, adaptation d’une nouvelle de Borges.

Son premier long métrage, Invasión, dont le scénario est imaginé par Borges et Adolfo Bioy Casares, écrivain argentin, est présenté à la première Quinzaine des réalisateurs de Cannes en 1969 et fait alors sensation. Il s’agit d’un conte politique situé dans la ville imaginaire d’Aquilea (équivalent de Buenos Aires) où se prépare une mystérieuse invasion contre laquelle lutte un petit groupe de résistants organisés en société secrète. Ce film est sans doute le plus important de l’histoire du cinéma argentin. Sorti en pleine période de dictature militaire (l’Argentine venait d’être victime d’un coup d’État), le film est censuré, et même partiellement détruit.

En 1974, installé définitivement à Paris, Santiago réalise son second film, Les Autres, également écrit avec Borges. Le scénario raconte un libraire parisien à la recherche des raisons du suicide de son fils, et qui se retrouve mêlé à un étrange réseau de personnages et de métamorphoses. En 1979, il réalise Écoute voir, écrit cette fois avec Claude Ollier, avec Catherine Deneuve en actrice principale. Plus linéaire, le scénario mélange film noir et feuilleton avec l’enquête d’une détective sur une secte capable de contrôler les gens grâce à des ondes radio. En 1986, sort Les Trottoirs de Saturne, second volet d’une trilogie sur la ville imaginaire d’Aquilea, où l’on croise un joueur de bandonéon exilé à Paris qui rêve de rentrer chez lui.

Il réalise par la suite des essais de télévision liés à ses expériences sur le son et à son amour de la musique, du théâtre et de la littérature : Electre d’après Sophocle (1987), une adaptation de l’opéra Oresteïa de Iannis Xenakis (La Geste Gibeline, 1988), La Vie de Galilée d’après Bertolt Brecht (1991), La Fable des continents, d’après une composition de Georges Aperghis (1991), et un film sur la chanteuse brésilienne Maria Bethânia (Maria Bethânia do Brasil, 2001). En 2002, il réalise Le Loup de la côte Ouest, écrit avec Santiago Amigorena, un étrange film noir autour d’une tortueuse histoire de famille. Il retourne en Argentine en 2015, après 43 ans d’exil loin de sa terre natale, et réalise Le Ciel du centaure (2015), un conte politique et fantastique qui renoue avec l’atmosphère oppressante d’Invasión. Il cale malheureusement sur l’écriture de Adiós, et le troisième volet de la trilogie d’Aquilea ne verra pas le jour.

Son génie de la mise en scène, son utilisation étonnante du son, sa manière si particulière de chorégraphier les gestes et les actions et sa musicalité dans les montages donnent une sensibilité unique à chacune de ses réalisations. On retrouve dans ses films, outre un style « borgésien », tout le baroque argentin et l’exubérance du réalisateur allié à une précision « bressonienne ». Malheureusement peu connu du grand public, en France comme en Argentine, Hugo Santiago aura réussi à s’attirer l’amitié de nombreux intellectuels français et argentins, avec son sens de l’angoisse et de la dérision, et les nombreux complots, secrets et soupçons, thèmes récurrents de ses films.

Marine THIAM

D’après les articles parus dans Clarín, Televisión Nacional Argentina, Télérama

Alfredo Pita et son roman « Ayacucho », de la violence péruvienne des années 80 et 90

1970 : fondation de Sentier lumineux (Partido Comunista del Perú – Sendero luminoso) par Abimael Guzmán. 1980 : Sentier lumineux se lance dans l’action de « guerre populaire ». 1983 : des journalistes sont massacrés à Uchuraccay. 1989 : Vicente Blanco fait la connaissance de Rafael Pereyra, journaliste péruvien qui vit à Paris. 1991 : Vicente a convaincu son journal espagnol de lui confier un long reportage sur la guérilla au Pérou, il s’installe à Ayacucho, le foyer principal de la lutte où il restera plusieurs mois.

