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octobre 2017

La fille de Régis Debray : sa vie, son histoire dans le livre-enquête « Fille de révolutionnaires »

Il y a tout juste cinquante ans, le monde apprenait la mort de Che Guevara. Un peu plus tôt, Régis Debray était arrêté et condamné à trente ans de réclusion par le gouvernement bolivien pour son engagement dans la révolution. Sa fille, Laurence Debray, publie un livre-enquête qui retrace son histoire et celle de ses parents.

Photo éditions Stock

Régis Debray est agrégé de philosophie, ex-castriste et théoricien de la guérilla marxiste-léniniste, il s’envole vers Cuba dans les années 60 pour faire la révolution. Là-bas, il devient le conseiller de Fidel Castro, puis le compagnon de guérilla de Guevara. Il fait de la prison en Bolivie où il sera torturé. Régis Debray est l’auteur de l’essai Révolution dans la révolution ? Lutte armée et lutte politique en Amérique latine (Maspero, 1967), de La Guérilla du Che (Seuil, 1974), ou encore de Journal d’un petit bourgeois entre deux et quatre murs (Seuil, 1976). Debray est un révolutionnaire, un intellectuel et un guerrier, fervent défenseur de la philosophie marxiste et acteur de la révolution. Et c’est ce qui a séduit Élizabeth Burgos, jeune journaliste et historienne au Venezuela, elle aussi engagée dans la révolution. Ils étaient tous les deux proches de Fidel Castro et de Che Guevara en Amérique latine, et de Mitterrand et de Gaulle en France.

Laurence Debray se positionne comme l’exact contraire de ses parents. Fini le temps où « on ne mangeait pas de corn-flakes et on ne buvait pas de Coca-cola parce que c’était américain ». La fille de l’ancien guérillero est une sorte de contre-révolutionnaire. Diplômée de HEC, Laurence se lance dans la finance : elle est trader à Wall Street et actrice des salles de marché du Crédit Lyonnais, puis de HSBC. Elle déteste Chavez et Mélenchon et a publié une biographie de Juan Carlos, roi d’Espagne, son roi de cœur. Dans Fille de révolutionnaires (Stock, 2017), Laurence Debray témoigne de son expérience de la révolution à travers l’engagement de ses parents.

C’est bien Laurence Debray que l’on aperçoit sur la couverture de son roman. Dans un camp pionnier communiste à Cuba, elle a dix ans et se tient bien droite, une arme entre les mains. Sans même ouvrir le livre on entre dans le récit d’une enfance particulière : entre cours idéologiques et entraînements militaires, Laurence a grandi au cœur de la révolution. Pour écrire et décrire au mieux son expérience et celle de ses parents, l’auteure s’est plongée, non seulement dans ses souvenirs d’enfance, mais aussi dans les archives, les images de 1967 et dans le journal du Che afin de récolter un maximum d’informations. Ce livre était aussi l’occasion pour Laurence Debray de démentir une nouvelle fois la rumeur qui accuse son père d’avoir donné des informations sur Che Guevara aux gouvernements américains et boliviens. Ce livre est un témoignage, un livre-enquête, le récit d’un parcours familial et celui d’une révolution.

Marion GONNET

Fille de révolutionnaires de Laurence Debray, coll. La Bleue, éd. Stock, 324 p., 20 €.

« L’histoire de mes dents », de la Mexicaine Valeria Luiselli

Valeria Luiselli, dont on connaît en France Des êtres sans gravité, revient avec un roman traduit cette fois de l’anglais, en attendant pour le printemps prochain un essai. La couverture de son nouveau livre, L’histoire de mes dents, annonce la couleur : quelques superbes molaires, incisives ou autres, chacune accompagnée par le nom d’un célèbre écrivain, de Platon à Vila Matas. L’écrivaine mexicaine est déjà pressentie pour les Belles latinas de 2018.

Photo : éditions de l’Olivier

Il s’auto proclame comme étant le meilleur commissaire-priseur du monde. Soit dit entre nous, cela reste à prouver, mais il nous faut bien le croire, puisque c’est lui, le narrateur. Gustavo Sánchez Sánchez, connu sous le pseudonyme de Grandroute est par ailleurs complètement obsédé par les dents, les siennes en premier ; celles d’origine étaient démesurées, surtout celles de devant. Du coup celles des autres, surtout s’ils sont ou ont été célèbres, l’intéressent beaucoup. Que fait un commissaire-priseur obsédé par les dents ? Il vend les siennes, évidemment. Mais, comme il est conscient qu’elles n’ont aucune valeur, il leur attribuera des ex propriétaires de prestige. Le prestige est très présent, c’est un leitmotiv du récit, parfois en négatif : les voisins, les connaissances de Grandroute, gens tout à fait ordinaires, ont des noms qui ne le sont pas : ils s’appellent M. Unamuno, Hochimin ou M. Darío. Un cousin de Grandroute, Juan Pablo Sánchez Sartre, philosophe longuement pendant les repas de famille. Ce pauvre Grandroute subit cela en essayant de se poser en organisateur global, mais qu’il est difficile d’organiser un monde dominé par l’absurde, un absurde voisin de celui de Ionesco, un monde où le clown rencontré par notre narrateur est bien plus raisonnable (et raisonneur) que lui.

