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Bolivie, suite et peut-être fin d’un feuilleton assez dramatique

Revenons un peu en arrière… Le président Evo Morales qui a fêté ses 60 ans le 26 octobre dans un climat de tension extrême était accusé de fraude électorale et d’avoir postulé, puis soi-disant obtenu, un 4e mandat mais aussi, pour les partis d’opposition soutenus surtout par les villes, d’avoir privilégié les réformes sociales au détriment de l’investissement et de l’économie. 

Photo : La Diaria

Une contestation violente qui a fait trois morts et près de 400 blessés, une grève générale qu’il a qualifiée de « coup d’État soutenu par l’international », ont donc éclaté dans le pays et les organisations internationales, effectivement, ont commencé à donner de la voix : l’Organisation des États américains (OEA), dont les observateurs avaient tenté de suivre le processus de vote, estimait d’abord « que la meilleure solution serait de déclarer un ballottage entre les deux candidats. »

Avec quelques tribulations qui ont marqué le début de son office, l’OEA a ensuite accepté de procéder à un audit du processus de dépouillement, à la demande du gouvernement ; la Colombie, le Brésil, l’Argentine de Mauricio Macri et les États-Unis annonçaient qu’ils ne reconnaîtraient pas un pouvoir qui ne correspondrait pas à la volonté du peuple, l’Union européenne soutenait Carlos Mesa, l’opposant centriste, dans l’exigence d’un second tour, tandis que le président du Venezuela, Nicolas Maduro, apportait son soutien à Evo Morales dénonçant comme lui un coup d’État manipulé depuis l’extérieur.

C’est encore aujourd’hui la position du Venezuela, de Cuba – et des Insoumis en France – alors qu’acculé par une situation devenue ingérable et des actes de racisme et de vandalisme qui viraient à l’extrême, le président Morales a démissionné le 10 novembre puis accepté l’asile politique du Mexique qui lui a envoyé un avion militaire.

Il avait pourtant d’abord exclu définitivement, non seulement un éventuel second tour, mais aussi toute négociation : « ici, avait t- il dit, on respecte la Constitution et on respecte le parti qui a gagné les dernières élections » tandis que des milliers de personnes continuaient à envahir les rues du pays.

Depuis les preuves de fraude, techniques et juridiques, ont infligé un camouflet à cette déclaration et la contestation ne cessant d’amplifier, l’opposition réclamant l’annulation pure et simple du scrutin et un nouveau tribunal électoral qui soit impartial, Evo Morales a dû se rendre tant à l’évidence qu’au conseil de son Commandant en chef des armées et démissionner « afin de permettre la pacification et le maintien de la stabilité, pour le bien de notre Bolivie. »

Ce pays allait-il vers un régime autoritaire « à la vénézuélienne » s’interrogeait le journal « Libération » le 27 octobre ? Rappelons que le président Maduro a pris ses distances avec la Constitution après la victoire de l’opposition aux législatives de 2015, qu’il est l’un des derniers représentants du socialisme à la cubaine et, comme Morales mais en bien plus dur, de la vague rose qui avait couvert l’Amérique latine dans les années 2000. On sait aussi combien est catastrophique l’actualité dans ce pays !

Il semble que ce processus ne menaçait pas vraiment la Bolivie car le président conservait la confiance du pouvoir législatif et du Sénat, les militaires ou la police ne lui étaient pas acquis inconditionnellement et se sont d’ailleurs mutinés en plusieurs endroits en refusant de s’opposer aux manifestants.

Il n’empêche, les dés sont définitivement jetés, la démission du président a fait suite à de très nombreuses démissions de ses ministres, sénateurs et députés qui parfois craignaient pour la sécurité de leur famille car plusieurs de leurs maisons ont été incendiées comme celle de la sœur d’Evo Morales à Oruro et du président de l’Assemblée nationale, Victor Borda à Potosi.

À la publication du rapport de l’OEA, le parquet bolivien a immédiatement annoncé une enquête sur les membres du tribunal suprême qui encadraient les élections et la police en a arrêté la présidente. Evo Morales, démissionnaire, avait effectivement annoncé convoquer de nouvelles élections et renouveler entièrement le TSE : cette annonce comme celle d’ailleurs de sa démission n’ont en rien calmé, dans la nuit du 10 au 11 novembre, l’une des pires crises politiques qu’ait connu la Bolivie.

Son départ confirmera-t-il cependant cette volonté d’un nouveau scrutin qu’exigent aussi les comités de la société civile qui se sont multipliés ces dernières semaines en demandant que ni Morales ni Mesa ne se représentent ? La suite semble montrer que oui !

Tandis que le pape appelait les Boliviens à attendre « dans la paix et la sérénité » le processus de révision électoral en cours, la Colombie proposait une réunion d’urgence du Conseil permanent de l’OEA afin de chercher des solutions à cette situation complexe ; la Bolivie, elle, se dotait, le 11 novembre, d’une présidente par intérim, la deuxième vice- présidente du Sénat, l’opposante Jeanine Áñez, la seule à rester en piste après la démission de tous les successeurs prévus par la Constitution … qui s’est présentée la Bible à la main et avait traité Morales, dans un tweet qu’elle n’a pu effacer à temps, de « pauvre indigène accroché au pouvoir. »

Légalement ou non, elle a annoncé illico la convocation de nouvelles élections afin que le 22 janvier 2020 (jour prévu pour la prise de fonctions avant la crise) le pays ait un président « élu » selon le vœu de la population

Elle n’a pu cacher son émotion en demandant « pour l’amour de Dieu » que cessent les violences, quitte à envoyer à El Alto – le fief des partisans d’Evo Morales au-dessus de La Paz – l’armée qui s’est engagée à ne pas tirer sur la population (on compte cependant de nouvelles victimes et le nombre de morts serait de 10 aujourd’hui, 19 au total depuis 4 semaines).

Donald Trump à sa manière a entériné le changement : « ces évènements envoient un signal fort aux régimes illégitimes du Venezuela et du Nicaragua, que la démocratie et la volonté du peuple triompheront toujours. » N’oublions pas non plus que les États-Unis avaient fait de Morales une cible de choix depuis la nationalisation des hydrocarbures ! « Être indien et de gauche anti-impérialiste est notre péché » avait dit Morales lors de son retrait.

Il aurait hélas mieux fait de ne pas briguer ce 4e mandat que la Constitution n’autorisait pas, il se serait retiré avec un bilan assez positif et n’aurait peut-être pas encouragé la rage d’une opposition assez diverse que l’on sentait latente depuis longtemps. Aujourd’hui, il est évident que l’extrême droite représentée par Luis Fernando Camacho, entrepreneur de Santa Cruz ultraconservateur en lutte contre les Indigènes depuis toujours, reprend du poil de la bête. Cette droite radicale, souvent religieuse évangélique (comme au Brésil !) ravive hélas les sentiments racistes toujours vivaces dans un pays où une certaine fierté avait été rendue aux multiples ethnies, à leurs langues et à leurs cultures. En réaction, les partisans de Morales se révoltent et pillent, des heurts violents les opposent aux forces de l’ordre, les écoles et beaucoup de commerces sont restés fermés cette semaine, des routes sont bloquées, les transports arrêtés à La Paz . 

S’agit-il donc d’un coup d’État comme le soutient en France Jean-Luc Mélenchon qui regrette les positions de « respect de la démocratie » prise par le gouvernement  ? L’armée n’a pas pris le pouvoir, elle l’ a reconnu : on ne peut pas parler de putsch au sens habituel du mot mais l’Uruguay a tout de même parlé d’un « coup civique, politique et militaire » et Evo Morales a accusé nommément les États-Unis de « conspiration politique et économique .» 

Devant le tour que prennent actuellement les affrontements, il a, depuis Mexico, assuré être prêt à rentrer pour « pacifier son pays » et appelé à un « dialogue national ». La présidente par intérim lui a répliqué qu’il aurait « des comptes à rendre » et devrait « répondre devant la justice » pour délit électoral et corruption : « Si vous voulez retrouver le pouvoir, gagnez les élections ».