Photo : Alfredo Pita/El Montonero – éd. Métailié

C’est un peu par hasard, à partir de sa rencontre avec Rafael, que Vicente s’intéresse à ce qui se passe au Pérou et qu’il veut essayer de découvrir la réalité de Sentier lumineux. Il enverra des articles à son journal de Bilbao. Il découvre une ville en état de siège, avec couvre-feu quotidien et le soupçon constant d’être vu ou entendu. Il se rend compte très vite que ses mouvements sont surveillés de près, les militaires qu’il rencontre se font un plaisir de le lui faire comprendre. Dès les premiers jours, il a l’occasion de découvrir sa première victime de « la violence ». Qui a tué les journalistes en 1983 ? Qui a tué cet homme en 1991 ? L’armée ? Les paysans du lieu, pris entre deux feux ? Sentier lumineux ? Vicente, l’étranger potentiellement gênant pour les autorités représentées par la délégation militaire envoyées de Lima, par un vieil universitaire réactionnaire au point de souhaiter un « nettoyage » ethnique efficace et par l’évêque de la ville, entame une enquête très encadrée.

Ayacucho, « le coin des morts » en quechua. Ironie de l’histoire. La bataille de 1824, véritable guerre civile entre ceux qui restaient loyaux à la couronne espagnole et ceux, parfois des cousins ou des frères, qui étaient séduits par les idées nouvelles, l’indépendance, la liberté, racontées par un vieux juriste local, prennent des airs d’un récit digne de Chateaubriand, et on est pourtant à la fin du XXe siècle. C’est un récit nécessaire, malgré les deux siècles qui nous séparent, car l’enchaînement des faits historiques ne s’arrête plus, entre l’indépendance du Pérou et l’actualité.

Une violence irrationnelle (celle de Sentier lumineux) tente d’anéantir une autre violence irrationnelle (celle des militaires), c’est ce que découvre le journaliste, pour lequel se pose un autre problème : que dire, et comment le dire, à ses compatriotes, les lecteurs espagnols, tellement éloignés du conflit ? Et puis, comment naviguer parmi ces inconnus, journalistes locaux eux-mêmes menacés en permanence, simples citoyens vivant chaque jour au cœur de cette « violence irrationnelle », autorités certaines de leur puissance implacable ou jeune prêtre d’origine espagnole, bras droit de l’évêque qui, lui, est un membre actif de la terrible Opus Dei ? Peu à peu, Vicente se coule dans la réalité multiple de la ville et découvre les complexes ressorts du pouvoir à l’échelle locale, mais en lien étroit avec Lima. D’abord, il découvre, puis tout s’accélère : la violence, l’horreur jusque là pressenties éclatent en plein jour.

Il y a un moment, au cœur du roman, où Vicente se dit que pour lui, après des semaines passées à Ayacucho, « l’exotisme s’est dissipé ». Il se passe exactement la même chose pour le lecteur : tout ce qu’il pouvait savoir de cette époque de l’histoire du Pérou, enthousiasme romantique dévoyé ou pure horreur, s’est estompé, et sa vision est devenue celle de ceux qui ont vécu cela au quotidien. Il faut rendre hommage à Alfredo Pita d’avoir su aller aussi loin dans une analyse aussi complexe, mais de l’avoir fait dans un récit à la fois limpide et passionnant. On connaissait, en théorie, ce qui s’est passé au Pérou dans les années 80. Avec Ayacucho, on l’a vécu de près.

Christian ROINAT

Ayacucho, d’Alfredo Pita, traduit de l’espagnol (Pérou) par René Solis, éd. Métailié, 384 p., 22 €.

Alfredo Pita en espagnol : El cazador ausente, ed. Seix Barral.

Alfredo Pita en français : Le chasseur absent, éd. Métailié.