Grandroute nous entraîne dans une aventure « tropicalement romantique », c’est ainsi qu’il se qualifie lui-même, et on pourrait ajouter « satiriquement optimiste » si le tragique ne pointait pas son nez de-ci de-là. Il y a du picaresque dans ce récit drôle, parfois émouvant et toujours profond. Sans oublier l’énorme plaisir de croiser, dans des rôles étonnants, des amis, comme Alan Pauls, Yuri Herrera (devenu femme-policier !), Alejandro Zambra, Guillermo Fadanelli et même Valeria Luiselli sous les traits d’une adolescente un peu demeurée. Et voir la grande Margo Gantz acheter sous nos yeux un lapin d’occasion qu’elle appellera Cocker ne limite en rien la valeur des idées qui sous-tendent un récit carrément en dehors des clous.

En définitive, la vie de Grandroute peut se résumer par une succession de pertes, de récupérations, de nouvelles pertes… de ses dents. Est-ce un cercle même pas vicieux ? Est-ce une progression ? Vers quoi ? Mais, au-delà de la biographie de ce pauvre Grandroute, Valeria Luiselli, sans en avoir l’air, là aussi en négatif, donne une définition de la littérature, la grande, l’universelle (d’où cette multitude de noms d’écrivains et de philosophes de toutes les époques et tous les continents). Je parlais de profondeur (quand le premier roman de Valeria Luiselli s’intitulait en français Des êtres sans gravité, Los Ingrávidos en espagnol). Elle se cache, et avec quel talent, sous ce qui pourrait passer pour de la frivolité, mais la profondeur est bien là, oh que oui ! Et vive la littérature !

Christian ROINAT

L’histoire de mes dents de Valeria Luiselli, traduit de l’anglais par Nicolas Richard, éd. de l’Olivier, 191 p., 19,50 €.

Librairie à Lyon Saint-Paul

L’hebdomadaire lyonnais La Tribune de Lyon a consacré la semaine dernière une page à la présentation de la Librairie La Virevolte. Sophie Agraphioty et Olivier Paulais viennent de souffler  la première bougie de leur librairie. L’hebdomadaire lyonnais fait un zoom sur les deux passionnés de lecture, qui ont réussi leur pari d’ouvrir une librairie indépendante à Saint Paul, au milieu des bars du quartier. Voici l’article complet.

Victoire pour le président Mauricio Macri aux élections législatives argentines

Deux mois après les primaires (PASO), les Argentins étaient à nouveau appelés aux urnes le dimanche 22 octobre pour les élections législatives. À la clé, 127 (sur 257) sièges de députés et 24 (sur 72) de sénateurs. Face à la délicate situation économique du pays, avec des taux de chômage et d’inflation très élevés, il ne restait qu’à savoir la réaction via les suffrages de l’électorat de la troisième économie de l’Amérique latine.

Photo : Prensa Argentina

Avec une participation de 78 %, taux élevé dû au caractère obligatoire du vote en Argentine, Cambiemos (Changeons), la coalition de centre-droit de l’actuel président de la République Mauricio Macri a largement remporté la victoire. Selon le journal La Nación, le scrutin a donné au parti au pouvoir 40,59 % de voix, soit 62 sièges de députés sur 127 et 12 de sénateurs sur 24. En deuxième position, la coalition Unión Ciudadana (Unité Citoyenne), fondée par l’ex-présidente Cristina Kirchner, a remporté quant à elle 39 sièges de députés avec 21,03 %.

L’arrivée du président Macri, fils de multimilliardaire dont l’un des amis d’affaires est Donald Trump, a entraîné la mise en place, selon les observateurs politiques, d’une politique fondée sur le néo-libéralisme économique. Plutôt contestée par la société argentine, cette action du gouvernement vient d’être validée par les résultats de dimanche. Selon La Nación, de nouvelles réformes économiques sont ainsi à prévoir en fonction des recettes du néolibéralisme, d’autant que l’économie argentine reste très faible, avec des taux d’inflation et de chômage demeurant assez élevés.

