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Concentration des médias et indépendance de la presse au Chili

La concentration des médias est aujourd’hui un des fléaux de la démocratie dans de nombreux pays. Limitant le pluralisme et l’indépendance de la presse, les propriétaires d’empires médiatiques usent de leur influence pour mettre au pas les rédactions et servirent leurs intérêts. En Amérique latine, ce phénomène n’est pas nouveau et est beaucoup plus puissant qu’en France. Et l’exemple du Chili est parlant.

Photo : El Ciudadano

Constitués depuis des années ou formés récemment, les empires de presse en Amérique latine ont une influence très forte sur la société et nous laissent voir ce qu’il advient lorsque l’État ne considère plus comme important le soutien à la presse indépendante et pluraliste. Il n’y a, au Chili, qu’une seule loi sur la liberté d’opinion et d’information, qui ne crée aucun obstacle à la concentration des médias et ne permet pas d’assurer un accès à une information de qualité.

Une concentration extrêmement forte

Le premier effet d’une absence de loi solide et du néo-libéralisme débridé permet ainsi à quelques groupes et personnalités de posséder la quasi-totalité des médias. Selon une étude de 2015, réalisée par Luis Adolfo Breull pour le Conseil national de télévision, quatre opérateurs contrôlent plus de 90 % du marché des médias chiliens. Il s’agit du plus haut pourcentage d’Amérique latine [1].

Dans le domaine télévisuel, l’indice de concentration atteint des sommets, autant en termes d’audience qu’en termes de revenus publicitaires. Dans le domaine de la presse écrite, nous avons affaire à un quasi-duopole, les journaux El Mercurio et La Tercera écrasants tous les autres titres. En s’intéressant à ces médias et à leurs propriétaires, il est aisé de constituer une courte liste de groupes et de personnalités concentrant ces médias.

Le cas le plus emblématique concerne la presse écrite. La famille Edwards est, en effet, bien implantée dans ce monde, et ce depuis des générations. Le patriarche Agustín Edwards, décédé en 2017, était à la tête d’un empire de presse qu’il a transmis à son fils aîné, lui aussi nommé Agustín. Cet empire de la presse ne compte pas moins de vingt-sept journaux et, au total, le groupe possédait en 2015 soixante-quatorze médias (presse, radios et digital).

Parmi les plus importants de ces médias, El Mercurio, Las Últimas Noticias, HoyxHoy et La Segunda, tous de diffusion nationale. Mais les titres de presse régionale ne sont pas en reste, puisque le groupe est implanté dans la quasi-totalité des grandes villes, telles qu’Antofagasta, Arica, Valparaíso, San Antonio, Iquique, Calama, Concepción, Temuco, Osorno, Valdivia et Chiloé, par exemple.

Mais la vraie force de cet empire est de conserver les apparences du pluralisme. La construction du groupe ne permet pas facilement au lecteur de savoir qu’il lit un journal contrôlé par la famille Edwards. Ainsi le groupe est propriétaire à la fois de La Estrella de Antofagasta, à travers une autre société qui édite le journal, et de l’édition locale du Mercurio.

De la même manière, un habitant de Valparaíso qui achèterait les quatre titres nationaux et les deux publications locales les plus lus, lirait quatre journaux contrôlés par Agustín Edwards. Dans cet exemple, les deux journaux qui ne seraient pas contrôlés par cette famille seraient La Tercera et La Cuarta. Ces journaux sont la propriété de COPESA, elle-même achetée par Corp. Group en 2000. Ce groupe est contrôlé par Alvaro Saieh, l’une des plus grosses fortunes du pays. En plus de La Tercera et de La Cuarta, COPESA est la propriétaire de La Hora, ainsi que du magazine Paula. Ainsi, dans le domaine de la presse écrite, deux hommes, Agustín Edwards et Alvaro Saieh, contrôlent, directement ou indirectement, 95 % des titres de presse écrite[2].

Mais ces groupes de presse ne se contentent pas que de la presse écrite. La famille Edwards est ainsi propriétaire de la Radio Universo, tandis que COPESA contrôle les radios Duna et Zero. Dans le monde radiophonique, d’autres groupes interviennent. Le secteur est dominé par l’Église catholique qui, en 2015, contrôlait vingt-six radios dans le pays. Suit le groupe Iberoamericana Radio Chile, propriété du groupe espagnol Prisa, présent partout dans le monde. Il possède 15 % du journal français Le Monde, plusieurs médias en Espagne, au Portugal, au États-Unis, au Mexique, en Argentine, etc… Au Chili, le groupe possède ainsi neuf stations radios.

Deux autres grands groupes sont particulièrement influents dans les médias chiliens. D’un côté, Andrónico Luksic, dont la famille est la plus riche du Chili, contrôle deux radios, mais surtout deux chaînes de télévision parmi les plus regardées, Canal 13 et UC-TV, et leurs filiales. De l’autre, le groupe Bethia, propriété de la famille Solari, possède deux radios et les chaînes de télévision Méga et ETC. Dans ce paysage audiovisuel, les groupes Warner Media et Albavision, tous deux nord-américains, se partagent les autres chaînes d’importance, CNN, Chv et La Red.

Un impact concret sur la vie du pays

Cette emprise des grands groupes sur les médias se traduit très concrètement dans la réalité. Nous ne donnerons que quelques exemples parmi les plus flagrants. Le groupe Luksic, en plus des médias, est actif dans le domaine de la banque, de la boisson, de l’énergie et des mines. Dans ce dernier domaine, il contrôle notamment la mine Los Pelambres, dans le nord du pays. Cette mine fut le théâtre, l’été dernier, de manifestations, qui furent traitées par-dessus la jambe par Tele13, la section d’information de Canal 13, propriété de Luksic. Cet exemple a de quoi inquiéter quand l’on sait que le groupe travaille dans des domaines stratégiques souvent au cœur de conflits sociaux, tels que l’exploitation de pétrole, de gaz ou le transport maritime.

Un autre exemple est historique, ici, au Chili. En 1970, au moment de l’arrivée au pouvoir de Salvador Allende, Agustín Edwards, à l’époque homme le plus fortuné du pays, s’installa aux États-Unis. Il continua de diriger l’entreprise El Mercurio tout en se rapprochant de la CIA. Il fût ainsi un des agents de l’opération Mockingbird visant à déstabiliser le gouvernement d’Allende [3]. Le Comité Church du Sénat américain a par ailleurs confirmé le financement du Mercurio par les États-Unis.

Durant la dictature militaire, Edwards, de retour au Chili, fût un proche et ardent défenseur du régime, occultant les violations des droits humains. Son journal apporta son soutien au régime militaire et à Pinochet jusqu’à la fin. La transition démocratique n’a pourtant pas fait trembler Edwards et son journal. La persécution de la presse sous la dictature et les difficultés économiques ont littéralement coulées les journaux plus critiques.