Alfredo Pita est originaire des Andes péruviennes. Il est né en 1948 à Celendín mais vit actuellement à Paris. Il a d’abord été journaliste, puis, dans les 1980, alors que le Pérou s’enlise dans une profonde guerre civile, il se charge de couvrir l’information à Ayacucho, au cœur du conflit armé.  Auteur de plusieurs romans, il a été récompensé à de nombreuses reprises notamment pour son livre Le Chasseur qui a obtenu le Prix International Las dos Orillas et qui a connu un grand succès en Europe. Il a également écrit des recueils de nouvelles récompensés au Pérou. En 2018, il publie Ayacucho, roman qui plonge le lecteur au centre de la violence péruvienne. 

« Examen de mon père » du Mexicain Jorge Volpi : dix leçons d’anatomie comparée

Jorge Volpi vient de recevoir le prestigieux Prix Alfaguara 2018 pour Una novela criminal qu’il qualifie de « roman sans fiction ». Le livre sortira en espagnol au printemps, un peu plus tard en France, où vient de paraître un ouvrage qui n’est pas de la fiction du tout : Examen de mon père, hommage à l’auteur de ses jours, réflexion sur son pays, sur lui-même, sur l’existence, chacun des dix « chapitres » se focalisant sur une partie du corps humain.

Photo : Jorge Volpi/La Orquesta – éd. Seuil

Dès les premières pages, on retrouve la rigueur habituelle chez Jorge Volpi. Cette fois, ce n’est pas un roman, mais bien une réflexion qui est née en août 2014, au moment de la mort de son père, chirurgien réputé et modeste, homme autoritaire et sensible.

En parcourant diverses parties du corps humain en général, et de celui de son père en particulier, il suggère les sensations qui le rapprochaient de lui, homme actif et lui aussi rigoureux ou vieil homme dépressif attendant passivement sa mort tout en constatant sa déchéance. C’est une immersion dans le cerveau humain, comment se tissent les idées, les souvenirs ; souvenirs envahissants au point de parfois faire disparaître le présent. C’est bien le présent qui devrait être notre seul centre afin qu’il puisse, comme le veut la nature, s’offrir un futur. Ou alors (mais le résultat est identique) les informations se multiplient tellement, en tellement peu de temps, qu’elles s’autodétruisent, autodétruisant la mémoire. L’immortalité est une illusion, cela ne fait aucun doute.

Il existe plusieurs façons de « régler ses comptes », horrible expression qu’il faut prendre ici au sens strict (obtenir un résultat en ayant additionné et soustrait un ensemble d’éléments) pour obtenir un bilan objectif. Il est plus qu’évident que Jorge Volpi le fait ici avec l’intelligence et la hauteur de vues qu’on lui connaît. Ce n’est pas qu’un portrait de son père qu’il dessine, c’est aussi une bonne partie de sa propre autobiographie, sans concession et c’est également une description précise de son Mexique dans les années qui ont amené à la période actuelle, avec des considérations sur l’état présent du monde, le tout dans un style parfaitement accessible. Cette vision, par exemple dans le chapitre consacré à la main est éblouissant de lucidité et, malheureusement, d’un pessimisme absolu.

De son père, brillant chirurgien aux idées très conservatrices mais aux actes ouverts sur les autres, il parle finalement assez peu, comme en négatif, par petites touches qui décrivent son environnement, ses goûts. Il est humain, donc contradictoire. Le Mexique, pays que Jorge Volpi aime d’un amour lucide, est pareil, contradictoire. Le portrait féroce et entièrement vrai de Mgr Maciel, monstre protégé par les papes successifs est aussi à cette image, quoique n’ayant fort heureusement rien à voir avec le père de l’écrivain !

Dans ces dix chapitres, Jorge Volpi cite dans un même paragraphe Hippocrate, Michel Tournier et la famille Simpson sans jamais ennuyer : les phrases sont denses, les idées nombreuses, mais la lecture reste aisée, exigeante mais aisée, ce n’est pas le moindre mérite de ce livre inclassable. En le refermant, on aura fait connaissance avec M. Volpi père, on connaîtra beaucoup mieux son fils Jorge et son problématique pays, et on aura sans nul doute bien avancé dans la connaissance de soi-même. Peut-on en dire autant de la plupart des ouvrages de ce genre ?

