Archives des catégories :

Cuba

Entrée en vigueur de la nouvelle constitution cubaine : une garantie pour les libertés fondamentales ?

Après l’«élection» de Miguel Díaz-Canel à la tête du pays, en avril 2018, Cuba vient de franchir une nouvelle étape importante de son histoire. L’adoption de sa nouvelle constitution permet d’envisager une lente mais certaine transformation sociale, selon les affirmations de Raúl Castro, le 28 janvier 2012, lorsqu’il proposait de «laisser derrière [eux] le poids de l’ancienne mentalité et forger, avec une intention transformatrice et une grande sensibilité politique, la vision vers le présent et l’avenir de la Patrie».

Photo : Rafael Martínez Arias

Depuis le 10 avril, la propriété privée est reconnue dans la nouvelle constitution, ainsi que l’investissement des capitaux étrangers. Et si le «mariage pour tous» n’a pas été inscrit explicitement, en supprimant la définition du mariage comme «l’union entre un homme et une femme», le texte ouvre la voie à une possible reconnaissance légale à l’union homosexuelle. «C’est une étape fantastique et je m’en réjouis», avait déclaré une illustre militante de la cause, la députée Mariela Castro, fille de Raúl Castro.

La nouvelle législation représente incontestablement un signe d’ouverture, une transition impensable il y a quelques années, dans un régime qui est resté pratiquement figé dans le temps pendant soixante ans. Néanmoins, le secrétaire d’État Homero Acosta, coordinateur de la commission de rédaction du texte, rappelle que le projet ne visait pas essentiellement à établir une nouvelle constitution.

En effet, la reconnaissance de l’économie du marché, par exemple, n’est pas une réforme en soi, mais une base légale au modèle économique initié en 2008 par Raúl Castro, président à l’époque, qui avait autorisé l’activité privée chez les particuliers. Il s’agit donc d’une actualisation de la constitution de 1976, plus en accord avec les changements qui ont façonné le monde depuis quarante ans. Alors, malgré les réformes annoncées, à quoi le peuple cubain d’après le 10 avril peut-il croire ?

Car le nouveau projet plonge dans les fondations mêmes de l’État communiste révolutionnaire, surtout en ce qui concerne ses relations avec les États-Unis. Le point névralgique de la mentalité castriste, en effet, ne semble pas avoir évolué sur sa ligne politique dans le sens de la modération. Or, cette constatation est lourde d’inquiétude si l’on tient compte des récentes déclarations émises par Washington. Selon le chef de la diplomatie étasunienne, cette nouvelle constitution n’apporte aucun changement dans le régime cubain, «bloquant toute possibilité de réformes économiques terriblement nécessaires». Mike Pompeo a mis ainsi en garde ceux qui se laissent «duper par cet exercice» dont le seul objectif est d’entériner «la dictature du régime à parti unique».

Pour la Maison-Blanche, Cuba est l’un des derniers bastions de la gauche latino-américaine qui a gouverné ces vingt dernières années dans plusieurs pays d’Amérique latine et, avec le Venezuela et le Nicaragua, l’île fait partie d’une «troïka de la tyrannie». Et si la révolution bolivarienne est dans le collimateur des États-Unis depuis la présidence de G. W. Bush, tout porte à croire que Cuba pourrait subir dans un court délai les conséquences de son soutien à Caracas. Sur ce point, mi-février, Marco Rubio, un sénateur de Floride d’origine cubaine, avait mis en garde le président Díaz-Canel avec ce message lapidaire : «Bientôt ton tour.»

D’ailleurs, dans le contexte de la crise vénézuélienne, Donald Trump avait affirmé que «les jours du communisme étaient comptés au Venezuela, mais aussi au Nicaragua et à Cuba». De son côté, Raúl Castro s’est exprimé selon l’idéal de José Martí (1853-1895) contre les machinations des dirigeants de Washington : «Le ton des États-Unis est de plus en plus agressif, mais nous ne renoncerons à aucun de nos principes», a-t-il martelé avant d’ajouter que «nous avons fait savoir à l’administration américaine que Cuba n’a pas peur et continuera de construire l’avenir de la nation sans ingérence étrangère».

Avec ces déclarations, le frère du feu Fidel Castro ne fait que s’accrocher à l’habituelle et vaine logomachie qui se perpétue depuis la déclaration de La Havane, le 7 septembre 1960. Lors de ce grand rassemblement national, le «líder máximo» avait inauguré sa longue série de litanies armées de lances et brandissant des oriflammes anti-impérialistes : «L’Assemblée générale du peuple décide de condamner […] l’interventionnisme criminel des Yankees depuis plus d’un siècle contre les peuples d’Amérique et la tentative de préserver l’obsolète doctrine Monroe[1]

À présent, si l’adoption de la nouvelle constitution représente sans conteste un progrès vers ce qui devrait être une nouvelle Cuba, où la liberté de conscience et les manifestations des citoyens dans la vie publique ne seront plus considérées comme un délit, un pourcentage non négligeable de la population (soit environ 15%) n’est pas du même avis. C’est le cas du dissident Manuel Cuesta Morúa, qui a fait campagne pour le «Non» car le texte «met le Parti communiste au-dessus de la souveraineté du peuple […], exclut ceux qui ne suivent pas l’idéologie officielle […], et ancre pour les générations actuelles et futures un modèle du socialisme réel, qui a déjà été révoqué par l’histoire».

Eduardo UGOLINI


[1] James Monroe (1758-1831), président des États-Unis de 1817 à 1825, proclama, dans un message au Congrès, ce qu’on a appelé la doctrine Monroe, laquelle préconise la préservation du continent américain contre des nouvelles interventions colonisatrices européennes, en particulier en Amérique latine. Cette doctrine, qui s’est transformée en politique de domination du continent, a été officiellement abandonnée mais elle explique l’attention que les États-Unis portent encore sur les affaires latino-américaines.

Répression d’artistes insurgés à Cuba contre le décret-loi 349 et la politique de censure

Ils sont Cubains, mais parce qu’ils croient que la liberté d’expression peut être un instrument de progrès vers un gouvernement pragmatique et plus ouvert au dialogue que ses prédécesseurs, ils sont traqués comme des ennemis de la Révolution. Avec l’intention d’attirer l’attention de la communauté internationale, l’écrivaine Verónica Vega nous livre ici son rapport sur les événements qui ont fait basculer l’opinion publique de son pays.

Photo : Alamar

Fin novembre 2018, les activistes du Grupo San Isidro se sont réunis pour manifester dans les rues de La Havane, devant le ministère de la Culture. Leur but : la dérogation du projet du décret-loi 349 destiné à l’encadrement (voire «restreindre la créativité») de toute activité artistique dans l’Île. Quelques jours plus tard, la direction d’Espaces latinos a reçu ce message de détresse comme une bouteille lancée à la mer :

«[…]je vous écris pour vous informer sur ce qui est en train de se passer à Cuba, une vague de répression contre les artistes convoqués pacifiquement devant le ministère de la Culture. Les forces de l’ordre de la sécurité de l’État nous ont bousculés et menacés, ils ont arrêté six personnes parmi nous. Auparavant, le 22 novembre, j’ai été arrêtée pour vouloir participer à une méditation publique qui faisait partie de la campagne de protestation contre le 349. Pendant cinq heures, ils m’ont enfermée dans une cellule, où j’ai eu une crise de claustrophobie et d’asthme. Une fois libérée, ils m’ont dit qu’ils pouvaient m’incarcérer à tout moment, et que ce n’était pas de leur responsabilité si quelque chose m’arrivait, car ils ont vu que j’étais vulnérable à l’enfermement. S’il vous plaît, divulguez cette information… », signé Verónica Vega*

Fidèle à sa vocation de donner la parole à ceux qui souhaitent exposer leurs opinions sur des sujets d’ordre publique, Espaces latinos a donc proposé à l’écrivaine et activiste cubaine –comme cela a déjà été fait dans un article précédent **–, une série de questions, cette fois sur l’actualité culturelle de son pays.

