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Mexique

Andrés Manuel López Obrador et le Mexique à contre-courant face à la crise au Venezuela

Le Mexique serait-il entré en dissidence en privilégiant envers et contre tout et tous une sortie de crise vénézuélienne s’appuyant sur les vertus de la non-ingérence ? Andrés Manuel López Obrador (AMLO) serait-il au mieux un Ponce Pilate ? Refusant d’assister une population en détresse ? Et de condamner les responsables de ce drame, Nicolás Maduro et ses amis ? Aurait-il une complicité idéologique avec le «dictateur» comme l’insinuent ses opposants mexicains et le Secrétaire général de l’Organisation des États américains (OEA) ?

Photo : Francisco Mendoza

Dés sa prise de fonction, le 1er décembre 2018, AMLO a posé ses marques diplomatiques. Le Mexique a invité tous les chefs d’État en exercice à la cérémonie. Et donc le président vénézuélien, Nicolás Maduro. Il était à Mexico le 1er décembre 2018. Le 4 janvier 2019, le Mexique participait au Pérou à une réunion du Groupe de Lima, composé de pays américains hostiles au Venezuela de Nicolás Maduro.

Au nom de son pays, le Secrétaire mexicain en charge de l’Amérique latine et de la Caraïbe, Maximiliano Reyes, a refusé de signer la déclaration finale de cette rencontre déclarant illégitime le président Maduro. Le 10 janvier suivant, à la différence de la majorité des pays des Amériques et de l’Union européenne, le Mexique était représenté à la prise de fonction de Nicolás Maduro par son chargé d’affaires à Caracas, Juan Manuel Nungaray. Le 23 janvier 2019, le Mexique réagissait à l’auto-proclamation de Juan Guaidó comme président du Venezuela. Le secrétariat d’État mexicain aux Affaires étrangères signalait dans un communiqué «qu’après avoir analysé la situation […] le Mexique n’envisageait pas de changer quoi que ce soit dans sa relation avec le Venezuela et son gouvernement», se démarquant ainsi de la position prise par le Canada, les États-Unis et douze pays latino-américains qui, dès le 23 janvier, ont reconnu Juan Guaidó comme président du Venezuela.

Depuis sa prise de fonction, AMLO a défendu la nécessité de ne pas s’immiscer «dans les affaires internes du Venezuela». «Le dialogue et la recherche d’une solution diplomatique», a-t-il répété à plusieurs reprises, doivent être privilégiés. «Le Mexique», a précisé Maximiliano Reyes, encourage tout ce qui est «initiative de médiation, de dialogue et non d’isolement». À cet effet, il a défini une ligne de conduite diplomatique avec l’Uruguay privilégiant la recherche d’un compromis démocratique entre parties opposées. Il défend cette thèse au sein de tous les forums hostiles à Nicolás Maduro, dont il reste membre. Qu’il s’agisse du Groupe de Lima, ou du Groupe de Contact International constitué à Montevideo. Il en a rappelé le bien-fondé au président du gouvernement espagnol, Pedro Sánchez qui, le 30 janvier 2019, à Mexico, plaidait la nécessité d’un dialogue passant par la reconnaissance préalable de Juan Gaidó comme chef de l’État.

La position du Mexique a fait l’objet de réserves et critiques. Mike Pence, vice-président des États-Unis, a signalé le 25 février 2019 «qu’il ne pouvait y avoir de spectateurs en ce qui concerne la défense des libertés au Venezuela. Les États-Unis, a-t-il poursuivi, attendent du Mexique, de l’Uruguay et des Caraïbes […] la reconnaissance du président intérimaire». Le Mexique d’AMLO, selon Luis Almagro, Secrétaire général de l’OEA, «ne devrait pas faire le pari de la neutralité, qui est permissivité et peut affecter toute la région». Au Mexique, le Parti d’action nationale (PAN) a regretté la présence «lamentable» du «dictateur» Nicolás Maduro à la prise de fonction d’AMLO le 1er décembre 2018. Il a, en ce qui le concerne, reconnu Juan Guaidó comme président légitime. Le PRD, Parti de la Révolution Démocratique, a également demandé au gouvernement de «rectifier» la reconnaissance accordée au «régime dictatorial» de Nicolás Maduro.

La non-ingérence active pratiquée par AMLO est une évidence confirmée par les faits signalés. Mais relève-t-elle d’une sympathie idéologique à l’égard du Venezuela bolivarien ? D’une neutralité irresponsable comme le disent les critiques de sa diplomatie ? Les émetteurs de réserves, volontairement ou par ignorance, ne se sont pas donnés les moyens de chercher les bonnes clefs permettant de comprendre le fil conducteur des positions et initiatives de la diplomatie d’AMLO. Cette diplomatie n’a pas d’atomes crochus avec le «chavisme» et le «madurisme». Et pour autant elle n’est pas indifférente. Pendant sa campagne électorale, AMLO avait été très clair à ce sujet. Le 3 mars 2018, par exemple, il avait fait la déclaration suivante : «Je ne suis ni « chaviste », ni « trumpiste ». Je suis « juariste » [référence au président Benito Juárez], je suis « maderiste » [référence au président Francisco Madero], « cardeniste » [référence au président Lázaro Cárdenas], mexicaniste en un mot.»

En clair, AMLO a réactualisé une tradition diplomatique mexicaine, écornée par ses prédécesseurs, la «doctrine Estrada». Genaro Estrada Félix, secrétaire aux Affaires extérieures en 1930, avait théorisé la non-ingérence, et son corolaire le respect de la souveraineté des États. «Le Mexique, avait-il écrit le 27 février 1930, n’a pas à accorder une reconnaissance quelconque […] attitude dénigrante, blessante pour les souverainetés, autorisant des autorités étrangères à décider de la légalité ou non de régimes d’autres pays.» Cette doctrine tirait la leçon des interventions étrangères, françaises et nord-américaines qui, au nom de principes universels, ont affecté dans le passé la souveraineté mexicaine. Et lui ont coûté occupation militaire, spoliations économiques, perte de territoires.