Rendue incontournable, la famille Edwards a pris bien soin de nettoyer le discours du journal et d’entretenir des liens étroits avec la sphère politique post-dictature. En 1996, le président Eduardo Frei et sa compagne assistèrent au dîner d’anniversaire d’Agustín Edwards. Ensuite, à l’occasion du centenaire du journal, le 1er juin 2000, la famille Edwards invita le gratin de la société chilienne à la Casa Piedra, une de ses propriétés. S’y rendirent les commandants en chef des Forces armées et des Carabineros, le président de la Cour suprême, le président du Sénat, le président de la Chambre des députés et le président de la République, Ricardo Lagos. Ces trois derniers sont issus de la Concertación, le bloc de centre-gauche au pouvoir de 1990 à 2010 qui est né au moment de la transition[4].

Ricardo Lagos, dans son discours, rendit hommage à son hôte tout en rappelant le trouble passé du journal. Les passages déplaisants furent coupés dans l’édition du lendemain. Ce type de célébrations dans lesquelles se retrouvent hommes d’État et patrons de presse sont monnaie courante depuis la chute de la dictature.

Ainsi les liens entre empire de presse et les politiques sont nombreux. Par ailleurs, les politiques encouragent parfois la concentration des médias, notamment lorsqu’ils vendent des médias publics, comme ce fût le cas du journal La Nación.

Les quelques médias «indépendants»

Toutefois, quelques médias font de la résistance. La radio Bío-Bío, à diffusion nationale, est ainsi une des rares stations populaires à ne pas être liée à de grands groupes. Fondée en 1966 à Concepción, cette radio resta jusque dans les années 1990 une radio locale avant de s’étendre. L’entreprise Bío-Bío Comunicaciones comprend la radio Bío-Bío, les radios locales Punto 7 et El Carbón, ainsi qu’une chaîne de télévision et une télévision sur internet. Cette entreprise est toujours la propriété de la famille de son fondateur, Nibaldo Mosciatti Moena, décédé en 2007. Ses fils, Tomás et Nibaldo Mosciatti Olivieri, dirigent aujourd’hui la radio qui est l’un des seuls voire le seul média populaire «indépendant». Le fait que ces stations ne soient pas détenues par un grand groupe garantit une dose de diversité et permet tout de même une information plus indépendante que dans le reste de la presse.

Malgré tout, il faut garder à l’esprit qu’au Chili même les médias indépendants sont en lien avec certaines puissances. Ainsi Nibaldo Mosciatti a reçu le prix Embotelladora Andina pour le journalisme. La remise du prix est l’occasion pour ces journalistes de défendre l’importance de l’indépendance de la presse. Mais ce prix, créé sous la dictature, est entaché de plusieurs éléments troublants.

D’une part, la remise de ce prix permettait au monde du journalisme, de la politique et de l’économie de se rencontrer. Plusieurs anciens présidents assistèrent aux cérémonies et le prix fût régulièrement remis par des membres du gouvernement. Mais, plus grave, ce prix était décerné par Embotelladora Andina, la filiale chilienne de Coca-Cola. Parmi le jury on pouvait trouver, entre autres, des représentants de Coca-Cola et les directeurs des écoles de journalismes de quatres universités dont trois sont privées.

L’émergence des médias digitaux a également permis de développer une presse moins soumise aux pressions des mondes politiques et économiques. El Mostrador est le premier média digital ayant obtenu le même statut juridique que le reste de la presse au Chili. Ce statut, obtenu en 2003, fut combattu par le reste du monde médiatique. Le journal met en avant son indépendance et sa défense du pluralisme. Toutefois, ce journal n’échappe pas à quelques ennuis. Le président du directoire du journal, Germán Olmedo, a eu et a des intérêts dans d’autres industries, notamment le papier. Ce type de liens entre un journal et d’autres domaines économiques pourrait mettre en danger l’indépendance de la rédaction lors du traitement de certaines thématiques en lien avec ces industries.

Un autre exemple de média indépendant qui a toutefois des liens avec des puissances d’argent est le Centro de Investigación Periodistica (CIPER). Ce média digital se fait le héraut du journalisme d’investigation depuis 2007. Sous la forme d’une fondation à but non-lucratif, les journalistes de CIPER ont porté à la connaissance de la population plusieurs informations sur des affaires importantes. Dernièrement, ce sont les journalistes de CIPER qui ont révélé de nombreux éléments mettant en cause les forces de l’ordre dans l’affaire Catrillanca.

Mais cette fondation fonctionne grâce à de nombreux dons, et, en 2017, elle a reçu un peu plus de 59 millions de pesos (environ 96 000 dollars) de COPESA. Le propriétaire de COPESA, M. Saieh, est également le propriétaire de plusieurs journaux dans lesquels la présidente de la Fondation CIPER a travaillé par le passé[5]. Mónica González, la présidente, a également reçu le prix Embotelladora Andina. On trouve également dans la liste des donateurs le groupe colombien SURA, actif au niveau latino-américain dans la banque, l’énergie et la construction, entres autres. Enfin, l’université privée Diego Portales a apporté à la fondation un peu plus de 50 millions de pesos (81 500 dollars) dans le cadre d’un partenariat entre son école de journalisme et CIPER. Cela s’est fait d’autant plus facilement que Carlos Peña González, vice-président de la fondation, est aussi recteur de l’université Diego Portales et chroniqueur pour El Mercurio. CIPER entretient donc des relations avec les médias plus classiques et des puissances économiques industrielles et commerciales, ce qui pourrait entrer en conflit avec sa volonté affichée d’être indépendant.

Le monde médiatique chilien est ainsi presque entièrement verrouillé par les grands groupes de presse. Par ailleurs, ces groupes appartiennent à des personnes dont le profil est très similaire. Ce sont des hommes, «blancs», hétérosexuels et catholiques. En effet, plusieurs d’entre eux sont liés à l’Église, notamment au travers de la congrégation Les Légionnaires du Christ.

Ces éléments sont loin d’être anecdotiques. En effet, de multiples fractures parcourent la société. La rivalité entre l’Église catholique et les évangélistes se doublent d’une fracture sociale, les évangélistes étant plus populaires, les catholiques étant associés aux classes plus aisées.

Par ailleurs, cette norme se heurte aujourd’hui aux mutations de la société. Les populations indigènes revendiquent une spécificité culturelle et l’immigration amène une plus grande diversité. De plus, la communauté LGBTI se bat contre le conservatisme pour faire reconnaître ses droits, de la même façon que les femmes réclament aujourd’hui la place qui leur est due. Toutes ces populations ne se reconnaissent que très peu dans ces personnalités de pouvoir et dans les lignes éditoriales qu’ils défendent.

Pour toutes ces raisons, le fait que les médias soient possédés par un faible nombre de personnes ayant presque toutes le même profil est inquiétant. Au-delà du profil, cette oligarchie médiatique partage également les mêmes intérêts et la même idéologie. Enfin, comme nous avons pu le voir dans le cas d’Agustín Edwards, les patrons de presse n’ont pas que de l’influence, mais un pouvoir réel, direct, sur la vie du pays. Tout cela renforce encore l’influence de cette minorité de la population dans le débat démocratique et ne laisse que peu de place aux opinions divergentes.

