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« Cap ou pas Cap », une aventure à hauteur d’enfants pour des adultes à Saint-Fons et dans deux cités latino-américaines

Après la décevante Cop25, à Madrid, où les grands décideurs de la planète n’ont pas été capables d’esquisser une proposition face à la grave crise planétaire du réchauffement climatique, nous vous proposons une note d’espoir : une aventure menée notamment par des jeunes cherchant les mots justes pour sensibiliser les adultes.

Photo : Olga Barry

Cinq ans après la signature de la feuille de route sur les dix-sept Objectifs du Développement Durable (ODD) par les Nations Unies, ces objectifs restent malheureusement aujourd’hui trop peu connus du public. Si les questions climatiques, migratoires ou d’égalité entre les sexes reviennent souvent dans les médias pour dénoncer ou évoquer des catastrophes, qu’en est-il des expériences et des initiatives allant dans le sens de l’écologie, de la solidarité et de l’égalité ? Dans différentes parties du monde, de nombreuses expériences portent ces valeurs. C’est ce que le projet « Cap ou pas Cap » essaie de faire en sensibilisant les habitant(e)s à une meilleure compréhension de la transversalité des situations vécues dans différents pays. Mais, ce qui est intéressant dans le projet Cap ou Pas Cap, c’est que ce sont les jeunes et les enfants qui auront pour mission de sensibiliser leur entourage. 

Deux organisations de la société civile sont à l’origine de ce projet : Robin des Villes* et Apoyo Urbano**. Elles sont soutenues financièrement en partie par l’Europe. Espaces Latinos et deux de ses journalistes les accompagnent. Robin de Villes et Apoyo Urbano accompagnent le travail de jeunes dans l’élargissement de leur vision, soutiennent l’élaboration d’expressions artistiques autour des dix-sept ODD. Elles aspirent à promouvoir les liens France-Amérique latine. Pour ce faire, elles ont mobilisé des animateurs bénévoles, en service civique, envoyés sur place au Pérou et au Salvador et  assurent à distance le suivi du projet en collaboration avec les animateurs locaux. Leur but est également d’intégrer dans le projet la parole des personnes du Sud ou issues de la migration, et de participer à la relation Nord-Sud entre acteurs de territoires partenaires (El Salvador, France, Pérou). 

Dans ce magnifique projet, Nouveaux Espaces Latinos est le référent média qui assure le suivi journalistique du projet, observe son évolution dans la ville ouvrière de Saint-Fon, une commune du Rhône et en Amérique latine, et produit des articles pour en rendre compte. Le projet a été lancé àSaint-Fons, une ville de grande fragilité sociale, économique, environnementale et technologique au sein d’une métropole riche. Elle a lancé une démarche d’Agenda 2030 pour un développement durable, en cours de finalisation.

Saint-Fons est partenaire du projet « Cap ou pas cap » et facilite en ce sens le lien des jeunes à certains équipements de la ville (médiathèque, centre d’arts plastiques, centres sociaux, théâtre municipal). Ici, ce sont les enfants élus du conseil municipal de la ville et les jeunes du centre social Arc-en-Ciel qui réfléchissent ensemble à des initiatives visant à sensibiliser leur entourage.

Au Pérou, dans la communauté paysanne pauvre de Llanavia (située dans la ville de Lima subissant les effets de l’activité industrielle dont le principal est la pollution), en partenariat avec les écoles du secteur, la communauté propose des programmes de sensibilisation pour préserver l’environnement et continuer la lutte contre les violences liées au genre.

C’est aussi au Salvador, dans la ville d’Atiquizaya, chef-lieu du département d’Ahuachapán, située du côté nord de la route : cette zone présente des caractéristiques urbaines de meilleure qualité en termes de services et d’équipements à la différence de la partie sud de la ville où l’on trouve des bidonvilles. Le projet est en partenariat avec le Centre Intégral Municipal d’Art et de Culture (CIMAC) accueillant des enfants et jeunes de 4 à 20 ans. Le lieu est devenu une pépinière d’artistes où les jeunes ont accès à des nombreux ateliers artistiques. 

Dans chacun de ces trois territoires, accompagnés par les animateurs de deux organisations de la société civile, Robins des Villes et Apoyo Urbano, ainsi que par les animateurs sociaux des deux villes d’Amérique latine, les jeunes participent à ce projet. Ils ont pour mission d’abord d’apprendre et de comprendre les enjeux de ces objectifs pour un monde meilleur et durable, pour ensuite à leur tour mener l’enquête sur les questions de genre, d’égalité homme-femmes, d’homophobie, de migration et de climat. Ainsi, en invitant les jeunes à participer à des ateliers d’expression et de création, ils seront à même d’exprimer leurs points de vue, leur compréhension de ces enjeux pour ensuite pouvoir prendre le micro et la caméra et enquêter sur leur territoire. 

L’idée de ces trois différents territoires est de favoriser une ouverture par le langage interculturel et d’inciter les jeunes à être des véritables acteurs du changement, dans leur propre ville. Les ateliers sont ainsi des temps forts d’analyse et d’interprétation partant des œuvres artistiques ou journalistiques produites par les enfants et adolescents, de discussion, d’échange et de prise de parole entre une vingtaine de jeunes d’ici et de là-bas, durant six mois, d’octobre 2019 à avril 2020. 

Cette action se terminera en beauté sous la forme d’un festival international sur les Objectifs du Développement Durable (ODD), porté par les jeunes (de 9 à 16 ans), en dialogue avec les parents et voisins. Le public sera invité à découvrir ces actions, l’exposition artistique et journalistique : un journal en grand format créé et rédigé par ces jeunes journalistes en herbe. Dans l’exposition, on pourra admirer les projets issus du concours international d’idées de Cap ou pas Cap, et à la fin, pour couronner ce travail, la remise des prix. Bravo les enfants !

Olga BARRY

* Robins des Villes : association d’éducation populaire, milite pour une ville partagée. ** Apoyo Urbano : urbanisme et aménagement territorial participatif, association franco-latino-américaine. 

« Récits de migrants » un livre de la fondation Avina au Chili – Nous avons traduit celui de Helena Cordero

Nous avons assisté début janvier au lancement du livre Relatos Migrantes (Récits migrants), au Musée de la Mémoire et des Droits de l’Homme, à Santiago du Chili. Ce livre est issu des ateliers organisés par la fondation Avina et sous la direction de Pamela Ríos. Ces textes retracent les vécus des migrants arrivés au Chili depuis le Mexique, la Colombie, Haïti, Venezuela, El Salvador, l’Argentine. Nous avons traduit un de ces récits Qu’est-ce qu’un fantôme ? par la Mexicaine Helena Cordero. 

Photo : Avina Chile

Qu’est-ce qu’un fantôme ?