Outre le fait que la société argentine a la nécessité de voir son économie s’améliorer et qu’elle est prête à faire des sacrifices pour y réussir, il y a une deuxième raison qui explique le succès de Macri : c’est le ras le bol des Argentins envers ses anciens mandataires, dont les plus proches des différents gouvernements des Kirchner, surnommés Groupe K (Grupo K). Cette semaine est survenue la détention de l’un de ses hommes les plus puissants : Julio de Vido, l’ancien ministre de la Planification fédérale, censé avoir été le fonctionnaire qui a administré le plus d’argent public (deux cent milliards de dollars, selon le journal Clarín) durant les douze années de son mandat. Cette fois, l’ex-ministre de la Planification est accusé d’avoir détourné 26 milliards de dollars destinés à la reconversion de la mine de charbon de Río Turbio. Elisa Carrio, l’une des leaders de la coalition Cambiemos, a déclaré à Clarín que de Vido a toujours joué le rôle de caissier des Kirchner et qu’elle espère que les poursuites judiciaires vont atteindre le plus haut de l’ancienne hiérarchie, y compris l’ex-présidente, également mise en examen par la justice dans d’autres affaires de corruption.

La chute de Julio de Vido a mis en évidence une forte division chez l’opposition. Ce désaccord a été clairement montré à l’occasion du vote pour lever l’immunité de l’ancien ministre. Selon Clarín, ceux qui ont jadis été ses collègues du Front pour la Victoire (FPV) non seulement ne sont plus prêts à le défendre, mais sont également capables de voter contre lui, comme cela a été le cas lors du vote précédemment cité.

Dans l’éditorial de La Nación du 24 octobre, Santiago Dapelo souligne la nouvelle situation du président de la République. Renforcé par les résultats, Macri se voit investi de l’autorité nécessaire pour mettre en œuvre les changements dont le pays a besoin selon lui. C’est ainsi que Macri, depuis le lendemain des élections, fait désormais appel au dialogue, en profitant de sa position de force, avec tous les agents économiques et sociaux du pays. Il est donc prévu qu’ils soient convoqués dans les jours à venir dans le but de conclure un grand accord national pour l’adoption des réformes dans tous les domaines : éducation, fiscal, travail, etc., des réformes qu’il juge nécessaires pour faire avancer le pays.

Mario PÉREZ MORALES

Le corps dans le río Chubut était bien celui de Santiago Maldonado

Mercredi 18 octobre, un corps est découvert flottant dans le río Chubut en Patagonie argentine. Il s’agit de Santiago Maldonado, disparu depuis le 1er août suite à une opération de répression de la gendarmerie contre la communauté mapuche Pu Lof Cushamen. Les autopsies devront répondre aux questions que se posent la population, la famille de la victime et les Mapuches, et croiser les résultats avec le témoignage de « E ».

La façon et le lieu de la découverte du corps éveillent des soupçons. La famille et les Mapuches s’étonnent que le corps ait été trouvé dans une zone qui avait déjà été ratissée trois fois par des dizaines de gendarmes (police militarisée) et à un endroit facilement visible des deux rives du fleuve. Pourquoi n’a-t-il pas été découvert auparavant ?

Sept heures auprès du corps

N’ayant aucune confiance dans les gendarmes, la famille et les Mapuches se sont immédiatement rendus sur les lieux pour empêcher tout atteinte au corps et au site qui pourrait déranger ou effacer de possibles indices. « Dès le début, les gendarmes et le gouvernement ont menti à notre égard, ils nous ont attaqués et harcelés tout le temps… Nous n’avons pas confiance en eux ». Ils sont restés au bord de l’eau pendant sept heures à surveiller le corps flottant dans le fleuve, pour que personne ne modifie le site en attendant la juge d’instruction.

Le gendarme Echazu

Les policiers affirment avoir envahi la communauté mapuche parce plusieurs d’entre eux avaient reçu des pierres, en particulier le gendarme Emmanuel Echazu. Des enregistrements audios et visuels montrent que ce gendarme se met à tirer des balles de type perdigones (soit des balles de moins de 6 mm de diamètre) en direction d’une cabane au côté de laquelle se voit (sur une photo jusqu’ici cachée par les gendarmes) Santiago Maldonado en train de fuir. Echazu et son collègue Fabián Méndez ne sont rentrés à leur base qu’à 5 h 30 du matin le 2 août, alors que l’opération s’était terminée la veille vers 18 h. Qu’ont-ils fait durant ce temps ?

L’autopsie

Le juge Gustavo Lleral, nommé suite à la mise à l’écart du juge Otranto, décide que l’autopsie sera faite à Buenos Aires, en présence de légistes représentant toutes les parties. Cinquante-six personnes observeront l’autopsie qui sera dirigée par un légiste éminent du Corps médical de la Cour suprême avec la participation de membres de l’Association argentine d’anthropologie légiste de grande réputation internationale. La première observation importante est qu’il ne semble pas qu’il y ait des traces de coups ou des blessures. Il s’agira de déterminer si le jeune homme s’est ou a été noyé, à quel endroit (là où il a disparu ou là où il a été retrouvé) et combien de temps a-t-il été dans l’eau. Ces examens devraient prendre une dizaine de jours.