Un musée de Mexico est consacré aux malheurs provoqués par les interventions étrangères. Et aux présidents patriotes qui ont résisté : Benito Juárez qui a reconquis la République occupée par les troupes du IIe Empire français. Lázaro Cárdenas qui a nationalisé la richesse pétrolière accaparée par des sociétés nord-américaines. Francisco Madero qui a sacrifié sa vie à la consolidation d’un État mexicain fort et démocratique.

Au lendemain de la réunion du Groupe de Lima qui avait déclaré l’illégitimité de Nicolás Maduro, AMLO, le 5 janvier 2019, avait fondé sans le dire son refus de cette décision, sur la doctrine Estrada. «Nous allons [en cette affaire, agir] dans le respect des principes constitutionnels de non-intervention et d’autodétermination des peuples en matière de politique extérieure. Nous ne nous immisçons pas dans les affaires intérieures des autres pays parce que nous ne voulons pas que les autres mettent leur nez dans ce qui concerne les seuls Mexicains

Défendre les droits humains et les libertés, a-t-il dit en une autre occasion, c’est d’abord être exemplaire chez soi. Ce préalable acquis, un État peut ensuite, en concertation avec d’autres, proposer ses bons offices pour faciliter les sorties négociées de crises intérieures. C’est tout le sens de l’initiative prise avec l’Uruguay. Comme de l’appel lancé aux Nations unies. Si l’humanitaire est une priorité, si la population vénézuélienne a besoin d’un secours d’urgence, il faut, a-t-il dit le 26 février 2019, «dépolitiser l’aide. Lui ôter toute dimension violente, […] passer par le droit […] confier ce travail à l’ONU et à la Croix-Rouge».

Jean-Jacques KOURLIANDSKY

Une nouvelle Garde nationale pour lutter contre l’insécurité dans la ville de Mexico

Une nouvelle Garde nationale a été créée par le président mexicain Andrés Manuel López Obrador afin de combattre le crime et l’insécurité civile dans la ville de Mexico. Cette équipe de sécurité, approuvée par la Chambre des députés mexicaine, sera formée de policiers et de militaires sous une autorité civile qui devra être ratifiée par la plupart des États du pays pour être fonctionnelle.

Photo : Cuartoscuro/Publimetro México

Après l’approbation de la réforme constitutionnelle par les députés fédéraux pour la création de la Garde nationale, certaines règles devront être appliquées pour son bon fonctionnement. Ces procédures doivent toutefois être appuyées par les dix-sept congrès des entités fédérales afin d’être activées. Une fois la réforme validée, la Garde nationale devra collaborer et coordonner les procédures en lien avec les instituts de sécurité publique des entités fédérales.

Cette force de sécurité devra être constituée comme toute organisation, c’est-à-dire avoir une structure hiérarchique, des régimes de discipline, des mécanismes pour la promotion, la formation et la professionnalisation. De même, des ordres pour la disposition, la possession, le port et l’utilisation des armes seront pris. La création de cette équipe de sécurité civile, et non militaire, vise à réduire la violence qui secoue le Mexique, notamment les assassinats, dont beaucoup sont dus à des violences entre cartels. La mise en œuvre  de cette action dépendra donc du Sénat ainsi que du ministère de la Sécurité publique dans les prochains jours.

Le président en a souligné deux aspects importants : la formation des futures gardes nationales et la faculté des forces armées pour intervenir dans les aspects de la sécurité publique. D’ailleurs, les députés de Morena, le parti politique d’AMLO, ont retiré à l’armée l’attribution de la formation, ce qui avait été prévu à l’origine. Quant au deuxième aspect, trois dispositions ont été prises afin que l’équipe militaire en soit en charge au cours des premières cinq années et qu’un équilibre soit déterminé entre la Garde, qui serait dans les zones les plus sensibles, et un renforcement des forces de sécurité.

Malgré la bonne foi du président, le plan de sécurité d’AMLO a suscité des polémiques, notamment avec l’organisation Sécurité sans Guerre, un groupe indépendant pour la défense des droits humains, expert dans les politiques de sécurité et de drogue. Ils indiquent que cette initiative amènerait à un approfondissement du militarisme dans le pays. De plus, certaines personnes telles que Laura Atuesta, une académicienne du CIDE (Centre de recherche et d’enseignement économiques), ont démontré à travers une étude que la violence des homicides avait augmenté à cause des affrontements entre militaires et civils. Néanmoins, le président a confiance dans la constitution de son plan de sécurité pour mettre fin à cette violence qui résiste.

Andrea M. RICO PARRA

Un programme national pour démocratiser la lecture au Mexique

Sous le nouveau gouvernement d’Andrés Manuel López Obrador, Paco Ignacio Taibo II, historien, écrivain et responsable de la maison d’édition nationale Fondo de Cultura Económica (FCE, Fonds pour la culture économique), met en place, aux côtés d’autres acteurs nationaux, un programme visant à favoriser l’accès aux livres et à la lecture pour les Mexicains.

Photo : Especial

«À Juárez (Chihuahua), un ami me dit une fois : « À chaque fois que je convaincs un adolescent de jouer de la guitare classique, je vole un tueur au narcotrafic », et c’est la même chose avec un livre. La civilisation combat la barbarie.» C’est ainsi que le nouveau responsable du Fonds pour la culture économique du Mexique, l’écrivain Paco Ignacio Taibo II, aux côtés de diverses autres institutions et du président Andrés Manuel López Obrador, a présenté récemment au pays la Stratégie nationale de lecture, impulsée par le gouvernement.

En tout, vingt-quatre institutions mexicaines participent à ce programme, qui comporte trois axes essentiels. Premièrement, l’éducation : créer une habitude de lecture dès l’enfance et l’adolescence, repenser les fonctionnements des bibliothèques, les rendre plus démocratiques, entre autres. Deuxièmement, le côté socio-culturel : rendre les livres plus accessibles par leur prix, et attractifs, dans le sens d’éliminer la distance entre l’œuvre et le lecteur. Et troisièmement : la tenue de campagnes médiatiques visant à promouvoir la lecture, toujours dans le but qu’elle devienne une habitude.