J’ai regardé le miroir et je me suis souvenue de mes rencontres avec eux. La première fois, j’ai été visitée par mon cousin quelques jours avant qu’il ne meure assassiné par son père. La visite la plus récente a été quand l’être avec lequel je cohabite m’a signifié qu’une discussion à ce sujet n’était pas bienvenue.  Nous les personnes migrantes, me disais-je face à mon reflet, sommes comme disparues, bien qu’avec une destination relativement connue. On pleure notre départ et il n’existe pas de tombe (parce qu’elle serait vide) où venir nous apporter des fleurs. Comme des personnes mortes, nous ne sommes déjà plus qui nous étions quand nous sommes parties du lieu qui nous a vu naître, nous ne savons pas non plus très bien qui nous sommes aujourd’hui et encore moins demain. 

Nous mangeons pour ne pas mourir, bien que nous ne sentions pas les mêmes saveurs, souvenirs de vies passées. Des rues qui se confondent comme si on marchait dans des dimensions parallèles. Des odeurs sources de synesthésie, allégorie du fait que pour vivre en société, il faut avoir un certain degré de folie. Nous sommes des voix dans les têtes qui nous entendent, nous les inquiétons, elles écoutent nos messages et nous pouvons apparaître sous leurs yeux, lors de séances spiritistes. 

Nous vivons dans les murs de nos proches et amis véritables, réveillant les larmes et les rires au milieu d’histoires qui nous semblent chaque fois moins connues, jusqu’au jour où nous en venons même à douter qu’elles aient pu avoir lieu. 

Une personne migrante est un fantôme, un être transparent pour ceux qui refusent notre existence. Nous sommes mythe et légende pour ceux qui nous craignent. Une alerte pour les ego naître qui croient que pour être de « bonnes personnes », ils méritent qu’il ne leur arrive que de bonnes choses. Nous sommes une preuve vivante pour ceux qui tourmentent les autres avec des choses aussi absurdes que le châtiment avant le péché. Nous souffrons, payant la pénitence d’être nés ailleurs. 

De mon peu d’expérience, j’ai connu deux types de fantômes : ceux qui possèdent un corps physique et ceux de nous qui migrent avec un tel corps. Mais nous avons l’avantage du détachement forcé, mélangé à de fortes doses d’omniprésence. Alors, en me voyant dans le miroir, mon reflet me rappelle les derniers mots de la phrase : …  « Un fantôme, voilà ce que je suis ». 

Helena CORDERO
Traduit de l’espagnol (Mexique)
par Lou Bouhamidi

Traduction issue de l’anthologie Relatos migrantes – Chile 2019 parue à l’occasion des 25 ans de la fondation Avina et consultable ici.

Le Venezuela dans son labyrinthe avec deux présidents de l’Assemblée nationale

La semaine du 6 janvier 2020 a été tumultueuse au Vénézuela avec l’élection de deux présidents de l’Assemblée nationale. Le chaos institutionnel prend une ampleur inégalée et semble sans limites. La situation n’est pas facile à lire et ne prête pas à rire. Pourtant, l’un des deux présidents de la République, Nicolás Maduro, parle de « show », de spectacle monté, de clownerie quand, dans le monde réel, le pays est ruiné, frappé de pénuries, fui par des millions de ses ressortissants et livré à une dérive dictatoriale.

Photo : La Stampa

Il y avait déjà deux présidents de la République : d’une part, Nicolás Maduro, héritier du défunt Hugo Chávez (1999-2013), depuis l’élection de 2018 qui lui a permis de se maintenir au pouvoir après un premier mandat et, d’autre part, Juan Guaidó, représentant de l’opposition qui considère « frauduleuse » la présidentielle de 2018. Le 23 janvier 2019, M. Guaidó, fort de son élection à la tête de l’Assemblée, s’autoproclamait président par intérim du pays en s’appuyant, selon lui, sur la Constitution. Près de soixante États, dont la France et l’Union Européenne, ont reconnu la légitimité de Juan Guaidó. Pourtant, un an plus tard, Maduro est toujours en place et Guaidó privé de perspectives. L’atout de Maduro est la force : il a le soutien de l’armée – clef de voûte du système politique vénézuélien – et de ses alliés chinois, russe et cubain.

Le Vénézuela comptait aussi deux assemblées nationales avec la création d’une assemblée constituante, formée des seuls chavistes. Dans la pratique, depuis 2017, la constituante effectue le travail législatif et l’œuvre constituante reste, pour le moment, introuvable. L’Assemblée nationale n’a plus aucun pouvoir. Présidée par Juan Guaidó, toutes ses décisions sont frappées de nullité par la Cour suprême assujettie au pouvoir. 

Dans ce panorama, même la force symbolique de Juan Guaidó resterait gênante. Le « show » évoqué par le président Maduro s’est déroulé le dimanche 6 janvier 2020 pour l’élection au perchoir de l’Assemblée nationale. La bataille s’est faite autour de deux personnages politiques : l’opposant Juan Guaidó, donc, et l’opposant de l’opposant : Luis Parra. C’était un élu d’opposition, qui s’est autoproclamé président de l’Assemblée le 6 janvier et qui a convoqué une séance dans l’hémicycle le mardi 8 janvier avec l’appui… des députés chavistes. Juan Guaidó et ses alliés ont dénoncé un « coup d’État parlementaire » et ont organisé une séance parallèle au siège du journal d’opposition El Nacional, car empêchés d’accès au Parlement par la police et l’armée. Cent députés (sur 167) lui ont apporté leur suffrage et Juan Guaidó a été réélu le 6 janvier. L’Assemblée compte désormais deux présidents. Le 8 janvier, deux sessions ont eu lieu dans cette enceinte sans pouvoir : l’une présidée par Parra et l’autre par Guaidó. Ce dernier a pu en effet forcer les barrages militaires et policiers autour du Parlement plongé dans l’obscurité suite à une coupure d’électricité.

Qui est Luis Parra ?

C’est un élu d’opposition en rupture de ban avec Juan Guaidó et qui a le soutien du président vénézuélien Nicolas Maduro. Par contre, il n’a pas l’appui de son parti Primero Justicia.  Il en a été récemment exclu après qu’un site internet l’a accusé d’avoir reçu des pots-de-vin, comme nombre d’autres parlementaires de l’opposition. Il est maintenant un président d’une assemblée sans pouvoir, autoproclamé sans quorum ni vote formel. Évidemment, ses anciens collègues de Primero Justicia dénoncent des manœuvres obscures que Maduro s’est empressé de corroborer en reconnaissant immédiatement la légitimité de Parra, hors toute légalité. La corruption n’est pas la seule arme du pouvoir. Selon l’opposition, 27 députés d’opposition sont en exil et 29 autres mis en examen en dépit de leur immunité parlementaire.

Quoi de neuf ?