Le témoignage de « E »

Il s’agit du témoignage de « Lucas », un Mapuche de 19 ans qui serait arrivé à la rivière en même temps que Santiago Maldonado dans leur fuite devant des gendarmes qui tiraient des perdigones. Selon ce témoignage, « E » serait passé de l’autre côté du fleuve mais Santiago qui craint l’eau, a eu peur et est retourné vers le rivage où il a été capturé et emmené par les gendarmes. La poursuite par les gendarmes des sept Mapuches et de Santiago à l’intérieur du territoire de la communauté Pu Lof a été filmée et enregistrée. On entend ainsi une voix policière qui crie « J’en ai un ! J’en ai un ! » ou encore « Il y en a trois qui nagent et un qui flotte ! ». Ces enregistrements confirmeraient donc la déclaration du témoin « E ».  Curieusement, cette partie du film officiel a été perdue (coupée ? effacée ?). Ce témoignage a été remis à la Commission interaméricaine des droits humains (CIDH) mais pas versé au dossier du juge Otranto qui a repoussé par deux fois une entrevue avec « E ».

Encore un mensonge du gouvernement

Ses services ont fait croire que la découverte du corps de Santiago était le résultat d’un coup de téléphone anonyme au juge Lleral par un Mapuche qui voulait recevoir la prime promise (peut-être même « E ») ; une affirmation évidemment vite diffusée par les médias proches du gouvernement. Le juge Lleral a immédiatement tout démenti. Dans une interview au journal Página12, il déclare fermement n’avoir jamais reçu de coup de téléphone ni interrogé le témoin « E » et jamais reçu d’information concernant l’endroit où flottait le corps de Santiago. Il explique qu’il a ordonné un quatrième ratissage pour trois raisons : une demande du bureau du Procureur, une déclaration du préfet Leandro Ruata et les témoignages que le juge avait recueillis en allant à la rencontre des Mapuches. Les lettres A, B (Matias Santana) et E (Lucas) avaient été données aux Mapuches qui avaient témoigné devant la CIDH mais n’osaient pas, jusqu’ici, révéler leur identité en Argentine par peur de représailles de la part des gendarmes. On ne peut pas leur donner tort : deux d’entre eux, dont Santana, avaient déjà été menottés dans le dos, étendus par terre pendant douze heures, et un parent de « Lucas » avait eu la mâchoire fracturée par un gendarme.

La famille demande l’aide de la CIDH

Le 26 octobre, la Commission interaméricaine des droits humains avait invité la famille de Santiago et le gouvernement argentin à une session de conversations à Montevideo en Uruguay. Verónica Heredia, l’avocate de la famille Maldonado, demande à la Commission « qu’elle garantisse que l’enquête aura bien lieu, que se forme un groupe d’experts indépendants car pour le moment, l’indépendance de l’enquête n’est pas garantie ». De fait, il semble que le gouvernement a fait pression sur la Commission et que pour lui, le cas serait résolu. La famille regrette que « le juge Lleral a annoncé qu’il n’y avait pas trace de coup ou blessures alors que l’autopsie n’était même pas commencée ».

Le préfet confirme l’étrangeté de la découverte du corps

Le juge a reçu la déclaration de Leandro Ruata, le préfet (policier) responsable du dernier ratissage. Il confirme que « la hauteur de l’eau ne dépassait pas le 1,40 m, sans doute pas plus de 1 m en août dernier, qu’elle était transparente, presque sans courant à cet endroit, sans branches traînantes et bien visible des rives ». La famille regrette aussi ne pas être tenue au courant des avancées de l’autopsie dont on attend maintenant le résultat…

Jac FORTON

Crise des transports publics à Bogotá : le débat autour du TransMilenio

La capitale colombienne, qui compte à ce jour plus de 8 millions d’habitants (presque 10 millions si l’on compte l’agglomération) est l’une des grandes capitales mondiales aujourd’hui encore dépourvue de métro. Les embouteillages font partie du quotidien de ses citoyens et le réseau d’autobus, baptisé Transmilenio et inauguré en 2000, n’a pas suffit à résoudre les problèmes de transports de la ville.

