« Le soir où Bobby n’est pas venu jouer » de Mayra Montero, un roman séduisant aux éd. Métailié

Mayra Montero est née en 1952 à La Havane. À 17 ans, c’est avec sa famille qu’elle quitte Cuba pour s’exiler au Mexique, avant, trois ans plus tard, de rejoindre Porto Rico. Elle vit depuis à San Juan, où elle s’est très tôt consacrée au journalisme : elle a écrit des chroniques sociétales et a été correspondante pour de nombreux médias internationaux. Puis, Mayra Montero s’est essentiellement tournée vers l’écriture de fiction. Son premier recueil de nouvelles, intitulé Veintitrés y una tortuga, fut publié en 1981 et bon nombre d’autres livres ont suivi, parmi lesquels peuvent être cités, pour les traductions en français, les romans Le signe de la lune (1993), Une nuit avec toi (1993), Toi, l’obscurité (1997), Le messager (2001), Pourpre profond (2002) ou encore Le capitaine des endormis (2005). Mayra Montero est aujourd’hui l’une des écrivaines cubaines les plus reconnues en Amérique latine et a été traduite dans de nombreuses langues. Le soir où Bobby n’est pas venu jouer (La tarde que Bobby Fischer no bajó a jugar, 2024) est son dernier roman.

De l’aveu même de Mayra Montero, ce roman, qui prend pour prétexte deux épisodes bien précis de la biographie du célèbre joueur d’échecs Robert James Fischer, aurait bien pu se dérouler à New York, à Chicago, à Tokyo ou même en Islande, à Reykjavik. C’est finalement à Cuba, à La Havane, que nous convoque l’écrivaine cubaine pour nous conter quelques jours de la vie de ce grand maître, plus connu sous le surnom de « Bobby » Fischer. Mais, Le jour où Bobby n’est pas venu jouer entrelacent surtout deux histoires d’amour, qui évoquent deux décennies différentes d’histoire cubaine. Il y a d’abord cette passion d’un étrange horloger d’origine polonaise, Mario, tombé follement amoureux de la mère de Bobby Fischer, Regina, en 1956, lors de la première visite du jeune joueur d’échecs de douze ans à Cuba, dans le cadre d’une tournée organisée depuis les États-Unis. Puis, c’est dix ans plus tard, en 1966, pendant les Olympiades internationales d’échecs, qu’intervient la rencontre, presque fortuite, de Miriam avec le désormais géant nord-américain. La jeune fille, âgée de quatorze ans, est alors chargée par ses amies d’obtenir pour l’horloger précédemment cité, ce même Mario, la signature de Fischer en échange d’un disque des Beatles interdit à Cuba. Miriam passe finalement une nuit avec Bobby, nuit qui marque à tout jamais leurs deux destinées.

Dans Le soir où Bobby n’est pas venu jouer, les deux histoires d’amour ont un décor : la Révolution cubaine. Mayra Montero aurait aussi pu se contenter de nous présenter l’amour des Cubains pour les échecs, mais elle réussit plutôt à représenter les vicissitudes de leur quotidien à deux moments précis de l’histoire. En 1956, la Révolution castriste n’a pas encore renversé Batista et La Havane vit encore au rythme des casinos et de l’industrie du tourisme. En 1966, la Révolution est au pouvoir depuis déjà quelques années, mais les illusions se désagrègent : dans le roman, les éléments sociaux du contexte cubain laissent apparaître les malheurs de la répression, de la censure, des pénuries. De 1956 à 1966, La Havane voit non seulement le mirage du capitalisme outrancier s’effacer, mais aussi les grands espoirs du socialisme révolutionnaire s’éteindre : Cuba s’est même transformée en théâtre secondaire des luttes entre l’Ouest et l’Est, un participant périphérique de la guerre froide.

Des années après ces tristes moments que traversait l’île caribéenne et sur cette toile de fond historique, Miriam se remémore le moment inoubliable qu’elle a vécu aux côtés du jeune joueur d’échecs, lui qui commençait à peine à profiter de sa célébrité mondiale. La narration et sa voix féminine, Miriam donc, se construisent essentiellement autour de cette rencontre. Or, cet événement, si l’on en croit Mayra Montero est bien réel, car, dans Le jour où Bobby n’est pas venu jouer, l’écrivaine cubaine mêle à l’imagination les anecdotes de son adolescence et sa propre rencontre avec le champion Bobby Fischer, avant qu’elle ne s’exile au Mexique puis à Porto Rico.

Devrions-nous dès lors employer le concept désormais quelque peu galvaudé « d’autofiction » ? Quelle est la part de vérité et quelle est la part de fiction dans cette œuvre que l’écrivaine avoue être une histoire personnelle ? Plus que de vouloir définir les limites de l’autobiographie ou du témoignage littéraire, de désirer déterminer le poids du récit historique dans la fiction, reconnaissons plutôt que, dans une atmosphère où La Havane semble abonder en histoires cachées ou secrètes, extraordinaires et passionnées, Mayra Montero réussit à nous plonger dans la mémoire intime, dans l’infra histoire de son île natale. C’est ainsi qu’elle nous livre une réalité qui va au-delà de la fiction, une réalité crue et tragique, issue à la fois de la Révolution cubaine et de l’embargo des États-Unis. Le jour où Bobby n’est pas venu jouer met ainsi en lumière les traumatismes et les tourments de vies entières où, finalement, les histoires d’amour et les passions individuelles émergent comme de possibles refuges ou des havres au creux des tempêtes des histoires nationales.

« Cette histoire débute et s’achève à La Havane. » sont les premiers mots d’un roman, qui, finalement, réécrit un aspect du mythe « Bobby Fischer » et livre sa propre version, intime et privée, de l’histoire moderne cubaine : les mémoires de personnages clandestins, secondaires ou invisibles de sa société. En abandonnant pour quelques moments son échiquier, la figure de Bobby Fischer peut désormais trouver sa place dans la littérature cubaine, et Miriam, écho et alter ego littéraire et fictionnelle de Mayra Montero, témoigner des espoirs et des désillusions, des rêves et des peines de son adolescence. Ensemble, réunis par l’écriture dans le roman, ils partagent à tout jamais l’aventure qui, un jour, a bouleversé leur vie. Paru le 4 septembre dernier en librairie, Le soir où Bobby n’est pas venu jouer de Mayra Montero est disponible aux éditions Métailié.