Ce qui semble être une farce a été dénoncé par la “communauté internationale” : elle ne reconnaît aucune légitimité à Parra et dénonce ses tentatives d’affaiblir l’opposition parlementaire avec l’aide du pouvoir. Les actes d’obstruction de la police et parfois la violence aux abords du Parlement n’ont pas été seulement exercés à l’endroit de Juan Guaidó et de ses soutiens : des diplomates européens et japonais, et des journalistes qui comptaient assister à la séance du mardi ont été également pris pour cible par des « colectivos » (milices au service de Maduro) et certains « durement frappés », a indiqué une source diplomatique sous couvert d’anonymat. Cela est inhabituel, non pas pour les journalistes, mais pour les diplomates.

Sans surprise, les alliés régionaux, Brésil et Colombie en particulier, ont renouvelé leur appui à Guaidó

Par contre, est nouvelle la position distanciée de l’Argentine et du Mexique et leur alignement sur les positions des alliés internationaux de Guaidó, ce que les États-Unis se sont empressés de souligner positivement. Le délégué américain pour le Venezuela, J. Abrams, a résumé la situation en ces termes : «  l’Argentine a dit que ce qui s’est passé est inacceptable et le Mexique que le fonctionnement démocratique est fondamental » . L’isolement régional du Venezuela s’accroît.

La popularité de Maduro semble faible (10 à 12%), son isolement international grandissant et les perspectives économiques restent malheureusement catastrophiques malgré un espoir de réduction de l’inflation de 1 000 000 % à 200 000 %. Au même moment, l’opposition est fragilisée par quelques dissidences conquises par les chavistes grâce, selon les partisans de Guaidó, à des pots-de-vin millionnaires en dollars. La solution politique à cette crise d’une extrême gravité semble très éloignée.

La corruption et l’insécurité étaient deux fléaux que le Venezuela connaissait au temps de la manne pétrolière et avant les victoires électorales éclatantes de Chávez.  Ils n’ont pas été résolus après plus de deux décennies de chavisme. Aujourd’hui, certains perçoivent même une aggravation de ces problématiques liées au marché de la drogue. S’y ajoute un troisième fléau : la pauvreté (87 %) et l’extrême pauvreté (61,2 %) analysées par une étude inter-universitaire (UCAB-UCV-USB, ENCOVI, 2017 et 2018). Dans l’obscurité où se trouve le Venezuela aujourd’hui, l’héritage mériterait d’être réévalué même si cet exercice est complexe.

Maurice NAHORY

Pérou 2020 : une année cruciale sous la houlette du président réformateur Martín Vizcarra

À l’aube d’une campagne électorale marquée par des réformes inédites visant à démanteler l’ancien système de corruption organisé, Martín Vizcarra poursuit son héroïque croisade contre les vrais responsables de la crise.

Photo : perureports.com

Après cinq présidents impliqués dans des affaires de corruption et d’autres cas qui englobent le pouvoir judiciaire et les partis politiques, on pourrait croire que le but que Martín Vizcarra s’est fixé relève de l’utopie. Grattez un peu et dans chaque politicien vous trouverez la corruption, selon le dire des péruviens.  Mais le remède à la maladie profonde qui ronge la classe politique depuis des décennies ne peut venir, selon le chef de l’État, que d’un nettoyage généralisé des institutions afin de garantir à tous leurs droits dans une démocratie responsable. 

L’idée formulée, et mise en place par l’actuel président est une véritable réforme politique et sociale dans le plus strict sens du terme : « Corriger, ramener à la vertu, rétablir une règle, une discipline, un système qui s’est corrompu ». Et pour preuve, l’entreprise brésilienne Odebrecht a reconnu avoir distribué, entre 2005 et 2014, un total de 788 millions de dollars dans une dizaine de pays latino-américains pour remporter des contrats (dont 29 millions de pots-de-vin aux dirigeants péruviens).  

C’est donc sous ce mot d’ordre –ré-former– que la nouvelle phase du programme officiel a démarrée avec le coup d’envoi du marathon électoral de 2020. Il s’agit, en effet, d’une très longue course qui durera pratiquement toute l’année. Après une première confrontation, qui a eu lieu la semaine dernière, les candidats aux législatives du 26 janvier auront l’occasion d’exposer encore deux fois leurs programmes, le jeudi 16 janvier et le dimanche 19, lors de débats publics diffusés par TV Perú et les réseaux sociaux.  

Conséquence de la politique d’assainissement menée par l’actuel président,  le renforcement du système judiciaire et la lutte contre la corruption figurent parmi les axes thématiques de ces rencontres organisées par le Jury National des Élections (JNE).  Selon les sondages, sept partis pourraient dépasser le seuil de 5% des voix, parmi lesquelles AcciónPopular (AP), Fuerza Popular (FP), Alianza para el Progreso (APP), Partido Morado (PM), Somos Perú (SP) et le Frente Amplio (FA). Or, pour réussir une représentation parlementaire, la loi n° 28617 fixe ce seuil de 5% à l’échelle national ou bien l’obtention de sept sièges en plus d’une circonscription électorale.  

Rappelons que M. Vizcarra avait proposé d’anticiper les élections parlementaires et présidentielles d’un an, soit en avril 2020 au lieu de 2021. Par conséquent, le mandat actuel des députés, ainsi que son propre mandat, prendra fin le 28 juillet prochain. C’est lui-même qui l’a annoncé, dans son message à la nation, le 28 juillet 2019, à l’occasion du 198eanniversaire de l’indépendance du Pérou. En outre, il a précisé, et à plusieurs reprises, qu’il ne serait pas candidat à la prochaine élection présidentielle.

Or, quelles sont les possibilités de réussite du plan Vizcarra en matière économique ? Selon les estimations de l’ex-ministre Jorge Gonzalez Izquierdo, si le président réussit à stabiliser la situation politique, afin de relancer les investissements, le PIB pourrait atteindre plus de 4% de croissance pour cette année. Toutefois, la situation est particulièrement délicate à cause des réformes structurelles engagées par l’actuel gouvernement. Et l’économiste renommé tire la sonnette d’alarme : « l’instabilité politico-institutionnelle est un obstacle majeur surtout pour les investisseurs privés, mais aussi pour l’augmentation de la consommation et la productivité des entreprises. Ce sont là des variables très importantes pour la bonne santé de l’économie. »

Dans cette perspective, le coût des réformes risque de peser lourdement en particulier en ce qui concerne la Sécurité Sociale. Mais sur ce point Martín Vizcarra s’est montré rassurant en annonçant que « 2020 sera l’année de l’universalité sanitaire ». Il a également affirmé, lors d’une visite à Cuzco pour l’habilitation d’un hôpital situé dans le village de Machu Picchu, que son gouvernement prévoit une aide aux quatre millions de péruviens qui n’ont pas accès à une assurance ou à un service de santé.