Namai et Rai BENNO
Depuis Santiago du Chili


[1] « Informe revela que la concentración de medios en Chile es una de las más altas de la región », El Desconcierto, 24 août 2016. Consultable en ligne

[2] « Informe revela que la concentración de medios en Chile es una de las más altas de la región », El Desconcierto, 24 août 2016. Consultable en ligne

[3] Federico López, Chile: El Mercurio y la CIA, Archivo Chile, 2005 et Peter Kornbluh, Agustín Edwards Eastman: Un obituario desclasificado, CIPER, 24 avril 2017.

[4] « Como la influencia de Agustín Edwards aumentó con la llegada de la Concertación », El Mostrador. Consultable en ligne

[5] Financement de la Fondation CIPER disponible sur leur site.

Nouvelles attaques contre les libertés démocratiques au Nicaragua

Poursuivant sa politique consistant à museler toute expression critique vis-à-vis du gouvernement Ortega-Murillo, une majorité de députés à l’Assemblée nationale du Nicaragua a voté le 12 décembre le retrait de la personnalité juridique du Centre nicaraguayen des droits humains (CENIDH). Le procédé expéditif adopté, qui de surcroît viole les règles administratives en vigueur dans le pays, constitue un pas de plus dans le verrouillage des libertés démocratiques et révèle, s’il en était encore besoin, le glissement accéléré, au cours des huit derniers mois, vers un État policier. Nous reproduisons ici un communiqué rédigé par le Collectif Guatemala.

Photo : El Diario de Victoria

Cette mesure, qui a également touché l’organisation politique «Hagamos Democracia» (et avant l’ONG «Centro de Información y Servicios de Asesoría en Salud» dirigée par Ana Quirós, citoyenne nicaraguayenne d’origine costaricienne expulsée du pays il y a peu, ainsi que l’Instituto de Estudios Estratégicos y Políticas Públicas – IEEP), s’inscrit dans le prolongement de mesures visant à criminaliser systématiquement les formes d’opposition collectives ou individuelles : tout d’abord, la loi anti-terroriste adoptée au mois de juillet, qui sanctionne par de lourdes peines de prison le soutien et/ou le financement de toute manifestation (considérée arbitrairement comme une tentative de déstabilisation du régime) ; ensuite l’obligation de demander l’autorisation de manifester, sachant que le gouvernement refuse systématiquement les demandes déposées par la société civile. Le CENIDH était justement à l’origine d’une demande d’autorisation, le 10 décembre, en vue de commémorer, comme dans de nombreux pays, la déclaration universelle des droits de l’homme.

Créé au début des années 1990, autour de madame Vilma Nuñez de Escorcia, ex-vice-présidente de la Cour suprême de justice durant le gouvernement sandiniste des années 1980, le CENIDH est le principal organisme de défense des droits humains au Nicaragua. Il a accompagné de nombreuses victimes d’atteintes aux droits humains, dans les villes, comme dans les campagnes, quelle que soit leur sensibilité politique et face à tous les gouvernements qui se sont succédé au Nicaragua ces 25 dernières années.

Les fallacieuses raisons administratives invoquées contre le CENIDH ainsi que l’accusation de «délinquante» portée contre madame Nuñez de Escorcia, présidente de l’organisation aujourd’hui âgée de plus de 80 ans, pourraient prêter à rire si elles ne s’inscrivaient dans un contexte de répression généralisé, en vertu duquel plus de 500 personnes sont actuellement emprisonnées pour des raisons politiques. Rappelons également que les deux autres organisations nationales de défense des droits humains (l’Association Nicaraguayenne Pro droits Humains – ANPDH et la Commission Permanente des Droits Humains – CPDH) ont elles aussi fait l’objet de mesures de rétorsion.

Ainsi, en raison des menaces, la CPDH a été obligée de fermer temporairement ses locaux tandis qu’un des représentants de l’ANPDH, témoin des exactions commises par la police et les forces para-policières dans la ville de Masaya au cours du mois de juillet, a été contraint de fuir le pays pour protéger sa vie. Par ailleurs, les diverses organisations internationales (émanant de l’Organisation des Nations unies – ONU ou de l’Organisation des États américains – OEA) se voient systématiquement refuser l’accès aux informations et/ou aux locaux (prisons, tribunaux, morgues, hôpitaux) qui permettraient de vérifier la situation des personnes décédées, blessées, emprisonnées ou disparues lors des manifestations qui ont éclaté à la mi-avril et de la répression qui s’en est suivie.

Finalement, le 13 décembre, l’acharnement des parlementaires fidèles au régime s’est poursuivi contre cinq autres ONG : la Fondación Instituto de Liderazgo de las Segovias (ILLS) ; l’Institut para el desarrollo de la Democracia (IPADE) – fondé par l’ex-ministre de la réforme agraire Jaime Wheelockla Fondación del Río ; le Centro de investigación de la Comunicación (CINCO) – cofondé par Carlos Fernando Chamorro, ex-directeur du quotidien Barricada et actuel directeur du journal en ligne Confidencial – et la Fondación Popolna – dirigée par la Commandante de la révolution sandiniste Monica Baltodano – se sont vues également privées de leur existence légale.

Cette décision a été immédiatement suivie d’effet : à l’aube du 14 décembre, la police s’est introduite par la force dans les locaux de plusieurs des organisations sanctionnées ainsi que dans ceux de Confidencial et a procédé au saccage des installations, dans une évidente volonté d’intimider et leur retirer le peu de ressources dont ces organisations et ces médias disposent pour faire entendre leur voix.

Les organisations signataires dénoncent vigoureusement cette nouvelle atteinte aux libertés collectives et individuelles qui a pour seul objectif de laisser les citoyens sans défense face aux abus répétés du pouvoir en place. C’est pourquoi, elles exigent : le rétablissement du statut légal pour toutes les organisations et l’arrêt de la stigmatisation des défenseur(e)s des droits humains, des journalistes et des citoyens critiques envers le régime ; l’abrogation de la loi anti-terroriste ; la garantie du droit de manifester ; la libération de tout(e)s les prisonnier(e)s politiques ; la fin de l’impunité pour les responsables des crimes commis.

D’après le Collectif Guatemala

Premiers signataires : Collectif de solidarité avec le peuple du Nicaragua (CSPN)  / Centre Tricontinental (Belgique) / Collectif Guatemala / Autoconvocadxs solidarixs / Comité Catholique contre la Faim et pour le développement – CCFD-Terre solidaire / Alerte Honduras

Le Collectif Guatemala est une association à but non-lucratif dont l’objectif est le soutien aux organisations de droits humains et au mouvement social et autochtone guatémaltèques dans leurs efforts pour construire un État de droit.

