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Fernando Haddad, remplaçant de Lula, a trois semaines pour arracher la victoire

L’ancien maire de São Paulo voit sa cote progresser depuis qu’il a officiellement remplacé l’ancien président Lula, emprisonné pour corruption depuis avril et empêché de se présenter. Le premier tour de la présidentielle a lieu le 7 octobre, ce qui ne lui laisse plus que trois semaines pour mener une campagne éclair et remporter la victoire face à ses adversaires politiques.

Photo : Brésil 247

L’illustre leader du Parti des travailleurs (PT, gauche) a fini par se résigner. Condamné à 12 ans de prison et incarcéré depuis le mois d’avril pour corruption et blanchiment d’argent, l’ancien président Luiz Inácio Lula da Silva (2003-2010) n’a cessé de clamer son innocence et a multiplié les recours pour pouvoir participer à l’élection présidentielle brésilienne. «Je veux demander, du fond de mon cœur, à tous ceux qui auraient voté pour moi, qu’ils votent pour notre camarade Haddad.» Après des mois de vaine bataille judiciaire, il a finalement choisi de donner sa bénédiction le 11 septembre dernier à Fernando Haddad, remplaçant officiel de dernière minute à seulement cinq semaines du premier tour.

Qui est ce candidat ? C’est la question que se posait sans doute une partie du Brésil il y a deux semaines à peine. L’ex-enseignant en sciences politiques à l’Université de São Paulo (USP) était devenu une des figures montantes du PT dans les années 2000. Il a d’abord assumé la fonction de ministre de l’Éducation entre 2005 et 2012, sous les gouvernements de Lula puis de Dilma Roussef, durant lesquels il a inauguré de nombreuses universités dans les régions reculées du pays. En 2013, il remporte les élections municipales à São Paulo, centre économique et plus grande ville du pays.

Malheureusement pour lui, cette ascension prometteuse a vite tourné à la déconvenue politique. Six mois après sa victoire à São Paulo, de grandes manifestations éclatent partout dans le pays contre la hausse des prix des tickets de bus, manifestations qui sont particulièrement virulentes dans la capitale pauliste. Les violences policières et la mauvaise gestion de la crise attisent les critiques de la part de ses opposants. Haddad finit par perdre piteusement les élections municipales en 2016, dès le premier tour, après un seul mandat.

Le concours de circonstance actuel le remet sur le devant de la scène, à l’échelle nationale cette fois-ci. C’est d’ailleurs le premier défi de taille auquel est confronté Haddad : se faire connaître au-delà de São Paulo, et en particulier dans le Nordeste, région pauvre du Nord-Est du Brésil et vivier électoral historique de Lula. Haddad multiplie les déplacements dans cette région et espère un report de voix massif de la part des électeurs de Lula, qui était crédité de 40% des intentions de votes le mois dernier, alors qu’il est en prison.

Bénéficiant de l’aura de Lula, Haddad progresse nettement dans les sondages, passant ainsi de 8% le 11 septembre à 16% dans le dernier sondage du 19 septembre. Cette progression spectaculaire, si elle se poursuit, pourrait lui permettre d’atteindre le second tour pour affronter le candidat d’extrême droite Jair Bolsonaro qui caracole en tête dans les sondages avec 28% des intentions de votes, loin devant les autres candidats comme Marina Silva (7%, parti écologiste), Geraldo Alckmin (9%, PSDB, centre droit) et surtout Ciro Gomes (13%, PDT parti démocratique travailliste de centre gauche), rival direct d’Haddad en vue du deuxième tour. En effet, si Bolsonaro semble presque certain d’atteindre le second tour, la deuxième place reste assez indécise et devrait se jouer entre Fernando Haddad et Ciro Gomes, un autre candidat qui a été ministre sous le gouvernement de Lula entre 2003 et 2006 puis qui s’est écarté du PT.

Pour se défaire de Ciro Gomes, Haddad compte imiter Dilma Roussef, peu connue au début de la campagne électorale de 2010 et qui avait finalement remporté l’élection grâce au soutien de Lula. Cependant, le scénario en 2018 est bien différent : l’image du PT a souffert des scandales de corruption à répétition et suscite un fort taux de rejet dans l’électorat de droite, et Haddad est accusé par ses détracteurs de n’être qu’un «pantin de Lula».

Paradoxalement, c’est donc Ciro Gomes qui aurait l’avantage lors d’un second tour alors qu’il n’est que troisième dans les sondages. Bolsonaro, avec ses propos sexistes, racistes, aux relents nostalgiques pour la dictature, suscite le rejet d’une partie de l’opinion, dont les femmes. Il serait donc battu face à Ciro Gomes d’après les sondages, malgré la couverture médiatique exceptionnelle dont il a bénéficié à la suite d’une attaque au couteau spectaculaire le 6 septembre dernier. En revanche, pour un duel Haddad–Bolsonaro au second tour, les résultats seraient beaucoup plus serrés, tant la polarisation est grande entre les électeurs du PT et de Bolsonaro. Il faudra voir de quel côté penche la balance : dans cette situation, l’aversion anti-PT pourrait bien être la plus forte et amener au pouvoir un «Trump brésilien» qui n’augure rien de bon.

Gabriel VALLEJO

Appels d’Amnesty International sur les situations de violence au Venezuela et au Nicaragua

«Les autorités doivent cesser de réprimer pénalement et de tuer les jeunes vivant dans la pauvreté» au Venezuela, titre Amnesty International dans un communiqué de presse diffusé cette semaine, afin de dénoncer le recours à la force du gouvernement. L’ONG a également lancé une pétition appelant à libérer l’étudiante belgo-nicaraguayenne Amaya Eva Coppens accusée d’avoir été parmi les meneurs qui ont érigé des barricades et d’avoir incendié un bâtiment de l’université de León. Nous reproduisons ici ces appels.

Photo : Xinhua

L’État vénézuélien utilise la force meurtrière dans l’intention de tuer les personnes les plus vulnérables et les plus exclues socialement. Il viole ainsi leurs droits et les traite comme des criminels en raison des conditions dans lesquelles elles vivent, alors qu’il devrait mettre en œuvre des politiques de lutte contre la criminalité basées sur la prévention et conformes aux normes internationales relatives aux droits humains, a déclaré Amnesty International dans un rapport publié le 20 septembre.

«Le gouvernement du président Nicolas Maduro devrait garantir le droit à la vie, au lieu de prendre la vie de jeunes Vénézuéliens. Les jeunes qui vivent dans la pauvreté devraient tous avoir les mêmes possibilités que les autres en ce qui concerne leur avenir, et ils ne devraient pas vivre dans la crainte d’être considérés par la police et l’armée comme des ennemis à éradiquer», a déclaré Erika Guevara-Rosas, directrice du programme Amériques d’Amnesty International.

Le rapport intitulé This is no way to live: Public security and the right to life in Venezuela souligne la responsabilité de l’État vénézuélien en ce qui concerne des violations du droit à la vie et à l’intégrité physique de milliers de personnes. L’État ne garantit pas la vie et la sécurité de la population alors que l’insécurité a atteint un niveau très inquiétant, et il applique en outre des mesures répressives en utilisant des méthodes militaires, prétendument pour combattre la criminalité. En conséquence, plus de 8 200 exécutions extrajudiciaires ont été recensées entre 2015 et juin 2017.

L’an dernier, au moins 95 % des victimes d’homicides – homicides commis par des criminels et par les forces de sécurité – ont été de jeunes hommes âgés de 12 à 44 ans qui vivaient dans les zones les plus pauvres du pays. Près de 90 % des homicides recensés ont été commis au moyen d’une arme à feu dans des zones urbaines ou rurales présentant un niveau élevé d’activités illicites, par exemple des activités minières illégales.