Pendant ce temps, une information venue du parti de l’opposition est susceptible de faire basculer les urnes en faveur de l’actuel projet présidentiel : Keiko Fujimori, la cheffe de Fuerza Popular (droite populiste) a annoncé son retrait de la vie politique. La fille de l’ex-président Alberto Fujimori était en tête des sondages avant le scandale Odebrecht. « Je vais suspendre mes activités parce que ma priorité est et sera toujours ma famille, et nous allons faire face à ce processus avec toute la famille », et elle se dit « inquiète pour (ses) deux filles ». Selon la justice, Keiko (« fille bénie » en japonais) aurait financé une partie de la campagne présidentielle de 2011 avec de l’argent versé par le géant brésilien du bâtiment. Elle avait été arrêtée en octobre 2018 à la demande du parquet péruvien, accusée d’avoir organisé « un stratagème pour commettre un crime » et d’avoir « blanchi » de l’argent illicite. En décembre dernier, après treize mois de détention provisoire, la Cour constitutionnelle péruvienne a ordonné sa remise en liberté mais elle fait toujours l’objet d’une enquête judiciaire.

L’absence de Keiko Fujimori dans l’arène électorale a suscité beaucoup d’interrogations. Mais pour Martha Chavez cette décision est largement justifiée. Selon la candidate qui mène actuellement la liste de Fuerza Popular au Congrès, Keiko n’a pas eu le temps de préparer sa campagne, c’est pour cette raison qu’elle a décidé de faire « une pause car elle vient d’être libérée après avoir été en prison injustement pendant un an et sans une accusation formelle. » 

Par ailleurs, Martha Chavez est persuadée que le Fujimorisme « a une identité propre et que tous les candidats sont conscients que le Pérou joue son avenir dans cette courte période d’élections. » Ce qui permet d’affirmer que 2020 marquera sans doute une date charnière dans l’histoire du pays andin. C’est une actualité qui mérite d’être suivie de près, car l’enjeu est considérable et le défi sans précèdent. Pour l’instant, la grande question reste ouverte sur le projet en apparence utopique de Martín Vizcarra. Réussira-t-il à poser des bases solides pour que l’objet de ses réformes ne reste pas un pays imaginaire où un gouvernement idéal règne sur un peuple heureux ?

Eduardo UGOLINI

La CIDH exprime son inquiétude envers «  l’occupation policière disproportionnée  » sur les lieux de manifestations au Chili

La Commission Interaméricaine des Droits de l’Hommes (CIDH) a exprimé ce dimanche (29/12/2019, ndlr.) son inquiétude envers «  l’occupation disproportionnée  » des espaces publics où s’accomplissent habituellement les manifestations au Chili. Cela, soutient-elle, «  peut empêcher ou limiter sérieusement le droit de manifestation sociale pacifique au Chili  », comme l’a exprimé l’organisme sur son compte Twitter.

Photo : CIDH

Dans ce contexte, l’organisme a également montré son inquiétude envers «  la permanence des violences et son usage disproportionné  » de la part des Carabineros, a condamné le choc d’une voiture de police subi par un jeune manifestant, et l’incendie du Centre Art Alameda. De même, elle a «  profondément  » regretté la mort du manifestant, identifié comme Mauricio Fredes, qui fuyait une charge policière et qui est tombé dans un fossé aqueux et plein de câbles électriques ce vendredi (27/12/2019, ndlr.). De plus, elle a fait remarquer qu’au moins vingt-neuf personnes sont décédées depuis le début des manifestations, le 17 octobre dernier. 

 «  La CIDH rappelle à l’État du Chili que la manifestation est un Droit de l’Homme protégé par le système interaméricain et que les mesures qui prétendent empêcher ou limiter gravement son exercice, comme « l’occupation illicite » d’espaces publiques mis à disposition par l’Intendance de la Région Métropolitaine de Santiago, ne sont pas conventionnelles  », a-t-elle ajouté. Enfin, elle a exhorté à ce que les recherches sur la violence qui s’est abattue sur des personnes décédées ou blessées se poursuivent «  promptement et diligemment  », en plus d’imposer «  les sanctions correspondantes  » aux responsables. 

Les manifestations au Chili ont éclaté le 17 octobre contre la quatrième hausse du prix du ticket de métro en quelques mois, et ont rapidement pris de l’ampleur, jusqu’à dénoncer les inégalités sociales et poser la nécessité d’élaborer une nouvelle Constitution. Le président du Chili, Sebastián Piñera, qui en est arrivé à déclarer l’état d’urgence en déployant les Forces Armées, a demandé pardon pour ne pas avoir écouté le cri des Chiliens et a proposé un «  agenda social  ». Pour le concrétiser, il a remanié le Gouvernement et a entamé un dialogue avec les partis politiques, tant opposants que partisans. 

L’Institut National des Droits de l’Homme (INDH) du Chili, qui a dénoncé des tortures et autres abus contre les personnes détenues dans le cadre des manifestations, a estimé à 3557 le total des personnes blessées dans les mobilisations. Plus de vingt personnes sont mortes dans les affrontements entre manifestants et forces de sécurité et plus de mille ont été mises en détention. 

CDHI
Traduction de Lou Bouhamidi

Retrouvez l’article d’origine de Notimerica ici

Depuis Santiago du Chili Premières impressions : les murs racontent ce que les médias taisent

Les murs des rues de Santiago nous racontent la souffrance endurée par les classes populaires et moyennes pendant trente ans d’asphyxie sociale et économique : « Les murs parlent de ce dont la presse se tait », est écrit sur le rideau métallique d’un grand centre commerciale, avec un trait qui laisse deviner la colère. Les graffitis nous parlent de l’explosion sociale, de la révolte, mais aussi du courage et du réveil d’un peuple qui était comme ensorcelé par le sentiment de vivre dans une société prospère au prix d’un endettement généralisé.

Photo : Olga Barry

Aujourd’hui, tous les graffitis expriment le désenchantement et la déception à l’égard d’une classe politique qui les a « abusés », des élites toutes tendances confondues qui ont gouverné le pays depuis trente ans et qui se sont acoquinées et profité indûment, certains, d’un système économique ultralibérale hérité de la dictature. Ils dénoncent « Le Chili merveilleux » « Le Chile lindo » que leur on a fait miroiter, l’abandon de l’État, la privatisation de l’eau, de la santé, de l’éducation, les pensions de misère, la corruption de la classe politique. Ils dénoncent la souffrance endurée par les classes populaires et moyennes pendant trente ans d’asphyxie sociale et économique et aussi le silence des médias qui s’intéressent plutôt aux actes de vandalisme réduisant au silence les véritables motifs de la colère : « Les murs parlent de ce dont la presse se tait », peut-on lire sur le rideau métallique d’un grand centre commercial, avec un trait qui laisse deviner la colère. 