Vous représentez le Grupo San Isidro, quelle est son origine ?

Les activistes de la campagne contre le décret 349 sommes originaires de La Havane, dont plusieurs habitent à Alamar. Ce quartier était le théâtre d’un important mouvement d’art alternatif, lequel a tenté de coexister avec les institutions culturelles officielles (les cinémas, les théâtres et les galeries d’art appartiennent à l’État). À Alamar avaient lieu le festival de hip-hop et le festival de poésie le plus important de l’Île, jusqu’au jour où ils ont été interrompus et finalement supprimés par le ministère de la Culture. L’un des membres du groupe, Michel Matos, était le producteur du festival de musique Rotilla, événement le plus populaire à Cuba.

Je voudrais signaler que nous avons adopté le nom de «San Isidro» d’après le soutien des habitants de ce quartier homonyme, situé dans la partie plus ancienne de La Havane : lors d’un concert de musique organisé pour protester contre le 349, les artistes ont été victimes de la répression de la police, alors les habitants du quartier se sont révoltés contre les forces de l’ordre. Selon la Constitution, nous avions le droit d’exprimer notre mécontentement. Nous étions conseillés par Laritza Diversent, une avocate cubaine responsable de Cubalex, bureau indépendant de conseil légal qui a été contraint à l’exil après avoir subi la pression de la Sécurité de l’État.

En tant qu’artistes, avez-vous la possibilité de réaliser des expositions accessibles au grand public ? Les moyens de communication vous offrent-ils un espace pour la promotion de vos activités ?

Nous n’avons pas de visibilité car la télévision, la radio et la presse appartiennent à l’État. La diffusion de nos activités se fait grâce à Internet ou par téléphone portable. De plus, les artistes qui participent aux événements sont systématiquement harcelés par la Sécurité de l’État, notamment avec la présence policière. Ainsi le public est découragé par peur et finit par se désister, ou bien la même Sécurité de l’État donne de fausses informations concernant la date et les horaires des événements, afin de désorienter le public. Pourtant, grâce à la campagne contre le 349, nous avons réussi un grand coup médiatique : les gens nous suivaient sur les réseaux sociaux, et si beaucoup avaient peur de se joindre à la manifestation, ils approuvaient notre action en nous saluant dans la rue.

En dehors du Grupo San Isidro, est-ce qu’il existe d’autres artistes et intellectuels à La Havane impliqués dans votre cause ?

Le succès de la politique culturelle de la Révolution, initiée par Fidel Castro, réside en grande partie dans le fait d’avoir divisé la communauté artistique et intellectuelle. Cependant, l’annonce du décret 349 a généré un mécontentement tellement massif que, pour la première fois, un groupe de jeunes liés aux institutions de l’État a soutenu la protestation des artistes indépendants. Ainsi une trentaine de jeunes ont signé une lettre demandant une réunion avec le ministre de la Culture, dont l’objectif était de revoir et de réécrire le décret, bien que nous, les artistes indépendants, exigions la dérogation totale du projet de loi. Ce geste de solidarité fut un événement sans précédent. Par ailleurs, nous avions sollicité une réunion avant eux, mais nous avons été ignorés. Cela fait partie de la stratégie du gouvernement afin de discréditer l’existence légale du dissident. Toutefois, ces jeunes ont été reçus par le vice-ministre de la Culture, mais la réunion n’a pas donnée de résultats favorables.

Au premier regard, la manifestation devant le ministère de la Culture visait ponctuellement le décret 349, mais il est plus juste de considérer qu’il a été au fil des années le catalyseur d’un sentiment grandissant de frustration d’une politique d’interdiction et de censure…

Pour nous, les artistes unis contre le 349, il était clair que le gouvernement cubain ne voulait pas de l’existence d’un art indépendamment de l’État. Nous en avions la preuve, avec la suppression des festivals de hip-hop et de poésie mentionnés plus haut, mais surtout celle de la #00 Biennale de La Havane. Par conséquent, le 349 était la réponse officielle à ce type d’événements. Cela a été pour nous une déclaration de guerre, bien que le gouvernement ne s’attendait pas à un tel rejet populaire en réponse. La manifestation (une présence pacifique de notre art devant la plus importante institution de la culture) était notre dernier recours pour empêcher l’entrée en vigueur du décret, le 7 décembre dernier. Comme ils ne nous entendaient pas, nous avons carrément crié un monologue contre les représentants du gouvernement, mais leur réponse fut un silence officiel et la répression policière.

Avez-vous été menacés ou incarcérés ?

Le harcèlement, les menaces, les arrestations se sont succédés pendant toute la campagne, non seulement après la convocation devant le ministère de la Culture. Par exemple, nous avons essayé de réaliser une méditation collective dans un parc public, mais tous les artistes participant à la réunion ont été encerclés par la police. Plusieurs ont été incarcérés pendant des heures. Pour le gouvernement cubain, la dissension n’est pas reconnue comme un droit, par conséquent, toute personne qui proteste contre un dessein officiel est considéré comme délinquant et classé dans un dossier CR (contre-révolutionnaire). Ce stigmate se maintient pour toute la vie.

Quel est le bilan des manifestations ? Avez-vous le sentiment d’avoir été entendus ?

Le peu de temps que nous avons été incarcérés a montré que la répercussion internationale avait été importante, et que le gouvernement était préoccupé par les implications de la répression. La réponse officielle fut donnée par le biais d’un programme à la télévision, où les autorités justifiaient la nécessité d’appliquer le décret 349. Cependant, il a été dit que l’entrée en vigueur de celui-ci ne se ferait pas dans l’immédiat, et que les normatives devaient être revues et discutées. D’après notre expérience, ceci représentait une victoire. Espérer que le gouvernement cubain reconnaisse une erreur publiquement relève de l’utopie, car il existe trop d’arrogance de sa part, de peur de perdre le contrôle absolu sur la population. En ce qui me concerne, je n’avais jamais été engagée dans une campagne de protestation politique, mais le 349 ne me laissait pas le choix : il signifiait (ou signifie car il n’a pas encore été abrogé) l’annihilation totale de l’art indépendant à Cuba.

La fin de l’ère Castro permet d’envisager une lente, mais certaine, ouverture vers le reste du monde, notamment à travers les réseaux sociaux, et donc plus de transparence en ce qui concerne la difficile réalité de la société cubaine. Dans le monde d’aujourd’hui, la parole se libère et la culture traverse les frontières nécessairement par les médias. Est-ce qu’ils vous ont donné l’occasion de parler de la répression dont vous avez été les victimes ?

Oui, nous avons apporté notre témoignage à différents sites non officiels comme Cubanet, Diario de Cuba, Cibercuba, Havana Times, Hypermedia Magazine… Et les artistes qui se sont rendus à l’étranger, comme Amaury Pacheco et son épouse la comédienne Iris Ruiz, ont pu parler à des chaînes de télévision et à la radio dans différents pays (les États-Unis, l’Argentine, le Chili…). Pendant la répression, nous avons su que nous n’étions pas seuls, cela nous a encouragé parce que la pression de l’État, avec tous ses recours, c’est une expérience terrible.

Ce funeste incident, a-t-il contribué à cimenter la cohésion du Grupo San Isidro ou bien, à cause des menaces, de la violence et des intimidations, avez-vous évoqué la possibilité de le dissoudre pour préserver votre sécurité ?

Nous n’avons pas dissous le groupe, car nous sommes persuadés que l’union a été la clé de notre sécurité. À présent, nous sommes concentrés chacun dans notre projet personnel, mais la solidarité ressentie pendant la campagne est toujours là : d’autres artistes, liés à l’État, se sont prononcés depuis leurs propres plates-formes pour exprimer leur désaccord avec le décret.

Après le retrait de Raúl Castro, Cuba vient de franchir une étape importante de son histoire avec le projet de sa nouvelle constitution. Quel jugement portez-vous sur l’actualité ? Voyez-vous un progrès vers un nouveau Cuba où s’exprimer librement, et en paix, ne soit plus considéré comme un délit ?