Christian ROINAT

Examen de mon père. Dix leçons d’anatomie comparée de Jorge Volpi, traduit de l’espagnol (Mexique) par Gabriel Iaculli, éd. Le Seuil, 265 p., 21,50 €.

Jorge Volpi en espagnol : Examen de mi padre, Alfaguara.

Jorge Volpi en français : À la recherche de Klingsor / La fin de la folie, Plon / Jour de colère, Mille et une nuits / Le temps des cendres / Le jardin dévasté / Les bandits, Le Seuil.

« Mala Junta », le premier long-métrage de la Chilienne Claudia Huaiquimilla

Née de père mapuche, Claudia Huaiquimilla a subi toute sa vie les persécutions qui s’exercent contre cette communauté indigène dans le Chili contemporain. Son premier film, Mala Junta, reparti du festival Cinélatino avec deux prix et une mention spéciale, se fait le porte-voix des laissés pour compte.

Photo : extrait de Mala Junta

Mala Junta raconte l’histoire de Tano, adolescent turbulent envoyé dans le sud du Chili, chez son père qu’il n’a pas vu depuis plusieurs années. Au lycée, il fait la connaissance de Cheo, jeune garçon timide d’origine Mapuche, malmené par les autres élèves. Ils vont se lier d’amitié, chacun apprenant à dépasser ses difficultés grâce à l’autre. Si Tano canalise progressivement sa colère, Cheo, quant à lui, trouve la force de revendiquer son identité amérindienne. Tous deux s’impliquent alors dans la défense du territoire Mapuche…

Claudia Huaiquimilla, la réalisatrice, déclare : « En tant que Mapuche, j’ai à réfléchir au conflit qui secoue mon pays, et plus particulièrement à ce qui se passe sur les terres de ma famille. Le court métrage San Juan, la noche más larga (Saint Jean, la plus longue nuit, 2012), et le film Mala Junta ont été tournés sur les territoires ancestraux de ma famille, qui sont le théâtre d’une dévastation sans précédent due à l’implantation des grandes usines de cellulose. J’avais besoin de m’exprimer à ce sujet et de dénoncer cette situation. Je ne peux le nier, les deux personnages ont beaucoup de moi. Alors que j’étais discriminée en tant que Mapuche (tout comme Cheo), j’étais également le mouton noir de ma famille car j’étais prétendument rebelle et sans doute peu encline à suivre les règles établies. Les deux personnages principaux sont très différents mais ont en commun de se sentir étranger partout. »

Inspirée en particulier par un reportage violent sur un jeune voleur et par la découverte du corps de Rodrigo Melinao, leader Mapuche porté disparu pendant plusieurs jour et retrouvé dans des circonstances très étranges sur une route uniquement utilisée par la police, elle raconte : « J’adore me positionner du point de vue des jeunes. Ici, nous traitons de sujets très politiques, comme la discrimination et les conflits entre les aborigènes et l’Industrie ; il était donc très important pour moi de me placer du point de vue des garçons, qui sont totalement innocents vis-à-vis de la situation qui les entoure mais s’y retrouvent confrontés. Ils en subissent les conséquences comme des victimes à part entière de cette société. À cet âge surtout, je trouve que les adolescents peu aidés par le sort, se sentent frustrés avec eux-mêmes. »

En ce qui concerne les lieux de tournage, elle ajoute que tous se trouvent principalement sur le territoire de sa famille et dans des villes proches (Mariquina et Lanco). « C’était un choix politique important pour moi de montrer les régions du sud du pays, contrées généralement délaissées par la télévision et la publicité. L’histoire de Mala Junta prend place dans l’authentique sud, avec ses vrais gens et leurs couleurs, sans porno-pauvreté et sans beauté touristique, dans le décor des forêts indigènes détruites par l’industrie de la cellulose et un contexte de soi-disant « progrès », mais qui ne profite qu’à une minorité. » Un double symbole par rapport au personnage principal, déraciné, privé de ses attaches, et qui se débat dans une histoire où se dessine une possible fraternité.