C’est ça la première impression forte que l’on ressent lorsque on arrive dans la capitale chilienne en ce début d’année. « Les rues sont à nous » est écrit en rouge sur le mur d’une banque à côté d’un autre graffiti en vert chatoyant qui dit : « l’État assassin, au Chili on tue et on torture » dénonçant la féroce répression du gouvernement et des forces de police, les carabiniers. Les chiffres donnés par les organisations des droits de l’homme sont terrifiants : 29 morts, plus de 350 personnes éborgnées dont de nombreux jeunes étudiants ou travailleurs, des centaines de blessés et des dizaines de cas d’abus sexuels ainsi que des tortures, des centaines d’arrestations. L’Ordre des médecins a pour sa part aussi interpellé à plusieurs reprises les autorités du pays sur l’usage d’armes considérées illicites contre les manifestants et dénoncé les substances chimiques introduites dans l’eau des chars anti-émeutes qui provoquent des brulures graves. 

Plus loin, dans les rues de Providencia, dans les quartiers chics, les murs expliquent le pourquoi de cette explosion sociale « ce n’est pas 30 centimes de pesos mais 30 ans d’abus », à propos de la hausse du ticket du métro ayant entrainé le début de cette révolte sociale inédite depuis la fin de la dictature en 1990. « No + AFP » ou « l’évasion Piñera ». Les Administradoras de Fondos de Pensiones (AFP) sont les grandes agences privées qui gèrent les cotisations des salariés et les pensions de retraites par capitalisation qui produisent des bénéfices millionnaires pour les entreprises actionnaires sur les dos des retraités. Et l’évasion fait référence aux affaires du riche président chilien Sebastián Piñera sur lequel pèsent des soupçons d’évasion fiscale. 

Les murs nous parlent aussi de « dignité », mot clé que les manifestants brandissent avec fierté : « La fin de la peur, le retour de la dignité ». Car les manifestants de la primera línea, comme on appelle les jeunes qui ont lancé ce mouvement social, ce sont les fils ou même les petits-fils des générations qui ont vécu sous la terreur de la dictature du général Pinochet, et ils n’ont pas peur. D’ailleurs, la place Italia, symbolique place de toutes les manifestations a été rebaptisée Place de la Dignité. Cette place est aussi une véritable frontière sociale entre le centre de Santiago – centre administratif où se trouve le palais présidentiel de La Moneda, les différents ministères, l’État en somme – et les quartiers plus aisés, qui s’éloignent du centre en se rapprochant de la Cordillère et en se barricadant dans leurs beaux quartiers résidentiels entourés de jardins mais aussi de hauts murs contre « la délinquance des pauvres gens »

Les murailles continuent à nous raconter la société chilienne et la relation qu’entretiennent les classes sociales, relations particulièrement étanches. Le grand architecte chilien Alejandro Aravena, qui a gagné, en 2016, le prix Pfitzner, le Nobel d’architecture, expliquait lors d’une entrevue publiée dans les réseaux sociaux, les causes de l’explosion sociale que personne n’avait vu venir. Le président Piñera avait vanté, il y a à peine quelques mois, un Chili « Oasis de prospérité et de stabilité au milieu d’une Amérique latine en crise ». Alejandro Aravena explique ainsi au journaliste qui l’interroge sur les raisons de la colère populaire, que ce n’est ni plus ni moins que la frontière entre ceux qui vivent dans « l’oasis » et ceux qui peinent à vivre dans « le désert ». D’autant plus que ces derniers doivent se rendre tous les jours travailler pour les gens de l’oasis mais doivent revenir tous les jours dans leur désert. C’est sans doute cela qui a provoqué le sentiment d’amertume, la conviction d’une injustice et le besoin d’un changement.

Un autre symbole cher aux manifestants et aux graffiteurs est le chien errant noir El Negro Matapacos  (Le noir tueur de flics). Le chien se fit connaître pendant les protestations étudiantes en 2011. Il participait aux manifestations attaquant les carabiniers et gagnant ainsi la sympathie des manifestants. Il avait acquis une notoriété nationale et internationale au travers des réseaux sociaux. Il a même un profil sur Facebook. Une femme, María Campos, qui avait fini par le recueillir, l’habillait avec un mouchoir rouge autour du cou lorsque les deux participaient dans les protestas. On l’avait appelé aussi «Louka Nikos chilien », pour sa ressemblance avec le chien qui déambulait dans les manifestations grecques entre 2010 et 2012. Il est devenu célèbre aussi dans d’autres pays, comme au Japon.

Le18 novembre, la statue de Balto au Central Park de New York fut habillée d’un mouchoir rouge ; de même, durant les fraudes massives du 1er novembre dans le métro de New-York, en protestation contre la répression policière à l’encontre d’un passager qui avait sauté le tourniquet sans payer de ticket, sont apparues dans les stations des images autocollantes du chien Negro Matapacos sautant  le tourniquet. Durant les manifestations au Chili de 2019 et 2020, l’image du « Negro Matapacos » est présente sur les pancartes et sur les murs avec des autocollants, des sculptures de papier mâché, dans des BD, des jeux vidéo et des statues dans plusieurs villes du pays. Negro Matapacos mourut le 26 août 2017. La légende raconte qu’il a laissé une descendance de 32 chiots de chiennes différentes qui errent dans les rues de Santiago et accompagnent probablement les manifestants.

Mais la révolte chilienne s’exporte aussi pour dénoncer la discrimination contre les femmes, le harcèlement sexuel, les viols, les féminicides. Quatre jeunes femmes de Valparaiso, Sibila SotomayorDaffne ValdésPaula Cometa Stange et Lea Cáceres, ont donné vie à un collectif interdisciplinaire de femmes : Las Tesis. Elles ont créé une puissante chorégraphie dénonçant les violeurs, l’État répressif, la justice… Cette performance est devenue virale au travers des réseaux sociaux. La performance est jouée par des femmes dans les principales villes du monde, dans des lieux symboliques, et même au parlement turc, des femmes députés ont scandé les paroles de la chanson de « Las Tesis » : « Le violeur c’est toi … ».