Je crois que Cuba est en train de vivre une sorte d’éveil. Les réactions suscitées par le 349 montrent une confluence de forces, laquelle a surpris tout le monde. C’est une secousse graduelle de la conscience collective. Le mécontentement est général, et beaucoup l’expriment librement dans la rue comme jamais auparavant. De plus en plus de gens commencent à se sentir impliqués même dans d’autres domaines. Pour ne donner qu’un exemple, après la dernière tornade, les victimes de la catastrophe ont donné leur témoignage aux activistes et aux médias non officiels, même en sachant qu’ils risquaient la répression pour cela. Les étudiants universitaires se sont mobilisés spontanément pour aider, et les propriétaires des restaurants ont apporté de la nourriture gratuitement, ce que le gouvernement n’a pas fait. Il y a trop de lassitude cumulée, trop de scepticisme. Les Cubains commencent à comprendre que nous sommes un seul peuple, mais un peuple divisé par une politique inefficace qui a ravagé le pays et généré beaucoup de souffrance.

Propos recueillis par
Eduardo UGOLINI

______________

* Verónica Vega a été invitée à participer au festival Belles latinas, édition 2011, avec son roman Partir, un point c’est tout, édité en français par les éditions Christian Bourgois.

** Article intitulé Criminaliser la vérité, publié le 12 octobre 2018.

Cuba dans l’attente de sa nouvelle constitution : entre changements et continuité

L’année 2018 a sans doute marqué une date importante dans l’histoire cubaine : les 21 et 22 juillet, l’Assemblée nationale du pouvoir approuvait en session ordinaire le projet de la nouvelle constitution nationale. Ainsi, les institutions politiques de la révolution castriste, dans son ensemble, sont entrées dans une nouvelle ère de son évolution, plus en accord avec les enjeux socio-politiques du monde actuel.

Photo : Radio Reloj

L’évolution n’est pas évidente d’emblée, puisque le préambule et certains articles du projet actuel, qui sera soumis à l’approbation des citoyens par référendum le 24 février prochain, reprennent exactement les mêmes paragraphes de la Constitution actuelle de 1976. En effet, le nouveau projet plonge dans les fondations mêmes de l’État communiste révolutionnaire, surtout en ce qui concerne le rôle de Cuba dans la sphère internationale et ses relations avec les puissances considérées comme capitalistes.

D’ailleurs, le secrétaire d’État Homero Acosta, coordinateur de la commission de rédaction du texte, rappelle que le projet ne vise pas essentiellement à établir une nouvelle constitution, mais à actualiser la constitution de 1976 d’après les changements qui ont façonné le monde depuis quarante ans. Homero Acosta rappelle aussi que le projet est «cohérent avec les affirmations de Raúl Castro durant la première conférence nationale du Parti, le 28 janvier 2012» lorsqu’il proposait de «[…] laisser derrière [eux] le poids de l’ancienne mentalité et forger, avec une intention transformatrice et une grande sensibilité politique, la vision vers le présent et l’avenir de la Patrie, sans abandonner, pas un seul instant, l’héritage martinien[1] et la doctrine du marxisme-léninisme qui constituent le principal fondement idéologique de [leur] processus révolutionnaire».

Comme on peut donc le constater, le projet est plus à la continuité qu’au changement. Mais un regard plus attentif montre qu’il s’agit d’une rupture édulcorée, une transition en douceur qui était impensable il y a quelques années. Ainsi la nouvelle constitution propose notamment cinq modifications portant sur les concepts de «propriété privé», «société communiste», le statut et la durée de la fonction présidentielle et, un sujet qui fait grincer les dents des ultraconservateurs et se retourner dans leurs tombes les Pères de l’Église : le mariage pour tous. Sur ces questions, examinons de plus près ce que propose la nouvelle constitution.

La propriété privée sera reconnue dans la nouvelle constitution, ainsi que l’investissement des capitaux étrangers, comme faisant partie de l’économie du marché. C’est incontestablement un signe d’ouverture, sachant que le pays se trouve soumis à l’embargo étasunien depuis 1962. Néanmoins, cette décision n’est pas une réforme en soi mais une base légale pour le modèle économique initié en 2008 par Raúl Castro. En effet, le frère de Fidel, et président de l’époque, avait autorisé l’activité privée chez les particuliers et aujourd’hui, ils représentent le chiffre non négligeable de 13 % de la force de travail, soit environ 600 000 personnes sur 11 millions d’habitants.

Le concept de «société communiste» apparaît dans l’article 5 de la Constitution actuelle sous la férule du Parti communiste de Cuba (PCC), unique parti de l’île qui «organise et oriente les efforts communs vers les objectifs suprêmes de la construction du socialisme et de l’avancée vers la société communiste». Or, si le nouveau texte confère au PCC les mêmes prérogatives et «le caractère socialiste» de sa politique, la proposition d’une future «société communiste» a été éliminée.

En ce qui concerne le statut du président, deux autres réformes marquent une nette évolution du système politique qui a permis à Fidel, puis à Raúl Castro, de rester à la tête du pouvoir pendant six décennies : la nouvelle constitution stipule un mandat présidentiel de cinq ans, renouvelable une fois (article qui peut être retiré avant le référendum) ; d’autre part, le chef de l’État ne sera plus le «président des Conseils d’État et des ministres», mais le président de la République et aura la possibilité de déléguer certaines fonctions grâce à la création d’un poste de Premier ministre.

Pourtant, malgré l’annonce des réformes politiques et économiques, c’est la question du mariage pour tous qui semble devoir imposer un véritable changement d’optique sur le régime castriste et l’avenir de la société cubaine. Pour comprendre la valeur historique de cette réorientation législative, il faut se rappeler qu’après le triomphe de la révolution, en 1959, et des années durant, les homosexuels ont été victimes de discriminations, enfermement dans des camps de «rééducation», exclusion de tout emploi public, etc. Cette réforme démontre ainsi comment, sur le plan spirituel, les doctrines religieuses auront à l’avenir de plus en plus de mal à imposer leurs dogmes séculaires désuets, et commencent à se plier face aux interrogations existentielles des sociétés modernes ; de même, dans le domaine de la difficile connivence entre «société» et «politique», ce sont les mœurs qui peuvent modifier les constitutions.

Sur ce point cependant, la proposition du mariage pour tous dans le nouveau texte est ambiguë. Elle fait appel à l’euphémisme pour éviter de froisser la sensibilité des fidèles castristes de vieille souche, et surtout de l’Église, qui étaient «vent debout contre ce projet». Ainsi, en définissant le mariage comme l’union «entre deux personnes» ou comme «une institution sociale et légale», sans dire un mot sur le sexe des mariés, la Constitution laisse la porte ouverte à une possible reconnaissance du mariage gay. «C’est une étape fantastique et je m’en réjouis», a déclaré une illustre militante de la cause gay, la députée Mariela Castro, fille de Raúl Castro.

Tous ces changements énoncés, dans un régime qui est resté figé dans le temps pendant soixante ans, sont susceptibles de gagner également l’approbation partout dans le monde, notamment chez ceux qui attendent de meilleures conditions de vie pour les insulaires. Cela montre non seulement que les mœurs peuvent changer une législation rigide, mais aussi et surtout qu’aucun pouvoir absolu ne peut résister éternellement au besoin naturel du peuple de s’exprimer en toute liberté, participant en même temps à la grandeur de son pays.

Vient étayer ce propos la consultation populaire sur les éventuelles propositions de modification du texte final, laquelle a duré trois mois et s’est terminée le 15 novembre, avec un bilan de 8,9 millions de Cubains mobilisés (soit 80 % de la population), dans les universités, les centres de travail et dans les quartiers à travers 133 000 débats. Ce sont des chiffres remarquables dans un pays peu, ou pas du tout, habitué à ce type d’exercice démocratique.