Le TransMilenio, ou Entreprise de Transport du Troisième Millénaire (Empresa de Transporte del Tercer Milenio), inauguré en décembre 2000 par Enrique Peñalosa, maire de Bogotá, est l’élément principal du SITP, le Système Intégré de Transports Public de Bogotá (Sistema Integrado de Transporte Público), qui traverse actuellement une crise sans précédent. On ne peut nier qu’à ses débuts, le TransMilenio fut considéré comme un modèle de stratégie urbaine véritablement révolutionnaire, d’un point de vue spatial, mais aussi social, reliant le Nord de la ville au Sud, brisant ainsi les barrières créées par les inégalités entre les deux parties de la ville. Fondé sur des partenariats publics-privés originaux, TransMilenio constitua un système reconnu et étudié dans le monde entier. Le maire de Bogotá à l’époque, Peñalosa (redevenu maire aujourd’hui), avait alors mené une politique urbaine innovante, incitant les gens à laisser leur voiture au garage, et contribuant au développement des transports en commun, mais aussi des pistes cyclables. Le TransMilenio était alors une fierté pour les Bogotanos, et un exemple à suivre pour de nombreuses villes du monde.

Mais, 17 ans après, il faut aujourd’hui se rendre à l’évidence : le TransMilenio n’est plus adapté à une ville comme Bogotá, qui ne cesse de s’étendre et de croître. Aujourd’hui, le maire de la ville propose une alternative aux problèmes de transports posés par l’extension continue de la ville : créer une nouvelle voie pour le TransMilenio sur la 7ème Avenue, la carrera Séptima, une rue emblématique de Bogotá.

Un crime de « lèse-urbanisme »

Le week-end dernier, des centaines de citoyens ont défilé sur la Séptima pour exprimer leur désaccord avec ce projet. Edmundo López, porte-voix du comité citoyen Defendamos la Séptima (Défendons la Séptima), a déclaré que le TransMilenio “n’était ni moins cher, ni aussi efficace qu’un métro” et a ajouté que la construction de cette ligne risquait de dévaloriser la zone. Les détracteurs du projet mettent en avant la nécessité de détruire de nombreux immeubles pour permettre sa réalisation, son désastreux impact environnemental (les autobus de TransMilenio fonctionnant principalement au diesel), ainsi que le prix des travaux.

Le camp de Enrique Peñalosa a répondu à ces inquiétudes point par point. La voie d’autobus sera créée de manière à garantir la cohabitation avec les autres usagers, les 140 bus qui circuleront sur la Séptima seront à la pointe de la technologie durable et leur transit réduira de 80 % le passage des autres autobus de la SITP. Il a également affirmé que la construction de la ligne concernait seulement la destruction de 300 propriétés, et que, selon des études internationales, cette infrastructure serait bien moins coûteuse qu’un métro.

Un métro à Bogotá ?

En 1942, on réalisait déjà les premières études concernant la construction d’un métro dans la capitale. Aujourd’hui, 76 ans ont passé et Bogotá n’a toujours pas de métro. Un nouveau projet de construction de métro aérien est actuellement en cours, avec la possibilité d’un co-financement (70 % de l’État et 30 % de la ville de Bogotá). L’actuel maire de Bogotá, Enrique Peñalosa, a affirmé à plusieurs reprises : « La principale différence entre notre métro et ceux qui ont été annoncés pendant tant d’années, c’est que celui-là, nous allons le faire ». Contre ces déclarations, de nombreuses voix s’élèvent, dont celle de Ernesto Samper, ex-président colombien qui a déclaré vouloir « inviter les citoyens à s’opposer à cette folie ». En 1998, un projet de métro avait déjà été lancé par Peñalosa, qui avait alors déjà bénéficié d’une aide similaire de la part de l’État Colombien, duquel Samper était commanditaire. Mais Peñalosa, après avoir reçu l’argent de l’État, l’avait utilisé pour lancer et inaugurer le TransMilenio ; aujourd’hui, les discordances et polémiques autour de ce projet sont bien loin de s’éteindre, et les habitants de Bogotá réclament, plus que jamais, des solutions efficaces pour l’amélioration de leur quotidien.

Léa JAILLARD

« Le ciel n’existe pas », un beau roman-chronique sur la capitale argentine par Inés Fernández Moreno

Auteure plutôt discrète, Inés Fernández Moreno, née à Buenos Aires en 1947, a gagné plusieurs prix littéraires prestigieux (Juan Rulfo, Max Aub), et des écrivains aussi solides que Abelardo Castillo ou Ana María Shúa font son éloge. Le roman que publie Jean-Claude Lattès vaut par son originalité et le ton grave et léger à la fois qui se maintient tout au long de l’histoire ; il est aussi une chronique sur la capitale argentine.

Photo : éditions de l’Olivier

Les contrariétés s’accumulent sur le dos de Cala, femme déjà mûre qui vit seule en tâchant de rester à l’écart des ennuis du quotidien, et qui jusque-là, a plutôt réussi une existence sans grands sursauts. Mais elle se rend compte que Sabrina, l’aide-ménagère de sa vieille mère lui dérobait régulièrement argent et bijoux. C’est précisément à ce moment-là qu’elle se retrouve avec un bébé de quatre ou cinq mois sur les bras et que Sabrina disparaît. Malgré tout cela, elle survit, Cala, il le faut bien ! Une de ses qualités l’aide beaucoup : elle est très observatrice et les rues de Buenos Aires sont une mine inépuisable de scènes ou de personnes hors de la norme mais parfaitement intégrées : deux unijambistes qui font la manche « symétriquement » à un carrefour, une vieille femme qui arrache en pleine journée des affiches osées et beaucoup d’autres. Elle note ce qu’elle voit dans un carnet : ce sera le point de départ d’un article pour la revue dans laquelle elle travaille.