Depuis une semaine nous sommes sur place, nous rencontrons les Chiliens, jeunes et vieux, mères qui s’inquiètent pour leurs enfants mutilés, travailleurs fatigués d’une semaine de plus de 40 heures, des personnes modérées et de gauche ; ils nous apportent leur ressenti, leurs analyses, leurs luttes transversales, sociales, d’égalité entre les sexes, de parité. Les murs disent : « la révolution sera féminine ou ne sera pas » par exemple. Ils sont inquiets, ils sont dans le désarroi mais décidés, mais ils ne sont pas sans craintes à propos de la répression qui s’abat contre les manifestants, sur la violence aussi de certains politiques qu’ils considèrent sans légitimité et responsables de ne pas avoir entendu leur clameur depuis des années. Ils constatent le silence de l’église, très discréditée par les affaires de pédophilie, ils s’organisent en assemblées en tant que sociétés civiles, en tant que peuple, mais ils constatent qu’ils manquent de leaders, de boussole … Ils écrivent encore sur les murs : « Nous sommes les routuriers – les cassés qui rassemblons nos morceaux » « somos los rotos que estamos juntando nuestros pedazos ». Nous reviendrons sur la situation chilienne et le nouveau processus qui est en train de s’ouvrir, avec un changement de Constitution à travers un référendum prévu au prochain mois d’avril, pour un nouveau pacte social. Ce processus s’avère déjà semé d’embuches et d’obstacles et va exiger que la pression sociale ne baisse pas face à un gouvernement qui ne fait que quelques effets d’annonce et propose des mesurettes sans comprendre le véritable mal-être social de la société chilienne et son puissant désir d’ébranler ce système néolibéral pour un changement profond.

Olga BARRY
Depuis Santiago du Chili

Nicaragua  : une crise politique meurtrière qui dure

Le retour au pouvoir de Daniel Ortega date de 2007. Réélu depuis sans discontinuer, après une modification de la Constitution, l’ancien guérillero s’accroche au pouvoir avec son épouse Rosario Murillo qu’il a nommée vice-présidente. Aujourd’hui, le jeune guérillero sandiniste d’alors, âgé de 74 ans, réprime dans le sang les manifestations d’opposants au nom de la « paix sociale  ». « Nous sommes au courant que vous faites ce genre de choses. » (Amnesty International). 

Photo : La Prensa

Le Nicaragua est un pays d’Amérique centrale dont la population multiethnique compte six millions d’habitants d’ascendance autochtone, européenne et africaine. Dans les années 80, il a connu une révolution avec la fuite au Paraguay du dictateur Somoza et la victoire des sandinistes qui portaient alors les espoirs de la gauche latino-américaine. Daniel Ortega, élu à la tête de l’État en 1985, avait dû affronter la révolte des « contras »  : des paysans entrés en rébellion contre le gouvernement sandiniste avec l’aide des États-Unis, présidés par Ronald Reagan. Désastre : cinquante mille morts, une économie en ruines, une inflation galopante et des pénuries à la suite de l’embargo imposé au pays par les États-Unis opposés au régime sandiniste. La guerre civile n’avait pris fin qu’en 1990 avec l’élection à la présidence de Violeta Chamorro

Deux présidents de droite ont succédé à Mme Chamorro, Arnoldo Alemán et Enrique Bolaños  ; ils ont été accusés tour à tour de népotisme et de corruption, ouvrant la voie au retour au pouvoir de Daniel Ortega. Aime-t-il le soufre ? Philippe Lançon raconte dans Le Lambeau, alors qu’il était un jeune reporter du journal Libération envoyé à Bagdad avant la première guerre d’Irak (janvier 1991), la rencontre avec Daniel Ortega, un des « invités » de Saddam Hussein le «  dictateur sanguinaire »  : Daniel Ortega «  n’était plus un guérillero marxiste et pas encore un caudillo chrétien, il ressemblait à un petit loubard des faubourgs de l’Histoire  ». Il n’était pas encore devenu un caudillo sanguinaire. 

Des manifestations contre le népotisme, la corruption, les violences meurtrières 

Le 18 avril 2018, des manifestations antigouvernementales ont commencé par s’opposer à une réforme de la sécurité sociale recommandée par le FMI. Les manifestants ont très vite réclamé des élections anticipées et le départ de Daniel Ortega, accusé d’avoir mis en place une dictature népotiste et corrompue. Les mêmes mots par lesquels le régime de Somoza était condamné. 

Depuis près de deux ans, la répression est sanglante : les violences politiques ont fait des centaines de morts et des milliers de blessés, dans leur écrasante majorité dans les rangs des opposants, selon les organisations de défense des droits de l’Homme. Plus d’un demi-millier d’opposants sont emprisonnés tandis qu’environ soixante mille Nicaraguayens ont pris le chemin de l’exil et, selon les entreprises, quatre cent cinquante mille emplois ont été détruits.

Les condamnations internationales se succèdent. La Commission de Haut Niveau de l’OEA sur le Nicaragua, approuvée en juin 2019, avait pour objectif de faire des recommandations pour résoudre la crise politique et sociale. En novembre 2019, L’Union européenne appelle le gouvernement de Daniel Ortega « à garantir le plein respect des droits constitutionnels de tous les Nicaraguayens » à la suite de l’occupation de seize églises par des manifestants d’opposition qui n’ont plus la liberté de manifester depuis un an. Le Haut Commissariat des Nations Unies aux Droits de l’Homme a appelé le gouvernement à « mettre fin à la répression persistante des dissidents et aux détentions arbitraires. » L’archevêché de Managua avait aussi demandé au président Daniel Ortega de « prendre des mesures immédiates pour que les églises catholiques soient respectées », et à la police et aux groupes paramilitaires sandinistes de « retirer » leurs hommes des environs des églises. Le président rejette l’aide de la communauté internationale pour tenter de sortir d’une crise politique meurtrière qui dure.

Franck Gaudichot (Recherches internationales, septembre 2019) écrit qu’on a affaire à « la création d’une véritable mafia » sous la coupe du couple Ortega et d’une partie de sa famille qui contrôlent des conglomérats d’entreprises, la moitié des médias et les trois pouvoirs de l’État. 

Des ONG interdites, la presse harcelée 

Depuis quelques semaines, la presse internationale est plutôt silencieuse sur la situation au Nicaragua : les morts sont moins nombreux, les vivants ont peur, les gens se terrent, d’autres s’exilent. Certains événements trouent le silence  : entre Noël 2019 et le Nouvel An, deux frères de la militante belgo-nicaraguayenne Amaya Coppens ont été violemment passés à tabac ainsi que deux amis, par des agresseurs armés. Ils avaient le tort de manifester contre l’incarcération de prisonniers politiques et d’être des proches de la militante d’opposition. 

Elle, étudiante en médecine de 24 ans, a été arbitrairement détenue une première fois pendant plusieurs mois pour avoir manifesté en avril 2018 contre le régime de Daniel Ortega. De nouveau arrêtée en novembre 2019 pour avoir apporté de l’aide à des femmes proches d’opposants emprisonnés, en grève de la faim, elle doit être jugée le 30 janvier pour « détention d’arme illégale  ». Le Centre Nicaraguayen des Droits de l’Homme (CeNiDH), organisme créé en 1990 qui a divulgué ces informations, est privé de statut légal. 