Le film a remporté de nombreux prix du public lors de festivals, et notamment lors de Cinelatino l’an passé à Toulouse. À 30 ans, Claudia Huaiquimilla est donc très fière de son premier film,  produit de façon indépendante grâce à un financement coopératif. Un film à découvrir à partir du 14 mars.

Alain LIATARD

La Cubaine Karla Suárez sera à la Fête du Livre de Bron le samedi 10 mars à 11 H

Pour sa 32e édition, la Fête du Livre de Bron, festival consacré aux littératures contemporaines et aux sciences humaines qui donne la parole aux écrivains et s’adresse à tous les publics, se déroulera du 7 au 11 mars 2018. À travers des tables rondes thématiques, des dialogues d’auteurs, des grands entretiens, mais aussi des lectures musicales, des performances et des séances de dédicaces, rencontrez les plus grands écrivains de notre temps et les œuvres qui éclairent le monde d’hier et d’aujourd’hui, dont l’écrivaine cubaine Karla Suárez pour parler de son dernier roman, Le fils du héros.

Photo : Karla Suárez/Wikipedia – Fête du Livre de Bron

Face à l’extrême richesse de la production littéraire française et internationale, l’équipe du festival a choisi cette année de privilégier une programmation organisée en cycles de rendez-vous thématiques : « La littérature est un sport de combat » réunit des rencontres d’auteurs consacrées aux différentes facettes de la littérature française (l’histoire, le roman familial, l’enfance, le roman social, la littérature de voyage…).

Dans « Penser l’époque », on retrouve des débats sur les grandes préoccupations du monde actuel en compagnie d’essayistes et de chercheurs dont les travaux portent sur les migrations, l’écriture de l’histoire, la crise syrienne ou l’héritage de mai 68 à l’occasion des 50 ans de la révolution de mai… Ajoutez à cela une journée de réflexion sur les liens entre l’écrit et les écrans, un grand cycle sur l’exofiction intitulé « D’autres vies que la sienne », des rencontres avec les lycéens, le studio de France Culture avec des émissions en direct dans la grande librairie, les spectacles et ateliers jeunesse…

Et, comme chaque année à la Fête du Livre de Bron, une grande variété dans les propositions artistiques en plus des traditionnelles rencontres avec les écrivains invités – des lectures musicales, des concerts littéraires, des performances, des projections de films et même une sieste littéraire et acoustique – qui prouve que « La littérature est un spectacle vivant ».

Parmi les cent invités du festival – romanciers, artistes, philosophes, historiens, poètes, comédiens, illustrateurs… –, la Cubaine Karla Suárez représentera la littérature latino-américaine pour la section littérature étrangère. Née à La Havane en 1969, elle est ingénieur en informatique, et vit actuellement à Lisbonne. En 2000, elle obtient le prix Lengua de Trapo pour son premier roman, Tropique des Silences. Suivront La Voyageuse (2005) et La Havane année zéro (prix du livre insulaire et prix Carbet de la Caraïbe et du Tout-Monde). Ses ouvrages ont été traduits en plusieurs langues et parfois adaptés au théâtre et au cinéma. En 2007, elle a fait partie de la sélection des 39 meilleurs jeunes auteurs latino-américains du Hay Festival.

Dans le cadre du cycle « Usage(s) du monde », qui décline des tables rondes mettant en valeur le regard porté sur le monde par des écrivains venus des quatre coins de la planète (Belgique, Haïti, Ukraine, Cuba, Grande-Bretagne, Italie, Syrie…), et dont les livres nous plongent dans la réalité de leur pays, qu’elle soit passée ou présente, Karla Suárez participera à la table ronde « No(s) Génération(s) » le samedi 10 mars à 11 H au Magic Mirror, en compagnie de la Française Nathalie Azoulai et de l’écrivaine ukrainienne Zanna Sloniowska, pour parler de son dernier roman publié aux éditions Métailié en 2017, Le fils du héros, qui suit le parcourt d’Ernesto depuis ses 12 ans, lorsqu’on lui annonce la mort de son père dans les troupes cubaines envoyées en Angola.

