Argentine

Le poids du FMI


L’Argentine secouée par l’incertitude économique de l’administration Macri

Depuis le début de l’année, le peso a perdu 50 % de sa valeur face au dollar, et la Banque centrale argentine a dû remonter son taux directeur à 60 %. Les mesures d’austérité budgétaire et le prêt de 50 000 milliards de dollars accordé par le FMI sont censés remettre l’Argentine sur les rails, tandis qu’au cœur de cette nouvelle crise, la justice poursuit les investigations et met en lumière le système de corruption Kirchner.

Photo : A las siete

«J’ai eu un très bon rendez-vous avec le président Macri», a annoncé la semaine dernière depuis New York la directrice du Fond monétaire international (FMI), Christine Lagarde. «Nous sommes proches de la ligne d’arrivée», a-t-elle ajouté à propos de l’accord conclu en juin, qui porte sur un prêt de 50 milliards de dollars sur trois ans. De son côté, dans son allocution en marge de l’Assemblée générale des Nations unies, Mauricio Macri a estimé que l’accord avec le Fond doit permettre de dissiper «les doutes sur la capacité de financement» de son pays. «Ce que nous allons annoncer, c’est davantage de soutien, ce qui veut dire davantage de confiance», a déclaré le président argentin.

Pendant ce temps, des milliers de personnes de plus en plus angoissées par l’aggravation de la situation économique et du chômage, exaspérées par l’augmentation du prix de l’essence, des transports publics et la féroce hausse des tarifs de gaz et d’électricité, ont suivi l’appel des syndicats à descendre dans la rue, le 25 septembre, pour protester contre la politique du gouvernement et ses accords avec le FMI.

Pourquoi s’en inquiéter, alors que les déclarations de Mme Lagarde sont très rassurantes et que Mauricio Macri développe des perspectives «grandioses» pour l’avenir ? Parce que le Fond monétaire international est très mal perçu en Argentine. Il faut dire que le souvenir des «aides» antérieures du FMI hante encore les mémoires : il avait déjà accordé des prêts d’argent dans les années 1990 et la population le tient pour responsable de la crise de 2001.

Le FMI est donc synonyme de nouveaux sacrifices en perspective, des sacrifices dont l’Argentine a besoin pour poser, enfin !, les bases d’un pays crédible pour les investisseurs. C’est justement ce qui n’a pas été réalisé pendant le gouvernement populiste de l’ère Kirchner : trop concentré à détourner l’attention du peuple avec des subventions et des discours vides, tandis que les pots-de-vin circulaient dans tous les sens. Et aujourd’hui, on ne peut pas manquer d’expliquer en partie la crise actuelle par un rapprochement entre la corruption et la politique démagogique menée pendant la période 2003-2015.

Sur ce point, rappelons que dans une tentative pour freiner la baisse du pouvoir d’achat et afin de masquer les chiffres lorsque le taux d’inflation approchait le 30% annuel, les Kirchner commencèrent à distribuer des subventions au transport public, à la consommation du gaz et de l’électricité, et aux producteurs d’aliments de base, sans oublier l’émission monétaire. Par conséquent, la crise économique qu’endure actuellement l’Argentine découle, d’une part, de l’irresponsable gestion kirchneriste, mais aussi du nouveau contexte international qui a conduit le pays au bord du gouffre.

En effet, «les premières années du Kirchnerisme ont contribué, malgré ses méthodes malveillantes, à une croissance, en partie due aux nouvelles productions de soja et au prix international disponible pour le produit», selon l’analyste Daniel Muchnik. Cependant, «après que tout se soit effondré, un populisme de néo-gauche a été mis en place entre les mains d’un couple qui s’estimait péroniste mais qui cherchait des appuis de toutes sortes, avec une gestion fallacieuse des budgets nationaux», ajoute-t-il. C’est la raison pour laquelle Marcos Peña, l’actuel chef du gouvernement argentin, a déclaré récemment que «cela fait des décennies que nous avons un problème de déficit budgétaire et que rien n’avait été fait pour le résoudre».

À présent, dans une économie de plus en plus globalisée, l’Argentine est l’un des pays le plus affectés par la fuite des capitaux. L’envolée du dollar et les spéculations boursières sont dues à la hausse des taux d’intérêt aux États-Unis. Sur ce point, le journaliste Jérôme Duval apporte un éclairage : «la hausse des taux d’intérêt aux USA a entraîné une ruée sur le dollar devenu plus que jamais valeur refuge pour les Argentins. Les capitaux en dollars ont été rapatriés aux USA pour profiter de la dite hausse des taux, les liquidités s’assèchent soudainement, les monnaies des pays dits “émergents” chutent brutalement», à l’instar de la crise qui frappe actuellement la Turquie.