Ne sachant pas dire non aux autres, Cala lit, quand elle en a encore le temps, le manuscrit d’un roman que sa voisine Julieta voudrait publier ; une corvée de plus, entre les appels inopinés de sa mère qui se dit mourante une à deux fois par semaine, les couches et les repas du bébé et ses chroniques à écrire : comment faire comprendre à Julieta que son style est légèrement ampoulé ? Pourtant le plus urgent est de retrouver Sabrina. Cala se lance alors dans une enquête chaotique (elle n’a rien d’un Sherlock Holmes !). Amenée à se frotter au monde de la délinquance, qu’elle découvre avec une bonne dose de naïveté, elle va très vite se trouver plongée dans des situations si dangereuses qu’elle risque sa vie, mais sans véritablement prendre conscience de ce qui lui arrive. C’est là un des charmes de ce roman qui ne perd jamais une saine distance (communiquée par le bébé, plein de vie et aussi étranger qu’elle au drame humain qui le concerne aussi ?).

L’enquête progresse tant bien que mal. Inés Fernández Moreno la mène dans une atmosphère un peu étrange, décalée, entre l’hyperréalisme de la description des petits commerces encore vivants, des rues hors des circuits touristiques et des visions quasi oniriques qui proviennent directement de l’esprit de Cala, de ce qu’elle pourrait reconvertir en articles pour sa revue. Son quotidien qui nageait dans la routine, est bousculé par l’aventure, les risques qu’elle prend sont de plus en plus dangereux, même si le lecteur en est infiniment plus conscient que « l’héroïne » qui, elle, se sent tout à fait ordinaire. On se retrouve avec une madame Tout-le monde plongée dans une série noire, avec des victimes et pas forcément des gagnants. Les gagnants, au final, ce sont les lecteurs : ils auront découvert un Buenos Aires intime, attachant, ni touristique, ni misérable ; ils auront souri avec Cala, observatrice aussi douée que Inés Fernández Moreno qui a su conduire une histoire qui ne cherche pas à éblouir, mais à divertir intelligemment. Pas si fréquent !

Christian ROINAT

Le ciel n’existe pas, Inès Fernández Moreno, traduit de l’espagnol (Argentine) par Isabelle Gugnon, éd. Jean-Claude Lattès, 293 p., 20,90 €.

Les rejets continus de la mise en accusation du président brésilien Michel Temer

Le Congrès brésilien remet en cause la séparation des pouvoirs du pays avec une deuxième tentative d’empêcher la possible destitution du président brésilien non-élu, Michel Temer. Le président brésilien est accusé, depuis le 14 septembre, d’un délit de « participation à une organisation criminelle » et « d’obstruction à la justice ». Il risque d’être soumis à une suspension de ses fonctions pendant 180 jours.

Photo : Wikimedia/Diego DEAA

Selon le procureur général brésilien Rodrigo Janot, qui a présenté une demande de mise en accusation auprès de la Cour suprême, cette organisation criminelle a accumulé 587 millions de réales (158 millions de dollars). En moins de deux mois, Michel Temer a dû faire face à deux mises en accusation. En août, on lui a reproché sa « corruption passive » mais un tiers des députés s’est opposé aux poursuites de la plainte. À cette occasion, une commission parlementaire s’est réunie mercredi 18 octobre : 39 des 65 élus ont voté à nouveau contre les poursuites. Cette polémique arrive à un moment de popularité faible pour le président Temer. Selon une enquête réalisée par la firme MDA pour la CNT (Confédération nationale du transport), et diffusée au mois de septembre, son taux d’approbation est de 3,4 %. La statistique montre que Temer est le président le plus impopulaire depuis la dictature militaire.

Ce mercredi, un nouveau vote a été organisé pour statuer sur cette polémique. Temer a sauvé encore une fois son mandat: par 251 contre 233 la Chambre des députés a refusé à nouveau le renvoi de Temer devant la Cour suprême. Le scandale ne semble pas affecter l’impassibilité d’un président qui essaie par tous les moyens d’échapper aux procès.

Serifa Naralo

Entrevue à Fernando De Szyszlo dans la revue « Somos » en 2012

Suite à notre article sur la vie de Fernando de Szyzlo que nous publions dans la newsletter de cette semaine nous vous proposons des extraits d’une interview que le peintre péruvien a accordé à la revue « Somos » en 2012 et que nous avons traduits des larges extraits.