Dans ce qui apparaît comme une stratégie de destruction des organisations de la société civile, de nombreux organismes non gouvernementaux sont privés d’existence légale, parmi elles  : «  Hagamos Democracia  » (« Faisons la démocratie »), l’Institut d’études stratégiques et de politiques publiques, le Centre d’information et de service de conseils de santé, une organisation féministe… La presse écrite et audiovisuelle n’est pas épargnée par la répression : les journalistes ont été la cible de plus de quatre cent vingt agressions, actes de censure ou menaces de la part des forces de police ou des paramilitaires dès les six premiers mois de la crise politique au Nicaragua. 

La mobilisation internationale ne devrait pas faiblir, en commençant par l’information à différents niveaux. Le premier devoir est d’abord d’attirer l’attention et de dire : « Nous sommes au courant que vous faites ce genre de choses. »

Maurice NAHORY 

Evo Morales surveille de près les prochaines élections depuis Buenos Aires…

Étant passé par le Mexique et Cuba après son départ forcé le 11 novembre dernier, Evo Morales est arrivé ce jeudi 12 décembre à Buenos Aires, où il a obtenu le statut de réfugié politique, profitant du retour de la gauche au pouvoir en Argentine. La Bolivie a actuellement à sa tête Jeanine Añez comme présidente par intérim, en attendant les prochaines élections de 2020, auxquelles Evo Morales ne participera pas.

Photo : Wikipedia

Après le coup d’état, le gouvernement transitoire de Jeanine Añez – deuxième vice-présidente du Sénat, qui a assume le mandat du gouvernement après la démission du vice-président Álvaro García Linera, de la présidente du Sénat, Adriana Salvatierra, et du président de la Chambre des députés, Víctor Borda – sous la loupe de l’Organisation des États Américains (OEA), organise de nouvelles élections présidentielles, lesquelles se dérouleront en 2020. Selon le ministre de la présidence, Yerko Nuñez, Jeanine Añez ne se présentera pas comme candidate pour ces élections, et son gouvernement par intérim ne soutiendra aucun candidat.

Pour le moment, on compte comme possibles candidats pour 2020 Carlos Mesa, ex-président et aussi candidat aux dernières élections du 20 octobre pour le Frente revolucionario de izquierda, et Luis Fernando Camacho, pour le Movimiento nacionalista revolucionario. Ce dernier est connu pour sa position fondamentaliste chrétienne, et pour l’image où on le voit agenouillé devant une bible sur le drapeau bolivien après le coup d’état. Par contre, le Movimiento al Socialismo (MAS), parti d’Evo Morales, n’a pas encore présenté de candidat.

Depuis son exil dans la capitale argentine, Morales essaye de reprendre l’avantage dans le panorama politique de son pays, très défavorable depuis les manifestations qui ont éclaté après sa très controversée victoire électorale, pour laquelle il a été accusé de manipulation de résultats. Evo affirme qu’il n’a aucun problème à ne pas se présenter comme candidat tant que c’est en faveur du respect du processus démocratique et de la volonté du peuple bolivien. Par contre le MAS de Morales n’a pas encore décidé qui sera leur représentant lors des prochaines élections. Parmi les possibles candidats on trouve Andrónico Rodríguez Ledezma, un jeune de trente ans, dirigeant cocalero (producteur de feuilles de coca) et politologue, ainsi qu’Adriana Salvatierra, ex-présidente du Sénat.

Néanmoins, l’activité de Morales est vivement critiquée, pas uniquement par l’opposition bolivienne, mais aussi par des personnes de son pays d’accueil. Selon le chef de cabinet du gouvernement argentin, Santiago Cafiero, on ne peut pas empêcher Morales de dire quoi que ce soit, vu qu’il a les mêmes droits que n’importe quel autre citoyen. C’est en contradiction avec les déclarations du chancelier argentin qui, lors de l’arrivée de l’ex-président, avait affirmé son engagement pour qu’il s’abstienne de faire des déclarations politiques. Le sénateur bolivien du Movimiento Demócrata Social (parti de centre-droite), Óscar Ortiz, affirme que Morales essaye de manipuler les listes de candidats pour obtenir un support inconditionnel, au lieu de respecter la démocratie, et « qu’il ne respecte pas les règles de l’asile politique, lesquelles l’empêchent d’avoir une activité politique depuis un autre pays ». Cependant, Evo Morales ne perd pas espoir et assure rester fort, ayant vaincu les forces putschistes, pour que son idéal de La Patria Grande subsiste.

Nicolás BONILLA CLAVIJO

Accord Équateur-FMI : l’avenir rassuré ou la chute anticipée du président Lenín Moreno ?

Depuis près de trois mois, plusieurs centaines de milliers d’équatoriens sont descendus dans la rue pour protester contre la politique de rigueur du gouvernement, synonyme de nouveaux sacrifices en perspective. La majorité de la population considère que le FMI est le principal responsable de la dégradation sociale et économique.

Photo: Wikipedia

Le bras de fer entre le gouvernement de Lenín Moreno et les manifestants dans tout le pays avait commencé au début du mois d’octobre, après l’annonce de la suppression des subventions aux carburants. Douze jours de violentes manifestations, avec un bilan déduit morts et plus de1 « àà blessé, ont forcé le président à revenir sur sa décision. Mais il se trouve désormais dans une situation d’extrême fragilité face aux exigences imposées par le FMI (Fonds monétaire international), même si ce dernier a finalement accepté l’abrogation de la hausse du prix des carburants. 

L’explosion sociale généralisée était la réponse à l’application de cette mesure, car le prix à la pompe avait augmenté du jour au lendemain jusqu’à 123 % et les tarifs des transports publics jusqu’à 40 %. Certes, M. Moreno finit par céder sous la pression de la rue, mais beaucoup estiment que c’était trop tard. Ce sentiment a été renforcé par la cure d’austérité sévère infligée au pays par le discrédité fonds monétaire, considéré comme le grand gendarme de l’économie américaine qui plane sur les pays du Cône-sud depuis des décennies.

En effet, les Équatoriens peuvent difficilement accepter « l’aide » d’un FMI très mal perçu dans les pays sud-américains. D’autant que l’opinion publique est convaincue que cet organisme international est un instrument de l’impérialisme étasunien : « Fonds de la Misère Interaméricaine » selon le dicton populaire, responsable des crises qui frappent la région depuis l’hécatombe économique et sociale qui a secouée l’Argentine en 2001. Et aujourd’hui, ceux qui manifestent ont le sentiment que c’est le même scénario qui se reproduit.

Ainsi, le plan d’ajustement draconien proposé par le FMI en échange des 4,2 milliards de dollars d’aide pour les trois années à venir, stipulait la suppression des subventions des carburants, qui coûtent à l’État 1,3 milliard de dollars par an. À cela s’ajoutent des réformes structurelles parmi lesquelles figurent la réduction des vacances des fonctionnaires de trente à quinze jours par an – afin d’augmenter la productivité – et la « donation » à l’État d’un jour de salaire par mois de la part des employés des entreprises publiques. 

