Sécurité au Brésil

Vote d'un décret polémique


Bruits de bottes à Rio de Janeiro : classes pauvres, classes dangereuses…

Pour la première fois depuis la dictature militaire, l’armée, sur ordre du gouvernement, patrouille dans les rues. Rio, la ville merveilleuse, s’est réveillée en kaki le 20 février 2018 au lendemain du carnaval. La décision décrétée le 16 février par le Président Temer a été validée par les deux Chambres le 20 février dans la soirée.

Photo : Rede Brasil Atual

Il y a bien entendu des raisons fortes, qui justifiaient le déploiement de 3000 soldats. La sécurité, n’est plus garantie. Pas plus à Salvador de Bahia qu’à Rio. Mais Rio occupe une place à part dans l’imaginaire mondialisé. C’est la ville d’ « Orphée noir », du carnaval, de la samba, des plages de Copacabana, du Christ rédempteur et du stade de Maracana.

L’insécurité, réelle, se vit au quotidien. Les plages de Rio, cartes postales traditionnelles de la ville – Ipanema, Copacabana, Leme, Arpoador –, sont l’enjeu de disputes territoriales entre SDF et touristes. Excédés par l’insécurité, les résidents de plusieurs quartiers – Barra, Joa, Laranjeira – ont grillagé les rues. Le phénomène, ancien, s’est accéléré en 2017. Faute de pouvoir assurer l’ordre républicain, la municipalité accorde maintenant des autorisations permettant de clôturer l’espace public.

Les périphéries de la ville, comme les favelas, ont depuis plusieurs mois – la page des JO étant tournée – basculé dans une insécurité croissante. Tout s’emmêle. Les guerres de la drogue croisent les querelles religieuses. Le PCC, groupe délinquant de São Paulo, est parti à l’assaut de Rio. Et a passé alliance contre la bande locale rivale « Commandement Rouge » et les cultes afro-brésiliens, – supposés proches du CR –, avec des obédiences pentecôtistes. La ville de Duque de Caxias est particulièrement affectée par ce conflit. Des milices diverses coupent les voies de sorties et d’entrée des banlieues pauvres pour exiger un « péage sauvage ». C’est par exemple le cas dans les communes de Nueva Iguaçu, Campo Grande, Seropedica, sur la route Rio-São Paulo.

Rio n’est pas un cas particulier ou exceptionnel. Même si, en chiffres absolus, compte tenu de l’importance de la ville, Rio arrive en deuxième position, derrière São Paulo, avec 30 493 assassinats ces quinze dernières années. Et 6000 pour la seule année 2017. La violence a explosé aux quatre coins du Brésil. Les villes les plus dangereuses sont dans l’ordre, Altamira et Ananindeua, dans l’État de Para et Porto-Seguro (Bahia). Dans ces trois localités, les taux d’homicides avoisinent ou sont supérieurs à 100/100 000 habitants. C’est-à-dire le triple de la moyenne nationale qui est de 28,9 pour 100 000 habitants. Le PNUD, Programme des Nations Unies pour le Développement, a fait part de sa préoccupation face à ce qu’il considère comme « une épidémie sociale de violences ». Avec 60 000 homicides en 2017, le Brésil affiche un chiffre de pays en guerre[1].

Mais pourquoi cette intervention militarisée pour restaurer l’ordre républicain ? Deborah Duprat, procureur général de la République brésilienne, a mis le doigt sur la plaie. L’intervention de l’armée dans un domaine qui n’est pas de sa compétence met à nu les limites et contradictions en démocratie d’un état de guerre. Parler de guerre suppose qu’il y a un ennemi intérieur. Les militaires, non formés au maintien de l’ordre, conscients de bavures possibles, ont demandé des dérogations qui interpellent. Celle, par exemple, de pouvoir disposer de mandats d’intervention « en blanc » pour procéder à des arrestations et des fouilles non individualisées, à l’échelle d’une rue. Toutes ces opérations se déroulant dans les quartiers défavorisés, la procureur en conclut logiquement que cela présuppose l’existence d’une « catégorie de sujets » (Brésiliens), « naturellement dangereux et/ou suspects en raison de leur condition économique ou de leur lieu de vie »[2].

La mesure d’intervention, ciblant les plus pauvres, est cohérente avec une autre décision, prise en 2016 par députés et sénateurs de destituer la présidente élue Dilma Rousseff. Le pays était en crise. Le budget en déficit croissant. L’équipe portée au pouvoir par un coup d’État parlementaire a fait le choix de restaurer les équilibres comptables en sacrifiant les plus démunis. Les budgets sociaux ont été sabrés. La chasse aux bénéficiaires prétendument indus du programme Bourse famille a permis d’en rayer 8 %. Les anciens pauvres sortis de la disette et de la précarité sont aujourd’hui en grande difficulté. 3 à 4 millions de Brésiliens seraient repassés sous la ligne de pauvreté. Le chômage a augmenté. Les SDF ont refait une apparition massive au centre de Rio. Tout comme la délinquance et l’économie parallèle.

Montrer ses biceps militaires, dénoncer la corruption de Lula suffira-t-il à convaincre les électeurs en octobre prochain que là est la solution à leur mal vivre ?

Jean-Jacques KOURLIANDSKY

[1] Voi O Globo, 10 décembre 2017, pp. 7-9 et 13 décembre pp. 9 et 11. [2] In BBC Brasil, 20 février 2018.

 
 

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