En espérant que sera évitée une guerre civile, que la violence actuelle de la police pourrait entraîner comme le dénonce la Haut-Commissaire de l’ONU pour les Droits de l’homme, Michelle Bachelet, ainsi que la Commission interaméricaine des droits humains (CIDH), l’avenir reste incertain en Bolivie où les positions des deux camps ne poussent pas du tout à la conciliation : les images qui nous parviennent sont terribles et parfois émouvantes comme celle de cette foule chantant aux abords de l’aéroport en agitant des Wiphalas. 

Claire DURIEUX

Retraites : le modèle chilien est en crise. Un analyse d’un économiste français

Nous reproduisons un article publié sur le site Variances – Le webzine des ENSAE alumni. François Meunier, économiste, professeur associé de finances à l’ENSAE ParisTech. C’est le cas du Chili, qui a organisé la couverture du risque vieillesse en recourant quasi exclusivement à des fonds de pension privés, selon un système de capitalisation à cotisations définies.

Photo : Politika Chile

En matière de politique économique, on cherche toujours des expériences pures, celles dont on peut facilement tirer des conclusions. C’est le cas du Chili, qui a organisé la couverture du risque vieillesse en recourant quasi exclusivement à des fonds de pension privés, selon un système de capitalisation à cotisations définies. En ces périodes de réforme du financement de la retraite dans de nombreux pays, il est intéressant d’en examiner les propriétés. 

Le système chilien a une origine historique précise, à savoir la complète désorganisation qui prévalait avant la réforme de 1981, au travers d’une kyrielle de petites caisses de répartition à prestations définies. Or une caisse de répartition de taille réduite, par exemple celle d’une branche professionnelle, est soumise à un fort risque démographique si le hasard industriel réduit le nombre des salariés cotisants. L’État est alors appelé à l’aide parce qu’on ne peut pas laisser tomber les futurs retraités. En période de « vache grasse » à l’inverse, les gérants du système distribuent avec largesse, ce qui prépare les difficultés du futur. En ce sens et pour une bonne gestion du risque, un système de répartition requiert la base de cotisants la plus large possible  : il faut un « régime général » [1 ], fusionnant les multiples caisses sous la houlette de l’État, ce qui, on en convient, n’était pas dans la tête des Chicago boys entourant Pinochet. Pour la petite histoire, le gouvernement militaire n’a préservé le régime de répartition que pour les personnels de l’armée, qui jouissent aujourd’hui de conditions de retraite assez jalousées du reste des salariés chiliens. 

Le Chili a donc retenu un transfert de ressources à travers le temps, via l’épargne et les marchés financiers, plutôt que de façon instantanée entre actifs et inactifs du temps présent. Il y avait là un certain pari, puisque les marchés financiers étaient embryonnaires à l’époque dans le pays. À ce titre, le pari a été en partie gagné, avec l’émergence d’une industrie de l’épargne parmi les plus fortes d’Amérique latine. On va en voir les contraintes. 

Le Chili a fait cette réforme en mélangeant approche dirigiste (une cotisation obligatoire de 10 % du salaire brut) et approche libérale, à savoir un système purement individualisé où le retraité touche, versé en annuités calculées sur la base d’une espérance de vie moyenne, le résultat final de sa seule épargne personnelle au titre du 10 %). Ainsi, tout peso cotisé donne les mêmes droits à retraite. Le système est pleinement financé, sans risque de déficit ou d’excédent technique. Il est censé être mis en « autopilote ». 

Pour ce motif, les organisations internationales, Banque mondiale et FMI en premier lieu, ont félicité le Chili pour la hardiesse de sa réforme. Les délégations de nombreux pays ont fait le pèlerinage à Santiago pour en appliquer la recette chez eux. Les gouvernements successifs se sont bercés de cette douce musique et endormis, alors que les embûches s’annonçaient. 

Des retraités pauvres 

Certaines difficultés sont spécifiques, d’autres sont communes à la plupart des systèmes de retraite de par le monde. Comme partout, les taux d’intérêt sur le capital n’ont fait que baisser depuis une trentaine d’années. Le taux réel sur emprunt d’État chilien est lui aussi proche de 0 % et la tendance est là pour durer. De même, la démographie s’approche rapidement du modèle européen en termes de natalité et d’espérance de vie, sans pourtant que le taux de cotisation de 10 % ait changé (il est près du double en Europe). Au total, le réveil est douloureux pour le nouveau retraité chilien qui partageait l’illusion d’un système optimal : il voit, près de 40 ans après la réforme et alors qu’il a cotisé tout du long, la médiocrité de la pension qu’il reçoit (de l’ordre de 250 € par mois en moyenne dans le pays). 

Cela illustre l’illusion d’un système en autopilote. Il faut toujours ajuster certains paramètres, dont le taux de cotisation ou l’âge de la retraite (65 ans pour les hommes, 60 ans pour les femmes au Chili). Le gouvernement de centre-droit de M. Piñera ne souhaite pas faire évoluer l’âge de départ en retraite et privilégie aujourd’hui le passage de 10 à 14 % du taux de cotisation. 

Deuxième sujet, le système de retraite est démuni de tout élément de solidarité interne, ce qui est extrêmement brutal. On oublie la personne qui est restée un temps sans travail ou malade, on oublie la femme qui a élevé ses jeunes enfants, on ne prend pas en compte la pénibilité, etc. 

Le système prévoit sur ces deux points un « pilier solidaire » sous la forme d’une pension de base pour les gens démunis, une sorte de voiture balai comme l’est le « minimum vieillesse » en France. La réforme en cours veut accroître ce filet. Mais une telle solidarité n’est, par définition, orientée que sur les personnes démunies, soit au Chili sur les déciles 1 à 3 dans la répartition des revenus. Elle ignore la classe moyenne et laisse beaucoup de gens insatisfaits. 

Que faire ? 

Il n’est pas aisé en capitalisation d’inscrire certains mécanismes de solidarité dans le calcul des pensions. Il faudrait renoncer au principe « un peso cotisé porte les mêmes droits à retraite ». (Le lecteur notera que ce débat concerne également la réforme annoncée des retraites en France, qui resterait par répartition, mais retenant le principe d’une retraite basée sur les contributions individuelles.) Et, sachant l’inertie d’un système par capitalisation, on ne règle pas dans l’immédiat par une hausse de taux la question de ces gens qui très bientôt toucheront des pensions médiocres, une sorte de « génération perdue ». C’est pourquoi certains militent pour l’introduction d’un pilier de répartition sur base d’années de cotisation, à la française. En effet, c’est bien historiquement par arrivée d’une génération perdue (en Europe après la guerre, ou aux États-Unis après la Grande Dépression) que les systèmes de répartition ont été généralisés  : il fallait, par ponction sur les actifs du moment, verser dès aujourd’hui du revenu aux personnes plus âgées. On devine, dans un Chili très imprégné encore de sa volte-face néolibérale des années 70, le tir de barrage que suscite cette option. 

Des fonds de pension fortement décriés 

Le dernier point concerne la gestion de l’épargne accumulée par les salariés. Elle est faite par des institutions privées, les AFP, au nombre de six et bientôt sept, mises en concurrence pour attirer, par leur bonne gestion, l’épargne (obligatoire) des salariés. C’est cet aspect du système de retraite qui attire le plus d’oppositions politiques. Le slogan « No + AFP » (on ne veut plus des AFP) a réuni il y a deux ans des centaines de milliers de gens dans les rues de Santiago. La gestion des AFP est jugée, largement à raison, dispendieuse, ce qui fait que la rue leur met sur le dos, cette fois-ci largement à tort, tous les défauts du système. 