Ces trois auteures d’origines géographiques différentes proposent des romans où les histoires familiales sont intimement liées aux soubresauts de l’histoire, de la société cubaine aux relations russo-ukrainiennes en passant par la France des années 60… Trois livres qui sont à la fois des grandes fresques familiales et des romans politiques dans lesquels on retrouve un regard kaléidoscopique sur l’héritage, la transmission, les générations et la lutte, en particulier des femmes, dans des contextes historiques et sociétaux d’une grande complexité.

Karla Suárez sera également présente à Lyon lors de la 12e édition des Assises Internationales du Roman qui se tiendront du 21 au 27 mai 2018, en compagnie de quatre autres écrivains latino-américains : le Péruvien Renato Cisneros, l’Argentin Alberto Manguel, le Franco-Vénézuelien Miguel Bonnefoy et l’Argentin Carlos Gamerro.

La Fête du Livre de Bron est en entrée libre, sauf mentions particulières pour la Journée de Réflexion du 9 mars, le concert littéraire de Capitaine Alexandre au Jack Jack le jeudi 8 mars et la projection du film Éditeur au cinéma les Alizés le vendredi 9 mars. Venez nombreux !

Retrouvez plus d’infos sur la Fête du Livre de Bron

Le fils du héros de Karla Suárez, traduit de l’espagnol (Cuba) par François Gaudry, éd. Métailié, 272 p., 20 €.

États-Unis et Amérique latine : y a-t-il un pilote au Département d’État ?

Thomas Shannon, sous-secrétaire d’État des États-Unis en charge de l’Amérique latine, vient d’annoncer sa démission. Il est le dernier d’une longue série. Les décisions personnelles de ce type se sont multipliées ces derniers temps. Quelles seraient les raisons derrière ces démissions en dominos ?

Photo : Thomas Shannon/Globovisión

Le ministère des Affaires étrangères des États-Unis, ou Département d’État, est divisé en différents sous-secrétariats géographiques. Pour l’Amérique latine, ce service porte le nom de sous-secrétariat aux affaires hémisphériques. Thomas Shannon, est, était, un professionnel respecté. Tout simplement parce qu’il était d’une rare compétence, reconnue par les administrations tant démocrates comme républicaines. En 35 ans de carrière, il a en effet « servi » les politiques latino-américaines de six présidents et dix secrétaires d’État.

Son curriculum pour l’essentiel a concerné l’Amérique latine. Il a en effet commencé sa carrière au Guatemala en 1984. Puis a été en poste à Caracas au Venezuela de 1996 à 1999, directeur des affaires interaméricaines au Conseil de sécurité nationale de 1999 à 2000, directeur des affaires andines au département d’État de 2001 à 2002, sous-secrétaire adjoint aux affaires hémisphériques de 2002 à 2003, directeur des affaires hémisphériques au Conseil de sécurité nationale de 2003 à 2005, sous-secrétaire pour les affaires de l’hémisphère occidental de 2005 à 2009, ambassadeur au Brésil, de 2010 à 2013, puis de nouveau sous-secrétaire aux affaires hémisphériques en 2016, nomination confirmée en 2017.

Sa démission, a-t-il déclaré, a une seule motivation, celle « de prendre un moment de repos ». « Cette décision », a-t-il ajouté, « est personnelle, motivée par le désir de profiter de ma famille, faire un bilan de ma vie et prendre un nouvel élan pour les années qui me restent. » Il a enfin conclu vouloir « exprimer sa profonde gratitude au Secrétaire [d’État] et au Président pour le privilège d’avoir servi aux plus hauts niveaux du département pendant un an ». Sur le même mode, Rex Tillerson, Secrétaire d’État en fonction, a remercié Thomas Shannon « pour ses profondes connaissances, le rôle qu’il a joué pendant la transition [des administrations Obama à Donald Trump], et son apport à la stratégie élaborée l’année dernière ». Soit.

Y a-t-il un dénominateur commun à cette vague de démissions ?