À la suite de la participation citoyenne, dont 2 125 propositions reçues de Cubains vivants à l’étranger, la commission chargée de la rédaction de la nouvelle constitution a effectué 760 rectifications sur 134 des 224 articles. Seul bémol, en attendant le référendum populaire du 24 février : le nouveau texte n’aborde pas deux sujets essentiels pour que la liberté démocratique ne soit plus un vain mot, à savoir ouvrir la voie à la création d’autres partis et élire directement le président, lequel est désigné par les députés du tout-puissant PCC.

Eduardo UGOLINI


[1] Martinien : en référence à José Martí (1853-1895).

Cuba, le retour des années grises entre le manque de perspectives et la crise alimentaire

Fidel Castro est décédé il y a deux ans. Son frère Raúl a cédé le pouvoir il y a un peu plus de six mois. Le castrisme s’efface lentement. Le nouveau président de Cuba, Miguel Díaz-Canel, homme discret, peine à offrir des perspectives au pays et à séduire ses compatriotes. Les Cubains subissent de plein fouet, particulièrement à La Havane, une terrible crise alimentaire.

Photo : Sputnik-News

Aux confins de la pauvreté et du mauvais goût, il existe à quelques kms de La Havane une ville soviétique oubliée des touristes. Les «bolos» (sobriquet cubain pour les Soviétiques) sont partis en 1991. Ils ont laissé Alamar, un immense labyrinthe d’immeubles à l’architecture stalinienne. On y accède depuis la capitale avec la guagua (le bus), le P11. C’est l’une des lignes les plus surchargées de la capitale. Alamar, plus ou moins 100 000 habitants – les statistiques sont bien floues à Cuba –, ressemble à un mauvais rêve. Les Russes et des brigades d’ouvriers cubains ont empilé dans les années 1970 des blocs de béton sur une dizaine d’étages, devenus, avec le temps, gris tristesse. Alors Alamar vibre au rythme du crépitement des Ladas, des camions Kamaz, et des cris des enfants des garderies Hanoi.

Quant au vaste parc d’attraction José Martí, dont les jeux tombent en décrépitude, il ne fait plus recette auprès des bambins, qui rêvent plus d’internet que des manèges de petits avions MiG. Alamar, gigantesque cité-dortoir sans repère, sans commerce ou presque. Il y a bien le Falcon, un mini centre commercial. Mais les rayons de sa supérette ne nourrissent pas les familles. Les vieux se souviennent des Russes et de leurs «conserves de viande». Lorsqu’ils ont quitté l’île au début des années 1990, Cuba a traversé une terrible crise économique, la «Période spéciale», qui s’est traduite au quotidien par des ventres creux. La Havane semble revivre des moments similaires.

Touchés par la malbouffe

«Nous finirons par nous manger entre nous», assure Carlos, surveillant d’un rayon de bouteilles d’huile dans une épicerie désespérément vide. La Havane n’a jamais traversé de crise alimentaire aussi importante depuis vingt ans. «Il n’y a plus que des rayons de boissons, de pâtes et de Pelly (marque de chips)», confie cette mère de famille. La malbouffe fait grossir les Cubains comme jamais. Les petits kiosques ambulants de cuentapropistas (entrepreneurs privés), vendeurs de concombres et d’immenses avocats ont quasiment disparu. Les Cubains font appel à la débrouille et à la rapine. «Mon mari, gardien la nuit dans un entrepôt, vend des caisses de bières qui ont été saisies par l’État. Ce n’est pas du vol, mais un acte de nécessité», assure cette Havanaise. La nécessité, un mot clé dans l’île. Paradoxe : les grandes villes de l’est du pays, comme Guantanamo, d’ordinaire oubliées des circuits de ravitaillement, ne manquent de rien ces temps-ci.

Cuba célébrera ce dimanche les deux ans de la disparition de Fidel Castro. La Havane de 2018 est bien sombre au regard des percées politiques de 2015-16, à l’époque où Raúl Castro et le «frère Obama», comme le surnommait ironiquement Fidel, ont multiplié les échanges économiques, politiques et culturels. Le temps de l’ouverture capitaliste s’en est allé, et avec elle les revenus des touristes américains. «Jamais nous ne retrouverons de tels touristes capables de payer 100 dollars pour une chanson», confie Nelson, musicien. Donald Trump a interdit à ses compatriotes de se rendre sur l’île (sauf en groupe) et il renforce les sanctions. Le régime cubain a sauté sur l’occasion pour encenser le socialisme et s’attaquer aux cuentapropistas, symboles du capitalisme et accusés non sans raison de ne pas payer leurs impôts. Des milliers ont vu leur licence révoquée. Les chauffeurs de taxi privé, dont les manifestations appelant à la liberté étaient de plus en plus fréquentes, ont été lentement matés et remplacés par des taxis collectifs d’État dociles, les ruteros.

Manque de perspectives

Le président, Miguel Díaz-Canel, avec ses propositions d’un retour vers le socialisme, ne fait pas rêver. Si l’île a théoriquement débattu de sa nouvelle Constitution au cours des trois derniers mois, dans les faits, les Cubains de la rue s’y sont bien peu intéressés. Pour donner le change, la présidence y a inséré le mariage homosexuel pour donner une image de progressisme, alors que le multipartisme, lui, n’est pas à l’ordre du jour. L’immense majorité des Cubains est d’ailleurs déconnectée de la chose politique. La priorité, c’est manger. Et à moins de bien connaître son interlocuteur depuis des années, parler de politique est impossible… sauf avec des agents de la sécurité d’État. «Tais-toi! On va dire que tu es un contre-révolutionnaire», dit Marisbel à son oncle.

À l’aube de ses soixante ans, le 1er janvier prochain, la Révolution inoxydable manque surtout de perspectives. Armando et son épouse Yudalys ont tranché. Propriétaires de quelques appartements à louer à La Havane, ils viennent de s’envoler pour l’Argentine. Armando confie : «Je ne manque pas d’argent. Mais lorsque je veux acheter ne serait-ce qu’une ampoule pour un de mes appartements, je ne peux pas, car il n’y a pas d’ampoules dans les magasins.» Le couple est parti le cœur brisé. «Que faire d’autre ? Díaz-Canel nous a dit que l’an prochain serait une année difficile, à payer les dettes du pays. Jusqu’à quand ?» conclut Yudalys.

Hector LEMIEUX
Depuis La Havane
D’après le Journal Les temps – Suisse

«Criminaliser la vérité», la réaction d’un groupe d’artistes cubains contre le décret-loi 349

Invitée à participer à la dixième édition du festival Belles Latinas en octobre 2011 avec son roman Partir, un point c’est tout, édité en français par les éditions Christian Bourgois, l’écrivaine cubaine Veronica Vega propose, dans notre newsletter de cette semaine, une tribune consacrée à la situation actuelle à laquelle sont confrontés des auteurs cubains, et elle-même notamment, à la suite de la récente publication d’un décret-loi relatif à la culture.

Photo : Veronica Vega

Discréditer ceux qui remettent en question la politique officielle est manœuvre courante à Cuba ; tout comme réprimer des individus ou des groupes qui luttent contre la stagnation économique ou le manque de liberté, en les calomniant avec une totale impunité et en déformant leurs réelles revendications. La publication du décret-loi 349 et la réaction d’un groupe d’artistes contre celui-ci démontrent, une fois encore, que cette méthode est efficace.

Le décret, publié le 10 juillet, entrera en vigueur dans les 150 jours suivants sa date de publication, c’est-à-dire le 7 décembre. Cependant, le quotidien Granma a récemment publié un article de Germán Veloz Plasencia intitulé «Défendre les choix culturels à utilité créative» dans lequel il soutient que ce décret sera effectif ce mois-ci.

Si ce changement soudain était vrai, il violerait le protocole juridique. Respectera-t-il la campagne «Artistes cubains contre le décret 349» (nom de la page Facebook) ? Cette protestation a débuté le 21 juillet, devant le Capitole, par une performance de la jeune Yanelys Nuñez qui s’est tartinée le corps d’excréments humains et brandissait une pancarte prônant «L’art libre».