Côté gestion des actifs d’abord, il faut prendre conscience d’une certaine illusion de la concurrence. Les encours à gérer sont, à l’échelle du pays, gigantesques, soit 180 Md$ ou 85 % du PIB. Or, dans un Chili faisant encore partie des pays émergents, il n’y a pas sur le marché financier du pays 180 Md$ d’actifs financiers mobilisables. Il y a peu d’entreprises cotées et l’État chilien, grâce à la manne du cuivre, est relativement peu endetté. Cela a deux conséquences  : d’abord, toutes les AFP ont à peu près, par force mais aussi par mimétisme naturel, les mêmes titres financiers en portefeuille. Les performances sur longue période de chacun des fonds sont étonnamment similaires, alors que les coûts de gestion ne profitent pas de l’effet de masse qu’aurait un seul gérant, sous la responsabilité ou non de l’État. La performance financière de la capitalisation est pour chacune des AFP la performance moyenne du marché boursier, moins le coût de fonctionnement du système. Ensuite, par carence de titres financiers locaux, l’épargne doit se placer massivement à l’étranger, pour plus de 40 % des encours. Outre les risques de change générés sur la valeur des retraites, on peut s’étonner qu’un pays à revenu intermédiaire emploie à ce point l’épargne collective de ses salariés pour financer la croissance des pays étrangers. 

L’illusion va plus loin. La concurrence assez forte entre les sept AFP ne fait pas baisser les coûts. Au contraire, elles les accroît. Pourquoi cela  ? Il est connu en économie industrielle que certains secteurs d’activité, le secteur financier tout particulièrement, rentrent davantage en concurrence par les efforts commerciaux pour gagner des parts de marché (par définition borné à l’encours d’épargne sous gestion) qu’en abaissant les prix, c’est-à-dire les commissions perçues. Une des plus grandes AFP de la place, Capital, comptait en 2017 un effectif de 1443 personnes, mais seulement 23 gérants. Autrement dit, les coûts de gestion sont très élevés, d’autant qu’on connait ici, à échelle du Chili, le syndrome Wall Street  qui assure des salaires copieux à tous ces gestionnaires. Ce sont ces coûts élevés qui justifient des commissions qui ne baissent pas. Elles représentent aujourd’hui de l’ordre de 0,4 % du PIB et de 0,5 % des fonds gérés, avec une rentabilité très forte pour les AFP gestionnaires. C’est cela que le public voit et dénonce. 

Dans la réforme en discussion au parlement, le gouvernement ne souhaite pas remettre en cause les AFP, qui ont bâti pour l’occasion un lobby puissant. La seule concession qu’il est en passe de faire à l’opposition consiste à créer une « AFP publique », qui gèrerait les 4 % supplémentaires de cotisation, une huitième AFP par conséquent. On voit mal comment cette nouvelle entité irait beaucoup changer les règles du jeu. 

Voici donc une réforme à la fois nécessaire et bien difficile à conduire. 

François MEUNIER

[1]  Le détenteur du compte peut convertir cette pension en rente à vie en s’adressant à une compagnie d’assurance-vie privée, mais celles-ci, notamment avec la baisse des taux d’intérêt, sont très chères On s’aperçoit ici de la force d’un système de type régime général  universel  : c’est le seul moyen de fournir des assurances-vie à coût modéré. Par ailleurs, sujet intéressant, le pensionné est « propriétaire » de son épargne accumulée. Pourquoi n’aurait-il pas droit à tout recevoir en capital  ? La loi l’interdit, mais un cas vient d’être introduit devant le Tribunal constitutionnel. 

Cet article a été initialement publié sur le site VARIANCES

La santé en danger au Vénézuela – Healing, une ONG humanitaire se mobilise

Healing Venezuela est une organisation humanitaire basée en Angleterre et au Pays de Galles qui se mobilise aussi depuis la France. En novembre 2019, deux événements lui permettent de se faire connaître et de mobiliser la solidarité internationale. Elle sera samedi 23 novembre à Lyon pour la clôture du festival Documental à la Villa Gillet où elle proposera un buffet un soutien de ses activités.

Photo : Healing

Fondée par un groupe de Vénézuéliens au Royaume-Uni, Healing Venezuela se réclame d’un principe énoncé par l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) : «Le meilleur état de santé susceptible d’être atteint est un droit fondamental de tout être humain». Elle souhaite se faire connaître à Lyon à l’occasion de Documental 2019 (18-23 novembre), festival de films documentaires dédié à faire connaître l’Amérique latine par l’image.  

Le Venezuela traverse actuellement une crise humanitaire dite « complexe », résultant d’une combinaison d’instabilité politique, d’inégalités sociales, de pauvreté, de conflits et de violence. Onze ONG publiaient un rapport, en novembre 2018, où il est fait état du faible pourcentage de ressources allouées au système de santé (1,5 % du PIB contre 6 % recommandés par l’OMS). 

Il en résulte une pénurie sévère de médicaments et de fournitures médicales. Le rapport signale que 300 000 personnes souffrant de maladies chroniques comme l’hémophilie ou Parkinson, n’ont pas d’accès à un traitement. Il en va de même pour les maladies cardiaques, les maladies psychiatriques, le cancer, le VIH/sida… 

Comment y faire face ? 

Healing Venezuela apporte son soutien à la population vénézuélienne afin d’endiguer les effets dévastateurs de cette crise humanitaire. L’organisation, entièrement animée par des bénévoles, intervient sur trois axes prioritaires : l’envoi de fournitures et de matériel médical aux établissements de santé ; la formation à la gestion du stress en milieu médical et scolaire ; la formation de médecins et infirmières. 

Parmi les principales actions menées on trouve  : le programme de prévention de la grossesse précoce chez l’adolescente, le financement des examens de haut niveau pour les maladies telles que le VIH et le cancer ; le suivi d’enfants atteints du diabète de type 1 ; le financement de programmes de prévention de la malnutrition ; l’octroi de bourses à 110 étudiants en médecine en internat. 

Healing Venezuela, une antenne en France depuis 2019  

Peu à peu, l’organisation s’installe aussi en France. Depuis le printemps dernier, un groupe de Vénézuéliens, basés à Lyon, anime l’antenne française de Healing Venezuela. D’ores et déjà, elle a pu acheminer au Venezuela l’équivalent d’environ une demi-tonne de fournitures médicales, en quatre envois. Ceux-ci ont bénéficié à des zones reculées et précaires du Venezuela telles que la communauté autochtone de Pijiguaos, dans l’État Bolivar (près de l’Amazonie). L’équipe lyonnaise prépare également la mise en œuvre d’un programme de prévention de la malnutrition au bénéfice d’une école primaire de la ville de Valencia.

Healing Venezuela s’emploie à consolider sa présence dans le paysage de la solidarité lyonnaise. Ainsi, elle participe au Festival international de la Solidarité, le 16 novembre à Lyon. L’organisation sera également présente dans le cadre du 13e festival Documental, l’Amérique latine par l’image, organisé par les Nouveaux Espaces Latinos, lors de la projection d’un documentaire vénézuélien intitulé « Femmes du chaos vénézuélien », le 18 novembre au Cin’Ecully, en présence de la réalisatrice, Margarita Cadenas. Autant d’occasions de mobiliser la solidarité au bénéfice de secteurs populaires vénézuéliens en souffrance. 

Eliane MARTINEZ

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« Revue du Crieur » – Enquêter sur les idées et la culture aux éditions La Découverte

En 2015, Mediapart et La Découverte créaient « La Revue du Crieur » destinée à marier le journalisme d’investigation et l’édition d’idées engagées. L’alliage est rare. La revue fait peau neuve avec le n°14 paru en octobre 2019. Les sujets abordés et les concepts avancés dérangent sans aucun doute la réflexion convenue. Dossier central du numéro d’octobre 2019, l’approche des soulèvements sociaux par l’architecture et l’urbanisme est originale.