Dans un tel contexte, selon Marie-Esther Lacuisse, M. Moreno n’a pas tenu ses promesses sociales et aujourd’hui il en paye le prix. La chercheuse au Centre de documentation des Amériques (Creda), à l’Institut des hautes études sur l’Amérique latine, en explique les raisons : « Lenín Moreno a été élu en 2017 pour relancer la révolution citoyenne, le programme politique social et écologique porté par son prédécesseur Rafael Correa. Ce dernier avait suscité un fort mécontentement de la population, en raison de sa politique très pro-industrie et pas assez écologique et sociale, mais aussi en raison de ses tentations autoritaires, tel son coup de force pour inscrire dans la Constitution la réélection sans limites des autorités publiques. » Mentionnons au passage que Rafael Correa a été contraint de s’exiler en Belgique, soupçonné d’abus de biens sociaux et de corruption.

C’est donc tout naturellement que Lenín Moreno incarnait le rôle de « Sauveur de la révolution citoyenne » lors des élections présidentielles de 2017. Mais une fois à la tête du pays il a inversé son discours, amorçant un tournant néolibéral, avec des politiques d’austérité. « Le président a ainsi choisi de rétablir des liens avec le FMI. Le pays a une dette publique importante, liée entre autres à des investissements dans les infrastructures – l’aménagement du territoire constituait un des volets de la révolution citoyenne », explique Marie-Esther Lacuisse, et elle ajoute : « Pour faire face à cette dette, Lenín Moreno a demandé un prêt au FMI. Sauf que ce dernier pose toujours des conditions : il est le levier pour imposer des réformes politiques. Au début des années 2000 par exemple, le FMI avait fait pression pour l’abandon de la monnaie nationale et la dollarisation de l’économie. » Voilà pourquoi le FMI est considéré comme un instrument de l’impérialisme étasunien dans tous les pays sud-américains.

Sur ce point, il n’est pas inutile de rappeler que cet organisme fut créé en 1944 à la suite de la conférence de Bretton-Woods (États-Unis). À l’origine, il fut conçu comme un « instrument de solidarité internationale monétaire », comprenant un Conseil des gouverneurs nommés par chacun des États membres (environ 140 dont la Chine populaire). Les droits de vote sont proportionnels aux quotas, et les États-Unis disposent d’un droit de veto. Mais les politiques d’ajustement structurel que le FMI fait appliquer dans les pays en développement, notamment en Amérique latine, le présentent en effet comme « un gendarme gardien de l’orthodoxie libérale.* » 

Cela explique en grande partie la virulente réaction du peuple équatorien et le FMI semble ne pas avoir pris la mesure des ravages sociaux qu’ont entraîné l’application de son programme, négligeant la mise en place de filets de sécurité sociaux pour amortir le choc des politiques d’assainissement imposées en contrepartie de son aide financière. Et cela malgré le souhait de son directeur général sortant, Michel Camdessus, qui en 1999 déclarait : « Nous voulons placer le combat contre la pauvreté au cœur de nos stratégies. »

A présent, l’Équateur est englué dans une récession depuis trois mois, malgré le fait que l’accord avec le FMI est censé remettre le pays sur les rails. Quelle issue à ce conflit ? Comment le gouvernement peut-il atténuer les tensions sociales et garantir en même temps la stabilité politique et économique ? Or, s’il jouissait d’une certaine popularité au moment de son élection, en 2017, l’espoir d’une relance de l’économie s’est étiolé au rythme des manifestations et des mesures d’austérité budgétaires. D’après les sacrifices demandés, la présidence de M. Moreno pourra-t-elle supporter le coût social d’un nouvel ajustement ?

Eduardo UGOLINI

Le dictionnaire historique et géopolitique du 20è siècle, éd. La Découverte (2002).

Le Conseil d’État à Paris valide l’extradition de l’ancien policier argentin Mario Sandoval, soupçonné de crimes pendant la dictature

L’ancien policier argentin Mario Sandoval, a été extradé de Paris le 15 décembre vers l’Argentine, après huit ans de bataille judiciaire grâce à la validation par le Conseil d’État du décret d’extradition émis en 2018. La justice argentine l’accuse d’avoir participé à des meurtres, séquestrations et tortures pendant la dictature

Photo: Telesur

Mario Sandoval, 66 ans, a été extradé depuis son domicile de Nogent-sur-Marne, en banlieue parisienne, le dimanche 15 décembre. Le Conseil d’État a validé le décret d’extradition de l’ancien policier argentin émis par le gouvernent français le 21 août 2018. C’est la fin d’une bataille judiciaire de huit ans. Sandoval est accusé par la justice argentine d’avoir participé à cinq cents faits de meurtre, torture et séquestration lors de la dictature de la Junte militaire en Argentine entre 1973 et 1983. Surnommé « Churrasco », comme le plat argentin de steak grillé, en référence à la méthode de torture des prisonniers par électricité, c’est un rappel d’un des épisodes les plus obscurs de l’histoire de l’Argentine, la dictature. 

En 2012, la justice argentine demande pour la première fois l’extradition de Mario Sandoval à la France pour le dossier de séquestration et disparition d’Hernán  Abriata, un jeune étudiant en architecture, détenu à l’École de mécanique de la marine (ESMA), où on estime que cinq mille personnes ont été torturées avant de disparaître, souvent jetées dans le Río de la Plata. 

Mario Sandoval nie les faits et estime qu’ils sont prescrits. Le Code de procédure pénale interdit l’extradition si le crime est prescrit dans le droit français. Il saisit alors plusieurs recours de la justice française pour éviter son extradition. Le Conseil d’État a donné raison aux décisions déjà prises par la Cour de cassation et le Conseil constitutionnel : en cas de séquestration, la prescription commence avec la découverte du corps ou les aveux de l’accusé, pourtant le corps d’Hernán Abriata n’a jamais été retrouvé. La Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH), ultime recours, a rejeté la demande vendredi 13 décembre. 

Exil discret en France

Mario Sandoval est exilé en France depuis 1985 et il acquiert la nationalité française en 1997. Cette dernière n’empêche pas son extradition, car il ne l’avait pas au moment des faits. Mario Sandoval vit discrètement son exil en France. Il enseigne même à l’Institut des hautes études de l’Amérique latine (IHEAL) à l’université Sorbonne-Nouvelle, en tant que consultant spécialisé en question de sécurité et défense entre 1999 et 2005. Personne ne semblait être au courant de son identité, même pas le ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, directeur de l’établissement pendant la même période. 

Manuela MANCHENO

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