En 2016, le Venezuela a enregistré le taux d’homicides le plus élevé de son histoire, plus de 21 700 personnes ayant perdu la vie en raison de l’insécurité régnant dans le pays. Dans la mesure où pour chaque personne tuée dans le contexte de violences par armes à feu on dénombre en moyenne trois ou quatre survivants, Amnesty International estime qu’entre 65 000 et 87 000 personnes ont été victimes de violences cette année-là. Des chiffres non officiels indiquent que le Venezuela se plaçait en 2017 au quatrième rang des pays les plus violents au niveau mondial, avec un taux d’homicides de 89 pour 100 000 personnes.

Amnesty International note que malgré la mise en œuvre d’au moins 17 plans pour la sécurité au cours des 17 dernières années, l’État n’a pas respecté ses obligations concernant la prévention de la violence armée et de ses conséquences. L’État n’a en outre pas respecté son obligation d’enquêter sur les violations des droits humains, d’en sanctionner les responsables et de fournir une réparation aux victimes. Bien au contraire, les autorités ont publiquement déclaré que le fait de tuer des personnes dans le cadre d’opérations de sécurité est une pratique efficace, alors que cela constitue une évidente régression par rapport aux garanties relatives aux droits humains et va à l’encontre de la législation sur les méthodes policières.

Le Venezuela traverse depuis plusieurs années une grave crise des droits humains. Amnesty International a régulièrement attiré l’attention sur de graves violations des droits à la santé et à la nourriture, sur la pratique persistante d’arrestations motivées par des considérations politiques, de la torture et d’autres traitements cruels, inhumains ou dégradants, et sur le recours à des tribunaux militaires pour juger des civils, entre autres violations des droits civils et politiques.

L’augmentation considérable du nombre de personnes s’enfuyant dans d’autres pays, principalement des pays du continent américain, représente l’un des effets les plus notables de ces violations massives des droits humains et de l’absence de sécurité publique. Selon l’ONU, 2,3 millions de personnes ont fui le Venezuela depuis 2014.

«Le Venezuela traverse actuellement l’une des pires crises des droits humains de son histoire. La liste des crimes de droit international commis contre la population ne cesse de croître. Il est très inquiétant de constater qu’au lieu d’appliquer des politiques publiques efficaces de protection de la population et de lutte contre l’insécurité, les autorités vénézuéliennes utilisent un langage guerrier pour tenter de légitimer l’utilisation d’une force excessive de la part de la police et de l’armée et, dans de nombreux cas, l’utilisation de la force meurtrière avec l’intention de tuer», a déclaré Erika Guevara-Rosas.

«Le gouvernement doit de toute urgence lancer un programme national visant à réduire le nombre d’homicides, et mettre en œuvre une stratégie en matière de maintien de l’ordre incluant des lignes directrices sur la proportionnalité et le caractère différencié du recours à la force et aux armes à feu qui soient pleinement conformes aux normes internationales relatives aux droits humains.»

Amnesty International demande aux autorités vénézuéliennes de mettre en œuvre une politique de sécurité publique garantissant le respect du droit à un procès conforme aux normes d’équité, en supprimant notamment les lenteurs procédurales et les autres dysfonctionnements qui minent le système pénal vénézuélien. Les autorités doivent combattre l’impunité qui prévaut dans les affaires de violations des droits humains et d’homicides, et veiller à ce que les proches des victimes obtiennent une réparation équitable, notamment une indemnité appropriée, un soutien psychologique et des garanties de non-répétition.

Amnesty International
Service de presse

Amnesty réclame également la libération de l’étudiante belgo-nicaraguayenne Amaya Eva Coppens

L’ONG Amnesty International a réclamé mercredi la libération de l’étudiante belgo-nicaraguayenne Amaya Eva Coppens, incarcérée depuis le 10 septembre dernier à León (nord-ouest du Nicaragua) après des actions de protestation contre le régime de Daniel Ortega.

Photo : Amaya Eva Coppens/Amnesty International

«Il est évident que les autorités du Nicaragua font tout pour bâillonner les opinions divergentes. Les protestations contre le régime sont réprimées violemment, avec des centaines de morts depuis avril. Des personnes courageuses comme Amaya, qui élèvent leur voix contre cette répression démesurée, sont poursuivies et enfermées», souligne Wies De Graeve, directeur d’Amnesty International Vlaanderen. Amaya Coppens, 23 ans, est accusée d’avoir été parmi les meneurs qui ont érigé des barricades et d’avoir incendié un bâtiment de l’université de León, où elle est étudiante en 5e année de médecine. Une pétition a été ouverte sur le site d’Amnesty

La situation difficile des personnes LGBTI en Amérique latine s’améliore très lentement

Les récentes mobilisations des femmes latino-américaines pour le droit à l’avortement ont mis sur le devant de la scène les questions liées à la liberté de disposer de son corps dans un certain nombre de pays du continent. Comme l’a montré le refus du Sénat argentin d’autoriser un avortement libre, ces questions se heurtent en Amérique latine à une partie de la société qui refuse la libéralisation des mœurs. Au côté de l’avortement, un autre grand sujet de société dans son rapport au corps et à la sexualité est aujourd’hui l’homosexualité et les minorités sexuelles.

Photo : Carlos Rasso/Radio Canada

Dans ce domaine, l’Amérique latine, comme le reste du monde, est confrontée à des mouvements défendant les droits LGBTI. Les législations actuellement en vigueur sur le continent américain sont très diverses et il est difficile d’en faire un compte-rendu clair en peu de mots. Toutefois, nous pouvons dégager quelques grandes lignes qui caractérisent les droits LGBTI en Amérique latine.

Commençons par noter que plusieurs pays ont des législations criminalisant le comportement des personnes LGBTI. Il existe plusieurs «façons» de discriminer ces personnes dans la loi. Selon un rapport de la Commission interaméricaine des droits de l’homme de 2015 sur les violences contre les personnes LGBTI, onze pays de l’Organisation des États américains (OEA) continuent de criminaliser les relations sexuelles entre personnes majeures, consentantes, de même sexe. Ces législations utilisent la criminalisation de la sodomie, mais également des formules vagues comme «délit contre l’ordre naturel» ou «délits anti-naturels».

Ce même rapport indique que certains autres pays ont dans leur législation des articles qui peuvent discriminer les personnes LGBTI. Ainsi des législations prohibant les conduites «indécentes» sans définir ce qu’est l’indécence ouvrent la porte à la condamnation des personnes homosexuelles, bisexuelles et transsexuelles, de la même manière que les lois protégeant la «morale publique».

Ces dispositions législatives existent dans de nombreux pays des Caraïbes, mais également au Guyana par exemple. Ce pays considère l’homosexualité comme un attentat à la pudeur sanctionné par deux ans de prison et que la sodomie peut valoir la prison à perpétuité. Que ces lois soient peu appliquées ne les empêche pas de créer un climat social discriminant et de favoriser les violences contre les personnes sortant de la norme.

Outre la criminalisation dont les personnes LGBTI peuvent être victimes, l’égalité des droits n’est pas toujours garantie par les États, et plusieurs pays continuent à refuser aux minorités sexuelles ce qu’ils accordent aux autres citoyens.