Photo : La Découverte

Le monde académique et intellectuel a ses rites, ses espaces et ses lecteurs confinés. Quant au journalisme d’investigation, il est assez peu fréquent quand il est fait d’enquêtes de terrain. En l’occurrence, l’investigation porte sur la vie des idées et de la culture. Elle prend même le parti de faire une place aux idées d’ailleurs. En se distinguant des médias réactifs et saturés d’actualités, La Revue du Crieur entend éviter les simplifications et explorer les idées neuves. Donner à voir et à « penser notre temps » en prenant le temps d’articles longs est une belle ambition. Comprendre les nouveaux défis, donner de l’appétit pour des idées de traverse, cela devrait dépayser. 

En octobre 2019, La Revue du Crieur, à l’occasion de son 14e numéro, veut faire peau neuve. Tient-elle ses promesses ? Sur la diversité des disciplines, assurément  : architectes, philosophes, historiens, ethnologues, journalistes, réalisateurs, photographes apportent leur contribution… 

bats et controverses 

Les sujets abordés et les concepts avancés dérangent sans aucun doute la réflexion convenue. Dossier central du numéro d’octobre 2019, l’approche des soulèvements sociaux par l’architecture et l’urbanisme est originale. Le rond-point comme forme urbanistique « destinée à discipliner le mouvement au sein des villes occidentales est devenu le lieu de leur délitement »1. Le point de départ des révolutions arabes se fait sur un rond-point. Les ronds-points occupés par les gilets jaunes en France semblent confirmer la force attractive de cette forme. 

Autre article  : un entretien avec Bruno Latour sur « la politique à venir ». La désorientation contemporaine aurait un nom  : « la crise de l’engendrement ». Engendrement  ? Il ne s’agit pas seulement, en l’occurrence, de la reproduction des générations. Les symptômes de cette crise sont multiples, confie Bruno Latour dans l’entretien : les luttes contre le droit à l’avortement, la question du sol et du peuple, le rejet des migrants, les fantasmes du «grand remplacement», le retour imaginaire à l’État-nation, la disparition des espèces, le climato-scepticisme, les politiques de l’identité… Toutes les anciennes positions politiques seraient ébranlées par ces symptômes. L’intuition de Bruno Latour est que « l’épopée de la modernisation est terminée ».2

Se poserait à présent la question de l’engendrement  : engendrer, c’est « échapper autant à la production qu’à la reproduction. C’est déplacer le moment où se pose la question de la justice  : elle ne se trouve pas après le problème de la répartition des biens de la production, mais avant »3. Il ne s’agirait plus de faire rentrer le nouveau régime climatique dans les termes anciens de la production et de la reproduction mais de changer de modèle explicatif et de redéfinir les classes sociales dans les termes de la « géosocialité », pour « savoir où l’on vit ». À suivre. 

Les ressorts de l’antisémitisme 

Un autre sujet est abordé, plus convenu mais néanmoins explosif : celui des ressorts actuels de l’antisémitisme. Qu’est-ce qui maintient active la haine ancestrale des juifs dans les sociétés contemporaines  ? La France, puisque c’est d’elle qu’il s’agit dans l’article, a connu récemment une multiplication d’actes antisémites (+74 % en 2018). 

L’article est documenté, parfois émaillé d’affirmations surprenantes telles que  celle-ci  : « La police perquisitionne les mosquées mais protège les synagogues »4. 

Cet article s’adresse à la gauche, et spécifiquement à la gauche française qui n’est pas immunisée contre l’antisémitisme et mal à l’aise avec les termes du débat sur le sionisme et l’antisionisme, lexique parfois manipulé pour un camouflage non délictueux de l’antisémitisme. In fine, l’article conclut par une prise de position politique sur l’abolition désirable de tout État-nation, « mais il n’incombe pas prioritairement aux Juifs de l’atteindre »5. Cette exigence à l’endroit du seul Israël est devenue suspecte, comme l’est l’exigence d’antisionisme demandée aux Juifs pour qu’ils soient fréquentables. 

D’autres rubriques traitent de questions philosophiques, historiques et politiques passionnantes. Elles s’adressent toutes à un lectorat déjà nourri de solides lectures, apte à se situer dans les vifs débats intellectuels, idéologiques, politiques contemporains et peu disposé aux accommodements avec le monde tel qu’il va. 

Maurice NAHORY

Le Crieur – La Découverte site 

Les référendums locaux qui mettent en échec la stratégie de « dialogues citoyens » du gouvernement

Bien que le gouvernement soit complètement opposé à l’idée d’élaborer une nouvelle Constitution, au sein des municipalités, l’idée de créer un réseau de consultations citoyennes demandant au peuple s’il veut ou non d’une nouvelle Constitution s’est imposée. Ces consultations auraient lieu dans une centaine de « cabildos », des conseils municipaux organisés la semaine dernière. Ce pari permettrait même que quelques maires du parti au pouvoir remanient la proposition du gouvernement. Une stratégie qui pourrait ternir les dialogues citoyens menés par le ministre Sichel et destinés à faire pression au sein du Palais pour une ouverture à un nouveau pacte social.

Photo : Pura Noticia

La proposition de « dialogues citoyens » du ministre Sébastian Sichel n’a pas suscité beaucoup d’enthousiasme du côté de l’opposition, notamment auprès des maires à qui le ministre a demandé de jouer un rôle de premier plan dans le processus. L’absence de débat autour d’une nouvelle Constitution a créé une division entre ceux qui étaient prêts à faire partie de la stratégie du Gouvernement et ceux qui y voient « une tentative de contourner le mouvement social ».

Une partie des maires a commencé à travailler sur une nouvelle proposition, laquelle sera étudiée de façon approfondie à l’occasion d’une vaste concertation cette semaine, à laquelle pourraient même participer certains maires du parti au pouvoir. En plus de la structuration des « cabildos », les maires préparent la mise en place d’un réseau de consultations dans les municipalités pour une nouvelle Constitution. Une sorte de référendum local dont l’objectif est de confier le pouvoir constitutionnel aux mains des citoyens.

Le maire de Recoleta, Daniel Jadue (PC), explique que « ce n’est pas une idée qui provient d’une seule commune, mais la concertation entre un ensemble de maires qui se coordonnent pour réaliser un référendum plus large que celui d’un seul gouvernement local. Nous avons l’intention de réunir le plus grand nombre de maires au niveau national ». Il ajoute que « cela peut être un très bon exercice, pour ceux qui craignent les citoyens, qui craignent la participation – principalement à droite -, comprennent que ceci est le bon chemin ».

Il faut souligner qu’en plus de ne pas inclure de débat autour de la Constitution parmi les sept axes prioritaires pour le Gouvernement, La Moneda refuse catégoriquement l’éventualité d’un référendum pour définir s’il y aura ou non une nouvelle Constitution. « Ils ont déjà la solution participative et il s’agit de notre initiative de dialogues citoyens », souligne un collaborateur de l’exécutif.

Au sein de Chile Vamos[1] le panorama est un peu différent. Il y a quelques jours, le président de Rénovation nationale (RN), Mario Desbordes, s’est dit ouvert à l’étude de la possibilité de renouveler la Constitution, position qu’ont également adoptée le sénateur Manuel José Ossandón et Lily Pérez. C’est précisément dans le parti de M. Desbordes que quelques maires ont poussé – sous le manteau – l’idée des référendums locaux.

Un autre maire parmi ceux qui ont impulsé l’idée de consultations locales sur la Constitution est le maire Jorge Sharp (CS) de Valparaíso. Il souligne qu’il a été démontré avec les mobilisations que le changement constitutionnel est une priorité pour les citoyens, « la question que l’on peut se poser est, qui doit avoir le pouvoir constitutionnel et la réponse à cette question est : le peuple du Chili. Il faut que ce soit le peuple qui trouve les réponses pour dessiner les contours d’un nouveau pays et non pas ceux qui sont en place depuis toujours et qui ont noué un pacte entre les élites politiques et économiques ».