L’une des mesures les plus emblématiques de ce programme : baisser le prix des livres pour les rendre accessibles à tous les Mexicains. Ainsi 357 000 exemplaires à 8 pesos mexicains (environ 40 centimes d’euros) ainsi que 50 000 ouvrages (représentant une cinquantaine de titres) à 49,50 pesos (environ 2 euros) ont été distribués dans des librairies de tout le pays. Certaines des librairies ayant déjà été dévalisées, Taibo a annoncé qu’un réapprovisionnement était en cours.

C’est ainsi que les livres en dormance dans les entrepôts de stockage, jugés auparavant impropres à la vente, seront remis en circulation, à bas prix. «Nous ne détruirons jamais un livre, même pas le plus abominable», a déclaré l’historien.

Si une partie du programme prévoit la baisse des prix, une autre a pour ambition d’apporter la lecture «jusqu’aux ranchs les plus reculés». Dans cette optique, des Librobus, gérés par Educal, ont parcouru diverses zones du pays, apportant des livres vendus jusqu’à 10% de leur prix original dans des campagnes et des villes reculées.

L’un des points les plus importants de ce programme national reste l’objectif d’éducation et de redonner le goût de la lecture aux Mexicains. Pour cela, Paco Ignacio Taibo II a annoncé vouloir travailler avec les Écoles normales qui forment la plupart des professeurs au Mexique. «On doit réussir à ce que le futur professeur soit une personne qui dise : « lire, c’est amusant, lire, c’est passionnant, lire… » et qui le transmette à ses futurs élèves», a déclaré l’historien.

 «La lecture a été l’un des mécanismes par l’intermédiaire duquel l’humanité communique ses connaissances, ses doutes, ses incertitudes», ainsi qu’il est écrit sur le site internet du Fonds de culture économique. Le Mexique est classé 107e sur 108 pays par l’indice de lecture de l’Unesco. Avec ce programme, le nouveau gouvernement s’inscrit dans une volonté de changement et de développement de la lecture et de la culture au niveau national.

Cécile SPANU

López Obrador annonce un plan de recherche pour les 40 000 personnes disparues au Mexique

Le président du gouvernement mexicain, Andrés Manuel López Obrador (AMLO) a annoncé, ce lundi 4 février, un plan de recherche concernant les 40 000 personnes disparues officiellement, c’est-à-dire enregistrées, au Mexique. Le sous-secrétaire aux droits de l’homme a quant à lui annoncé la création d’un institut national de criminalistique en charge de ces recherches.

Photo : Noticias ONU

Lors de sa conférence de presse habituelle matinale, AMLO a
déclaré qu’«il s’agit d’un héritage douloureux et terrible de la politique économique néolibérale». Au Mexique, il y a eu environ 223 000 meurtres au cours des douze dernières années, depuis que le gouvernement de Felipe Calderón (2006-2012) a commencé la guerre contre les cartels de drogue en 2006.

«Notre pays est devenu une énorme fosse clandestine», a admis Alejandro Encinas, sous-secrétaire aux droits de l’homme du ministère de l’Intérieur. «Nous allons donner la priorité à la recherche des vivants», a ajouté M. Encinas, affirmant que le gouvernement aztèque tentera de libérer les victimes de la traite des êtres humains. Selon une étude réalisée par l’Université ibéro-américaine et la Commission pour la défense et la promotion des droits de l’homme, 1 075 fosses communes ont été découvertes au Mexique entre 2007 et 2016, contenant 2 204 corps.

L’institut national de police scientifique devrait être opérationnel en juillet, et dépendra du ministère de l’Intérieur. Il tentera de coordonner tous les services de police scientifique existant dans le pays. Environ 21 millions de dollars seront alloués au financement de ce plan.

Personne ne connaît avec exactitude le nombre réel de personnes disparues au Mexique, puisque dans de nombreux cas, les proches ne signalaient pas la perte d’un membre de la famille par peur des représailles du crime organisé. Selon les ONG, il y aurait peut-être plus de 300 000 disparus dans tout le Mexique, pour près de seulement 40 000 cas officiels.

La disparition des 43 étudiants d’Ayotzinapa en 2014 est l’un des cas les plus traumatisants et médiatiques de ces dernières années. Parce qu’au moins 34 suspects ont été torturés par les autorités lors de l’enquête sur le crime selon l’ONU. AMLO a signé un décret présidentiel créant une commission de la vérité chargée de mener une nouvelle enquête sur ce qui s’est passé dans la nuit du 26 septembre 2014. Selon un rapport de l’ONU, les résultats de l’enquête étaient «inacceptables» en raison des tortures commises, responsables d’incohérences chez les suspects.

Il faut également rappeler que les violences et meurtres perdurent actuellement au Mexique : un deuxième journaliste, Jesús Ramos Rodríguez, après Rafael Murúa, a été assassiné depuis le début de l’année 2009. La Commission nationale des droits de l’homme (CNDH) a condamné l’assassinat de Jesús Ramos Rodríguez. Elle a demandé aux autorités mexicaines de «mettre en place des mesures de protection pour protéger la vie et la sécurité de sa famille» et de mener «une enquête approfondie» sur ce crime, notamment sur son lien avec la profession de la victime. Ces deux morts portent à 143 le nombre de journalistes assassinés au Mexique depuis 2000, selon les chiffres de la CNDH. 

Le Mexique est ainsi le deuxième pays le plus dangereux pour la presse après la Syrie, avec plus de 100 journalistes tués depuis 2000, selon RSF. En 2018, 10 journalistes ont été assassinés dans différentes régions du pays. La grande majorité de ces assassinats restent impunis. Et en décembre 2018, lors du premier mois de mandat du nouveau président de gauche Andrés Manuel López Obrador, 2 842 homicides ont été enregistrés, soit une hausse de près de 10% par rapport à décembre 2017.