Ainsi, au Paraguay, la Constitution interdit toute forme d’union civile entre personnes de même sexe, et la Bolivie, le Pérou, le Suriname et le Venezuela ne permettent pas non plus une union civile pour les couples homosexuels. Le Chili a quant à lui mis en place une union civile, mais refuse le mariage aux couples LGBTI.

La plupart des législations criminalisant ou discriminant les minorités ont été introduites au moment de la colonisation, en application de la loi de la métropole, que ce soit le Royaume-Uni, l’Espagne, la France, le Portugal ou les Pays-Bas. Le maintien de ces lois, ensuite, est souvent dû à l’importance des croyances religieuses dans ces pays, et à l’influence grandissante des églises évangéliques dans les pays latino-américains et caribéens compliquent le combat des défenseurs des droits LGBTI.

Par ailleurs, d’autres éléments jouent en défaveur des personnes LGBTI en Amérique latine. Tout d’abord, la relative impunité et l’invisibilisation de ces communautés. En effet, les personnes victimes de violences ou de discriminations ne recourent que rarement à la justice pour faire respecter leur droit. La défiance envers la justice et les forces de l’ordre est suffisamment forte pour décourager les personnes LGBTI de recourir aux institutions de l’État en cas de violation de leurs droits, que ces violations soient liées ou non à leur identité ou leur orientation sexuelle.

Ensuite, la négligence des autorités sur le thème des droits LGBTI ne permet souvent pas d’avoir une idée exacte de la situation : l’aspect discriminant, homophobe, transphobe ou autre n’est pas forcément pris en compte. Les corps de femmes trans victimes de meurtres peuvent être enregistrés comme «homme habillé avec des vêtements de femme» par exemple, et ces cas sortent des statistiques officielles.

Bien évidemment, la violence directe reste très présente. Entre janvier 2013 et mars 2014, 594 personnes LGBTI ou perçues comme telles ont été assassinées en Amérique latine et dans les Caraïbes à cause de leur identité sexuelle, réelle ou supposée. De plus, dans plusieurs cas, les forces de l’ordre sont impliquées dans ces crimes, que ce soit en Amérique centrale comme dans les Caraïbes et en Amérique du Sud. Les exemples de violence exercée par les forces de sécurité sont nombreux sur tout le continent. Ces violences peuvent être des exécutions sommaires, des actes de tortures, de barbarie, etc.

Outre ces violences, les autorités sont également responsables de nombreuses violations des droits tels que l’usage excessif de la force ou la détention arbitraire. D’après Amnesty International, le Brésil est le pays le plus mortifère pour les personnes transsexuelles et d’autres pays, tels que l’Argentine, le Honduras, le Salvador, la République dominicaine ou le Venezuela connaissent de hauts niveaux de violence qui se maintiennent malgré les politiques publiques. Cela mène l’organisation à pointer du doigt la tolérance de ces pays envers les discours haineux qui pourraient expliquer le maintien de ces violences.

D’après la Commission interaméricaine des droits de l’homme, les crimes contre les personnes LGBTI se caractérisent par un «haut niveau de violence et de cruauté» en comparaison aux crimes ne visant pas ces personnes. La Commission donne l’exemple des mutilations, des décapitations, des lapidations, des brûlures, des empalements et des actes de tortures pré-mortem qui sont beaucoup plus courants dans les cas de crimes contre des personnes LGBTI. De plus, les actes humiliants, dégradants, et les viols sont plus courants lors de ces crimes.

Il est malgré tout important de noter que la situation s’améliore dans de très nombreux pays d’Amérique latine. En premier lieu, la société semble être de plus en plus ouverte sur ces questions et le nombre de personnes intolérantes semble baisser. Ainsi la chaîne de télévision CNN Espagne a mené une enquête sur la perception de l’homosexualité en Amérique latine. Selon cette chaîne, seulement 14 % des personnes interrogées reste très ou plutôt favorable à la criminalisation de l’homosexualité, et une infime minorité se sentirait un peu ou très mal à l’aise en sachant que son voisin est homosexuel. Toutefois, ces chiffres sont à considérer avec précaution, pour deux raisons : il ne s’agit pas d’une enquête statistique très poussée et ce «sondage» ne concerne que l’homosexualité et non les autres minorités sexuelles.

Un autre élément important est le rapide développement des initiatives législatives. Depuis 2010, les avancées se multiplient : dès 2009, l’Argentine a autorisé de facto le mariage homosexuel en considérant que le droit au mariage était un droit constitutionnel. Ce fut le premier pays latino-américain à ouvrir le mariage aux couples homosexuels, et le premier mariage gay latino-américain fut célébré à Ushuaïa le 28 décembre 2009. De la même manière, l’Union civile ou un statut proche existe au Brésil depuis 2004, en Colombie et dans les États de Mexico et de Coahuila (2007), en Argentine et en Uruguay (2008), en Équateur (2009)…

Outre le droit au mariage et/ou à l’union civile, l’adoption par les couples homosexuels, l’intégration dans l’armée ou la possibilité de changer de nom et de sexe pour les personnes transgenres se développent également : il est ainsi possible d’adopter en Uruguay (2009), en Argentine et au Brésil (2010), en Colombie (2015) et à Mexico (2010) par exemple. En France, l’adoption n’a été possible qu’avec la loi sur le mariage de 2013.

Certains pays ont fait partie de «l’avant-garde» sur ces questions dans les différentes institutions internationales. Ainsi, le Brésil a présenté la première déclaration sur la dépénalisation universelle de l’homosexualité au Conseil des droits de l’homme de l’ONU en 2003. Ce pays, avec l’Argentine, a également fait partie du groupe de travail qui a permis l’adoption en 2009 de la «Déclaration relative aux droits de l’homme et à l’orientation sexuelle et l’identité de genre». En 2011, l’Afrique du Sud et la Colombie portent un projet visant à faire reconnaître les droits LGBT comme des droits humains. Le projet avorte, mais en 2014, le Chili, la Colombie et l’Uruguay réussissent à faire adopter un texte sur la protection des personnes LGBT contre les violences et les discriminations par le Conseil des droits de l’homme de l’ONU.

Ce leadership international s’accompagne également d’avancées importantes dans les législations des pays latino-américains, sur des sujets qui restent sensibles, y compris dans les sociétés occidentales. Avant même que la législation française ne permette librement le changement de sexe, plusieurs pays latino-américains autorisaient le changement d’identité librement ou sans recourir à de la chirurgie. Les premières lois autorisant le changement de sexe datent de 2006 au Panama. Aujourd’hui, la modification de l’état civil est possible dans la majorité des pays du continent.

Cela reste toutefois impossible au Venezuela, au Mexique (à l’exception du district de Mexico), au Suriname, au Salvador, au Paraguay, au Nicaragua, au Guyana, au Guatemala et au Costa Rica. Encore une fois, une géographie apparaît nettement. Les pays centraméricains sont en effet beaucoup plus rétifs à reconnaître aux communautés LGBTI leurs droits. Toutefois, les minorités sexuelles d’Amérique latine et des Caraïbes poursuivent la lutte pour obtenir une égalité en droit et en fait, et obtiennent des résultats. Espérons que cette dynamique se poursuive pour que bientôt l’orientation sexuelle ne soit plus une source d’inquiétude et de souffrance.

Rai BENNO
Depuis Santiago du Chili

La Chine à la rescousse de l’économie bolivarienne du Venezuela

Nicolás Maduro s’est rendu dans le pays asiatique, le 13 septembre dernier, avec l’objectif de renforcer la confiance chinoise envers les grandes lignes de la politique qui a mené le Venezuela au bord du gouffre. C’est donc dans un climat d’incertitude économique et sociale totale, où l’exode de Vénézuéliens depuis des années ne cesse de s’accroître, que le grand empire oriental a engagé de «nouveaux accords» avec le Venezuela. Ces accords concernent principalement des projets d’infrastructures liés à la production du pétrole, mais aussi au développement de l’exploitation d’autres ressources naturelles.