Une idée qui ne suscite pas une adhésion unanime au sein du monde politique, bien que dans l’opposition il y ait un consensus à propos de la nécessité d’une nouvelle Constitution. Le mécanisme et les participants du processus constituant représentent un enjeu interne. Dans les partis situés au centre de l’échiquier politique ou les partis liés au Parti de l’Ordre, il a été proposé d’inclure les parlementaires et un groupe représentatif de citoyens pour former une assemblée constituante.

Le maire Sharp explique que le processus constituant ne peut mettre personne à l’écart, « si un maire, un député, un conseiller municipal, ou bien un fonctionnaire veut jouer un rôle dans ce processus constituant, il devra avoir les mêmes possibilités qu’un dirigeant du conseil de voisins, une académicienne, un dirigeant de petits commerçants, parents ou des parents d’élèves. Il ne devrait pas avoir de vétos dans le processus, dans la mesure où les représentants ont été élus démocratiquement par les citoyens ».

Maintenir le modèle

Une des principales critiques des maires quant à la position du gouvernement est le manque de volonté de dialogue pour des changements constitutionnels. Le maire d’Independencia, Gonzalo Durán, dit « soit le gouvernement ne comprend pas, soit il n’a pas la volonté de sortir d’une structure dogmatique, dans le domaine économique et de la place des citoyens. Il continue à insister à opposer les revendications sociales à la Constitution, alors qu’elles font partie d’un même processus ».

Pour la maire de Recoleta, à La Moneda on cherche à « maintenir la Constitution et le modèle de la dictature, dont ils ont fait partie. Ici il y a une décision politique qui cache une peur et une vocation profondément anti-démocratique ». Cette vision qui est partagée par d’autres maires de l’opposition qui sont en train de prendre en considération les dits « conseils municipaux citoyens ».

Malgré les efforts pour parvenir à un consensus avec Chile Vamos, Jorge Sharp doute que le « gouvernement et la droite souhaitent le changement de la Constitution. Ils ont justifié et façonné cette Constitution – qui les favorise – depuis 40 ans, pourquoi voudraient-ils la changer ? Les gens ont protesté pendant des semaines et il n’y a pas eu de réponse claire pour dire que la droite a réellement écouté », affirme le maire de Valparaíso.

Dans la même lignée, Rodrigo Ruiz, un des intellectuels du nouveau centre-gauche, signale que le pacte social « est le nom que reçoit une des idées les plus répétées » du gouvernement. Il soutient qu’il est nécessaire de souligner « qu’on n’est pas dans une situation qui peut être décrite comme la crise d’un pacte précèdent, puisque le régime actuel a été installé de forme complètement autoritaire et repose sur tout sauf un pacte social ». Et il rajoute que ce régime « ne suppose pas un accord, précisément car son installation et fonctionnement consistent en la permanente suppression de toute situation démocratique de laquelle puisse émerger quelque chose ressemblant à un pacte social ».

Finalement, le maire Sharp, dit que le Chili vit une opportunité historique, puisque les constitutions passées de notre pays « ont été précédées par un processus de guerre civile ou de violence. Ce qu’on a devant nous aujourd’hui c’est que, pour la première fois dans notre histoire, on a la possibilité de définir une Constitution en démocratie, en paix, et basée sur le dialogue ».

La proposition critiquée de Sichel

Malgré les critiques exprimées par les maires pendant la réunion de ce week-end, le gouvernement reste convaincu que le dialogue avec les citoyens, dans la lignée du débat proposé par le président français Emmanuel Macron, est la meilleure réponse face à la crise.

Au-delà du modèle de traitement et de synthèse de données, l’idée est de montrer un visage amical, protégeant l’image du Président Piñera. C’est là que surgit la position du nouveau ministre Sichel, dont le rôle en première ligne ne plaît pas du tout aux partisans de Chile Vamos, puisque le visage social du processus n’appartient pas à un parti au pouvoir et provient de l’essaim plus libéral de l’ex Nueva Mayoría[2].

Dans la proposition présentée par le ministre de Développement social, rendue le dimanche 30 octobre, on détaille l’établissement d’un dialogue citoyen dont le but est un Nouvel Agenda Social, dans le cadre des sept points proposés par le Président Sebastián Piñera, au milieu de la crise.

A la tête du processus il y aura un Groupe directif ainsi que seize groupes régionaux dans lesquels on retrouvera un Secrétariat Exécutif et un Conseil Observateur. S’ajouteront également seize conseils régionaux et des Observateurs Externes. Les processus auront lieu sous forme virtuelle et présentielle. Le ministre espère que la participation s’élèvera à hauteur de 90% de participation, 165 communes, avec l’objectif de former un Nouvel agenda social « à court, moyen et long terme » et de poser « les bases pour un nouveau paradigme de participation citoyenne ».

Les dialogues auront lieu au niveau communal grâce à des groupes de vingt personnes et dureront environ trois heures, un temps partagé entre le processus de réflexion et de diagnostic, pour ensuite passer aux demandes sociales, qui se présenteront sur la base de « questions spécifiques quant aux thème prioritaires. Ensuite, des experts citoyens élaboreront les propositions pour le Nouvel agenda social.»

Dix grands thèmes seront traités, « avec des questions spécifiques à prioriser », précise le document. Les thématiques sont : les bonnes pratiques et le combat contre les abus, la bureaucratie et les bonnes pratiques du secteur publique et la probité, l’éducation, l’équité territoriale et le logement, les pensions, la santé, la sécurité, les services basiques (transports et tarifs), le travail et les revenus, ainsi qu’une mention « autres ».

Il faut souligner que le groupe directif, composé par les autorités locales, les dirigeants sociaux, les représentants des universités et les spécialistes internationaux, sera présidé par le ministre de Développement social et de la Famille et sa composition devra être approuvée par le chef d’État. En plus de diriger le processus, ce groupe est chargé de rédiger les propositions pour le Nouvel agenda social.

Dans le document, le ministre Sichel ne mentionne pas le thème de la nouvelle Constitution, et rien n’est spécifié sur le caractère contraignant ou sur une consultation postérieure issue du dialogue citoyen sur les propositions qui s’en dégageront.

À propos de ce thème, Jadue considère que le gouvernement « a dit que nous allons participer, nous les maires, mais nous somme un nombre important à ne pas être disposés à accepter le manque de volonté politique du Gouvernement. Tant que l’on ne nous assurera pas que l’on n’abordera pas uniquement l’agenda social du gouvernement et que l’on prendra en compte la nouvelle constitution, moi au bas mot ainsi que plusieurs autres collègues, nous ne participerons pas à une telle chose ».

Pour le maire Durán, « entamer des dialogues et des conseils municipaux qui n’intègrent pas correctement les thèmes de fond et les thèmes structurels n’a pas de sens. J’apprécie l’initiative de générer un processus vraiment participatif, mais cela doit avoir une expression concrète à la fin du processus ».

Le maire de Recoleta ajoute que « notre but n’est pas de jouer le jeu du gouvernement et de finir par démobiliser les citoyens », avant de poursuivre en disant qu’avec cette proposition « il y a une tentative de détourner le mouvement social ».

Chili – El Mostrador, 30 octobre 2019
Traduit par Nicolás Bonilla Clavijo

El Mostrador : SITE
[1] Parti politique de Sebastián Piñera
[2] Parti politique chilien dirigé par l’ex-présidente Michelle Bachelet

L’État vénézuélien et les classes populaires aujourd’hui. Une conférence organisée à l’IEP de Lyon

Le Groupe d’Études Interuniversitaires sur le Venezuela (GEIVEN) a organisé le 23 octobre 2019 une conférence publique portant sur les « violences d’État et classes populaires au Venezuela ». Cette conférence à trois voix réunissait à l’Institut d’Études Politiques de Lyon des universitaires et chercheurs vénézuéliens de disciplines diverses - histoire, droit, anthropologie – pour apporter un éclairage renouvelé sur un « pays exceptionnel », selon l’expression employée dans les années 70 quand le pays était un havre de démocratie imparfaite dans un sous-continent de dictatures militaires. 