Catherine TRAULLÉ

Le sang et les larmes de la corruption après l’explosion d’un oléoduc au Mexique

Tlahuelilpan, État d’Hidalgo, Mexique. 60, 80, 94… Le nombre de victimes de l’explosion d’un oléoduc, le 20 janvier 2019, s’est aggravé au fil des jours. Les images sont spectaculaires et dramatiques. Elles ont fait le tour du monde. Sans doute ont-elles attiré l’attention plus ou moins distraite de téléspectateurs voyeurs. Mais au delà ? Que disent ces reportages chocs ? Comment cette explosion ? Pourquoi ? Pourquoi toutes ces victimes ?

Photo : Infobae

La rumeur avait fait rapidement le tour de cette petite ville de 20 000 habitants située à 100 kilomètres au nord de Mexico. Le porte-à-porte, WhatsApp, annonçaient la bonne nouvelle. L’essence est gratuite, l’essence coule à flots, il suffit de venir la chercher. À quelques centaines de mètres, prés du collège de bacheliers de l’État d’Hidalgo, d’un canal d’irrigation et d’un champ de luzerne. La ruée avait été immédiate. Des centaines de gens simples, seaux et bidons en plastique en mains, s’étaient précipités sur le lieu indiqué.

Un témoin raconte : «L’odeur d’essence couvrait tout. Le carburant se gazéifiait au-dessus du champ de luzerne. Des gens s’évanouissaient, incommodés. L’essence s’échappait d’une fuite et se déversait dans le canal d’irrigation. Tout autour, des nuées de personnes venues en motos ou même avec leurs voitures. Beaucoup utilisaient leurs téléphones portables. Le danger d’explosion était évident. Je suis parti en courant. Cinq minutes plus tard tout sautait[1].»

Reste à savoir qui a ouvert les vannes de la canalisation. Et pourquoi cette personne l’a fait. L’enquête le dira. Peut-être. Une certitude : il s’agit d’un acte malveillant. Qui n’a pas été commis par les malheureux qui se sont précipités sur l’aubaine d’une collecte de carburant gratuite. Mais pourquoi donc ce «cadeau» empoisonné, qui a effectivement coûté la vie à près de 100 personnes ?

Le pétrole est l’une des richesses naturelles du Mexique. L’une de ses ressources stratégiques. Pour son économie et ses exportations. Une richesse symbolique, nationalisée par le président Lázaro Cárdenas en 1938. Géré par une société publique préservée depuis par tous les présidents mexicains, la Pemex (Pétroles mexicains). Mais qui est aussi au cœur de bien des convoitises. Convoitises extérieures, et en particulier des États-Unis voisins qui, à de multiples reprises, ont demandé sa privatisation, ou au minimum son ouverture au capital étranger. Convoitises internes également. Ayant attiré toutes sortes de délinquants en cols blancs et de petits trafiquants.

On a donné un nom à ces détournements de combustibles, huachicol. Et à ses acteurs celui de huachicoleros. C’est un mot bien castillan, en dépit des apparences. Venant du latin aquati, mouillé d’eau. En d’autres termes il s’agit d’un liquide adultéré et par extension volé. À grande échelle. Les estimations publiées signalent plus de 47 000 oléoducs victimes de pontages de janvier à octobre 2018. Dans 27 États de la fédération. Les chiffres sont en augmentation continue depuis l’année 2000. Cette année là, il y avait eu 155 pontages dans 17 États. La Pemex aurait perdu 60 milliards de pesos.

Il y a beaucoup de petites mains. Mais aussi des bandes organisées. Les mêmes d’ailleurs que l’on retrouve dans le trafic de stupéfiants. Le nom des Zetas et de Jalisco Nueva Generación sont le plus souvent cités. Mais aussi des complicités bancaires. Pour permettre le blanchiment de l’argent de ce pétrole volé. Et bien d’autres. Au sein de la Pemex, des pouvoirs locaux et de la police. Un policier huachicolero, interrogé par un journaliste, reconnaît «que ce qu’[il] fait n’est pas bien, mais que l’attrait de l’argent a été le plus fort». «Policier, explique-t-il, je gagnais 5400 pesos mensuels [270 dollars]. Huachicolero, je touche 500 000 pesos [25 000 dollars].»

AMLO, Andrés Manuel López Obrador, président depuis le 1er décembre 2018, a décidé de tordre le cou à la corruption. Pour rendre sa légitimité à l’État et aux règles de droit. Et ainsi dégager les moyens financiers donnant aux autorités les moyens d’une politique d’investissements publics dont le pays a besoin. La bataille a été engagée le 27 décembre 2018. Plusieurs oléoducs ont été fermés. Pour vérification et élimination des pontages. L’armée a été envoyée dans les installations de la Pemex. Des camions citernes ont été mobilisés pour alimenter les stations-service. Ils circulent en convois escortés par les forces de sécurité. Des cadres de la Pemex, complices de détournement, ont été arrêtés. 24 centres bancaires couvrant les activités des huachicoleros ont été bloqués dans les États de Guanajuato, Puebla, Hidalgo, Querétaro, et Mexico Ville.

Les bénéficiaires de ces trafics ont réagi. Des camions citernes ont été volés. Les détournements d’essence continuent. Perçages et obturation des canalisations alternent dans la même journée. Les voleurs enfin n’hésitent pas à prendre la population à témoin et en otage, au risque de provoquer la mort d’innocents comme à Tlahuelilpan. En dépit des pénuries provoquées par cette bataille, 74,5% des Mexicains, selon un sondage du quotidien Universal, appuient AMLO et le gouvernement fédéral.

AMLO, qui joue sa crédibilité et son projet, est décidé à poursuivre son combat anti-corruption jusqu’au bout. «Je m’en fiche, a-t-il déclaré, qu’on me dise messianique, il faut en finir avec la corruption. […] Nous devons arracher à la racine ce mal […] pour purifier la vie du pays […] L’honnêteté doit devenir la cadre de notre vie et du gouvernement.» Conscient des risques personnels qu’il prend en poursuivant ce combat, AMLO a publiquement signalé qu’il ne se déplacera plus en hélicoptère ou en avion.