Ce jour-là également, le rappeur Soandry del Rio fut arrêté, visiblement pour sa seule présence devant la scène, ou peut-être pour avoir filmé avec son téléphone portable la façon dont la police emmenait Luis Manuel Otero, l’auteur de la mise en scène plastique qu’il ne put représenter.

Le vendredi 21 septembre, Soandry del Rio fut arrêté une nouvelle fois pour «désobéissance», ayant refusé de payé la contravention reçue ce jour. Après l’annonce de Luis Manuel Otero sur les réseaux sociaux, «demain tous devant la gare de Zanja y dragones à 10h30 pour dire : #freeSoandry #noaldecreto349», il fut libéré pendant la nuit.

L’histoire que taisent les médias officiels

D’importants événements culturels alternatifs ont surgi et foisonné tout naturellement dans la culture cubaine et ont demandé un espace contrôlé en totalité par les institutions, c’est-à-dire par le gouvernement. Des événements authentiques qui englobent la musique, les arts plastiques, la danse, la littérature, l’audiovisuel, et qui ont essayé de coexister avec la politique officielle mais que celle-ci a fini par éliminer.

Le décret 349 est la réponse donnée à tous les créateurs qui n’ont pas voulu renoncer à trois droits fondamentaux que pas même une constitution pétrie d’habiles incohérences ne peut leur enlever : vivre dans le pays où ils sont nés, créer grâce à leur talent naturel, exprimer dans leurs arts et leurs vies ce qu’ils pensent de la société à laquelle ils appartiennent.

L’article de Granma qui, dès son titre «Défendre les choix culturels à utilité créative», annonce la mise en œuvre du décret, aspire à dénaturer tout l’art alternatif en l’associant au phénomène Regueton. Phénomène exploité par les officiels parce qu’il rempli une condition fonctionnelle : se perdre dans la concupiscence, éclipsant toute critique sociale.

Le décret 349 est à l’origine de cette confusion par l’article 4.1, qui affirme : «De manière égale, est contraire à la loi lorsqu’une personne native ou juridique, se rend coupable des conduites suivantes : diffuser de la musique ou réaliser des prestations artistiques faisant l’apologie de la violence en utilisant un langage sexiste, vulgaire, discriminant et obscène […]»

Il est logique que la diffusion massive du Regueton et la dégradation de son contenu facilitaient sa surveillance par un État qui détient le monopole des médias et de l’éducation. Ce n’est un secret pour personne qu’au lycée et à la faculté, le style de musique écouté rythme les activités. Lorsque mon fils faisait ses études à l’université, on demandait un euro à chaque élève pour payer celui qui apportait le matériel audio. Ce n’était pas une initiative institutionnelle, mais elle était approuvée par l’université et permise par le ministère de l’Éducation. Même l’Agence cubaine de rap a participé à la promotion des chanteurs de Regueton précisément pour le caractère neutre (politiquement) de leur discours.

D’autre part, des membres de la brigade de réponses rapides, des représentants de l’Union des jeunes communistes (UJC) et de la Fédération étudiante universitaire (FEU), jusqu’à de rigides fonctionnaires, utilisent en public, si cela est de mise, un langage «sexiste, vulgaire, discriminant et obscène» contres des personnes rebelles, et sont plutôt félicités pour leur fidélité politique.

Depuis la création de la dichotomie «révolutionnaire» et «contre-révolutionnaire», avec des actions «pour l’exemple» afin que tout le monde en comprenne le sens, les Cubains ont appris la leçon à un point tel que, jusque dans les «assemblées de reddition de comptes» (espace autorisé afin que le peuple puisse poser des questions en toute liberté), les plus critiques clament haut et fort leur appartenance au Parti communiste cubain (PCC) ou à la Révolution dans le but d’éviter une mauvaise interprétation de leurs intentions.

Cependant, il est possible de démontrer cet imbroglio de fragmentation et de paranoïa. Il suffit simplement de clarifier : les revendications ne sont pas personnalisées car l’objet d’attention et d’analyse est le problème exposé et ses responsables ; – on peut remonter directement au gouvernement – et non pas le citoyen qui en souffre. Cacher le vrai responsable est toujours la finalité de la confusion. Dès à présent, le décret 349 entend camoufler le fait de «censurer» avec celui de «criminaliser».

La censure de la création artistique est ancestrale et s’applique plus ou moins arbitrairement et/ou impunément. Mais criminaliser l’artiste pour pratiquer son art sans lien aucun avec l’État revient à reculer de plusieurs siècles en tant que culture, nation et espèce.

Le président Diaz-Canel et l’actuel ministre de la Culture Alpidio Alonso, doivent être conscients du fait que les artistes ne sont plus aussi innocents que lorsque les évènements Arte Calle, les festivals de Rock, de Rap, Poesía sin Fin, Rotilla, Puños Arriba… ont été annulés. Les artistes savent désormais que c’est l’exercice de la liberté civile que les autorités veulent réfréner. Le droit de s’exprimer librement, par un poème, une chanson, une performance, penser ce que l’on pense, tout cela est réservé aux candidats au poste de délégué à l’assemblée de leurs circonscriptions.

Une loi, qui n’est autre qu’un prétexte diffamatoire, oblige les artistes indépendants à payer des impôts. Dans le manifeste de San Isidro, les activistes de la campagne contre le décret sont clairs sur le sujet : ils sont disposés à payer des impôts mais refusent que leurs œuvres soient filtrées par une censure politique.

Pour être tout à fait honnêtes, il faut reconnaître que les recettes générées par le prix des entrées de certains événements alternatifs (plus tard contrôlés et stoppés) qui remplissaient l’amphithéâtre del Almar, tel que le festival de rap, étaient reversées intégralement au «Municipal de Cultura de Habana del Este» (groupe culturel municipal de l’Est de La Havane), puisque les responsables (Grupo Uno) n’ont jamais perçu aucun bénéfice. La commune s’attribuait le mérite culturel desdits événements.

Ne les laissons pas nous induire en erreur, «criminalisation» ne veut pas dire «censure». La censure attaque l’œuvre et la criminalisation s’en prend à l’artiste. L’annonce intempestive de l’entrée en vigueur du décret-loi, qui condamne l’art pour le simple fait d’être indépendant cherche à ébranler les actions des contestataires en les classant dans la catégorie «désobéissance civile», est présente dans divers délits : refus de payer une contravention, outrage à l’autorité, activité économique illicite, délit prémédité mettant en danger la vie d’autrui, et une infinité de mobiles potentiellement abstraits.

Il y a peu, ce fut le cas de Soandry del Rio, mais prochainement, n’importe quel autre activiste pourrait devoir rendre des comptes à la justice. L’objectif est identique à celui du printemps 2002 : inciter à une autre débandade. Attaquer différents points sensibles provoquant la peur, les fuites par l’exil ou l’obligation (pour diverses raisons : familiales, politiques, économiques, etc.) de rester, les pactes forcés, les ventes de l’âme. Des menaces, des arrestations et, qui sait, des jugements suivis de peines de prison à cause un décret qui a réussi à établir un parallèle entre «artiste libre» et «délinquant».

Veronica VEGA
Traduit par Géraldine GIRAUD

«Je crois que la vérité est puissante et les mots peuvent et doivent être une extension de la vérité. Je crois que c’est aussi le rôle de l’art et des médias. J’estime que je suis une artiste, une chercheuse et défenseure de la Vérité en tant qu’essence, comme pilier de l’existence et de la conscience humaine. Je crois que Cuba peut changer et que les endroits comme le Havana Times contribuent à ce changement nécessaire

Cuba sur de bons rails pour une économie plus ouverte dans le secteur ferroviaire

Pour la première fois depuis soixante ans, Cuba ouvre son réseau de chemins de fer aux capitaux privés et étrangers. L’objectif ? Moderniser les infrastructures ferroviaires et renforcer ce secteur stratégique pour le développement du pays. L’État poursuit petit à petit sa transition vers l’ouverture du marché.