Le Venezuela et les quatre vérités des Amériques face au nouveau mandat de Nicolás Maduro

Le 10 janvier 2019, Nicolás Maduro a solennellement et officiellement entamé sa mandature de président du Venezuela. Cette prise de fonction a provoqué un tremblement médiatique et émotionnel international, révélateur en quatre vérités des contradictions et des enjeux qui divisent les puissants de ce monde, bien davantage que du quotidien dramatique des Vénézuéliens, générateur d’un exode inédit sur le continent américain.

Photo : RTVE

Première des quatre vérités : le Venezuela est un pays relativement modeste, par sa superficie comme par sa population et son périmètre économique. Il dépend des exportations quasi exclusives d’un seul produit, le pétrole. Le pétrole lui donne, selon les aléas des prix du baril, finances et influence, ou au contraire le plonge dans des crises cycliques internes brutales et déstabilisatrices, au même titre que la quasi totalité des pays membres de l’OPEP qui vivent les mêmes contraintes. Le Venezuela est aujourd’hui en période de chute prolongée des cours. Il n’a jamais su/pu développer une économie alternative. Il en paye un prix élevé. Incapable de financer les importations nécessaires à son train de vie, le Venezuela, victime d’une inflation à plusieurs zéros, plonge ses habitants dans la disette. Ils sont un, deux (?) millions aujourd’hui ayant migré vers des horizons supposés meilleurs de la Colombie au Chili. Ils pourraient être trois, quatre millions dans quelques mois selon les Nations unies.

Deuxième vérité : les «élites», ou supposées telles, qui dirigent le pays, comme celles qui s’expriment en ordre dispersé au nom des oppositions, se disputent avec ardeur et intolérance un pouvoir dont les bases fondent de mois en mois. Dans son discours, le président Maduro a directement interpellé les siens pour qu’ils se mobilisent contre la corruption. Les opposants appellent l’armée à se soulever, et courtisent des chefs d’État supposés les mieux à même de faire avancer leur cause, le Nord-Américain Donald Trump et le brésilien Jair Bolsonaro. Des choses qui intéressent de moins en moins les citoyens du commun qui ont choisi de quitter un bateau qui prend l’eau apparemment sans retour.

Troisième vérité : pour son malheur, le Venezuela est devenu le panache blanc permettant de rallier des gouvernements droitiers et au-delà, en panne de dénominateur commun. Ils ont contribué à désarticuler un peu plus un monde en désordre, sortant de l’accord de Paris sur le réchauffement climatique ou refusant de participer au pacte de Marrakech sur les migrations, comme le Brésil, le Chili et les États-Unis. Ils ont mis un coup de frein brutal sur les processus de coopération interaméricaine, CELAC, MERCOSUR ou UNASUR. Tous cherchent à diaboliser les compromis sociaux mis en place par leurs prédécesseurs. Au nom des libertés, de l’anticommunisme… et de l’antichavisme. C’est tout à la fois la chance et le malheur de Nicolás Maduro. Le Venezuela est mis à l’index, conspué et présenté, avec la complicité des grands médias, comme le mouton noir, celui dont vient tout le mal. Mais étant le ciment indispensable aux politiques libérales et socialement régressives de Bolsonaro, Macri, Piñera et autre Trump, il ne sera certainement jamais envahi militairement. Le sort des milliers de réfugiés économiques vénézuéliens est le cadet des soucis des chefs d’État argentin, brésilien, chilien comme états-uniens. Il suffit de se reporter au texte de la déclaration adoptée le 4 janvier 2019 par les 14 gouvernements du Groupe de Lima. Le sort des migrants est relégué tout au bout du communiqué final, en point 9 sur les 13 présentés.

Quatrième vérité : il y a oui, quand même, un enjeu global. La rareté des ressources est à l’origine d’une compétition montante entre puissances. Chine, Russie, Iran, Turquie sont de plus en plus présents en Amérique latine, comme ils le sont d’ailleurs en Afrique. Ces nouveaux venus disputent les biens primaires de ces continents aux prédateurs historiques, États-Unis et Europe. Toute situation de crise, comme celle du Venezuela, offre une opportunité d’OPA. La Chine, la Russie, la Turquie, l’Iran étaient présents à Caracas le 10 janvier 2019 pour signaler combien ils sont attachés à la défense de la non-ingérence et à la souveraineté des peuples et des nations ; répondant ainsi sur le terrain des grands principes, à la démocratie et aux libertés, avancés six jours plus tôt à Lima, par le groupe de pays américains liés aux États-Unis[1].

La morale de ces journées des dupes a incontestablement été tirée par Andrés Manuel López Obrador, nouveau président du Mexique, qui a rappelé en termes simples les éléments indispensables à la paix et à la coopération entre États. «Nous ne nous mêlons pas des affaires internes des autres pays, parce que nous ne voulons pas que les autres mettent leur nez dans ce qui regarde les seuls Mexicains. […] Le Mexique considère que la seule option à retenir est celle du dialogue, de la médiation et non de l’isolement

Jean-Jacques KOURLIANDSKY


[1] Le Groupe de Lima est composé de quatorze pays : l’Argentine, le Brésil, le Canada, le Chili, la Colombie, le Costa-Rica, le Guatemala, le Guyana, le Honduras, le Mexique, Panama, le Paraguay, le Pérou, Sainte-Lucie.

Forte inquiétude de l’Église et de la société civile brésilienne sur le devenir des terres indigènes

Au Brésil, le nouveau président Jair Bolsonaro vient déjà d’annoncer le transfert de la responsabilité de la démarcation des terres indigènes au ministère de l’Agriculture, très favorable à l’agrobusiness. Cette décision alerte les communautés indigènes et les défenseurs de l’environnement. Mgr Roque Paloshi, archevêque de Porto Velho, et président du Cimi, l’organisme de l’Église catholique mandaté pour travailler avec les Amérindiens, explique pourquoi.

Photo : CCFD-Terre Solidaire

Le Cimi est l’organisme mandaté par l’Église catholique brésilienne pour accompagner les peuples amérindiens dans leur lutte pour la survie, la protection de leurs terres et la dignité. Il mobilise des équipes formées à l’anthropologie et aux langues des nombreuses ethnies existantes pour des actions dans les communautés indigènes. Il agit aussi au sein de l’Église, auprès des organes de l’État et dans la société brésilienne pour les sensibiliser et défendre les droits des Amérindiens. Nous collaborons depuis longtemps avec le Cimi et le soutenons depuis 2015.»

Que signifie la décision de Jair Bolsonaro de confier la démarcation des terres indigènes au ministère de l’Agriculture ?

Cette décision confirme nos craintes concernant le nouveau président et son gouvernement : ils veulent livrer les terres indigènes aux monocultures, à l’exploitation minière et à de grands projets de construction civile. Nous voulons garder cependant une certaine tranquillité. Car cette question de la démarcation des terres indigènes relève de la Constitution du 5 octobre 1988, et plus particulièrement des articles 231 et 232 reconnaissant les droits de ces peuples natifs, leurs cultures, leurs traditions et leur spiritualité. Or, lors de son investiture, le nouveau président a juré qu’il allait respecter la Constitution de 1988.»

Vous attendez-vous à une réaction des peuples indigènes du Brésil ?