Photo : Infobae

La relation commerciale entre les deux pays ne date pas d’hier. En effet, depuis le début du siècle, la Chine investit énormément dans la région. Par exemple, l’année dernière, le Brésil a été le premier bénéficiaire de ces fonds avec 10 600 millions de dollars, suivi de très près par le Venezuela (10 000 millions) et l’Équateur (7 000 millions). Les trois réunis, ils reçoivent 97 % du total des investissements du géant asiatique en Amérique latine.

Dans le cas du Venezuela, la relation étroite avec la Chine remonte à 2008. Au cours de cette décennie, certains estiment que la valeur totale des prêts accordés à la «révolution bolivarienne» se situe entre 50 et 70 milliards de dollars. «Ces relations économiques sont fondamentales pour les deux pays», souligne Alejandro Grisanti, économiste directeur du cabinet de conseil vénézuelien Ecoanalitica : «sur trois demandes de barils de pétrole dans le monde, deux proviennent de Chine. Il est normal que le principal pays doté de réserves pétrolières ait des relations stratégiques avec le principal consommateur du monde», explique-t-il.

De son côté, Margaret Myers, directrice du programme Chine-Amérique latine du Dialogue interaméricain, donne la clé pour comprendre le lien bilatéral : «L’investissement chinois n’est pas idéologique, il est pragmatique et économique. Les prêts au Venezuela ne sont pas tant un signe de confiance qu’un investissement stratégique pour tenter de protéger leurs actifs à un moment difficile.» Et elle ajoute : «Le problème est que le système utilisé jusqu’à présent, des accords avec une garantie pétrolière, montre des fissures

Des fissures qui ont atteint un point de rupture l’année dernière : sur les 10 000 millions de dollars reçus par le Venezuela, la moitié était un prêt à l’État pour refinancer sa dette et l’autre moitié était destinée à la compagnie pétrolière publique PDVSA. Or, lorsque le prix du baril était élevé et que le Venezuela progressait économiquement (plus de 5 % en moyenne entre 2005 et 2012), les prêts reçus de la Chine ont été régulièrement remboursés avec la production pétrolière. Mais depuis la dégringolade du prix du baril, en février, à 24 dollars, le Venezuela a été contraint de produire 800 000 barils par jour. Lorsque le prix était de 100 dollars le baril, il fallait moins d’un tiers, soit 228 000 barils.

C’est ainsi que la crise actuelle, sans précédent, s’est déclenchée à partir de 2013 avec la forte chute dans le marché mondial de la principale ressource vénézuélienne. Et aujourd’hui, la production pétrolière ne peut pas croître au rythme nécessaire pour compenser cette baisse des prix. C’est pour cette raison que dans un article précédent nous avons mis en relief le fait «qu’on ne peut pas assurer la prospérité d’un pays quand l’essentiel de son développement repose, pour presque 90 % du produit national brut, sur l’extraction du pétrole, sachant que dans un avenir tout proche la population mondiale s’apprête à vivre sans combustibles fossiles».

Telle est la difficile situation que doit désormais résoudre Nicolás Maduro et son «programme économique bolivarien». Et pour trouver des alternatives à la tyrannie du prix du pétrole, la vice-présidente du Venezuela, Delcy Rodríguez, a rencontré son homologue chinois Wang Qishan dans le pays asiatique pour signer un certain nombre d’accords commerciaux sur l’industrie pharmaceutique, le tourisme et l’exploitation forestière et minière avec des entreprises leaders en Chine.

Et justement, la cerise sur le gâteau chinois se trouve sur le site «Arco Minero» en cours d’exécution du Guyana Essequibo (à l’est du Venezuela), à la frontière avec la Colombie (à l’ouest). L’Arco Minero est le croissant fertile du Venezuela, car la région possède de grandes réserves d’or, de coltan, de diamants, de minerai de fer, de bauxite et d’autres minéraux. Malheureusement, force est de reconnaître, comme le montre l’histoire de nombreux pays, que ces ressources ont toujours enrichi les investisseurs étrangers, nourri la corruption de l’élite locale et augmenté la déchirure du tissu social.

Quelles conclusions tirer de tout cela ? Et surtout, quel est l’avenir des relations entre le géant asiatique et le gouvernement de Nicolás Maduro? Si «la Chine ne lâchera pas la main du Venezuela», comme l’a dit le journaliste Marcelo Justo, en mars 2016, une analyse plus approfondie des derniers accords en dit long sur l’évolution de la République chaviste : les négociations placent l’économie vénézuélienne, ses projets d’infrastructure, et particulièrement sa production de pétrole, sous contrôle effectif de la Chine, dont le plus grand objectif est de devenir la première puissance mondiale dans un avenir proche.

Pendant ce temps, le 15 septembre, Maduro a décrété l’état d’urgence économique au Venezuela. Ce décret, qui durera soixante jours et peut être prorogeable, stipule que le pouvoir exécutif prendra «des mesures urgentes, efficaces, exceptionnelles et nécessaires pour assurer à la population la pleine jouissance de ses droits, préserver l’ordre interne, accéder rapidement à la propriété, services, nourriture, médicaments et autres produits essentiels pour la vie»…

Ainsi Nicolás Maduro s’arroge le pouvoir suprême en donnant également à son gouvernement le droit de «suspendre temporairement et exceptionnellement» les autorités gouvernementales. De cette façon, Maduro peut appliquer n’importe quelle mesure sans avoir le consentement d’aucun autre pouvoir. Ce décret avait déjà été appliqué en janvier : en sourdine, la mise en œuvre d’un démantèlement total des structures démocratiques est avancée.

Eduardo UGOLINI

Attaque contre Jair Bolsonaro, candidat d’extrême-droite aux présidentielles brésiliennes

Au Brésil, quand les bornes sont franchies il n’y a plus de limites. Jair Bolsonaro, candidat de la droite dure aux prochaines présidentielles, a été poignardé à l’issue d’un meeting électoral le 6 septembre. L’agresseur a été immédiatement arrêté. Protégé par la police, il a échappé de peu à un lynchage populaire. La campagne a été suspendue pendant 24 heures. Les rumeurs les plus insolites ont circulé sur les conséquences politiques de cet attentat. Bolsonaro mort, que peut-il se passer ? Les élections vont-elles être reportées ? Bolsonaro sauvé par les médecins va-t-il tirer un bonus de l’événement ?

Photo : Wikimedia

La première hypothèse a été rapidement écartée. Jair Bolsonaro, bien que grièvement blessé, a échappé, de peu, à la mort. Le couteau du criminel a perforé le gros intestin et provoqué une hémorragie massive. Transporté en quelques minutes dans une clinique proche, le candidat a pu recevoir les premiers soins avant d’être héliporté dans un grand hôpital de São Paulo. Il a été photographié sur sa civière, photo reprise par tous les quotidiens. Et a pu de son lit quelques heures plus tard remercier les médecins et infirmières, le Brésil et bien sûr, Dieu, référence incontournable dans son pays.

Bien que Bolsonaro soit dans l’incapacité de poursuivre quelque activité électorale que ce soit, l’attentat a eu deux effets perturbateurs. D’une part, Bolsonaro est en boucle sur toutes les chaines de télévision. Effet non calculé, que personne ne lui reprochera, mais effet perturbateur. Le bonus en temps d’image est évident. D’autre part, personnage sulfureux, et liberticide, il a acquis, encore une fois involontairement un profil de victime. Autre joker bonifiant incontestablement son capital d’influence.