Jean-Jacques KOURLIANDSKY


[1] El Sol de México, 21 janvier 2019.

Cinq phrases d’AMLO lors de son premier discours en tant que président du Mexique

Le nouveau président du Mexique Andrés Manuel López Obrador (AMLO), élu en juillet 2018 avec 53 % des votes, a tenu son premier discours comme président, samedi 1er décembre. Nous transcrivons une synthèse de l’article publié sur le site en espagnol de la BBC, traduit par nos soins.

Photo : BBC

Lors de son investiture devant le Congrès, Andrés Manuel López Obrador (AMLO) a annoncé samedi dernier sa volonté de combattre la corruption et de réformer le gouvernement national. AMLO a surtout fait la promesse devant les Mexicains de «ne pas échouer» dans sa volonté de réformer le pays. Le politicien de 65 ans a souligné qu’il veut aujourd’hui impulser une quatrième transformation à la hauteur des mouvements d’indépendance de la Réforme libérale et de la Révolution mexicaine. «Il n’y a rien de prétentieux ou exagéré, mais aujourd’hui, ce n’est pas seulement le début d’un nouveau gouvernement, mais d’un changement de régime politique» a prononcé AMLO.

Il va soumettre son gouvernement à un référendum à mi-parcours de son mandat de six ans, soit en 2021. «Je précise qu’en aucun cas je ne devrai me réélire. Au contraire, je me soumettrai à la révocation du mandat», a déclaré le nouveau président du Mexique. BBC Mundo a noté cinq phrases clés prononcées par le président lors de son premier discours aux Mexicains.

1) «Je m’engage à ne pas voler»

Le président a consacré une grande partie de son discours de plus d’une heure à expliquer ce qu’il considère comme les causes de la «grande corruption» du pays et comment les gouvernements passés l’ont tolérée. «Je m’engage à ne pas voler, à ne permettre à personne d’user de sa position pour soustraire des biens ou faire des affaires sous le couvert des pouvoirs publics» a-t-il affirmé. 

Il a également annoncé que son gouvernement encouragera les réformes législatives comme la suppression de l’immunité présidentielle ou la qualification de la corruption comme «délit grave» afin que tous les fonctionnaires de son gouvernement soient soumis à la justice. Il inclut également les «amis, compagnons et familles» pour éviter toute forme de malhonnêteté. 

2) «Le président du Mexique ne donnera jamais l’ordre de réprimer le peuple»

S’agissant de la situation d’insécurité au Mexique, un pays où 2017 a été reconnue comme la pire année en nombre d’homicides depuis plusieurs décennies, López Obrador a réaffirmé sa proposition de créer une Garde nationale militaire. Il assure qu’en tant que chef de l’Armée, il ne permettra aucun usage répressif ni actes de violences de la part des forces de sécurité publique. 

Bien que pendant des années il se soit opposé à l’implication de l’Armée dans les tâches de sécurité publique, AMLO a finalement défendu l’idée de la Garde nationale, en déclarant que «les forces armées ne sont pas concernées par la corruption des corporations policières». Cette mesure «sera mise en place seulement si elle est approuvée dans une consultation citoyenne» a-t-il promis.

3. «Ils vont baisser les salaires de ceux qui sont en haut parce qu’ils vont augmenter ceux de ceux qui se trouvent en bas»

AMLO a consacré une autre partie de son discours à expliquer comment il utilisera le budget disponible pour financer les programmes de son gouvernement. Il a assuré que son programme «d’austérité républicaine» qui vise à réduire les dépenses du gouvernement contribuera également à augmenter les salaires de la base des travailleurs du secteur public. 

De plus, le nouveau président a expliqué que l’objectif sera d’augmenter les revenus des Mexicains en général pour faire en sorte que la migration soit «facultative, et non pas obligatoire». «Nous allons mettre de côté l’hypocrisie néolibérale. L’État s’occupera de diminuer les inégalités sociales. La justice sociale ne sera plus écartée du programme gouvernemental» a déclaré AMLO. 

4. «La vengeance, ce n’est pas mon fort.»

Bien que AMLO a souligné à plusieurs reprises la complicité des gouvernements précédents dans la «grande corruption» du pays, il a également assuré qu’il ne demanderait pas la poursuite des autorités précédentes. «La vengeance n’est pas mon fort, même si je n’oublie pas, je suis un partisan du pardon et de l’indulgence» a dit le politicien. 

«La crise du Mexique a été causée non seulement par l’échec du modèle économique néolibéral appliqué les 36 dernières années de gouvernement, mais aussi par la prédominance immonde de la corruption publique et privée» a-t-il signalé. 

«J’ai proposé au peuple du Mexique que nous mettions fin à cette horrible histoire et que nous recommencions sur de meilleurs bases.»

5) «Je n’ai pas le droit d’échouer»

AMLO a terminé son discours sur une anecdote : alors qu’il se dirigeait vers le Congrès, un cycliste s’est approché de sa voiture et lui a dit : «tu n’as pas le droit de nous décevoir». Il a promis de faire de cette expression l’un de ses objectifs : «c’est la promesse que j’ai faite avec mon village : je n’ai pas le droit d’échouer.» 

AMLO, qui a été trois fois candidat aux présidentielles (2006, 2012, 2018), a expliqué se sentir prêt à affronter les problèmes du pays. Il arrive à la présidence comme président le plus voté depuis des décennies, en plus d’avoir une majorité quasi absolue dans les deux chambres du Congrès. 

«Rien de matériel ne m’intéresse et je ne me soucie pas du tout de l’attirail du pouvoir, j’ai toujours pensé que le pouvoir devait être exercé avec sagesse et humilité» a déclaré le politicien. Il a conclu: « je suis optimiste : nous sommes sur la voie de la renaissance du Mexique.»

D’après BBC Mundo
Traduit de l’espagnol
par Chloé GARCÍA DORREY

López Obrador fait le premier pas vers la légalisation du cannabis au Mexique

Le Gouvernement du président élu présente une loi qui réglemente la production, la vente et la consommation de cannabis pour la faire approuver mi-2019.