Je pense que les peuples indigènes vont se mobiliser pour demander à ce que le nouveau président revienne sur cette décision. La gestion de la démarcation des terres a toujours été confiée à la Fondation nationale de l’Indien (Funai), rattachée au ministère de la Justice. Mais tout cela est malheureusement dans la continuité de ce qui se passe depuis plusieurs années déjà. La Funai a été en effet progressivement démantelée et les procédures d’attributions de terres aux peuples indigènes rendues toujours plus complexes.

En quoi l’attribution des terres indigènes au ministre de l’Agriculture constitue-t-elle un danger pour l’environnement ?

Tereza Cristina, la nouvelle ministre de l’Agriculture, était jusqu’à présent la présidente de la «Bancada Ruralista». Ce puissant groupe parlementaire représente les intérêts des grands propriétaires terriens et de l’agrobusiness. Pour eux, la logique économique est basée sur une exploitation maximale des ressources naturelles. En tant que chrétien, je veux croire au respect du droit des indigènes à vivre sur leurs terres. Il en va aussi de la protection de l’environnement. Car tout le monde, y compris le nouveau gouvernement, admet que les terres les mieux préservées sont celles où vivent les populations indigènes.

Quel peut et doit être le rôle du Cimi et de la société civile brésilienne pour éviter aux peuples indigènes un scénario catastrophe ?

D’abord, nous devons nous tenir aux côtés de ces populations qui souffrent de préjugés et de discriminations de la part d’une grande partie de la population brésilienne. Il faut ensuite en finir avec plus de cinq siècles de non-respect des droits de ceux qui sont pourtant les premiers habitant de ce pays. Les indiens du Brésil ont déjà massivement disparu et continuent de disparaître ! La société civile et l’Église catholique doivent marcher ensemble sur le chemin de la paix. Nous devons bien sûr rester très vigilants dans les semaines et les mois à venir sur la manière dont ce gouvernement va gérer la question indigène.

D’après le CCFD-Terre Solidaire
Propos recueillis par Jean-Claude GEREZ

Verbi Lervi ON Radio, une voix de l’Amérique latine : rencontre avec le cinéaste chilien Edison Cájas

En février 2018, le réalisateur chilien Edison Cájas a fait réfléchir le public lyonnais autour de la question de l’accès à l’éducation supérieure au Chili, une problématique qui fait partie de l’héritage de Pinochet et que les Chiliens ressentent encore dans l’actualité. À l’occasion de cette rencontre, Verbi Lervi Prod a alors fermé les yeux et bien tendu l’oreille pour écouter, enregistrer et produire un podcast sur le mouvement des étudiants chiliens en 2011, un document sonore combatif.

Photo : Verbi Lervi

Pour créer et habiller cette émission, Verbi Lervi Prod s’est inspirée de l’ambiance sonore du film en reprenant les thèmes musicaux principaux qui y régnaient. On peut alors y écouter la chanson militante Gimme tha power (1997) du groupe mexicain Molotov et celle emblématique du groupe engagé Los Prisoneros, El baile de los que sobran (1986). Mais également entendre des extraits sonores du film, avec l’atmosphère des manifestations et certaines interventions orales des protagonistes.

En faisant cela, Verbi Lervi ON Radio souhaite replonger l’auditeur dans l’univers du film tout en écoutant les commentaires du réalisateur sur son œuvre. Edison Cájas, par ses réflexions, nous apporte des réponses sur les volontés qui l’ont poussées à réaliser ce film.

Le réalisateur du documentaire El vals de los inutiles (2013) a présenté son film au sein des Nouveaux Espaces Latinos. À l’occasion de cette rencontre, Verbi Lervi Prod a alors fermé les yeux et bien tendu l’oreille pour écouter, enregistrer et produire un podcast sur le mouvement des étudiants chiliens en 2011, un document sonore combatif

L’aventure radio de Verbi Lervi Prod

Verbi Lervi ON Radio est la déclinaison dédiée au son de cette association de production audiovisuelle Verbi Lervi Prod. En créant une chaîne podcast sur Internet, l’équipe de créateurs met un pied dans la vague numérique de la WebRadio. Par cette initiative, ils souhaitent montrer leurs capacités à s’adapter à tous types de médias et ainsi donner vie à des univers imaginaires entièrement sonores. En faisant cela, ils s’ouvrent à un nouvel espace pour traiter le documentaire et le reportage, en alliant créativité et regard artistique singulier pour la radio.

Nouveaux Espaces Latinos organise chaque année les festivals culturels : Primavera Latina, Bellas Francesas, Belles Latinas et Documental. Quatre opportunités de rencontrer des écrivains, cinéastes, poètes, journalistes et artistes venus d’horizons divers en vue d’échanger avec le public français. Quatre opportunités pour Verbi Lervi Prod, pour Verbi Lervi ON Radio de réitérer cette aventure et de créer de nouvelles émissions pour Nouveaux Espaces Latinos.

Pour la petite histoire

Verbi Lervi Prod est une structure associative localisée à Lyon, gérée par les réalisateurs Joan Coste et José Ostos. Elle se consacre essentiellement à la réalisation de films, ainsi qu’à de la production photographique. Elle collabore avec les Nouveaux Espaces Latinos depuis 2017, en enregistrant certaines de leurs activités culturelles afin de réaliser de courts documentaires et de permettre leurs diffusions à travers le Web, via leur site Internet et les réseaux sociaux.

Thamara BRYSON

Retrouvez Verbi Lervi ON Radio sur Audioblog arte radio et Soundcloud

Fragmentos, un «contre-monument» qui rend hommage aux victimes des guérillas

Cinquante-trois ans. C’est le nombre d’années qui marquera à jamais la Colombie. Cinquante-trois ans de conflit armé auquel un accord de paix, signé entre le gouvernement de Juan Manuel Santos et les FARC, a mis fin le 24 novembre 2016. Depuis, les rebelles ont rendu leurs armes et se sont reconvertis en parti politique. Depuis, un «contre-monument» a été construit, à l’initiative de l’artiste Doris Salcedo, afin de recueillir les mémoires plurielles du conflit.

Photo : Le Soir Plus

2018 a posé une nouvelle pierre à cette paix en construction. L’artiste Doris Salcedo a réalisé une œuvre consacrée à la mémoire des victimes, concentrée dans ce nouveau musée, à Bogotá, dont le sol d’acier est fait de 26 tonnes d’armes broyées livrées par les Farcs et conservées par la Police pour la paix (Unipep) tout au long du processus.

Fragments est ainsi devenu un lieu où des dialogues difficiles se tiendront, car l’ambition de l’artiste est de faire cohabiter et accepter des mémoires antagonistes, celles des 8 millions de victimes du conflit, afin de générer une polyphonie de voix discordantes. La mémoire des femmes victimes sexuelles des acteurs du conflit armé n’a pas non plus été oubliée, elles qui ont martelé ce métal de leurs angoisses et de leur colère.