Photo : Héctor González/Cuba Debate

Cuba s’apprête à ouvrir son réseau de chemins de fer au secteur privé à partir du mois prochain, quand entreront en vigueur les nouvelles réglementations publiques. Fin août, le gouvernement cubain a en effet rendu public un décret visant à réformer le transport ferroviaire, principal moyen de transport terrestre sur l’île. Ce texte «propose que le chemin de fer puisse être exploité totalement ou en partie par un ou plusieurs opérateurs ferroviaires […] et il peut s’agir d’une personne ou d’une entité juridique, nationale ou étrangère», a expliqué le conseiller juridique du ministère des Transports, Edmundo Ronquillo, au journal officiel Granma.

L’objectif du gouvernement est de rénover des infrastructures vieillissantes afin d’augmenter les capacités de transport de voyageurs et surtout de marchandises. Ce nouvel axe stratégique fait partie d’une série de réformes déterminantes pour le développement économique et social du pays. Le secteur ferroviaire est en effet aujourd’hui à la peine. Alors qu’il avait fait la gloire de l’île au XIXe siècle lorsque les premières lignes ont été installées en 1837, neuf ans avant l’Espagne, le réseau de chemin de fer a décliné dans les années 1990 à la suite de l’effondrement de l’URSS qui soutenait financièrement l’État communiste. L’état des voies s’est ensuite progressivement dégradé avec l’obsolescence des équipements.

Aujourd’hui, le réseau compte 4500 kilomètres de voies, gérées par la Compagnie nationale des chemins de fer de Cuba (FCC), et près de 7000 autres kilomètres appartenant à des complexes agricoles et industriels de l’État pour le transport du sucre. Une partie de ce réseau n’est d’ailleurs plus utilisée, à la suite de la fermeture d’un grand nombre d’usines ces dix dernières années.

Ce nouveau décret a déjà été précédé par plusieurs projets de modernisation du réseau ferroviaire, prévus jusqu’en 2030 et qui doivent permettre de relancer ce secteur où travaillent 21 000 personnes. L’État a ainsi d’ores et déjà signé plusieurs contrats avec la Russie pour acheter des locomotives. En juillet, un accord de 40 millions d’euros a été signé avec la SNCF pour moderniser les ateliers de maintenance et remettre en état des locomotives et des wagons.

L’ouverture progressive du système ferroviaire au secteur privé témoigne en tout cas d’un changement d’époque. Depuis avril, le nouveau président Miguel Díaz-Canel est à la tête de l’État cubain, dirigé pendant plus de cinquante ans par la famille Castro, d’abord par Fidel (1959–2008) puis par son frère Raúl (2008–2018). Même si le Parti communiste de Cuba (PCC) reste l’unique parti politique, il s’agit d’un changement important puisque l’actuel président de 57 ans est né après la révolution cubaine de 1959 et ne fait donc pas partie des révolutionnaires «historiques».

«L’actualisation du modèle socialiste cubain» voulue par Raúl Castro pendant les dix ans de sa présidence a déjà introduit de nombreux changements, comme le rétablissement des relations diplomatiques avec les États-Unis en 2015, la création d’habilitations à la propriété privée et des autorisations par licences pour travailler à son compte. Le dernier décret sur les infrastructures ferroviaires prolonge ainsi les réformes économiques déjà menées. Un nouveau projet de Constitution devrait par ailleurs être voté par référendum le 24 février 2019 pour reconnaître le rôle du marché et de l’activité privée dans l’économie. Cuba avance donc à petit pas vers l’économie de marché, à défaut d’y aller bon train.

Gabriel VALLEJO

La compagnie aérienne Cubana supprime ses vols nationaux pour l’été

Après le crash du Boeing 737 survenu le 18 mai dernier dans les environs de l’aéroport de La Havane, la compagnie aérienne Cubana a annoncé la suppression de tous ses vols nationaux et ce jusqu’à la fin de l’été. Des membres de la compagnie se sont confiés le 1er juin dernier au journal numérique indépendant 14ymedio qui propose de faire un point sur la situation.

Photo : Cubana de Aviación

Les vols nationaux de la compagnie aérienne Cubana, suspendus après l’accident qui a coûté la vie à 112 personnes à La Havane le 18 mai dernier, ne seront pas remis en place «avant le mois de septembre, au minimum» a déclaré ce vendredi au journal 14ymedio une employée de la compagnie aérienne nationale qui recevait les clients à l’agence située rue Infanta. «Nous n’avons pas encore fixé de date pour le rétablissement des vols nationaux», a-t-elle ajouté.

On entre dans une nouvelle phase en ce qui concerne l’annulation des vols, explique une salariée du terminal 1 de l’aéroport José Martí de La Havane. «Jusqu’à maintenant, on transférait les passagers en bus mais à partir d’aujourd’hui, les vols ont été totalement annulés et on ne s’occupera même plus de leur prise en charge» a-t-elle précisé. Les personnes ayant acheté un billet auprès de Cubana doivent passer dans les prochains jours au bureau de la compagnie aérienne pour «se faire rembourser».

«Nous ne faciliterons pas vos déplacements terrestres, mais nous vous rendrons votre argent» répond-elle aux inquiétudes des clients qui s’interrogent fortement sur le rétablissement possible du service pendant les mois de vacances scolaires durant lesquels on constate une augmentation du nombre de voyageurs entre les provinces.

Les passagers seront remboursés à 100%, mais ne pourront plus bénéficier d’un transfert en bus, auparavant assumé par la compagnie aérienne. Avant même que la compagnie n’annonce la suppression de ses vols pendant l’été, plusieurs clients de Cubana avaient déjà exprimé leur mécontentement du fait que le train ne fonctionne pas non plus en raison des dommages laissés par la tempête subtropicale Alberto dans la partie centrale de l’île.

L’accident du vieux Boeing 737, que Cubana louait à la compagnie mexicaine Global Air pour assurer la ligne La Havane-Holguín, a aggravé la crise de crédibilité qu’a vécu la compagnie aérienne nationale en raison des problèmes techniques de ses avions et de la mauvaise qualité de ses services. Selon les médias officiels, en 2016, plus de 50% des vols à destination d’Holguín ont été retardés, une situation qui s’est empirée au premier trimestre 2017.

En 2012, Cuba a acheté six avions Antonov-158 de fabrication russo-ukrainienne pour moderniser la flotte nationale, mais ces appareils ont souffert «de difficultés et des problèmes sont apparus au moment d’acheter des pièces de rechange», nous a expliqué en mars dernier l’un des directeurs de l’entreprise. «Les An-158 ont été achetés en Ukraine et l’accord concernant les pièces de rechange a été signé avec la Russie mais, peu de temps après, le conflit entre les deux pays a éclaté et voilà dans quoi nous nous sommes embarqués» ajoute la source.

D’après 14ymedio,
traduit de l’espagnol par Sarah LIXI

Le journal numérique 14ymedio à été fondé par la célèbre journaliste et blogueuse cubaine Yoani Sánchez en mai 2014. Considéré comme journal «d’opposition», 14ymedio est né dans l’idée de créer un équilibre face au monopole des médias «officiels» institués par le régime. À travers ses reportages sur la vie quotidienne de l’île, ses chroniques politiques et de nombreuses rubriques culturelles et sociales, 14ymedio revendique son «engagement pour la vérité, la liberté et la défense des droits humains sans postures idéologiques ou partisanes».

La fille de Raúl Castro milite en faveur du mariage homosexuel à Cuba

Mariela Castro, députée et fille de l’ancien président cubain Raúl Castro, profitera de la réforme de la Constitution prévue pour le mois de juillet pour légaliser le mariage homosexuel à Cuba et modifier le Code de la famille et le Code pénal.

Photo : Mariela Castro’s March/HBO 

«Lors de la réforme de la Constitution, nous évoquerons toutes ces propositions… L’idée est avant tout de ne pas perdre notre temps à créer de nouvelles lois mais de les incorporer aux lois déjà en vigueur pour que tout rentre dans l’ordre plus rapidement», a expliqué la législatrice et directrice du Centre national d’éducation sexuelle (Cenesex) lors d’une conférence de presse donnée le vendredi 4 mai dernier. «Mariela Castro et les activistes en faveur des droits pour la communauté LGBT à Cuba profiteront de la capacité d’initiative de la députée», a ajouté le sous-directeur du Cenesex, Manuel Vázquez.