Jusqu’au 6 septembre, le profil de Bolsonaro était en effet celui d’un gros bras, et d’une «grande gueule» ciblant l’insécurité et le combat contre les délinquants, dénonçant la gauche en général et le PT en particulier comme complice du crime, avec des arguments des plus élémentaires, menaçant mitraillette en main de fusiller les pétistes, proposant de décorer s’il était élu tout policier qui crible de dix ou trente balles un bandit. Cette déclaration en suivait bien d’autres : accusant un jour le Forum de São Paulo (collectif de partis de gauche latino-américains, amis du PT) de favoriser la délinquance (le crime) et un autre d’encenser d’éloges le colonel Ustra, tortionnaire de la dictature militaire et en particulier de la présidente Dilma Rousseff.

Ce discours avait et a séduit un grand nombre de policiers et de militaires. Ils sont sortis du silence imposé par leur rôle pendant les années noires de la dictature. Le chef d’État-major des armées avait, on s’en souvient, exercé ouvertement des pressions sur le Tribunal supérieur fédéral saisi d’une demande de libération de l’ex-président Lula. Plusieurs se sont engagés dans la bataille électorale. En particulier le général Hamilton Mourão qui, le 5 août, a accepté d’être candidat à la vice-présidence sur le ticket Bolsonaro. Président de l’influent club militaire, il s’était fait connaitre en 2016 pour ses déclarations favorables à une évolution de la démocratie brésilienne vers un républicanisme sécuritaire.

Rien d’étonnant dans ce contexte que le général Eduardo Villas Bôas, chef d’État-major de l’armée de terre, ait pris à nouveau la parole après l’attentat ayant visé Jair Bolsonaro. «La gouvernabilité est affectée» a-t-il déclaré au quotidien O Estado de São Paulo, le 9 septembre. «La légitimité d’un nouveau gouvernement [sorti des urnes en octobre prochain] pourrait être questionnée». «Bien sûr, a-t-il conclu, l’armée de terre n’envisage à aucun moment d’interrompre l’ordre constitutionnel.» Compte tenu du caractère insolite en démocratie d’une telle intervention d’un militaire dans une campagne électorale, la précision est importante. Sans enlever son incongruité à cette déclaration.

La préoccupation démocratique est d’autant plus forte que le profil du suspect ayant plongé un couteau dans le ventre de Jair Bolsonaro est insaisissable. Comme souvent pour ce genre de crimes, le suspect, Adelio Bispo de Oliveira, interrogé après son arrestation, a tenu des propos d’illuminé. La presse de droite a mis en exergue son appartenance il y a quelques années au parti de gauche, PSOL. Lui-même a avoué que son geste criminel qui lui aurait été ordonné par Dieu en personne. On sait qu’il a en quelques années changé dix-neuf fois d’employeur. La perplexité s’accroît quand on sait qu’il bénéficie, alors qu’il n’aurait aucuns moyens financiers, d’une défense de qualité, composée de trois avocats criminalistes. Payés par qui ? L’église chrétienne quadrangulaire à laquelle il appartient a démenti tout engagement financier en sa faveur.

Ces dérèglements démocratiques n’ont rien d’inattendu ; même si les accidents constatés étaient imprévisibles. Les bornes des bonnes pratiques constitutionnelles ont été rompues en 2016 avec la destitution infondée en droit de la présidente Dilma Rousseff. Depuis, le désordre et le chaos ont pris le dessus. Justice, grande presse, armée, «élites financières» ont tiré le drap de la démocratie de telle sorte que les limites du respectable sont de plus en plus floues.

Cette démocratie corrompue a remis les plus pauvres dans les favelas. Et envoyé l’armée dans les bidonvilles pour contenir toute tentative de contestation. Les idées et partis de gauche ont été criminalisés, au point que Lula a été victime en mars dernier d’une tentative d’attentat. 60 000 victimes d’homicides en 2017, à 77 % jeunes, noirs et pauvres. Ce climat d’intolérance sociale est par ailleurs alimenté par les églises évangélistes et le prophétisme de pasteurs dénonçant à tout bout de champ la présence du démon. Adelio Bispo de Oliveira comme Jair Bolsonaro sont les produits de cette réalité.

Jean-Jacques KOURLIANDSKY

Quarante-cinq ans après, la mémoire toujours embarrassante du coup d’État au Chili

11 septembre 1973, les avions des Forces aériennes bombardent le palais présidentiel de la Moneda, au cœur de Santiago. Une fois le pouvoir entre leurs mains, les militaires organisent la répression de tous les opposants politiques. Entre septembre et novembre 1973, le Stade national de Santiago sert de prison politique.

Photo : HispanTV

11 septembre 2018, le ciel est clair en sortant de la ligne de métro flambant neuve qui mène au Stade national. Il est 20 h, et une «diablada», danse des diables, nous montre la direction du rassemblement. Devant le stade, une foule immense, bien plus qu’attendue. Une scène sur laquelle se succèdent des artistes pour un concert gratuit. Lorsqu’Inti Illimani chante, la foule reprend en cœur El pueblo unido avec beaucoup d’émotion. Un peu plus loin, des sculptures éphémères de pieds se mêlent aux affiches demandant «Où sont-ils ?». Où sont les disparus ? Les sculptures de pieds font référence aux pieds que les Chiliens retrouvent parfois dans le désert, dernières traces des disparus dans les fosses communes du régime.

En s’approchant du stade, on croise également, sur une sorte de petite place, des gens se prenant dans les bras. Sur une musique un peu hypnotique et quelques mots de consolation, on peut étreindre son voisin et se laisser aller à l’émotion. Nous continuons notre chemin jusqu’à l’entrée du Stade. Énormément de monde veut entrer. Il nous faut patienter un peu, puis nous pénétrons dans le stade. Au cœur du bâtiment, avant d’atteindre la pelouse, plusieurs expositions raconte l’histoire de ce lieu devenu camp de prisonniers politiques, en plein cœur de Santiago. Durant deux mois, 40 000 personnes vont passer par ces lieux sinistres.

Dans les gradins, un petit carré de sièges concentre toute l’attention. Ce sont les sièges datant de cette époque-là, les mêmes que l’on voit sur les photos en noir et blanc. En sortant du stade, on a un peu le moral en berne. Et l’on suit alors une fanfare qui joue, elle aussi, El pueblo unido. On la suit jusqu’à un petit bâtiment dans lequel un mur est recouvert de plaques de cuivre gravées des noms des 504 femmes identifiées qui ont été tuées ici. Elles ont sans doute été beaucoup plus, mais beaucoup n’ont pas été identifiées. Parmi ces 504-là, trois sont françaises. On ressort, le moral au plus bas.

Étonnement, la foule ne semble pas si triste. Il y a bien sûr quelques effusion de larmes, mais finalement les concerts, les activités, rendent la commémoration moins triste. Même si cela reste toutefois émouvant.

Le sinistre anniversaire de la chute de la démocratie a beaucoup occupé les médias ces derniers temps. De nombreuses personnalités ont été invités à partager leurs souvenirs et nous avons vu fleurir des éditoriaux un peu partout. Des nauséabonds, des frais, des beaux, des intelligents et des stupides. Des menteurs aussi. La Tercera, un des principaux journaux du pays, a publié cette semaine une série d’entretiens.