Fragments est pour elles une réparation symbolique des souffrances engendrées par cette guerre et, pour tout le pays, un signe de pardon, de paix et de réconciliation. Deux autres monuments verront également le jour, conformément aux accords de paix, à New York et à Cuba.

Chaque «fragment» d’acier martelé de ce contre-monument rappelle à tous les Colombiens, ainsi qu’au monde entier, qu’il est important de se souvenir pour ne pas que l’histoire se répète. Ainsi est désormais scellée, pour les cinquante-trois prochaines années, l’histoire de la violence.

Marlène LANDON

Après avoir obtenu un diplôme d’artiste plasticienne en 1980 à l’université Jorge Tadeo Lozano de Bogota puis un master en art à l’université de New York en 1984, Doris Salcedo retourne en Colombie, où elle enseigne la sculpture et la théorie de l’art. Son œuvre personnelle, récompensée en 1993 par une bourse de la Fondation Penny McCall, est constituée pour l’essentiel d’installations. Ce sont le plus souvent des dispositifs de mémoire qu’elle élabore après avoir écouté des individus ayant subi la perte violente d’un être bien aimé. En savoir plus sur Doris Salcedo

Cristina Kirchner entre l’enclume de la corruption et le marteau de la justice argentine

L’ex-présidente (2007-2015) de l’Argentine sera bien jugée pour un système de corruption institutionnalisé qui fonctionnait depuis la présidence de son époux feu Nestor Kirchner (2003-2007). Los cuadernos de las coimas («les cahiers des pots-de-vin») ont livré des informations compromettant des dizaines d’ex-fonctionnaires et chefs d’entreprises.

Photo : BBC

Le président de la Chambre de la construction de l’époque l’a reconnu : toutes les entreprises bénéficiaires de commandes publiques étaient tenues de reverser 20% du montant du contrat aux Kirchner. Carlos Wagner a évoqué devant la justice argentine «un système de cartellisation» mis en place par l’ex-président Nestor Kirchner (2003-2007 – décédé en 2010), puis repris par son épouse Cristina (2007-2015).

Devant le procureur Stornelle, Carlos Wagner a également précisé que tout était contrôlé par Julio de Vido, l’ex-ministre de la Planification arrêté en novembre 2017 dans le cadre d’autres affaires. De son côté, Leandro Despouy, ex-président de la Cour des comptes a déclaré à l’agence France-Presse : «Le système de corruption Kirchner a déjà été mis en évidence, cette affaire vient confirmer la matrice de la corruption. Et que les hautes sphères du pouvoir avaient établi des mécanismes, un engrenage pour une corruption gigantesque.» Un autre témoignage, révélé par un avocat d’affaires à l’AFP, donne plus de détails : «Du temps de Kirchner, si tu voulais faire du business avec l’État, tu n’avais pas le choix, il fallait verser 15%, puis c’est passé à 30%, de pots-de-vin.»

Ces révélations sont le fruit d’une enquête initiée l’année dernière par le journal La Nación. Elle a abouti à l’arrestation d’une douzaine d’anciens fonctionnaires et d’hommes d’affaires, parmi lesquels Roberto Baratta. Selon le journal, «les cahiers des pots-de-vin» ont livré à la justice «un matériel inestimable pour pénétrer les profondeurs d’un système de corruption qui s’est répandu avec la force destructrice des métastases». Les écrits recensent les pots-de-vin «acheminés directement au domicile de Cristina Kirchner ou aux ministères».

Les cahiers d’écoliers appartenaient au chauffeur de Roberto Baratta, le bras droit de l’ex-ministre de la Planification Julio de Vido. Ce chauffeur, nommé Oscar Centeno, a noté avec luxe de détails les livraisons d’argent réalisées pendant dix ans à «une trentaine de domiciles». «Quand, combien, où se passait le retrait, qui payait et à qui l’argent dans les sacs était destiné, sachant que ces sacs finissaient parfois au domicile particulier du couple Kirchner ou au palais présidentiel.» Selon les estimations, au moins 160 millions de dollars de dessous-de-table ont été détournés entre 2005 et 2015.

Les soupçons des juges, qui cherchent à prouver le rôle joué par Nestor Kirchner et sa veuve en tant que chefs d’une «association de malfaiteurs», se trouvent confortés par les nombreux témoignages qui accusent directement l’ancien pouvoir. Le scandale éclabousse pratiquement tout le secteur du bâtiment et des travaux publics (BTP), dont des dizaines de dirigeants de grandes entreprises du secteur qui ont déjà été inculpés. La plupart ont échappé à la prison en échange d’une collaboration avec la justice argentine. C’est le cas de Paolo Rocca, le PDG de la multinationale Techint, la première société privée du pays, mais l’affaire concerne même l’entourage de l’actuel président argentin Mauricio Macri : Franco et Gianfranco Macri, le père et le frère du président, ont été convoqués à cause de l’entreprise Socma, société du groupe Macri, soupçonnée par la justice d’avoir versée des pots-de-vin au gouvernement de l’ex-président Nestor Kirchner (2003-2007) pour obtenir la concession de deux autoroutes.

Angelo Calcaterra, cousin de Mauricio Macri, propriétaire de l’entreprise de construction IECSA, n’a pas été arrêté mais, en tant que «imputé collaborateur» (son nom figure dans les cahiers de Centeno et parmi les 38 accusés de l’affaire) il a déclaré avoir reçu des pressions de la part de fonctionnaires kirchneristes lors des campagnes présidentielles, en 2013 et 2015, pour qu’il apporte de l’argent. Angelo Calcaterra a également admis avoir payé des pots-de-vin aux fonctionnaires des deux gouvernements de Cristina Kirchner (2007-2015).

Parmi les repentis, Claudio Uberti a apporté un témoignage accablant pour le clan «K». Ex-responsable de l’organisme chargé des œuvres publiques et des concessions des autoroutes pendant le gouvernement de Nestor Kirchner, Uberti a déclaré devant la justice : «Le jour où Nestor Kirchner est décédé, il y avait 60 millions de dollars dans son appartement.» La déclaration d’Uberti est tout à fait cohérente avec les notes retrouvées dans les Cahiers de la corruption.

Ainsi, pendant les semaines précédant à la mort de l’ex-président, le chauffeur de Baratta avait apporté 13 900 000 de dollars au domicile situé rue Juncal à Buenos Aires. Par exemple, le jeudi 30 septembre 2010 : 1,8 millions de dollars ; le jeudi 7 octobre : 5,6 millions de dollars ; le jeudi 14 octobre : 3 millions de dollars ; le jeudi octobre : 3,5 millions de dollars. Pourquoi tous les jeudis ? Selon les explications de Centeno (le chauffeur de Baratta), ce jour-là était assigné à Baratta pour qu’il apporte le fruit de son propre circuit de récolte des pots-de-vin, tandis que le reste des jours de la semaine d’autres «récolteurs» se rendaient au domicile des Kirchner, avec des sacs remplis de dollars depuis les ministères ou organismes de l’État.