Les décisions personnelles de ce type se sont multipliées ces derniers temps. Ce qui conduit à s’interroger sur le dénominateur commun de ces démissions. Démission de l’ambassadeur des États-Unis en Haïti, Peter Mulrean, démission de John Feeley, ambassadeur des États-Unis à Panama, démission de l’ambassadrice des États-Unis au Mexique, Roberta Jacobson, sous-secrétaire d’État aux affaires hémisphériques de 2011 à 2016 . « Après 31 années au service du gouvernement des États-Unis » a-t-elle indiqué, « je pars à la recherche de nouvelles opportunités ; […] au bon moment pour de nouveaux défis et aventures ». Soit. Ces démissions en dominos n’auraient-elles pas d’autres raisons ? Révélatrices d’un malaise qui déstabilise la diplomatie des États-Unis au point de contraindre plusieurs de ses acteurs parmi les plus expérimentés à renoncer ?

Quelques éléments de réponse

Premier élément à verser au débat, le président Trump n’a pas d’atomes crochus avec tout ce qui est administration publique. Il vient du monde des affaires, un monde qui vit au rythme du présent, celui de la bourse, et celui des messageries électroniques. Les diplomates, gens du complexe, ne sont pas adaptés à la guerre commerciale qu’il a engagée dès les premiers jours de son mandat. Rex Tillerson, son ministre des Affaires étrangères, est un responsable du secteur pétrolier. Les crédits du Département d’État ont été écrêtés. Le périmètre des emplois a été revu à la baisse, avec à la clef 2300 licenciements. Les programmes d’aide et de coopération, en particulier avec l’Amérique latine, ont été « allégés ». Les ambassadeurs en mission spéciale ont été remerciés. Plusieurs postes sont laissés indéfiniment vacants. La porte-parole du Département d’État, Heather Nauert, reflétant la culture entrepreneuriale présentiste et « jeuniste » en vigueur, n’en a cure. Elle a signalé que ces décisions personnelles n’affectaient pas l’efficacité du Département d’État. « Jacobson, Shannon, si on y regarde de près, ont occupé leurs fonctions un terrible bout de temps, au même endroit. […] On a un paquet de gens qualifiés, des nouvelles générations […] pour les remplacer. » Reste que, pour l’instant, les crédits militaires ont été relevés, alors que ceux de la diplomatie sont en berne.

Brutalité et martialité du verbe présidentiel

On peut comprendre les départs sur la pointe des pieds de hauts fonctionnaires formés aux vertus du dialogue, de la négociation et du compromis. Et ce d’autant plus que la diplomatie d’influence n’est plus à l’ordre du jour. La brutalité et la martialité du verbe présidentiel, accrues par le choix des supports, les « touits », peu propices aux nuances, enlèvent leurs sens et leur vocation au travail diplomatique. « America first », c’est l’injonction adressée au président mexicain, Enrique Peña Nieto, « tu payes le mur, sinon on a rien à se dire ». C’est aussi le rappel à l’ordre au chef d’État colombien, Juan Manuel Santos : « ton accord de paix c’est bien, mais tu as négligé de combattre le trafic de stupéfiants ». Haïtiens et Salvadoriens ont de façon plus concises été qualifiés de « pays de merde ». Avec un logiciel comme celui-là, représenter les États-Unis, à Mexico, Port-au-Prince ou Tegucigalpa, entre autres, relève de la mission impossible.

Le Secrétaire d’État Rex Tillerson a en catastrophe, début février 2018, vendu une déclaration Monroe à vocation commerciale anti-chinoise et anti-russe, assortie de guerre froide à l’égard du Venezuela, à différents gouvernements supposés encore amis. Pas sûr qu’ils soient convaincus que leurs intérêts soient de ce côté-là. La Chine est devenue pour beaucoup un partenaire central, et prévisible. Quant à partir en guerre avec le Venezuela au nom des États-Unis, c’est d’autant moins à l’ordre du jour que Thomas Shannon, fin février, a effectué une dernière mission dans divers pays latino-américains, signalant que l’option militaire n’était pas à l’ordre du jour.

Jean-Jacques KOURLIANDSKY

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