ANALYSE

Chili en temps de crise


Après un mois de manifestations, le début de la fin de la Constitution de Pinochet ?

Les partis politiques au Chili, à l’exception du parti communiste qui ne fut pas invité, sont parvenus, vendredi 15 novembre à 2h du matin heure australe, après deux longues et frénétiques journées au parlement, à un accord que l’on pourrait qualifier d’historique. Afin de tenter d’apaiser la grave crise sociale qui secoue le pays depuis près d’un mois, l’accord consiste en la décision d’entamer la voie d’un référendum en avril 2020 afin que les Chiliens se prononcent et disent oui ou non à l’élaboration d’une nouvelle Constitution, remplaçant celle héritée voilà quarante ans de la dictature d’Augusto Pinochet.

Photo : Sénat du Chili

Ce processus compliqué suppose deux questions : l’une sur le changement ou non de la Constitution et l’autre, le cas échéant, sur la méthode pour la changer. Cette seconde question devra déterminer quel organe rédigera la future Constitution ; soit un congrès mixte – idée soutenue par la coalition gouvernementale – composé à parts égales de membres élus à cette fin et de parlementaires en exercice, soit une assemblée constituante intégralement composée de membres élus à cette fin – idée soutenue par les milliers de manifestants et par l’opposition.

Si le projet de changement, selon la droite gouvernementale, ou de suppression pure et simple de l’actuelle Constitution de Pinochet, selon l’opposition, est validé par référendum, l’élection des membres de l’une ou l’autre de ces instances se fera en octobre 2020, au suffrage universel, en même temps que les élections municipales et régionales. La ratification de la nouvelle Constitution s’effectuera au suffrage universel, à une date ultérieure, lors d’un nouveau plébiscite avec vote obligatoire pour l’occasion.

Cet accord ne constitue qu’un premier pas, mais c’est un premier pas historique et fondamental pour commencer à construire peut-être un nouveau pacte social. Mais il faut le dire et redire, c’est grâce à la pression populaire et aux millions de manifestants qui ont payé un lourd tribut.  Les manifestations ont fait 24 morts reconnus officiellement (plus selon d’autres sources), des disparitions non encore élucidées, plus de 2 000 blessés, dont plus de 200 personnes (notamment de nombreux jeunes) ont perdu un œil ou les deux, des viols sur des jeunes femmes et des actes de tortures dans les commissariats. Le vice-président de l’Ordre des médecins chiliens a interpellé il y a deux jours le gouvernement pour qu’il fasse cesser la répression policière car les hôpitaux de la capitale sont débordés par le nombre de blessés qui arrive chaque jour aux urgences. Amnesty internationale dénonce aussi pour sa part les actes d’une violence inouïe contre les manifestants.

Les analystes doutent cependant de la capacité de cet accord politique pour calmer la colère populaire et résoudre rapidement la crise. Quelques heures après l’annonce de l’accord, des milliers de manifestants se réunissaient une nouvelle fois sur Plaza Italia, au centre de Santiago et ce week-end la mobilisation n’a pas fléchi et la répression de la police n’a pas diminué.

Pour l’instant on ne voit pas une formule magique permettant au gouvernement de résoudre rapidement la crise étant donné la complexité du mouvement et des revendications. Il existe une très grande méfiance vis-à-vis du gouvernement, des instances politiques y compris de l’opposition de gauche ou de centre gauche.

Le paquet de mesures sociales que le président Piñera a annoncé ces dernières semaines n’a pas réussi à éteindre l’incendie. Cette nouvelle décision d’organiser un plébiscite en vue d’un changement de constitution a déjà provoqué des dissensions au sein des différents partis de droite ou de gauche sur la manière dont ce processus est envisagé. Des secteurs de la droite (jadis pinochetiste) annoncent déjà qu’ils feront tout pour que le Non l’emporte lors du plébiscite. C’est la raison pour laquelle des vastes secteurs insistent sur l’idée de l’appel à une assemblée constituante et non d’un plébiscite.

Olga BARRY

Depuis Santiago du Chili…

La crise que connaît actuellement le Chili prend ses racines dans la dictature. Certes, Pinochet a perdu sa réélection en 1989, mais rien n’a pratiquement changé du régime qu’il avait mis en place, à la fois un libéralisme forcené et une constitution complètement verrouillée au bénéfice des plus riches. La révolte couvait, mais sans que les victimes du système ne s’impliquent encore vraiment. Et puis tout a changé il y a maintenant un mois ; depuis, le président Pinera, et ceux qui le soutiennent ont pensé retenir la crue par des mesurettes de plus en plus importantes ; mais chaque réponse apportée n’a fait qu’aggraver la colère populaire, assoiffée de justice et de dignité. Du coup, plus personne ne fait confiance au président et à la majorité des politiques (y compris ceux de l’opposition).

Ce qui est maintenant demandé, c’est la mise en place d’une nouvelle constitution ; et cette demande vient enfin d’être acceptée par les pouvoirs (y compris par une partie importante de l’opposition), mais selon des procédures qui cachent encore bien des manœuvres potentielles. Il s’agit certes d’un acquit essentiel, impensable il y a encore une semaine, mais qui comporte de nouvelles « digues » pour éviter une remise en cause profonde du système en place, telle que le voudrait la majorité populaire (et ce, bien au-delà du million de manifestants).

Il s’agit donc d’une belle victoire, mais qui en appelle d’autres pour que cette volonté soit enfin reconnue pour ce qu’elle est : non à l’injustice, non à la corruption, non au pouvoir absolu de l’argent, dans un pays ou 80% de la population doit s’endetter pour survivre. Où même l’eau appartient à celui que détient la propriété des sources, des nappes, ou même des rivières !

Michel SERUZIER
Depuis Santiago du Chili

 
 

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