Rappelons que le Sénat argentin avait approuvé à l’unanimité la réalisation de perquisitions aux domiciles de Cristina Kirchner, le 22 août dernier, à la suite du levé partiel de l’immunité parlementaire dont elle bénéficie en tant que sénatrice. Deux des propriétés de l’ancienne présidente avaient été perquisitionnées, notamment son appartement de 250 m2 situé à Recoleta, quartier huppé de Buenos Aires. L’enquête s’est poursuivie le 27 décembre, avec la saisie de plus d’une trentaine d’œuvres d’art dont la valeur pourrait atteindre les 4 millions de dollars. Deux semaines auparavant, le 11 décembre, la Cour d’appel avait confirmé le procès contre l’ancienne dirigeante, et ordonné la mise sous séquestre de ses biens à hauteur de 38 millions de dollars !

Cristina Fernández de Kirchner a déjà été impliquée dans neuf autres affaires, dont sept pour corruption, et pour lesquelles elle devrait être prochainement jugée. Par ailleurs, le même jour de l’annonce de son procès, la Cour d’appel a également confirmé l’organisation d’un procès contre son ancien ministre de la Planification, Julio De Vido, accusé d’avoir été l’organisateur du réseau des «Cahiers de la corruption».

Eduardo UGOLINI

Le parlement vénézuélien déclare illégitime le nouveau mandat de Nicolás Maduro

Le parlement vénézuélien, contrôlé par l’opposition, a déclaré samedi illégitime, dans un vote à la portée symbolique, le nouveau mandat du président Nicolás Maduro qui doit débuter le 10 janvier. Nous reproduisons ici un article de L’Orient Le Jour.

Photo : La Tribune de Genève

Nicolás Maduro, 56 ans, a été réélu le 20 mai 2018 pour un nouveau mandat de six ans à l’issue d’une élection contestée. Les principaux partis d’opposition avaient boycotté le scrutin marqué par une forte abstention.

«Nous réaffirmons le caractère illégitime de Nicolás Maduro. […] À partir du 10 janvier, il usurpera la Présidence et cette Assemblée nationale est en conséquence la seule représentation légitime du peuple», a déclaré le nouveau président de l’Assemblée, Juan Guaidó.

Ce vote intervient au lendemain d’une décision dans le même sens des pays du Groupe de Lima, à l’exception du Mexique. Il n’a toutefois qu’une portée symbolique, car depuis début 2016, la Cour suprême, réputée proche de l’exécutif, a déclaré nulles toutes les décisions adoptées par le Parlement.

Juan Guaidó s’est également engagé à «mettre en place les conditions nécessaires à un gouvernement de transition et à convoquer des élections libres». Nicolás Maduro est accusé par ses détracteurs de mener une gestion économique erratique et d’être un «dictateur» accaparant tous les pouvoirs.

Le Venezuela possède les plus grandes réserves de pétrole du monde, mais il est asphyxié par une profonde crise économique et se trouve sous le coup de sanctions financières des États-Unis. Vendredi, les pays du Groupe de Lima, à l’exception du Mexique, ont accentué la pression sur Nicolás Maduro, indiquant qu’ils ne reconnaîtraient pas le deuxième mandat du président vénézuélien.

À l’issue d’une réunion, 12 pays d’Amérique latine et le Canada ont signé une déclaration destinée à coordonner des mesures à l’encontre du pouvoir de Caracas. Seul le Mexique, dirigé par le président de gauche Andrés Manuel López Obrador, n’a pas signé.

D’après L’Orient Le Jour

Jair Bolsonaro investi chef d’État du Brésil : «retour à l’ordre» et ruptures en perspective

Vainqueur de l’élection présidentielle fin octobre dernier, Jair Bolsonaro a officiellement pris ses fonctions à la suite d’une cérémonie le 1er janvier à Brasilia. Dans son discours d’investiture, il a réaffirmé les grandes lignes de son programme pour «rétablir l’ordre».

Photo : Hiveminer

Le virage ultra-conservateur du Brésil est amorcé depuis que Jair Bolsonaro a officiellement pris ses fonctions en tant que chef d’État le 1er janvier 2019. Une page se tourne dans l’histoire du Brésil après la période de treize ans durant laquelle le Parti des travailleurs de Lula (2003-2010), puis de Dilma Roussef (2011-2016), était au pouvoir. Depuis, le Brésil s’est enfoncé dans les crises économiques et politiques. Les scandales de corruption qui touchent l’ensemble de la classe politique, la violence qui a explosé (plus de 63 000 homicides en 2017) et les difficultés économiques ont conduit les Brésiliens à choisir «o Mito»le Mythe»), surnom de Jair Bolsonaro, qui promet une rupture totale afin de régler tous les maux du pays.

Le nouveau chef d’État du Brésil a en effet rappelé lors de son discours d’investiture les grandes lignes de son programme : «libérer définitivement» le Brésil «du joug de la corruption, de la criminalité, de l’irresponsabilité économique et du carcan idéologique».

Bolsonaro a ainsi prononcé un discours sécuritaire fort pour lutter contre la criminalité en promettant plus de pouvoir pour la police. Il a également réitéré son intention de libéraliser le port d’armes pour les «cidadão de bem» («citoyens de bien»), notion floue de la citoyenneté qu’il avait largement exploitée durant la campagne électorale.

Dans son souhait de «rétablir l’ordre», il promet également de défendre «les religions et les traditions judéo-chrétiennes» qui seraient selon lui mises à mal, tout en «luttant contre l’idéologie de genre» et le «marxisme» qu’il croit détecter dans les manuels scolaires et qui pourrait mener le pays, selon lui, à une situation comparable à Cuba ou au Venezuela. En revendiquant la lutte contre «l’idéologie de gauche et le politiquement correct» et un patriotisme aux racines judéo-chrétiennes, son discours se rapproche des thématiques que l’on retrouve de façon récurrente dans les mouvements d’extrême droite dits «nationalistes – populistes» en Europe ou aux États-Unis.

En parallèle de ce retour à l’ordre sécuritaire et moral, le nouveau président préconise un vaste plan de privatisations afin de réduire la dette du Brésil. Il a confié pour cela le ministère de l’Économie à l’ultra-libéral Paulo Guedes qui a déjà annoncé la privatisation de 150 entreprises pour renflouer les caisses de l’État. L’annonce d’une réforme des retraites, d’une réforme fiscale et de privatisations généralisées suscitent en tout cas l’enthousiasme des milieux d’affaires : la bourse de São Paulo s’est envolée la semaine dernière pour atteindre son plus haut niveau historique.

Si Bolsonaro bénéficie pour l’instant d’une forte cote de popularité, ces réformes potentiellement impopulaires comme la réforme des retraites pourraient lui mettre du plomb dans l’aile. Son parti ne disposant que d’un dixième des sièges du Congrès, il devra parvenir à nouer des alliances avec d’autres groupes politiques pour faire passer ces mesures.