Une partie des personnalités interrogées, comme Ricardo Lagos, président de la République chilienne de 2000 à 2006 qui a assisté au coup d’État et au bombardement de la Moneda avant de s’exiler, mettent en avant les profondes divisions qui existaient à l’époque dans la société chilienne et la polarisation à l’extrême du monde politique. L’actuel président, M. Piñera présente les choses d’une façon similaire, parlant d’une «démocratie profondément malade» dans les années 1970. Il tient à ajouter tout de même qu’en aucun cas cela pourrait justifier les violations aux droits de l’homme dont s’est rendue coupable la dictature.

Guillermo Teillier, actuel dirigeant du Parti communiste, se souvient surtout de la clandestinité, des dossiers du Parti brûlés à la hâte, de la torture… Et d’Eduardo Frei Montalva, leader en 1973 de la Démocratie Chrétienne, démocrate et ancien président qui appuie le gouvernement militaire. Il se souvient surtout de ce sentiment de trahison et de lâcheté de la Démocratie Chrétienne qui s’est ralliée aux militaires.

Enfin, des partisans du gouvernement militaire ont également pu raconter leurs souvenirs. Andrés Allaman, à l’époque porte-parole des étudiants du Parti national, voit le coup d’État comme l’évènement qui a permis d’échapper à «la dictature communiste». Carlos Cacéres, ancien ministre de Pinochet, met en avant sa «joie» lors de l’annonce du coup d’État, présente le bombardement de la Moneda comme «nécessaire» et minimise les responsabilités dans les violations des droits de l’homme, expliquant que jamais ce ne fut une politique de l’État… L’ancien militant Francisco Vidal quant à lui reconnaît que son soutien au coup d’État fut une erreur. Il a ensuite rejoint le Parti socialiste et fut ministre sous la présidence de R. Lagos et M. Bachelet.

Toutes ces histoires individuelles mettent parfaitement en lumière la problématique sous-jacente dès lors que l’on s’intéresse aux questions de mémoire : la mémoire n’existe pas, il existe une multitude de mémoires individuelles qui forment des mémoires collectives qui s’opposent.

Chacune des mémoires porte en elle, au minimum, la «vérité» d’un ressenti, de sentiments vis-à-vis des événements vécus. Dans les sphères progressistes, politiquement plutôt à gauche, la violence de la répression, en plus des séquelles physiques, a bien sûr laissé des cicatrices psychologiques personnelles et collectives. Cette mémoire est donc aussi composée de la colère, du dégoût, de la souffrance des tortures, de l’exil traumatisant. Toute cette mémoire se fonde sur des faits vécus, et les nier serait absolument malhonnête. La torture, les disparitions forcées, l’assassinat méthodique des opposants politiques ont bel et bien existé.

Chez les conservateurs, la mémoire des expropriations et nationalisations, la peur des milieux aisés devant la politique d’Allende ont pu également créer des traumatismes et donc une mémoire complètement différente. Cette partie de la population a donc vu, dans l’avènement de la dictature et dans la violence exercée par celle-ci, une guerre défensive, non seulement pour une classe de privilégiés, mais également pour un modèle social, politique et culturel. Deux mémoires antagonistes sont donc bâties sur des expériences de vie tout à fait réelles.

Mais ces deux mémoires antagonistes, puisque empreintes de subjectivité, ne sont que mémoire et laissent de côté des faits que l’histoire doit prendre en compte. Par exemple, lors de l’élection de 1970, Salvador Allende est élu, conformément à la Constitution en obtenant 36,6 % des votes. L’idée donc que l’armée serait intervenue contre l’avis de la majorité de la population est fausse. En revanche, l’idée que l’armée est intervenue en position légitime est fausse également, pas plus que l’idée qu’Allende n’était pas légitime : l’opposition, qui avait la majorité à la Chambre des députés, n’avait pas une majorité suffisante pour destituer le Président. C’est précisément ce cul-de-sac constitutionnel qui a précipité les événements. Et cela démontre clairement que les mémoires ne font pas l’histoire, car elles laissent de côté une partie des faits.

Dans le cadre de l’actuel questionnement du Chili vis-à-vis de son passé, David Rieff (essayiste qui a consacré plusieurs ouvrages aux questions de mémoire) était l’invité la semaine dernière de l’université Diego Portales et a participé à une discussion au musée de la mémoire. Ce n’est pas un hasard si ce musée a accueilli l’essayiste nord-américain. La structure a en effet été au cœur d’une tempête médiatique il y a quelques semaines : M. Piñera a nommé au ministère de la Culture Mauricio Rojas. Aussitôt, des interviews de 2015 et 2016 ressortent. Dans celles-ci, M. Rojas qualifie le musée de la mémoire de «montage», et ajoute qu’il s’agit «d’un usage éhonté et mensonger d’une tragédie nationale». Levée de boucliers, tentatives de justifications de l’intéressé, soutien des nostalgiques de Pinochet… Afin de calmer la tempête, la démission en moins de 90 heures.

Mais la boîte de Pandore est ouverte. La droite exulte : elle peut enfin, presque légitimement, critiquer ouvertement ce musée et proposer sa propre mémoire des années 1970. Au risque de dire des âneries. Quelle que soit la mémoire, les faits ne peuvent être éludés, et ce musée fait très attention à ne pas glisser dans la propagande.

On peut certes y voir de nombreux documents sur la répression politique sous le régime de Pinochet. On peut y voir les images du bombardement de la Moneda, les déclarations instituant la junte militaire, puis lire, voir, entendre, les témoignages des personnes victimes de la dictature. L’exposition d’un lit de torture, les pages issues du manuel de l’officier chilien donnant des méthodes pour faire souffrir sans tuer, les objets fabriqués par les prisonniers politiques, les photographies et lettres des exilés, des personnes assassinées à l’étranger, tous ces documents côtoient des affiches des quatre coins du monde appelant à la fin des violences.

Mais comme le soulignent plusieurs personnalités, il n’est jamais question de politique, d’être pour ou contre Allende. À l’accusation de «montage», nous pourrons opposer que ce musée ne nie en aucun cas la violence d’autres groupes politiques, ne justifie pas les attentats ou ne fait pas la promotion du MIR (Movimiento de la izquierda revolucionaria, d’extrême-gauche). Retracer les faits qui ont permis la torture et la répression, expliquer les méthodes de tortures, les conséquences physiques et psychologiques n’est pas mettre en avant une politique, encore moins manipuler les faits et l’opinion.

Nous pouvons, tout au plus, déplorer le nom de cette structure. La mémoire, cela n’existe pas. Mais ce musée ne parle pas des mémoires. Ce musée documente la torture et les crimes contre les droits de l’homme dont se sont rendus coupables les militaires durant cette période. Le nom complet est d’ailleurs «Musée de la Mémoire et des Droits Humains». Peut-être les droits humains seraient-ils suffisants.

Rai BENNO
Depuis Santiago du Chili

À Quintero et Puchuncavi, la pollution industrielle tue depuis cinquante ans au Chili

Fin août, la situation devenait intenable. Les manifestations se multipliaient, les écoles étaient fermées. La cause de toute cette agitation : la pollution record de l’air dans ces petites communes au nord de Valparaíso qui a intoxiqué plus de trois cents personnes. Le méthylchloroforme (solvant interdit dans l’Union européenne), le nitrobenzène (classé comme «très toxique»), le toluène (irritant pour l’œil, la peau et les voies respiratoires), l’arsenic et le dioxyde de soufre (irritant lui aussi pour les yeux et les voies respiratoires) sont les principaux responsables de ces intoxications.