Photo : L’avenir.net

Il faut saluer cette initiative interuniversitaire et ces présentations dénuées d’apriori militant. Faire des études de terrain en contexte de polarisation politique et d’insécurité grandissante demande de la part des chercheurs du courage, de la cohérence et une réflexion approfondie. Documentées, cliniques et nuancées les interventions des trois chercheurs ont permis de mettre à l’écart des affirmations à l’emporte-pièce. Pour beaucoup des participants, venus nombreux, s’est ouverte une perspective neuve sur des données abstraites concernant les homicides au Venezuela communiquées par des organisations non gouvernementales et l’Office des Nations Unies contre la drogue et le délit (ONUDD). En 2018, en Amérique latine, le Venezuela connaitrait le nombre le plus élevé d’homicides* (89 pour 100 000 habitants). En comparaison le nombre d’homicides en Europe serait de 1 pour 100 000 habitants. 

Pour Alejandro Velasco, les secteurs populaires vénézuéliens ont toujours alimenté une dynamique de protestation avant et après Chavez. Il dégage deux étapes historiques dans la période 1958-1998. La première, dans les années 60, malgré un contexte où le modèle de la révolution castriste a ses adeptes au Venezuela, l’Etat redistribue partiellement la richesse pétrolière et le système politique bipartisan reste stable.  

La seconde étape, à partir de 1973, devient celle de la légitimation de l’État. Dans un moment de croissance des richesses pétrolières, les classes populaires ne sont plus anti-État mais pour un État plus juste. Elles revendiquent des droits économiques et sociaux et les classes moyennes plus de démocratie et de transparence.  

A partir de 1998, la victoire de Chavez redéfinit les lignes : l’opposition n’est plus entre anti-État/mieux d’État mais pro-Chavez/anti-Chavez. D’une certaine manière est réactivée l’opposition anti-État. Depuis 2008, les collectifs des quartiers (« Collectivos ») sont mobilisés au service du Gouvernement et en 2014, dans un contexte de chaos économique et social, Maduro, l’héritier désigné par Chavez, appelle ces « Collectivos » à manifester contre l’opposition dans une lutte de survie politique. 

Keymer Ávila a présenté sa démonstration sur les violences des forces de sécurité au Venezuela. Son étude s’appuie sur les données officielles vénézuéliennes et comptabilise les policiers victimes comme les civils décédés aux mains des forces de sécurité, en particulier sur la période 2016-2017. 

Une donnée chiffrée comme celle concernant le nombre de policiers victimes est décortiquée pour aboutir, sur l’échantillon retenu, aux pourcentages suivants : 70% des policiers n’étaient pas en fonction au moment des faits et 12% seulement ont été victimes lors d’affrontements. 

Entre 2010 et 2018, les décès du fait de la police se seraient élevés à 23 688 et 69% des cas sont dénombrés entre 2016 et 2018. Il y a donc une élévation du nombre de victimes et une accélération des homicides.  

Il conclut à une « nécropolitique ». Le débat, trop court, n’a pas permis de clarifier cette caractérisation. Ce concept définirait-il une politique d’État délibérée faisant appel à des techniques de mort contre une partie de la population comme cela a été fait dans d’autres contextes et d’autres pays ? 

Verónica Zubillaga a choisi d’étudier deux secteurs populaires de la métropole de Caracas, la Cota 905 et Catuche, dans un contexte d’augmentation de morts violentes dans le pays. Catuche est un quartier ayant une vie communautaire historique plus dense que la Cota et le rôle de Fé et Alegría (jésuites) a été souligné. 

Face à un emballement des violences dans ces deux quartiers et à une présence massive d’armes du côté de gangs criminels comme des forces de sécurité, la chercheuse s’est intéressée à la « micropolitique », celle qui se fait au quotidien à travers les femmes détentrice « du pouvoir légitime de mère », par le canal des conversations et des commérages considérés comme moyens de pression et de régulation de la vie sociale. Des stratégies de « cessez-le-feu » ont même conduit à des « pactes » non-écrits entre représentants gouvernementaux et chefs criminels. 

Ces travaux – très riches mais trop vite évoqués ici – évoquent en creux l’absence de l’instance judiciaire et des défaillances dans la gouvernance du pays. Tout se passe comme si la frontière entre violence légitime de l’État et violences criminelles tendait à devenir floue. La scène politique des oppositions qui prévalait jusqu’en 2014 semble avoir disparu. Les quartiers populaires, lieux historiques de protestation semblent aujourd’hui vides. Cela aurait-il à voir avec les migrations massives des Vénézuéliens vers des pays voisins d’Amérique latine ? 

Maurice NAHORY 

*Les chiffres peuvent être volontairement sous-estimés par un organisme ou un gouvernement pour des raisons politiques ou par l’effet de la sous-administration 

Alejandro VELASCO est historien et enseignant à la New York University. Sa présentation portait sur les « Dynamiques des mobilisations urbaines populaires au Venezuela : passé, présent, futur ». 

Keymer ÁVILA est juriste et enseignant à l’Université Centrale du Venezuela (Caracas). Sa présentation avait pour titre : « Ils émettent plus de balles qu’ils n’en reçoivent. Les usages meurtriers de la force dans le Venezuela post-Chávez ». 

Verónica ZUBILLAGA est sociologue et enseignante à l’Université Simón Bolívar (Caracas). Sa présentation rapportait une enquête de terrain sur « Les réponses des femmes face à la violence urbaine et à la militarisation dans deux quartiers populaires de Caracas ». 

Élections uruguayennes : deuxième tour entre continuité et changement

Passés inaperçus entre les grandes mobilisations populaires au Chili et les élections en Argentine, les habitants de la République Orientale de l’Uruguay votaient le 28 octobre dernier afin d’élire les membres de leur Parlement ainsi qu’un nouveau président.  

Photo : Periodico Centenario

C’est l’histoire d’un pays pas comme les autres : l’Uruguay. Ce petit pays, coincé entre les géants argentin et brésilien, est souvent cité comme exemple en Amérique Latine, un havre de paix qui intrigue. Pays le plus pacifique du continent, depuis quelques années, il brille pour ses avancées sociales, le convertissant en premier de classe dans de nombreux classements : l’Uruguay est le pays d’Amérique latine avec le salaire minimum le plus élevé, le pays où les revenus par habitant sont les plus hauts du continent et où le taux d’inégalité sociale est le plus bas. 50 % de ses étudiants universitaires sont les premiers de leurs familles à y être entré. Peuplé d’un peu plus de trois millions d’âmes, le pays est également pionnier dans de nombreux domaines : la consommation du cannabis y est légale et il est leader continental dans les domaines technologiques et des énergies renouvelables.  

L’Uruguay est gouverné depuis quinze ans par le Frente Amplio, un parti de centre-gauche, rendu populaire par la figure emblématique de Pepe Mujica, dont la conception de la politique brillera bien au-delà des frontières, le transformant en icône pop pour une génération de militants de gauche. Il y a pourtant péril en la demeure : arrivé premier du premier tour des élections, Daniel Martinez, candidat pour le Frente Amplio, réunit péniblement 39% des voix. Un second tour est prévu le 24 novembre.  

Ce second tour opposera Martinez à Luis Lavaell Pou, candidat du Partido Nacional, connu comme Partido blanco. Fils d’un ancien Président de la République, Lavalle Pou obtint 28% des suffrages. Malgré cet écart, il peut compter sur le soutien d’autres partis en lice le 28 octobre. Quelques jours après le scrutin, il présenta cette option pour une nouvelle majorité, la « coalition multicolore », composée du PN, du Partido Colorado et de Cabildo Abierto. Réunissant 58% des votes, cette proposition pose un choix très clair aux électeurs : un quatrième gouvernement du FA ou l’alternative, la continuité ou le changement de politique. 