Photo : La Izquierda Diario

Produire, acheter et consommer du cannabis sera bientôt légal au Mexique. Morena, le parti de Andrés Manuel Lopez Obradorn (AMLO), le tout nouveau président, a présenté ce jeudi une proposition de loi au Sénat qui réglemente la production, la vente, et la consommation de cannabis. En position majoritaire au Congrès, Morena ne devrait pas avoir trop de difficultés à la faire approuver. Des experts consultés par El Pais estiment que les législateurs ne devraient mettre que quelques mois pour faire adopter la loi, qui pourrait se concrétiser vers fin 2019.

La loi générale pour la Réglementation et le Contrôle du Cannabis naît en réponse aux politiques d’interdiction, en vigueur dans la région depuis des décennies. Au Mexique, la production et le trafic illégal de cannabis sont des éléments essentiels du conflit entre le Gouvernement et les mafias de criminels, et les délinquants eux-mêmes. Des dizaines de milliers de personnes sont mortes au cours des dernières années dans le pays et d’autres ont disparu, à cause de la fameuse guerre contre le narcotrafic. En éliminant le cannabis, le prochain Gouvernement espère faire baisser les taux de criminalité.

Olga Sánchez Cordero, future secrétaire du Gouvernement (l’équivalent de la ministre de l’Intérieur) de Lopez Obrador, s’est chargée de présenter le projet devant le Sénat. «Nous devons revoir la politique des drogues dans notre pays. C’est le moment de changer, car ce sujet a toujours été polémique. Le combat frontal (contre le narcotrafic) par les armes a seulement donné lieu à plus de morts dans notre pays. Nous ne sommes pas en faveur de la légalisation absolue des drogues, mais plutôt de la règlementation du cannabis», a-t-elle dit.

La voie politique vers la légalisation est liée à la voie judiciaire. La semaine dernière, la Cour Suprême de Justice de la Nation a statué en faveur d’un citoyen, qui affirmait que plusieurs articles de la Loi Générale de Santé portant sur le cannabis l’empêchaient d’exercer pleinement son droit en tant qu’individu. C’est la cinquième décision de la Cour dans ce sens. Une jurisprudence a ainsi été établie à ce propos, situation qui ouvre la voie au Haut Tribunal pour ordonner au Congrès la suppression de tels articles de la loi. L’initiative de Morena dépasse la décision de la Cour : non seulement il n’abroge pas l’interdiction, mais il réglemente aussi le marché du cannabis. Sánchez Cordero a insisté ces derniers jours sur le fait que la loi est très complète car elle ne se limite pas à la légalisation du cannabis, mais régule aussi tout le processus de production, consommation, exportation et usages possibles.

En ce qui concerne la consommation personnelle, le projet définit que les adultes pourront posséder jusqu’à 30 grammes de cannabis ; ils pourront cultiver leurs propres plantes – jusqu’à 20 – et récolter au maximum 480 grammes par an. Il est prévu l’apparition de coopératives de production, comptant jusqu’à 150 membres. Celles-ci pourront produire 480 grammes par membre et par an et les consommateurs seront autorisés à fumer en public en suivant des règles semblables à celles du tabac. Le texte prévoit des sanctions contre la vente de cannabis aux mineurs. L’initiative permet aussi la production de cannabis destinée à la vente, sous réserve de posséder un permis. De plus, l’élaboration est prévue pour un usage industriel, médical et thérapeutique.

Les thérapies avec des médicaments à base de composants du cannabis ont ouvert la voie il y a trois ans à la légalisation de la substance pour un usage médical. Des familles de tout le pays ont commencé à faire pression sur le Congrès pour que la Commission Fédérale pour la Protection contre les Risques Sanitaires, Cofepris, leur permette d’importer ce type de remèdes. Il s’agissait de personnes souffrant de maladies comme l’épilepsie, le cancer… Dans certains cas ils y sont parvenus, bien que la commission ait rendu difficile l’importation en général. Elle donnait seulement des permis spéciaux. Avec la nouvelle loi, ce ne serait plus un problème.

L’Institut Mexicain de Règlementation et de Contrôle du Cannabis, dont la création est prévue par la loi, sera chargé de développer les règlements relatifs à la production, à la commercialisation et à la consommation du cannabis, et en général, de faire respecter les normes établies. Reste à résoudre la question de ce qu’il se passera avec les prisonniers du cannabis, ces citoyens détenus ou condamnés pour détention de cannabis. Selon les chiffres de Morena, 62 % des détenus que comptait le Mexique en 2012 se trouvent en prison pour des délits contre la santé, c’est-à-dire du narcotrafic. 58 % d’entre eux sont encore emprisonnés pour des motifs relatifs au cannabis. En 2011, encore selon les chiffres de Morena, il y avait 1 509 détenus pour consommation ou détention de cannabis, ce qui signifie qu’ils n’avaient pas l’intention de faire du trafic.

L’autre question qui se pose est celle de qui obtiendra les permis pour produire du cannabis et à qui reviendront les bénéfices des impôts sur la production et la vente. L’académicien Froylan Enciso, expert en politique de drogues, a déclaré dans une interview avec un journal local ces derniers jours que la loi doit prévoir d’offrir une compensation aux paysans qui ont produit du cannabis au cours des années précédentes et qui ont été poursuivis par les autorités. Ce sont eux, défend-t-il, qui doivent obtenir des permis pour produire. Quant aux impôts, ils doivent être destinés à améliorer le bien-être social.

D’après le Journal El Pais
Traduit par Clémence DEMAY

Le Mexique n’exclut pas un accord bilatéral avec le Canada si aucun compromis n’est trouvé

Selon l’agence financière et économique suisse (AGEFI), si les renégociations de l’Aléna ne débouchent pas, le président mexicain a évoqué la possibilité d’un accord bilatéral avec le Canada. Le Canada et les États-Unis se sont en effet lancés dans une série de délicates négociations pour parvenir à renouveler l’accord qui unit les trois pays dans une vaste zone de libre-échange depuis 1994.