À l’égard de ce qui vient d’être exposé, trois faits saillants méritent d’être rappelés pour expliquer la situation actuelle de l’Argentine. D’abord, en échange des 50 000 milliards de dollars promis, le FMI demande une plus grande rigueur budgétaire et, pour cela, d’ici 2020, l’Argentine devra purger les dépenses publiques. Et le FMI, qui est devenu le patron de l’économie argentine, suit désormais avec les yeux d’Argus la mise en place des nouvelles mesures. Dans ce sens, le président Macri a annoncé début septembre la suppression d’une dizaine de ministères, l’augmentation des taxes à l’exportation, alors qu’il a déjà réussi à réduire le déficit budgétaire de 6% en 2015 à 3,9% en 2017, comme il l’avait annoncé lors de son élection il y a trois ans. Le gouvernement s’est engagé également à le réduire à 2,7% du PIB cette année, puis à 1,3% en 2019, et de parvenir à l’équilibre en 2020, ce que beaucoup d’analystes redoutent.

Deuxièmement, la demande effectuée par le gouvernement d’avancer les versements du prêt de 50 milliards de dollars aurait jeté le doute sur l’état de l’économie, d’où les manifestations et la crainte de ceux qui font grève avec le sentiment qu’il s’agit du même scénario de 2001 qui se reproduit. D’après l’analyse du Financial Times, «bien que pensée pour rassurer les Argentins, cette annonce surprise a effrayé les marchés, car l’équipe économique de Macri ne l’a pas accompagnée d’explications techniques». Pour le quotidien financier, il n’y a aucun doute : le président Macri a «mal communiqué». Dans les colonnes du journal The Guardian, l’éditorialiste économique Larry Elliot est du même avis : «Le timing est essentiel sur les marchés financiers» et, dans ce domaine, le président argentin «s’est planté magistralement».

Enfin, l’Argentine est victime des charognards qui tirent d’énormes profits des pays émergents dont les structures financières sont encore mal ficelées, et qui les poussent à l’abîme comme Wall Street a fait plonger l’Argentine en 2001. Ainsi le politologue argentin Natalio Botana notait à l’époque : «Lors de toute crise, on voit apparaître des spéculateurs : il y a dans notre pays des gens disposant de sommes d’argent considérables et qui misent à long terme sur une dévaluation du peso ; d’autres jouent à plus court terme sur les bons du Trésor. Les uns et les autres sont des vautours.» À ces vautours s’ajoute un élément perturbateur qu’il ne faut pas négliger, car les gens qui partagent ce point de vue son très nombreux en Argentine : l’ambition et les manœuvres politiques qui encadrent certains groupuscules d’agitateurs, qui sèment le chaos dans la rue, manipulés et subventionnés par l’opposition et les très puissants syndicats, dont certains dirigeants se trouvent sous l’œil de la justice. Ses émissaires auprès des «durs» étaient déjà derrière les émeutiers de décembre 2001 qui ont mis fin à la présidence de Fernando de la Rúa.

Or, dans ce moment charnière pour le président de la République, à un an de l’élection présidentielle prévue en octobre 2019, saura-t-il se maintenir au pouvoir en faisant accepter un plan de sauvetage économique forcément douloureux pour la population ? Selon le gouvernement, le prêt qui a été accordé par le FMI laisse espérer une sortie de crise. Reste à savoir si cette bouffée d’oxygène sera effectivement suffisante.

Au cœur de ce paysage incertain, les dernières nouvelles concernant l’ex-présidente Cristina Kirchner confirment les informations avancées dans nos articles depuis l’année dernière. L’ex-présidente a été attrapée encore une fois dans sa propre toile d’araignée**, déjà inculpée dans quatre autres affaires, dont certaines pour corruption : «le procureur Carlos Stornelli estime qu’au moins 160 millions de dollars de dessous-de-table ont été détournés entre 2005 et 2015.*» Nous aurons l’occasion d’y revenir, mais pour donner une idée d’où se trouvent les racines de ladite «association de malfaiteurs», citons le journaliste Michel Faure, qui a écrit dans L’Express du 26 janvier 2004 à propos de Néstor Kirchner après qu’il a été élu président : «un obscur gouverneur patagon qui gouvernait depuis douze ans sa lointaine province de Santa Cruz, dans le sud du pays, après y avoir nommé ses juges et vassalisé la presse locale et non sans avoir fait modifier la Constitution régionale afin de pouvoir être réélu ad vitam aeternam.» La province de Santa Cruz est aujourd’hui en banqueroute, gouvernée par la sœur de l’ex-président feu Néstor Kirchner.

Eduardo UGOLINI

* Lire notamment l’article publié le 7 septembre sur les «les cahiers des pots-de-vin»
** «attrapés dans leur toile d’araignée» : expression du journaliste et analyste politique James Neilson (ex-directeur de The Buenos Aires Herald), en référence à la situation de Nestor et Cristina Kirchner en septembre 2008.

 
 

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