Que propose la coalition multicolore ? Les trois partis ont réussi à se mettre d’accord sur plusieurs points : diminuer le déficit fiscal, coupes dans la dépense publique, une réforme de l’État visant à plus de transparence, d’efficacité et de décentralisation. Face à ce programme faiblard, le Frente Amplio se retrouve pourtant isolé, sans possibilité d’alliance. Pour beaucoup, le parti ne reflète plus la réalité politique et idéologique du pays, avec la nette prédominance des secteurs de gauche dans ses sphères dirigeantes. Le gouvernement de Vásquez a été critiqué notamment sur les questions sécuritaires et internationales (il refusa de dénoncer la situation au Venezuela par exemple). Les questions relatives à la sécurité ont en effet monopolisé le débat politique et le Frente Amplio n’a pas su y donner des réponses convaincantes pour une majorité d’électeurs. Ce n’est pas un hasard si le jour du scrutin coïncidait également avec un referendum pour ou contre un plan de sécurité national « Vivir sin miedo », qui obtint 47% d’opinions favorables.   

Le solide système de partis uruguayens fut par ailleurs chamboulé par l’irruption d’une force politique nouvelle, Cabildo abierto, qui réunit 11% des voix. Ce nouveau parti est mené par Guido Manini Ríos, Commandant en chef de l’Armée uruguayenne, une figure charismatique et puissante qui réussit à convaincre en dénonçant la corruption et l’insécurité. Surnommé parfois le « Bolsonaro d’Uruguay », le Général devient un élément incontournable dans la formation d’une possible coalition multicolore.   

Sur le papier, une défaite du Frente Amplio le 24 novembre est fortement probable. Les commentateurs et enquêteurs s’interrogent néanmoins : les électeurs suivront-ils les indications de leurs partis politiques ? La victoire de la gauche en Argentine aura-t-elle un quelconque effet sur les résultats du deuxième tour en Uruguay ? La proposition de coalition multicolore convaincra-t-elle une majorité de votants ? Beaucoup d’interrogations restent en suspens dans ce pays d’Amérique latine qui n’a pas fini de nous étonner.  

Romain DROOG 

« Colombie – guerres et paix » par la journaliste Anne Proenza aux éditions L’âme du peuple

Parce que pour connaître les peuples, il faut d’abord les comprendre.  Nous présentons ce nouveau livre des éditions Nevicata qui propose un voyage historique, culturel et linguistique pour mieux connaître les passions colombiennes. Et donc mieux les comprendre.

Photo : L’Ame du peuple

La renaissance est un art colombien. Ces jours-ci, les quartiers touristiques de Bogota, les remparts de Carthagène et même les contreforts de Medellin ont cessé d’être des zones dangereuses. La Colombie semble, du moins vue de l’extérieur, en passe de se réconcilier avec elle-même. L’actualité n’y est plus, chaque jour, scandée par les « narcos », les prises d’otages et les méfaits des paramilitaires. La jungle s’est refermée sur les guérilleros. La paix tente de survivre dans ce climat de méfiance absolue engendré par tant d’années de guerre. 
 
Ce petit livre n’est pas un guide. Il a pour but de décoder pour vous ce pays de mélodies, de tragédies et d’épopées si bien conté par Gabriel Garcia Marquez, sa jungle amazonienne impénétrable, son héritage si lourd à porter depuis sa découverte par les conquistadors et sa passion révolutionnaire instillée par Simon Bolivar. Viva Colombia ! 
 
Un grand récit suivi d’entretiens avec Jorge Melo (Plus de paix que de guerres), Brigitte Baptiste (Les conditions géographiques créent une diversité incroyable) et Francisco de Roux (Nous avons besoin de nous dire la vérité). 

Ce qu’en pense la critique 

 « Belle et utile collection petit format chez Nevicata, dont chaque opuscule est dédié à un pays en particulier. Non pas un guide de voyage classique, mais, comme le dit le père de la collection, un « décodeur » des mentalités profondes et de la culture. Des journalistes, excellents connaisseurs des lieux, ont été sollicités […]. À chaque fois, un récit personnel et cultivé du pays suivi de trois entretiens avec des experts locaux. » -  Le Temps 
 
« Comment se familiariser avec « l’âme » d’un pays pour dépasser les clichés et déceler ce qu’il y a de juste dans les images, l’héritage historique, les traditions ? Une démarche d’enquête journalistique au service d’un authentique récit de voyage : le livre-compagnon idéal des guides factuels, le roman-vrai des pays et des villes que l’on s’apprête à découvrir. » - Librairie Sciences Po  

D’après les éditions Nevicata,
collection l’âme des peuples

Colombie – guerres et paix de Anne Guthmann-Proenza, ed. Nevicata-  L’âme Des Peuples

Anne Proenza  est une journaliste française établie en Colombie d’où elle suit l’actualité du pays qu’elle connaît de longue date pour de nombreux journaux francophones, dont Libération, Le Soir  et Le Temps

Claudia López, la nouvelle maire “incorruptible” de Bogotá entre dans l’histoire de Colombie

Ce dimanche 27 octobre 2019 représente un tournant dans l’histoire politique colombienne. L’élection de la nouvelle maire de Bogotá, Claudia López, 49 ans, qui occupe désormais le deuxième poste politique le plus important du pays, a marqué le pays. Face à son opposant Carlos Fernando Galán, la candidate de centre-gauche a réussi à obtenir 35,21 % des votes des Colombiens. Cette victoire marque le début d’un mandat de quatre ans durant lequel la nouvelle maire dit vouloir « unir Bogotá ». 

Photo : Alerta

Issue d’une famille de classe moyenne, la jeune femme se tourne dans un premier temps vers des études de médecine, pour ensuite se diriger vers la politique. Après une licence en Finances, Gouvernement et Relations Internationales, elle effectue un master en Administration Publique en Colombie à New-York puis un doctorat en Sciences Politiques à Chicago. Grâce à ses origines modestes, la candidate a réussi à s’identifier à la majorité de la population colombienne, alors que ses deux grands adversaires Carlos Fernando Galán et Miguel Uribe Turbay sont issus de grands familles politiques reconnues.  

Claudia López commence à s’engager politiquement à partir de 1991, lors des mouvements étudiants de la « Séptima Papelera » contre les violences politiques et la corruption. Politologue, chercheuse sociale, journaliste et membre du Sénat depuis 2014 ; c’est en 2005 qu’elle se fait réellement connaître en politique alors qu’elle révèle au grand jour le scandale de la parapolitique en Colombie qui met en lumière les liens entre les hommes politiques, les narcotrafiquants et les paramilitaires. Elle se lance alors dans une lutte contre la corruption, les violences politiques et l’égalité, autant de combats qui lui permettront d’atteindre le poste de maire de la capitale 15 ans plus tard.  

La coalition entre le Parti Vert et le Pôle Démocratique aura eu raison ce dimanche 27 octobre du candidat libéral Carlos Fernando Galán, mais c’est surtout la personnalité de Claudia López qui a su convaincre les Colombiens. Classée politiquement au centre-gauche, femme et lesbienne, la nouvelle maire introduit un véritable renouveau social qui tend à bousculer les codes d’un pays conservateur et majoritairement catholique. La jeune femme dit vouloir lutter contre l’homophobie et le machisme alors que les postes politiques en Colombie ne comptent que 15% de femmes. Elle revendique sans honte ses choix et ses convictions : « Je suis une femme. Je suis d’un parti de centre-gauche. Je suis lesbienne, et ça ne devrait pas être pertinent, mais en Colombie, ce n’est pas impertinent ».  

Face à un pays traditionnellement gouverné par des hommes libéraux, conservateurs et bien souvent corrompus, Claudia López se présente comme une candidate « incorruptible » défendant l’éducation et l’égalité : « Ce qui ne fait aucun doute, c’est que changement et égalité sont inséparables », explique-t-elle.  