Photo : Quintero/La Otra Voz

En une seule journée, de nombreuses personnes ont été recensées comme intoxiquées, présentant nausées, vomissements et douleurs, et plusieurs d’entre elles ont été hospitalisées. C’est le résultat d’une seule journée d’ouverture de l’école. Dès le lendemain, celles-ci étaient de nouveau fermées. La situation est si grave que l’on n’hésite plus ici à parler de «zone sacrifiée».

Les enfants et les personnes aux voies respiratoires fragiles sont les premières victimes de ces produits toxiques. Depuis une cinquantaine d’années, les cas d’intoxications se multiplient, entraînant maladies et décès.

Ces violents épisodes de pollution qui mettent en péril la santé de nombreux habitants sont directement liés aux nombreuses usines de la zone. Au mépris de la santé publique et avec la bénédiction des autorités, de grandes entreprises ont installé de nombreuses usines de traitement des minéraux et des raffineries, qui rejettent sur les communes de Quintero et Puchuncavi des gaz nocifs.

L’air devient bien sûr irrespirable dans ces communes, mais ce n’est pas tout : la terre et l’eau sont également contaminées. La productivité de la terre dans la région s’est effondrée, l’eau courante et l’alimentation sont également contaminées et les populations en veulent aux pouvoirs publics qu’elles accusent de ne pas se soucier de la qualité de vie des habitants et de ne rien avoir fait pour prévenir une telle situation.

Un exemple de cette insouciance et de cette inaction est l’absence de systèmes de mesure permettant de contrôler ce type de pollution. Le seul système capable de repérer certains produits nocifs est basé à Santiago. Il a fallu attendre le 28 août pour que le président de la République annonce un plan comprenant plusieurs volets : envoi de renforts médicaux, mises en place de contrôle de qualité de l’eau, des sols et de l’air (jusqu’alors seules les entreprises présentes sur la zone étaient équipées pour mesurer la pollution), améliorer l’infrastructure de l’hôpital de Quintero (réparer le toit et les réseaux électriques par exemple).

Le 4 septembre, le député de la circonscription touchée, Luis Pardo, a clairement évoqué la possibilité que ces épisodes de pollution soient dus aux entreprises installées dans la zone. La pollution est, en effet, causée par «des éléments chimiques, tous de la famille des hydrocarbures» selon Jorge Martínez, l’intendant régional.

Les entreprises telles que GNL Quintero (usine de raffinage de gaz), ENAP (Entreprise nationale du pétrole), Oxiquim (production de produits chimiques) et la Codelco (Corporation nationale du cuivre) entres autres réfutent toutes responsabilités dans ces épisodes de pollution. Ces négations ont été abondamment commentées, en particulier celle d’Oxiquim. Il faut dire que le président de cette entreprise n’est autre que l’avocat personnel du président de la République, Sebastián Piñera.

Rai BENNO
Depuis Santiago du Chili

Le peso argentin dégringole : quel avenir pour la troisième économie d’Amérique latine ?

Confronté à une crise de confiance, le peso argentin a perdu en deux jours près de 20 % de sa valeur face au dollar, contraignant la banque centrale à relever jeudi à 60 % son taux directeur, l’un des plus élevés du monde. En proie à une récession et connaissant un risque élevé, la troisième économie d’Amérique latine peine à rebondir, malgré le recours au Fonds monétaire international (FMI), qui lui a accordé en juin un prêt de 50 milliards de dollars. Nous reproduisons ici un article de Radio Canada.

Photo : Cuba Debate

Jeudi, le peso argentin a enregistré sa plus forte dépréciation en une seule journée depuis que, fin 2015, Mauricio Macri (centre droit) a pris ses fonctions de président, cédant 13,53 %. Cette devise a ainsi reculé de plus de 53 % depuis le début de l’année par rapport au billet vert et s’échange désormais à 36,50 pour un dollar.

Pour endiguer la dépréciation de la monnaie argentine, la Banque centrale de la République argentine (BCRA) a pris une mesure forte jeudi, en augmentant de 15 points son principal taux d’intérêt, de 45 à 60 %.

Confiant malgré tout

Malgré le marasme économique, le gouvernement se montre confiant quant à l’avenir économique du pays. Le chef du gouvernement argentin, Marcos Peña, a ainsi assuré que l’Argentine allait «sortir renforcée du processus de transformation» engagé fin 2015 par le président Macri. «Il n’y a pas d’échec économique, a-t-il affirmé. C’est un changement profond, nous sommes dans la bonne direction.»

Il a attribué les turbulences sur le marché des changes à la «vulnérabilité structurelle» de l’Argentine : «cela fait des décennies que nous avons un problème de déficit budgétaire et rien n’avait été fait pour le résoudre.»

Avec le remboursement des «fonds vautours», l’Argentine a pu faire son retour sur les marchés financiers dont elle était exclue depuis 2001. Ces fonds spéculatifs avaient racheté à très bas prix (20 % de sa valeur) la dette argentine, puis avaient refusé de participer à la renégociation de cette dette.

Finalement, l’Argentine avait accepté, en 2016, de régler les 4,6 milliards de dollars, mais avait contracté dans la foulée plus de 142 milliards de dollars de dette en deux ans.

Durant les 18 premiers mois de sa présidence, les taux d’intérêt élevés des obligations argentines ont ranimé l’économie. Le problème, d’après l’économiste Delfina Rossi citée par Libération, c’est que ces capitaux purement spéculatifs «sans contrôle, sont repartis aussi rapidement qu’ils étaient venus une fois leur rente touchée, encourageant la fuite de capitaux et mettant une très forte pression sur le peso».

Austérité imposée

Depuis son arrivée au pouvoir fin 2015, le gouvernement Macri a réduit de 6 à 3,9 % du PIB le déficit budgétaire. Car l’argent prêté par le FMI est assorti de mesures d’austérité. Le gouvernement s’est ainsi engagé à encore réduire le déficit, avec un objectif de 2,7 % en 2018 et 1,3 % en 2019.

La semaine dernière, une augmentation d’au moins 30 % du prix des transports publics, la hausse des tarifs de gaz et d’électricité et celle du prix de l’essence ont été un nouveau coup dur pour les citoyens qui survivent parfois grâce au troc.

Les restrictions budgétaires se font sentir également dans l’administration publique et dans le secteur privé. Des entreprises ferment, les financements publics diminuent dans tous les domaines et nombre de grands travaux prévus par les autorités sont reportés.

Jeudi, à Wall Street, les actions argentines ont chuté de 10 % en moyenne et le géant américain de la grande distribution Walmart a annoncé la vente d’une dizaine d’hypermarchés en Argentine.

Mercredi, Mauricio Macri avait essuyé un camouflet à Buenos Aires. Il était intervenu publiquement pour annoncer que l’Argentine demandait au FMI d’accélérer le versement de la deuxième tranche du prêt. Mais les marchés ont réagi négativement.

«Le dollar est la monnaie de réserve par excellence, utilisée par les Argentins pour préserver à long terme la valeur de leur épargne. La demande croît en période d’incertitudes et elle diminue par temps calme. C’est dû à la mauvaise expérience de ceux qui ont vu fondre leur épargne en pesos», notamment au cours de la crise économique de 2001, explique en outre Victor Beker, le directeur du Centre d’études de la nouvelle économie (CENE).

La Confederación General del Trabajo de la República Argentina (CGT), la principale centrale syndicale du pays, a appelé à une grève nationale de 24 heures le 25 septembre.