Dans le modèle politique cubain où le président du pays est élu par l’Assemblée nationale du pouvoir populaire (qui ne se réunit que deux fois par an), il n’est pas courant que des législateurs présentent leurs propres initiatives.

En décembre 2013, Mariela Castro a été la seule parlementaire à voter contre un projet concernant le Code du travail, —que les autorités considéraient pourtant comme essentiel— car celui-ci ne s’opposait pas suffisamment à la discrimination envers les membres de la communauté LGBT.

Les activistes espèrent retirer de la Constitution la loi selon laquelle le mariage unit un homme et une femme –loi qui empêche les unions entre des personnes du même sexe– et apporter les modifications nécessaires au Code de la famille et au Code pénal pour que des sanctions appropriées soit appliquées aux délits de violence de genre et d’homophobie, entre autres.

Une réforme de la Constitution cubaine a été envisagée à de nombreuses reprises ces dernières années. Lors de son dernier discours en tant que chef du gouvernement, le 19 avril dernier, Raúl Castro a précisé que la prochaine session de l’Assemblée aurait lieu au mois de juillet. Ce dernier, qui a choisi de ne pas se représenter, reste cependant le premier secrétaire du Parti communiste cubain, parti qui, selon la Constitution, gouverne le pays. Malgré les nombreuses spéculations sur le rôle joué par l’ancien président de 86 ans, sa fille a émit une réserve : «Il continue de travailler, le temps libre que tout le monde croyait qu’il allait s’octroyer n’est pas encore d’actualité», a-t-elle ajouté.

Parallèlement, elle explique que le nouveau président, Miguel Díaz-Canel, ingénieur de 57 ans, est sensible aux droits de la communauté LGBT à l’image de son père qui a milité en faveur du respect de la diversité sexuelle. «Ce que [Raúl Castro] a fait en tant que secrétaire du Parti et président du Conseil d’État à ce moment-là, consistait à mettre en place tous ces processus avec précaution dans le but de parvenir à des accords», affirme Mariela Castro.

D’après El Economista,
traduit de l’espagnol par Laura CHANAL

NdT : En 2016, Jon Alpert, journaliste américain passionné de Cuba, a réalisé le documentaire Mariela Castro’s March : Cuba’s LBGT Revolution, qui plonge le spectateur en immersion au cœur de la communauté LGBT cubaine. 

Janette Habel en faveur de l’ouverture économique et des changements sociaux

Le samedi 2 juin dernier, le gouvernement cubain s’est lancé dans un processus de réforme constitutionnelle dirigé par l’ex-chef de l’État cubain, Raúl Castro ; réforme qui vise à intégrer à la Constitution actuelle les changements sociaux et l’ouverture économique récente de l’île socialiste.

Photo : Janette Habel/Archives Espaces Latinos

Cette réforme a pour but de légaliser et d’adapter l’actuelle Constitution cubaine ― qui date de 1976 ― aux changements économiques et sociaux vécus par le pays au cours des dix dernières années. La commission, composée de 33 représentants de divers secteurs sociaux, sera chargée de rédiger la nouvelle version de la Carta Magna, une version censée prendre en compte «l’évolution progressive des conditions économiques et sociales», comme l’a expliqué Miguel Díaz-Canel, l’actuel chef de l’État cubain, qui a succédé à Raúl Castro au mois d’avril dernier.

Janette Habel, politologue spécialiste de Cuba, analyse les changements pris en compte par la réforme constitutionnelle, en insistant notamment sur la nécessité pour Cuba de modifier sa définition de propriété, et les enjeux que suppose une telle mesure : «On reconnaît la propriété de l’État. Mais là, maintenant, il faut reconnaître des formes de propriété privée coopérative, et surtout les PME. Ce qu’on appelle à Cuba les « cuenta propia » des travailleurs indépendants, qui sont parfois de véritables PME. Ces formes de propriétés doivent être reconnues dans la Constitution.» Mais la question de la propriété privée et la reconnaissance de celle-ci suscite le débat au sein de la société cubaine ; aux détenteurs de petites et moyennes propriétés, qui se prononcent bien évidemment en faveur de ce projet, s’opposent les travailleurs du secteur public, secteur de l’État, dont le niveau de vie est en général bien plus modeste. Janette Habel estime que «la société cubaine est actuellement très divisée entre les secteurs qui prospèrent, et les autres». Elle rappelle qu’il y a notamment «une série de cadres, de dirigeants, qui, pour des raisons plus idéologiques sont également contre».

D’autre part, il est temps pour le pays de s’ouvrir au reste du monde et d’instaurer, dans un système jusque-là largement étatisé, une part d’économie de marché, en attirant davantage d’investissements étrangers : «La Constitution ne correspond plus tout à fait aux modifications, aux changements qui sont intervenus dans la société», analyse la spécialiste de Cuba, Janette Habel. «D’une part, les changements économiques, puis les réformes sociétales, que ce soit la citoyenneté, le mariage homosexuel et quelques réformes qui concernent la limitation à deux mandats de cinq ans des dirigeants, et d’autre part la limite d’âge maintenant pour l’exercice de ces mandats qui en principe devraient être de 60 ans, peut-être 65, et qui devrait être aussi inscrite dans l’actualisation du texte. […] Des questions sensibles, intéressantes», insiste la politologue, qui pense que «Miguel Díaz-Canel a pour objectif de consolider sa propre légitimité grâce à un tel débat politique et social à Cuba».

Cependant, si l’évolution économique et sociale semble lancée, le système politique établi par les protagonistes de la Révolution de 1959 restera quant à lui, stable, comme l’a expliqué Miguel Díaz-Canel, qui a souligné que la future Constitution aura «comme piliers inébranlables l’irrévocabilité du système socialiste adopté souverainement par [le] peuple [cubain]». La nouvelle Constitution prévoira cependant la limitation des mandats du président et du vice-président à deux quinquennats, une limite d’âge pour exercer certaines charges ou encore la professionnalisation du travail du Parlement cubain.

Léa JAILLARD
D’après RFI Les voies du monde

Miguel Díaz-Canel, le premier président post-castro. Vers la fin d’une époque ?

Le 19 avril 2018 marquera-t-il le début d’une nouvelle ère politique à Cuba ? C’est du moins ce que l’on pourrait imaginer si l’on prend en compte l’absence de la famille Castro, après soixante ans, du pouvoir présidentiel sur l’île caribéenne. Le nouveau président, Miguel Dٕíaz-Canel, le seul candidat ayant été proposé par la Commission Nationale des candidatures, vient d’être élu par l’Assemblée nationale du pouvoir populaire avec 603 voix sur 604, comme l’a annoncé le journal officiel du gouvernement cubain Granma.

Photo :

C’est Alina Balseiro, présidente de la Commission électorale nationale, qui a communiqué le résultat, après les voix exprimés la veille par les députés, devant la récemment créée Assemblée nationale du pouvoir populaire. Tout s’est passé comme prévu. Rien ne laissait penser au vote contre la candidature de Miguel Díaz-Canel. Tel était le sentiment général depuis l’annonce à l’Assemblée nationale de la candidature de Díaz-Canel, accueillie par une longue ovation par tous les députés.

Ingénieur, âgé de 57 ans, Miguel Díaz-Canel est né après la Révolution de 1959 et devient ainsi le premier président n’appartenant pas à la «génération historique». En tant qu’homme politique, il a occupé différents postes dans l’administration cubaine, dont celui de vice-président depuis 2013. Dans son premier discours devant l’Assemblée, le nouveau président semble guère s’éloigner de l’orthodoxie du discours officiel : «Je prends ma responsabilité avec la conviction que, nous tous, les révolutionnaires, resteront fidèles à Fidel et Raúl.» ; des mots choisis comme le gros titre par le journal gouvernemental Granma. Il a également signalé, suivant la dialectique castriste, aux «ennemis de la révolution», à ceux qui cherchent toujours à «nous détruire» et que «le monde s’est trompé s’il croit que la révolution va finir avec les guérilleros». Des paroles qui semblent assurer la continuité de la ligne politique la plus dure du «castrisme».