Dans une ville de plus de 7 millions d’habitants marquée par le chômage, la surpopulation et les violences, Claudia López s’impose comme « une admirable adversaire », selon Carlos Fernando Galán, perdant des élections. Malgré sa position favorable au processus de paix, la nouvelle maire avait refusé une alliance avec le parti FARC en raison des violences commises par les ex-guérilleros. Cependant, si, malgré ce refus, les élections ont été décrites comme « les plus pacifiques de ces dernières années » par Juan Carlos Galindo, la campagne électorale a quant à elle été marquée par de nombreuses tragédies : sept assassinats et treize tentatives d’assassinats contre les candidats. Des chiffres qui révèlent l’ampleur des problèmes auxquels la nouvelle maire devra trouver des solutions le plus rapidement possible afin de répondre à sa promesse « d’unir Bogota ». 

Camille LUNEAU 

Alberto Fernández, un nouveau président qui fait du bruit en Argentine

Ce dimanche 27 octobre, le candidat de Frente de Todos Alberto Fernández a obtenu 48,04 % des votes dès le premier tour des élections présidentielles, contre 40,44 % pour le président sortant Mauricio Macri qui a reconnu sa défaite. Il prendra ses fonctions dès le 10 décembre prochain. Celui qui est connu sur les réseaux sociaux pour les aventures de son border collie nommé Dylan -plus de 90 000 personnes le suivent sur instagram !- , ainsi que pour son goût pour le football et la guitare, sera secondé par Cristina Kirchner en tant que vice-présidente. 

Photo : El Universal

Alberto Fernández n’est pas une figure nouvelle dans le panorama politique argentin. Péroniste de centre-gauche, il est connu pour sa discrétion et son caractère presque mystérieux. Il est plutôt effacé de la vie publique et préserve sa vie privée. Le nouveau chef de l’État argentin de 60 ans est à la fois avocat et professeur de droit depuis 30 ans à l’université de Buenos Aires. C’est donc un président expérimenté qui succède à Mauricio Macri

En ce qui concerne sa carrière politique, il ne s’est mesuré aux urnes qu’en 2000 lors des élections législatives de Buenos Aires mais a toutefois été nommé plusieurs fois à des hauts postes de la fonction publique. Il s’est engagé en politique dans les années 1990, majoritairement dans le parti péroniste. En 1985, il fut le sous-directeur général des Affaires Juridiques du Ministère de l’Economie sous le gouvernement du radical Raúl Alfonsín, puis le titulaire de l’organisme régulateur du marché des assurances argentin sous le gouvernement péroniste de Carlos Menem entre 1989 et 1995. Il travailla ensuite en tant que vice-président du groupe d’entreprises de la Banque Nationale de la Province de Buenos Aires entre 1997 et 2000. Finalement, très ami de feu Néstor Kirchner, l’ex-président d’Argentine, il fut son chef de campagne en 2003 et le chef de cabinet des ministres. Cristina Kirchner, présidente en 2007, décide de le maintenir à son poste jusqu’à ce qu’il en démissionne en 2008. 

Sa campagne politique était principalement axée sur la lutte contre la corruption et la crise économique actuelle en Argentine. La fluctuation du dollar et l’inquiétude des investisseurs est un gros problème que le nouveau chef d’État a promis de régler promptement. Il a déclaré : « Je crois aux libertés individuelles et je crois à l’Etat qui doit être présent lorsque le marché l’exige. Je suis un péroniste. Je fais pousser la branche du libéralisme progressiste péroniste ». Celui-ci se définit comme « libéral progressiste » ou « libéral de gauche ». 

La relation entre Alberto Fernández et Cristina Kirchner est un sujet brûlant dans le cadre des récentes élections présidentielles. Tandis que le nouveau président argentin est connu pour son calme et sa discrétion, l’ex-présidente a beaucoup suscité les passions. 

La sénatrice de centre-gauche, en poste depuis 2017, qui a aussi été présidente deux fois entre 2007 et 2015, a été le principal appui politique d’Alberto Fernández durant sa campagne pour les élections présidentielles. C’est elle qui, en mai, proposa son nom pour la présidence alors que tous pensaient qu’elle se présenterait pour un nouveau mandat. Peu de temps après avoir été élu, le nouveau président a déclaré au sujet de l’accusation de sa vice-présidente pour corruption que « la justice ne fonctionnait pas bien », révélant une relation d’appui réciproque entre les deux personnalités politiques. 

Pourtant, ça n’a pas toujours été le cas. Alors qu’il était chef de cabinet durant le premier mandat de Cristina Kirchner, un conflit entre l’Executif et le secteur agricole éclate et mène Alberto Fernández à démissionner. Ses déclarations publiques de l’époque, toutes dirigées contre la présidente, étaient très critiques et révélaient une forte inimitié. Par la suite, il se convertit en un opposant politique majeur et n’ayant de cesse de critiquer la gestion du pays de la présidente. « J’avais conscience que nous avions des visions différentes [la présidente et moi] », avait-il écrit plus tard dans son livre Politiquement incorrect. Raisons et passions de Nestor Kirchner

Ce passé en commun pose la question de l’intérêt de Cristina Kirchner à proposer le nom de son ancien rival pour les élections présidentielles. Certains y voient un désir de manipuler une marionnette, d’autres au contraire une marque de faiblesse face à un président capable de faire preuve d’indépendance. Le politologue Raul Aragon a déclaré à quelques jours du scrutin que « Fernandez a tenu bon face à Cristina Kirchner en 2008 (…) Elle n’a pas pu le contrôler, elle pourra encore moins à présent». 

Quoi qu’il en soit, il est certain que la relation entre les deux personnes et le rôle de chacun sera un des thèmes du mandat du nouveau chef de l’État. 

L’élection d’Alberto Fernández comme président a fait couler beaucoup d’encre. Dès les premiers moments de sa campagne électorale, il a multiplié les déclarations problématiques et a suscité de nombreuses réactions. 

Tout d’abord, il a affirmé au sujet du gouvernement vénézuélien de Nicolás Maduro qu’il ne s’agissait pas d’une dictature mais d’un « gouvernement autoritaire ». De plus, il a remis en question la validité des enquêtes de la justice contre sa vice-présidente, actuellement concernée par un procès pour corruption, puis dénonce l’emprisonnement qu’il juge « injuste » de l’ex-président brésilien Lula

Mais c’est la personnalité du nouveau président qui a été au centre des débats. Le député Daniel Filmus, aussi ministre de l’Education durant le mandat de Nestor Kirchner, a décrit Alberto Fernández comme quelqu’un avec qui on peut « discuter, échanger sur de nombreux sujets » et qui « en différentes circonstances a prouvé qu’il pouvait travailler en osmose avec des acteurs aux profils variés, aux idées très différentes pour donner lieu à des politiques à moyen et long termes ». Au contraire, ses détracteurs le qualifient de caméléon, aussi bien associé aux ultra-libéraux qu’aux populistes de gauche. Le politologue Ignacio Labaqui déclare : « C’est un péroniste pragmatique qui a été aussi bien avec Nestor et Cristina Kirchner qu’avec Carlos Menem [président néo-libéral, NDLR] ». En plus des fluctuations évoquées plus tôt, Alberto Fernández a même milité à l’extrême droite au moment du retour de la démocratie en 1983. « Les péronistes ne sont ni bons ni mauvais, ils sont incorrigibles », a déclaré l’écrivain Jorge Luis Borges. Les controverses ne cessent ainsi d’entourer un président encore mystérieux. 

A l’aube d’un nouveau gouvernement en Argentine, de nombreuses questions restent encore sans réponses. Comment le nouveau président fera-t-il face à la lourde crise économique qui touche son pays ? Quelle position adoptera-t-il vis-à-vis des pays voisins et de leurs politiques ? Sera-t-il un président fort et indépendant ou, au contraire, un énième président fantoche comme l’Amérique latine en a tant connu ? 

La promesse plutôt mystérieuse du président laisse planer le doute sur l’avenir de l’Argentine : « Nous allons modeler l’Argentine que nous méritons (…) Le Gouvernement est revenu entre les mains du peuple » a-t-il déclaré. 

Inès JACQUES 

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