D’après Radio Canada

«Je suis prêt à voir Trump à l’ONU» : entretien exclusif avec Daniel Ortega signé France 24

Daniel Ortega, président du Nicaragua, a accordé un entretien exclusif à France 24, alors que son pays traverse une crise profonde depuis cinq mois. Le chef de l’État nicaraguayen nie avoir orchestré une répression meurtrière des manifestations et refuse les appels à des élections anticipées. Il dénonce à nouveau le rôle des États-Unis, mais se dit toutefois prêt à rencontrer prochainement le président américain, Donald Trump.

Photo : France 24

Dans un entretien exclusif accordé à France 24 à Managua, le président du Nicaragua, Daniel Ortega, nie avoir orchestré une répression meurtrière du mouvement de protestation qui secoue son pays depuis le 18 avril. En cinq mois, plus de 320 personnes ont été tuées dans les violences, selon les organisations de défense des droits de l’Homme. Le gouvernement nicaraguayen fait, lui, état de 198 morts.

Interrogé par Marc Perelman sur le récent rapport, accablant, du Haut-Commissariat aux droits de l’Homme de l’ONU sur les violations des droits humains survenues au cours des manifestations entre le 18 avril et le 18 août, le président Ortega déplore «une infamie». Le rapport de l’ONU fait notamment état d’«exécutions extrajudiciaires», de «disparitions forcées» ou encore de «torture et mauvais traitements». Le président Ortega dénonce un «rapport politique» et affirme que l’organisme onusien est aux ordres de Washington. Il nie farouchement que la police ou des paramilitaires pro-gouvernementaux aient commis des crimes, ajoutant qu’aucun policier ne fait l’objet d’une enquête.

Le président du Nicaragua accuse par ailleurs les États-Unis d’avoir fomenté un «coup d’État» contre lui. Il affirme que la CIA a entraîné et financé des «groupes militaires» pour tenter de le renverser et ajoute qu’il n’exclut pas une intervention militaire américaine pour y parvenir. «Venant des États-Unis, on peut s’attendre à tout !», affirme-t-il.

«Respect des institutions»

Alors que des milliers de personnes ont à nouveau manifesté dimanche 9 septembre à Managua, la capitale, pour exiger la libération des «prisonniers politiques» et le départ du président Ortega, au pouvoir depuis 2007, le chef de l’État assure que la situation est normalisée. Il précise être en discussion avec l’ONU et des pays européens, comme l’Allemagne et l’Espagne, pour relancer un dialogue, qui est au point mort. L’ancien guérillero attaque au passage l’Église catholique nicaraguayenne, qui s’était posée en médiatrice, d’avoir pris le parti de l’opposition, l’accusant vivement d’être, elle aussi, aux ordres de Washington.

Le président Ortega, qui a déjà dirigé le Nicaragua entre 1979 et 1990, refuse les appels à organiser des élections anticipées avant la fin de son mandat en 2021 – principale demande des opposants – et n’exclut pas de briguer un nouveau mandat. «Des élections anticipées seraient graves pour le Nicaragua», affirme le chef de l’État, qui appelle à «défendre le respect des institutions».

Enfin, l’ancien guérillero annonce que pour la première fois depuis des années, il a l’intention de se rendre à l’Assemblée générale des Nations unies à New York, qui s’ouvre le 25 septembre, et se déclare prêt à y rencontrer le président américain Donald Trump. «Je pense que le principe de l’échange, du dialogue, entre une puissance comme les États-Unis et le Nicaragua, et plus généralement, toute l’Amérique latine, est nécessaire et incontournable», affirme Daniel Ortega. L’Assemblée générale de l’ONU «pourrait être une occasion», conclut-il.

D’après France 24
Par Marc PERELMAN

Cuba sur de bons rails pour une économie plus ouverte dans le secteur ferroviaire

Pour la première fois depuis soixante ans, Cuba ouvre son réseau de chemins de fer aux capitaux privés et étrangers. L’objectif ? Moderniser les infrastructures ferroviaires et renforcer ce secteur stratégique pour le développement du pays. L’État poursuit petit à petit sa transition vers l’ouverture du marché.

Photo : Héctor González/Cuba Debate

Cuba s’apprête à ouvrir son réseau de chemins de fer au secteur privé à partir du mois prochain, quand entreront en vigueur les nouvelles réglementations publiques. Fin août, le gouvernement cubain a en effet rendu public un décret visant à réformer le transport ferroviaire, principal moyen de transport terrestre sur l’île. Ce texte «propose que le chemin de fer puisse être exploité totalement ou en partie par un ou plusieurs opérateurs ferroviaires […] et il peut s’agir d’une personne ou d’une entité juridique, nationale ou étrangère», a expliqué le conseiller juridique du ministère des Transports, Edmundo Ronquillo, au journal officiel Granma.

L’objectif du gouvernement est de rénover des infrastructures vieillissantes afin d’augmenter les capacités de transport de voyageurs et surtout de marchandises. Ce nouvel axe stratégique fait partie d’une série de réformes déterminantes pour le développement économique et social du pays. Le secteur ferroviaire est en effet aujourd’hui à la peine. Alors qu’il avait fait la gloire de l’île au XIXe siècle lorsque les premières lignes ont été installées en 1837, neuf ans avant l’Espagne, le réseau de chemin de fer a décliné dans les années 1990 à la suite de l’effondrement de l’URSS qui soutenait financièrement l’État communiste. L’état des voies s’est ensuite progressivement dégradé avec l’obsolescence des équipements.

Aujourd’hui, le réseau compte 4500 kilomètres de voies, gérées par la Compagnie nationale des chemins de fer de Cuba (FCC), et près de 7000 autres kilomètres appartenant à des complexes agricoles et industriels de l’État pour le transport du sucre. Une partie de ce réseau n’est d’ailleurs plus utilisée, à la suite de la fermeture d’un grand nombre d’usines ces dix dernières années.

Ce nouveau décret a déjà été précédé par plusieurs projets de modernisation du réseau ferroviaire, prévus jusqu’en 2030 et qui doivent permettre de relancer ce secteur où travaillent 21 000 personnes. L’État a ainsi d’ores et déjà signé plusieurs contrats avec la Russie pour acheter des locomotives. En juillet, un accord de 40 millions d’euros a été signé avec la SNCF pour moderniser les ateliers de maintenance et remettre en état des locomotives et des wagons.

L’ouverture progressive du système ferroviaire au secteur privé témoigne en tout cas d’un changement d’époque. Depuis avril, le nouveau président Miguel Díaz-Canel est à la tête de l’État cubain, dirigé pendant plus de cinquante ans par la famille Castro, d’abord par Fidel (1959–2008) puis par son frère Raúl (2008–2018). Même si le Parti communiste de Cuba (PCC) reste l’unique parti politique, il s’agit d’un changement important puisque l’actuel président de 57 ans est né après la révolution cubaine de 1959 et ne fait donc pas partie des révolutionnaires «historiques».

«L’actualisation du modèle socialiste cubain» voulue par Raúl Castro pendant les dix ans de sa présidence a déjà introduit de nombreux changements, comme le rétablissement des relations diplomatiques avec les États-Unis en 2015, la création d’habilitations à la propriété privée et des autorisations par licences pour travailler à son compte. Le dernier décret sur les infrastructures ferroviaires prolonge ainsi les réformes économiques déjà menées. Un nouveau projet de Constitution devrait par ailleurs être voté par référendum le 24 février 2019 pour reconnaître le rôle du marché et de l’activité privée dans l’économie. Cuba avance donc à petit pas vers l’économie de marché, à défaut d’y aller bon train.

Gabriel VALLEJO

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