Une mèche de cheveux de Vallejo. C’est l’un des premiers objets que Fernando  de Szyzlo montre lorsque quelqu’un lui rend visite, une mèche probablement coupée par Georgette, élégamment encadrée à côté de textes écrits à la main par le poète. Dans le bureau de sa maison, il y a, de plus, des livres, de nombreux livres, des peintures, des sculptures, des photos. Peu de lumière cependant. Le bureau-bibliothèque de Szyszlo semble extrait d’un de ses tableaux. Peu de temps après cette entrevue, Fernando de Szyszlo, comme chaque année en cette époque de grand froid liménien, est parti pour New-York. Là-bas, il parcourt les musées, rend visite à ses amis, esquisse quelques brouillons : « Je ne peints pas là-bas parce qu’il y a trop d’information visuelle. Je ne fais que me nourrir ». Il va et vient. Il s’éloigne et s’approche, montre et cache. Comme dans ses tableaux.

Ernersto Sábato disait : « Szyszlo est un peintre excellent, mais il vit dans le trou du cul du monde ». Vous avez déjà pensé à vivre à New York, ou autre part ?

Je ne vivrais pas à New York ; à Paris, peut-être, si je n’avais pas tous ces attaches, les racines familiales, amicales, la géographie, le destin, l’histoire. Dans toutes les villes du monde, la rue est un espace que tu parcours pour aller d’un point à un autre, mais à Paris, la rue est une destination en soi, où tu vas t’asseoir, pour regarder.

Et ici ? Ici, la rue sert seulement à se déplacer.

À 87 ans, maintenez-vous votre routine de toujours ?

Je me lève tous les jours à la même heure et j’arrête de peindre tous les jours quand la lumière s’en va. Je travaille plusieurs tableaux à la fois ; parfois, l’un d’eux s’embrouille, et il faut alors attendre pour le parfaire. Sinon, je me sens comme frustré… (Il montre un catalogue d’œuvres d’art d’une célèbre maison de ventes aux enchères.) Il y a là un de mes tableaux, que j’ai vendu il y a longtemps. Ils le liquident pour 185 000 dollars. Tu sais combien ils m’ont payé pour l’avoir ? Environ 1500 dollars. Tu te rends compte ? Quelle chance a celui qui l’a acheté.

En 1951, revenu récemment de vivre quelques années ne France, Szyszlo prononça une phrase qui généra quelque remous : « les vrais artistes plastiques péruviens ont existé à l’époque de la Colonie ». Peu après, en 1955, un maître de l’art multidisciplinaire local comme Jorge Eduardo Eielson avait dit, comme une réponse : « la peinture de Fernando de Szcyszlo est la seule qui pourrait aspirer un jour, avec tout le droit possible, aux titres illustres et prometteurs du Pérou passé et futur. »

Pourquoi vous n’aimez pas l’art postmoderne, le pop ?

Je crois qu’il a perdu de l’importance, c’est comme le roman actuel. Tout devient une sorte de gymnastique dans laquelle il n’y a aucun compromis ; le sacré a disparu de notre alphabet. C’est la désacralisation du monde. Comment se fait-il que le Tate Modern Gallery exhibe une tête de vache, entourée de mouches, et prétende que ce soit de l’art (il se réfère à une récente exposition du britannique Damien Hirst) ?

Ceux qui critiquèrent Duchamp et son célèbre urinoir avaient dit la même chose…

Mais l’urinoir est de 1917, il y a presque 100 ans !

La désacralisation paie.

La mode paie. La consolation que j’ai, c’est la phrase de Chanel : « La mode, c’est ce qui se démode ». Et tu vois, ça passe…

C’est un sujet sensible pour vous…

Je m’énerve qu’on ait instauré de nouveau le colonialisme : nous sommes coloniaux, les critiques disent « c’est ce qu’il faut faire » parce que c’est ce qui se fait en Allemagne, aux États-Unis. L’autre jour, je lisais d’un artiste que, lors de son exposition, il avait déféqué devant tout le monde (il se réfère au Colombien Fernando Pertuz), et que lorsqu’ils s’étaient tous retournés pour le regarder, il avait mangé ce qu’il avait fait. Tu imagines ?

Laissons cela de côté. Un jour, vous avez dit que vous étiez un peintre abstrait « juste pour abréger ». Cela vous importe de vous sentir comme un référent ?

Lorsqu’on vieillit, on devient de moins en moins apte à penser au futur. Tout va disparaître, les noms des personnes ne représentent déjà plus rien. Cézanne aujourd’hui est seulement un individu, il ne représente  plus cet état d’esprit de la France de l’époque. L’art véritable est anonyme.

Vous-même n’avez-vous jamais été vaniteux, peut-être lorsque vous étiez jeune ?