La politique extérieure du Brésil devrait elle aussi s’inscrire en rupture totale avec la ligne diplomatique historique des gouvernements précédents, prônant le multilatéralisme. Admirant ostensiblement Donald Trump, Bolsonaro souhaite par exemple transférer l’ambassade du Brésil de Tel Aviv à Jérusalem, ce qui ravit le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu qui était l’un des rares dirigeants étrangers invités à la cérémonie d’investiture avec le Premier ministre hongrois ultra-conservateur Viktor Orbán.

Le déploiement mondial de cette «Internationale nationale-populiste» laisse planer dans le cas particulier du Brésil la menace d’un recul démocratique important. 35 ans après la fin de la dictature militaire brésilienne, période d’ailleurs louée par Bolsonaro, les inquiétudes portent notamment sur le sort des opposants et des minorités.

La réduction des territoires indigènes au profit de l’industrie agroalimentaire risque de s’accélérer alors que 110 indigènes auraient été assassinés en 2017. D’autres mesures ont d’ores et déjà été annoncées par le nouveau gouvernement : un «nettoyage» des contractuels employés dans l’administration publique pour débarrasser le Brésil «des idéologies socialiste et communiste» et une ordonnance qui stipule que le gouvernement pourra «superviser, coordonner, surveiller» les ONG.

«Le Brésil au-dessus de tout, Dieu au-dessus de tous» a conclu Bolsonaro à la fin de son discours. Espérons que les Brésiliens et leurs institutions soient au-dessus de tout cela !

Gabriel VALLEJO

Un mystère diplomatique entoure l’Équateur et Julian Assange, le fondateur de WikiLeaks


Réfugié depuis bientôt sept ans à l’ambassade de l’Équateur à Londres, Julian Assange risque l’incarcération à perpétuité s’il est arrêté par la justice britannique, puis extradé aux États-Unis, pour avoir «mis en péril la sécurité nationale», après la publication de milliers de documents secrets militaires et diplomatiques.

Photo : Sputnik News

La polémique bat son plein entre ceux qui soutiennent Julian Assange, tel un symbole de la liberté d’expression, et ceux qui l’accusent tout simplement de terroriste. À l’origine de ce scandale diplomatique, les dossiers top secret publiés par WikiLeaks détaillant les actions de la Maison-Blanche dans différents pays du Moyen-Orient : 76 000 documents secrets sur la guerre d’Afghanistan, 390 000 rapports secrets sur la guerre en Irak, 251 287 câbles diplomatiques étasuniens, mais aussi 779 dossiers secrets sur les détenus de Guantanamo.

Cette affaire a lieu au même moment où l’entreprise WikiLeaks est accusée d’avoir facilité à la Russie, en 2016, les moyens de voler des informations concernant les dernières élections présidentielles remportées par Donald Trump. Selon l’enquête judiciaire, «12 espions russes avaient volé des informations de 500 000 votants» ; et ce n’est pas tout : «des articles ont été envoyés dans l’objectif d’influencer le résultat des élections». Ainsi, pour la justice étasunienne, la publication de 20 000 e-mails par le site WikiLeaks, qui était considéré jadis comme un très sérieux lanceur d’alerte, aurait joué un rôle décisif dans la dynamique électorale en défaveur de la candidate démocrate Hillary Clinton.

L’avenir de Julian Assange repose désormais sur les épaules du réfractaire Lenín Moreno, l’actuel président de l’Équateur qui a qualifié l’exilé australien de «hacker» et de «problème hérité» de son prédécesseur et ennemi déclaré Rafael Correa. Rappelons que l’affaire remonte à août 2010, lorsqu’Interpol et les autorités suédoises lancèrent des recherches contre le célèbre hôte de l’ambassade de l’Équateur à Londres, soupçonné d’abus sexuels (viols) commis dans le pays nordique. Après quelques mois de «diserte», Julian Assange se rend à la police londonienne avec l’intention de coopérer, mais un juge britannique confirme son extradition en février 2011.

Assange avait rejeté son extradition vers la Suède en arguant que ce pays le livrerait aux États-Unis, où il risque la réclusion à perpétuité, voire la peine de mort. C’est alors qu’intervint Rafael Correa, à l’époque président de l’Équateur et l’un des poids lourds de la gauche sud-américaine, connu pour sa position «anti-étasunienne». Correa offrit l’asile au fondateur de WikiLeaks le 19 juin 2012.

Or, il y a trois semaines, soit deux mois après les changements du protocole concernant «les conditions minimales de séjour du demandeur d’asile» imposé par le président Lenín Moreno, la vie de Julian Assange à l’ambassade équatorienne est entrée dans une nouvelle phase, celle de l’affabulation. Selon le prestigieux journal The Guardian, Assange aurait participé à une réunion secrète à l’ambassade, en 2016, avec Paul Manafort, l’ancien directeur de campagne de Donald Trump, qui est actuellement poursuivi par la justice de son pays pour délits financiers, entre autres.

En réalité, The Guardian a publié ces fausses informations dans le cadre d’une campagne de «diffamation constante» par le quotidien britannique contre le fondateur de WikiLeaks. «La fonction de propagande de l’article est évidente, commente Jonathan Cook, ex-journaliste de The Guardian : il est destiné à apporter la preuve d’allégations de longue date selon lesquelles Assange aurait conspiré avec Trump, et les prétendus partisans de Trump au Kremlin, pour nuire à Hillary Clinton pendant la course présidentielle de 2016.»

Paul Manafort a nié les révélations du Guardian, tandis qu’Assange a menacé de poursuivre le quotidien en justice pour diffamation. Mais une chose est certaine : un porte-parole de Manafort a confirmé, début décembre, que pendant les réunions en Équateur, en mai 2017, le président Moreno s’est exprimé favorable à l’expulsion d’Assange de l’ambassade, en échange de certaines concessions de la part des États-Unis concernant, par exemple, allègement de sa dette extérieure.

À présent, face à la détérioration quotidienne de sa situation, aucune solution n’est envisageable pour Julian Assange. Considéré par ses supporters comme un Robin des Bois du Net, il est en train de devenir un symbole de l’action d’informer pour avoir dépassé les carcans «éthiques» de sa profession : en révélant les interlignes obscures des enjeux géopolitiques, Assange a montré que l’évolution du journalisme est engagé dans une courbe d’information sur une voie ascendante, celle de la dénonciation.

Aussi le site WikiLeaks a mis en évidence que les gouvernements de différents pays sont aujourd’hui obsédés par les risques liés à la diffusion d’informations dites «secrètes», à une époque où le peuple a des rapports de plus en plus distants avec le pouvoir politique. Bref, pionnier d’une nouvelle presse pour certains, sycophante indésirable pour le pouvoir en place, Julian Assange incarne ce propos de F. Scott Fitzgerald : «les hommes remarquables sont obligés de mener leur jeu tout au bord du précipice». Hélas, aux yeux de ses détracteurs, il a sauté d’un train en marche. Mais, si Assange est en effet poursuivi en justice, il est légitime de se demander quelles conséquences, au niveau planétaire, cela pourrait avoir sur la liberté d’informer.

Eduardo UGOLINI

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