Photo : AGEFI

Le Mexique cherchera à signer un accord bilatéral avec le Canada si Ottawa et Washington ne parviennent à un compromis pour réformer l’Aléna, a affirmé vendredi le président-élu mexicain, Andrés Manuel López Obrador.

Le Mexique et les États-Unis sont parvenus à trouver un compromis en août, mais le président américain Donald Trump a indiqué que l’accord pourrait ne pas inclure le Canada. La dernière ronde de négociations entre le Canada et les États-Unis qui s’est achevée jeudi n’a pas abouti à un accord. Le Mexique a régulièrement répété sa volonté de prolonger l’accord trilatéral, une position réaffirmée par M. López Obrador, qui doit prendre ses fonctions le 1er décembre.

Mais si les États-Unis et le Canada échouent, «il faudra maintenir l’accord [avec les États-Unis] et essayer d’obtenir un accord similaire avec le Canada», a expliqué à la presse AMLO lors d’un déplacement dans l’État de Sonora (nord).

Le vétéran de gauche, qui a remporté une large victoire lors de l’élection présidentielle du 1er juillet, a indiqué qu’il avait jusqu’à présent de bonnes relations avec l’administration Trump. «J’espère de tout mon cœur qu’il en sera toujours ainsi» a souligné AMLO. «Nous sommes voisins. Nous ne pouvons pas être distants. Il nous faut parvenir à établir une relation de respect et de coopération» a-t-il poursuivi.

López Obrador, 64 ans, a également publié sur Twitter une vidéo depuis la frontière avec les États-Unis, dans laquelle il s’est engagé à inciter les migrants à rester du côté mexicain en lançant un plan de développement économique de la zone frontalière à partir du 1er janvier. Le plan prévoit notamment des exonérations d’impôts et le doublement du salaire minimum, afin de stimuler emploi, consommation et investissements.

D’après l’AGEFI

Un «dialogue cordial» entre le président mexicain récemment élu et l’administration Trump

Les relations étaient tendues entre le Mexique et les États-Unis depuis la prise de fonctions de Donald Trump en janvier 2017, après une campagne présidentielle marquée par des discours anti-mexicains. Obsédé par la sécurité le long de la frontière, Trump avait proposé de construire un mur de 3000 km de long, qui serait financé par le Mexique. Mike Pompeo, chef de la diplomatie étasunienne, était au Mexique le 13 juillet dernier pour rencontrer le nouveau président élu, Andrés Manuel López Obrador.

Photo : Radio Canada

Andrés Manuel López Obrador, pour sa part, a promis durant sa campagne de remettre Trump «à sa place», mais après le premier appel téléphonique post-élections, les deux dirigeants ont semblé vouloir tisser une bonne relation. C’est l’avis de l’analyste politique Carin Zissis, du centre de réflexion Americas Society and Council of the Americas : «On disait que López Obrador pourrait être très anti-Trump», mais il y a «une opportunité pour les deux camps de travailler ensemble» et de «réinventer la relation dans ce moment crucial».

«Félicitations, comme vous pouvez le voir, Monsieur le Président, les États-Unis apprécient grandement notre relation avec le Mexique, vous avez quatre dirigeants les plus importants ici, juste après votre élection.» Ainsi présenta Mike Pompeo, le 13 juillet dernier, les «poids lourds» de Trump à l’équipe de López Obrador, connu sous l’acronyme AMLO. La délégation était composée du secrétaire au Trésor Steven Mnuchin, de Jared Kushner, le gendre de Trump et conseiller à la Maison-Blanche, et de la secrétaire à la Sécurité intérieure Kirstjen Nielsen.

La rencontre avec le futur gouvernement du Mexique, qui doit prendre ses fonctions le 1er décembre, a été immortalisée par des photographies rendues publiques où l’on voit la délégation étasunienne devant une peinture de Benito Juárez*, figure emblématique de la vie politique du Mexique au XIXe siècle. «Nous voulions venir ici pour vous informer que le président Trump est profondément préoccupé par le succès des relations entre nos deux pays, nous savons qu’il y a eu des problèmes, mais le président Trump est déterminé à améliorer et à renforcer les relations entre nos peuples», a déclaré Pompeo à AMLO.

Le secrétaire d’État des États-Unis a également souligné la nécessité de continuer à «combattre les dangereuses organisations criminelles internationales» comme le trafic de drogues et d’armes, sans oublier les questions comme l’immigration et la renégociation de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) qui lie les deux pays et le Canada depuis 1994. Mais avant de rencontrer López Obrador, les émissaires de Washington se sont entretenus avec le président sortant Enrique Peña Nieto et son ministre des Affaires étrangères, Luis Videgaray. Peña Nieto a exprimé «sa préoccupation à l’égard de la politique de séparation des familles de migrants» aux États-Unis et a demandé le «rapide regroupement des familles séparées». Peña Nieto a fait ainsi allusion à la politique Trump de «tolérance zéro» qui a conduit à la séparation de leurs parents de plus de 2.300 enfants immigrés après avoir traversés la frontière.

Or ce n’est qu’en découvrant les ferments du problème migratoire des Mexicains et des Centraméricains vers le grand voisin du Nord que l’on pourra espérer en venir à bout. Pour le nouveau président mexicain, il est clair qu’il faut privilégier la prévention à la répression : López Obrador a proposé de s’attaquer à ces causes, telles que la violence et la pauvreté, avec l’aide des États-Unis. Le sujet polémique du mur à la frontière n’a quant à lui pas été évoqué durant la rencontre.

Dans le même registre, l’ancien maire de Mexico et prochain ministre des Affaires étrangères, Marcelo Ebrard, a déclaré en conférence de presse que la discussion a porté sur les efforts nécessaires à mener en matière de développement au Mexique, ainsi qu’en Amérique centrale, pour que cessent les migrations. Et il a conclu : «Ça a été un dialogue franc, respectueux, cordial, une première conversation réussie, je pense que nous pouvons avoir un optimisme raisonnable» et que le Mexique parviendra à «améliorer sa relation avec les États-Unis».