Dans le discours d’aujourd’hui, le nouveau président cubain a laissé paraître son visage le plus orthodoxe. Cependant, il était autrefois considéré par certains comme celui capable d’apporter le changement à Cuba. Il faut donc d’abord se demander, en fonction de sa trajectoire, mais qui est Díaz-Canel ? Il semble y avoir divers moments clés dans sa trajectoire politique qui le définissent. Selon des personnes proches de lui, lors de ses premiers pas en politique, c’était quelqu’un d’extraverti et ouvert. Une personne dont on pouvait s’approcher facilement et qui a même librement montré son intérêt pour des groupes de rock comme les Beatles — en dépit de l’opposition à la tête du Parti communiste contre les icônes de la culture «capitaliste». Cette proximité semble avoir progressivement disparue au fur et à mesure de l’évolution de sa carrière vers des postes plus importants à l’intérieur du Parti ; évolution mise en scène aujourd’hui à l’Assemblée avec l’image forte d’un homme attaché aux idées les plus conservatrices du Parti.

Cependant, il s’est permis autrefois d’agir différemment de ce qui est attendu de la part de quelqu’un dans sa position (selon les codes du castrisme). Par exemple, le jour des élections en mars, contrairement aux habitudes de ses «camarades» les plus âgés et traditionnels, il est allé voter de la main de sa femme. Un autre exemple : Guillermo Fariñas, membre actif de l’opposition au «castrisme», lors de l’entretien pour le journal américain El Nuevo Herald, a parlé de sa rencontre avec le nouveau président. Cette figure de la dissidence avait été hospitalisée en raison d’une grève de la faim. Durant son séjour à l’hôpital se sont produites des coupures d’électricité. Il a expliqué au quotidien comment Díaz-Canel s’est intéressé à santé e sa santé, s’excusant en plus pour les coupures.

Par rapport à son parcours, il est intéressant d’évoquer quelques moments remarquables lors de son passage par Santa Clara, la ville où sa carrière politique a démarré. C’est dans cette ville qu’il a passé neuf ans en tant que premier secrétaire du Parti communiste (PCC) — c’est-à-dire la position la plus importante de la ville. Il a toléré par exemple certaines émissions diffusées par la station de radio Alta Tensión, au cours desquelles les auditeurs pouvaient téléphoner en direct, avec une certaine liberté, aux invités — comme des responsables politiques — afin de leur poser leurs questions, leur faire des remarques, etc. Il a également permis à la salle de spectacles «El Menjunje» de programmer des galas d’artistes transgenres ainsi que des concerts de rock à un moment où les droits civils des personnes transsexuelles et homosexuelles n’étaient guère respectés. Concernant la liberté de presse, selon le blog Cuaderno de Cuba, on peut aussi mentionner ce qui s’est passé avec le blog La joven Cuba. Ayant critiqués certains aspects de la politique cubaine et, malgré le fait d’être clairement socialistes, les auteurs de ce blog se sont vus accusés de complicité avec l’ennemi étranger et leur blog a été bloqué. À la suite de la médiation de Díaz-Canel, le blog a repris son activité avec une certaine liberté.

Est-ce que tout cela veut dire quelque chose aujourd’hui après son discours ? D’abord, il faut savoir que le pouvoir du président de Cuba est assez limité face au pouvoir du leader du Parti comuniste et de l’armée, c’est-à-dire Raúl Castro, 86 ans, qui reste à la tête des deux institutions les plus puissantes de l’île avec ses camarades de la Révolution. Il semble que cette situation va continuer jusqu’à l’ouverture du prochain congrès du Parti communiste en 2021. Face au changement, il est logique d’imaginer les pressions de ces groupes pour que la situation ne change pas. Il est vrai que, ces dernières années, beaucoup d’évènements importants sont survenus sur l’île, impossibles à concevoir par le passé : la visite du Pape François, la visite du Comité international de la Croix-Rouge en 2015, l’autorisation de la visite des observatrices expertes de l’ONU en 2017, et même le concert des Rolling Stones…

Cependant, les actions de répression, telles que des détentions arbitraires et provisoires, sont à l’ordre du jour à Cuba. C’est ainsi que le dénoncent les différentes organisations faisant partie de l’opposition ou même Amnestie International (organisation qui n’a pas été autorisée à entrer sur l’île depuis 1990) dans son rapport d’octobre 2017 : «Cuba, mécanismes de contrôle de la liberté d’expression et leurs effets dans la vie quotidienne». Dans ce rapport, l’ONG dénonce une longue liste de stratégies du gouvernement cubain contre la liberté d’expression et de répression.

Par exemple, depuis les années 90, les autorités cubaines emprisonnent les gens assez régulièrement pendant des périodes courtes pour ne pas risquer de susciter des critiques de la part de l’internationale si la durée était beaucoup plus longue. Marti noticias évoque un rapport de l’Observatoire cubain des droits humains. Selon ce rapport, au cours du mois de mars, 340 détentions arbitraires se sont produites pour des raisons politiques à Cuba (202 femmes et 138 hommes). Les victimes font toujours partie des différents groupes de l’opposition comme Movimiento Cristiano de Liberación, l’Unión patriótica de Cuba ou Damas de blanco. Ces femmes se mobilisent toutes les semaines, victimes de la répression, et ont récemment reçu le prix Milton Friedman pour la liberté selon le site Cubanet.org.

Malgré tout, Amnestie International voit dans la situation présente une nouvelle opportunité pour les droits humains. Dans son rapport de 2018 «Transformation de l’affrontement au dialogue», elle réfléchit aux possibilités de transformation de la situation actuelle à Cuba, et propose au gouvernement cubain des mesures à suivre pour des améliorations dans différents domaines, comme la pression idéologique sur les individus dans le milieu du travail pour contrôler leur liberté d’expression ou la protection du journalisme indépendant pour encourager la pluralité d’avis sur l’avenir de Cuba.

Le nouveau président pourrait-il donc représenter un minimum d’espoir pour le changement à Cuba ? Il semble que le discours actuel envisage difficilement cette possibilité et décourage ceux qui s’attendaient à quelque chose de nouveau et différent. Il est vrai que, partout, les membres de l’opposition ne gardaient aucun espoir avec l’arrivée de Díaz-Canel. C’est ce qu’évoquait Antonio Rodiles récemment à la suite du discours de Díaz-Canel en 2017 devant le Parti communiste, dans lequel il dévoilait son vrai visage, selon le dissident. Yoani Sánchez, journaliste cubaine résidant en Allemagne, s’est exprimée dans le même sens. Pourtant, il semblait difficile que, dans un contexte aussi compliqué que celui à Cuba, le nouveau président puisse s’exprimer autrement, étant donné la pression des secteurs les plus durs du Parti. En mars 1985, à l’occasion des funérailles de Chernenko, le futur président de l’URSS s’exprimait de cette façon devant les membres du Politburo : «Je vais lutter contre tout ce qui va contre l’URSS et le mode de vie socialiste», «il est important de renforcer l’armée de l’URSS pour que les agresseurs potentiels sachent quelle réponse leur seront apportées en cas d’attaque contre l’URSS». Ce jour-là, les politicologues n’imaginaient pas encore quelles seraient les lignes politiques suivies par celui qui deviendrait, en 1990, prix Nobel de la Paix : Mikhaïl Gorbatchev. À la différence de l’ancien président de l’URSS, Díaz-Canel avait le cadavre devant lui. Pourquoi ne pas imaginer une lecture différente du discours du nouveau président ?

Mario PEREZ MORALES

L’édition du 19 avril de Libération propose deux pages sur Cuba, Castro part, un fidèle reste avec un article de Françoise-Xavier Gomez et une intéressante interview du chercheur américain Ted Henken. Lire l’article

Page 1 sur 4123...Last »

Articles par mois

Articles par catégorie