Sûrement, oui. Je ne sais pas. J’étais timide, je n’avais pas de place, je n’osai même pas être vaniteux.

« Difficile, austère, violence et lyrisme à la fois », écrivit Octavio Paz à propos du travail de Szyszlo. Un autre écrivain sut comprendre concrètement l’abstrait de ses tableaux, son grand ami Mario Vargas Llosa : « C’est un processus fascinant qui va du dehors vers le dedans, une dissimulation progressive, une répression du thème et de la couleur. »

Après une grande tragédie personnelle (la mort de son fils dans un accident d’avion en 1996), n’importe qui aurait pu se réfugier par exemple, dans la religion. Peut-être même comme placebo.

Au contraire, il me semblait encore plus incompréhensible, plus inacceptable, plus inadmissible que cela arrive, et que ce soit, du même coup, irréversible.

Dans une entrevue accordée à cette revue, vous aviez dit être « comme le singe saignant pour sa progéniture ».

C’est le côté le plus animal, le plus naturel. Nous on avons fait des concepts.

Peu de temps après, vous étiez de nouveau en train de peindre.

Au fond, n’importe quel acte artistique est une lutte contre le temps, contre la mort, contre le négatif, contre le zéro, contre le néant.

Fernando de Szyszlo aime à citer une phrase de D. H. Lawrence : « L’être humain est une colonne de sang à l’intérieur du vide. » Il a toujours eu un côté artistique sordide, obscur, à demi caché. Et, de fait, il le cultive.

Il y a quelque chose que vous aimeriez encore faire ?

(Il réfléchit) J’aurais de la peine à mourir, parce que j’aime la vie, mais la mort ne me fait pas peur. Depuis tout petit, j’ai eu une grande conscience de la mort, et les poèmes que je connais par cœur ont beaucoup à voir avec la mort et la décadence.

Traduction par Léa JAILLARD

Nouveau décret controversé sur la loi travail au Brésil : la critique de Fernando Henrique Cardoso

L’ancien président brésilien Fernando Henrique Cardoso a qualifié de « retour en arrière inacceptable » le décret controversé pris par le Ministère du Travail pour modifier la définition juridique du travail forcé.

Photo : NILTON FUKUDA/ESTADÃO CONTEÚDO

Fernando Henrique Cardoso, ex-président du Brésil, a demandé la révision du décret très controversé publié au Journal Officiel ce lundi par le Ministère du Travail et qui modifie, entre autres, la définition du travail forcé. « Je considère que le décret pris par le Ministère du Travail constitue un retour en arrière inacceptable qui limite la qualification du travail forcé à une prison privée », a publié Cardoso sur sa page Facebook ce mercredi. L’ancien chef du gouvernement, membre du Parti de la social-démocratie brésilienne, a également sollicité l’actuel président Michel Temer afin que soit revue « cette malencontreuse décision ».

Le recul du gouvernement brésilien dans la lutte contre le travail esclave entre totalement en contradiction avec les préconisations de l’Organisation Internationale du Travail (OIT) pour lutter contre ce phénomène d’exploitation massif. Avec ce nouveau texte, les travailleurs exploités devront être empêchés d’aller et venir librement, en cas de menaces physiques ou d’isolement extrême par exemple, pour qu’une situation de travail esclave puisse être caractérisée. Des conditions de travail particulièrement dégradantes ne seront plus suffisantes comme critère de qualification.

Pour Cardoso, le texte « dénature les progrès démocratiques qui avaient été faits » depuis près de deux décennies. Il a ajouté que, dans l’histoire du Brésil où « l’esclavage a tant marqué la culture, c’est inacceptable de rendre plus difficile le contrôle de telles pratiques ». Les députés de l’opposition, comme Alessandro Molon, membre du parti des verts la Rede, accusent quant à eux Temer de favoriser sans aucune limite le secteur de l’agriculture.

De son côté, le Ministre de l’Agriculture, Blairo Maggi, a fait l’éloge de ce décret mardi lors d’un entretien sur la chaîne Globo : « Pour moi, c’est l’affirmation de la manière dont les choses doivent être désormais ». Maggi a nié être favorable au travail forcé, mais il a affirmé que le secteur agricole « vivait dans l’incertitude ». « C’était une demande très importante et très ancienne du monde agricole que le président [Temer] et le Ministre [du Travail] ont satisfait », a-t-il ajouté.

Dans un communiqué interne ce même lundi, et à la suite de la publication du décret, la Secrétaire de l’Inspection du Travail a nié avoir connaissance de la décision avant sa diffusion et affirme ne pas avoir pris part au débat ; une déclaration qui s’ajoute à la polémique sur la validation du décret sans concertation préalable et sans aucun vote.

Marlène LANDON
D’après Swiss Info

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