Eduardo UGOLINI

* La présence d’une peinture de Benito Juárez lors de cette rencontre n’est pas anodine. Benito Pablo Juárez García (1806-1872), avocat d’origine indienne, fut élu président en 1861 grâce à l’appui des États-Unis, avec lesquels il avait signé quelques années auparavant le traité McLane-Ocampo, qui ne sera pas ratifié par le Congrès car il mettait en danger la souveraineté nationale. Entre-temps, la suspension du règlement des dettes extérieures provoqua l’expédition de troupes françaises qui occupèrent la capitale Mexico (1863), et le pays fut érigé en empire par Maximilien d’Autriche. C’est alors que Benito Juárez devint le héros de la résistance : il se replie dans le Nord avec son gouvernement et, après l’effondrement de l’Empire de Maximilien, il rentre à Mexico (1867) et est réélu président.

Portrait d’Andrés Manuel López Obrador, le nouveau président du Mexique

Dimanche 1er juillet, Andrés Manuel López Obrador, surnommé «AMLO», a remporté la présidentielle de la deuxième puissance économique d’Amérique latine, avec plus de 53% des voix. À partir du 1er décembre, il devra donc tenir ses engagements, qui ont suscité une vague d’espoir dans le pays, pouvant se résumer au triptyque : lutte contre la corruption, baisse de la violence et réduction de la pauvreté. Voici son portrait.

Photo : AMLO / ABC News

Nesho ou AMLO ? Andrés Manuel López Obrador, bien avant d’entrer dans le monde politique, était plus connu sous le nom de Nesho. «Nesho», pour ses copains et ses voisins de la petite localité de Tepetitán, dans l’État de Tabasco au sud-ouest du Mexique, où il est né le 13 novembre 1953. Si en croit la presse, ses amis ont fait la fête à l’annonce de sa victoire dans la nuit du 1er juillet. Cette enfance, rétrospectivement, peut être qualifiée comme celle d’un chef. Selon ses proches de Tepetipán, Nesho avait un tempérament de gagnant. Enfant de parents modestes et d’une mère très croyante, il voulait sa revanche sur la vie. Une vie tirée par les deux bouts. Avec ses six frères et sœurs, une vie à l’écart de tout, loin de la capitale. Une vie baignant dans les idéaux démocratiques et sociaux de la révolution mexicaine.

Le petit Nesho a bataillé dur pour réussir à l’école. Puis il est devenu boursier et est entré à l’Université nationale autonome du Mexique, la prestigieuse université publique de la cité de Mexico. Licencié en sciences politiques et en administration publique, il se lance dans une double vie, militante et professionnelle. Revenu dans son État d’origine, il en dirige l’Institut indigéniste. Selon les témoignages du peuple autochtone chontal, il fait plus que remplir des papiers dans son bureau ; il partage le quotidien et les travaux des indiens. «Il était, dit un témoin de l’époque, comme un père pour nous.»

Parallèlement, il entre au Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) où il tente d’appliquer au jour le jour les valeurs affichées. La prise de conscience d’un écart, d’un grand écart entre principes et réalité, le conduit progressivement à rompre, pour ailleurs tenter de réaliser les valeurs des révolutionnaires et de Lázaro Cárdenas. Il accompagne en 1988 l’aventure politique de Cuauhtémoc Cárdenas, leader du courant démocratique du PRI. Il le suit avec d’autres en 1989 pour fonder un nouveau parti, celui de la révolution démocratique (PRD). Il paye de sa personne physiquement pour défendre les acquis de la Révolution, abandonnés selon lui par le PRI. Il est blessé au cours d’affrontements de protestations. Sa photo, chemise ensanglantée, fait le tour du Mexique. Ses qualités d’orateur font le reste. Avec bien sûr sa volonté d’être au premier rang, celui des continuateurs du chemin tracé par Benito Juárez et les révolutionnaires. Il prend la tête du PRD, devient maire de Mexico. Un maire qui marque les esprits, qui réunit la presse et ses collaborateurs à 6h du matin, et qui refuse de voyager à l’étranger et rejette tout contact avec les responsables politiques étrangers, fussent-ils progressistes et démocrates. Priorité au mieux vivre des Mexicains.

Il restera dans les mémoires comme le maire qui a doté les anciens d’une pension municipale. Candidat aux présidentielles en 2006 puis en 2012, il se heurte à la perversion d’une culture politique tolérante envers la fraude. Il a refusé de baisser les bras. Il entreprend de visiter le pays du nord au sud et d’est en ouest pour défendre avant tout la démocratie, la souveraineté du pays et l’impérieuse obligation de construire une patrie collective appartenant à tous (riches et pauvres, religieux et non croyants…). Cette obstination, ce travail de ratissage, sa volonté de faire Mexique ont fini par bousculer les pesanteurs que l’on croyait les plus difficiles à faire bouger. Il s’était fixé une ambition : «Ensemble nous ferons l’histoire.» Sa victoire, a-t-il déclaré, est une quatrième rupture révolutionnaire, après celles de l’indépendance, de la réforme de Juárez, et celle de la Révolution.

Ce discours intégrateur, patriotique et démocratique a peu de chose à voir avec d’autres, clairement de gauche ou du moins se présentant comme tel, au Brésil ou au Venezuela. Il n’a du reste rencontré pendant sa campagne électorale que trois responsables internationaux : deux responsables de la gauche modérée latino-américaine, la Chilienne Michelle Bachelet, l’Équatorien Lenín Moreno, et le leader d’un parti ayant fait le pari d’une récupération de la souveraineté nationale, le Britannique Jeremy Corbyn. AMLO est revendiqué par beaucoup, de Madrid à Paris. Mais Nesho n’a pas fini d’en déconcerter plus d’un. Sa priorité n’est pas la révolution mondiale, mais le bien-être des Mexicains.

Jean-Jacques KOURLIANDSKY

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