Venezuela

Terre d'émigration


Ces Vénézuéliens qui fuient leur pays : vers l’émergence d’une diaspora ?

On parle souvent du Venezuela dans les médias internationaux. Mais assez peu du quotidien des Vénézuéliens. Et encore moins des centaines de milliers qui ont fui leur pays ces dernières années, donnant naissance à une diaspora inattendue.

Photo : Only J Bajo

Le Venezuela agite régulièrement le landerneau politique de droite et de gauche. Le président Nicolás Maduro suscite des commentaires pour la plupart sans nuances. En bien ou en mal, ils monopolisent l’information. On en oublierait qu’il y a dans la patrie de Bolívar 27 millions d’individus. Qui vivent plutôt bien ou plutôt mal. Cela dépend de la couleur du chroniqueur. Majoritairement plutôt mal quand même. Au point de voter avec les pieds. Tiraillés entre officialisme et oppositions, beaucoup ont choisi de prendre la porte. En émigrant.

Les mieux nantis comme souvent sont partis les premiers. Ils sont particulièrement nombreux en Floride. Ils seraient 70 000 dans le seul Comté de Dade. Ce sont les plus politisés. Ils agitent ciel et terre pour faire chuter le président Maduro, ses amis, dont ils disent pis que pendre aux élus du parti républicain [1]. Mais depuis la brutale chute des prix du pétrole, et celle concomitante du niveau de vie, ils sont des milliers à tenter de refaire leur vie sous d’autres cieux.

Les uns retrouvent des racines, colombiennes ou espagnoles, longtemps oubliées. Les descendants de migrants économiques colombiens, arrivés en nombre au XXe siècle, ont repris en sens inverse le chemin suivi en son temps par leurs parents. Accueillis dans leur famille restée au pays, ils échappent pour la plupart aux statistiques. À une échelle moindre, on note un mouvement humain identique en direction de l’Espagne. Mieux documenté celui-là, en raison des conditions d’entrée. On sait par exemple que 3 800 retraités vénézuéliens vivent en Espagne de charité publique, leurs pensions n’étant plus versées depuis décembre 2015. 5 015 Vénézuéliens auraient demandé asile politique à l’Espagne en 2016.

Et puis il y a tous les autres. Les hasards de la vie les ont conduits à franchir, pedibus cum jambis, les frontières de Colombie ou du Brésil. Ils dorment où ils peuvent. Ils mangent ce que l’on veut bien leur donner. Ils cherchent un travail quel qu’il soit. Les municipalités frontalières commencent à tirer la sonnette d’alarme et se tournent vers leurs gouvernements respectifs. Manaus, en Amazonie brésilienne, paradoxalement frontalière, en raison de sa liaison routière directe avec le Venezuela, s’est déclarée en urgence sociale le 8 mai 2017. La mairie de la ville frontalière colombienne de Cucutilla a activé un Conseil de sécurité pour identifier et remettre aux autorités compétentes les illégaux du pays voisin.

Peu ou prou, tous les pays d’Amérique latine sont les uns après les autres concernés. Y compris les plus éloignés et donc les plus improbables. Un quotidien de Lima signalait en octobre la présence d’une colonie de Vénézuéliens dans la localité de San Juan de Lurigancho. Selon l’information publiée, ils survivent en fabricant de la farine, convertie en arepas (sorte de galettes de maïs) vendues dans les rues de la capitale [2].

Deux millions de Vénézuéliens auraient quitté leur pays depuis le début du millénaire. 440 000 seraient partis aux États-Unis. 230 000 en Espagne. 150 000 en Italie. Sans doute beaucoup plus en Colombie. 560 000 Vénézuéliens ont sollicité une Carte de mobilité frontalière (ou TMF). Le Brésil a enregistré 1 000 demandes officielles d’asile, mensuellement, en 2017. Soit plus de trois fois plus qu’en 2016 [3]. En règle générale, le Brésil leur refuse l’asile politique. Mais il leur accorde une autorisation provisoire de séjour. Au Chili, le nombre de demandes de résidence présentées par des Vénézuéliens a été multiplié par 19 depuis 2013. Elles seraient actuellement aux environs de 20 000. Le Costa-Rica a signalé avoir reçu 1036 demandes d’asile de janvier à mai 2017. Soit le double qu’en 2016.

Ce flux est pour l’instant ininterrompu. Les autorités de différents pays latino-américains ont commencé à s’inquiéter. Derrière les remontrances faites au gouvernement vénézuélien par les chefs d’État du groupe de Lima [4], il y a un antagonisme politique réel. Mais il y a aussi une préoccupation migratoire. Les uns et les autres ont leurs problèmes conjoncturels. Ils sont moins aigus que ceux du Venezuela. Mais les marges d’accueil et de générosité sont limitées. Le Panama exige désormais, depuis le 1er octobre 2017, un visa d’entrée pour tous les ressortissants vénézuéliens. La Colombie exige un PEP, ou Permis provisoire de séjour, couplé sur un certificat d’antécédents judiciaires.

Jean-Jacques KOURLIANDSKY

[1] Voir « El País », Madrid, 24 mai 2017 / [2] In « La República », Lima, 1er novembre 2017 / [3] In « El Nacional », Caracas, 20 juin 2017 / [4] Groupe de 12 pays latino-américains constitué au Pérou le 8 août 2017.