Les Grands entretiens de la Maison de l’Amérique latine à Paris – le jeudi 4 décembre avec Philippe Sands, rencontre animée par Bruno Patiño

Avocat international franco-britannique, Philippe Sands est aussi professeur de droit à l’University College de Londres et écrivain. Il est l’auteur, chez Albin Michel, de Retour à Lemberg (2017), La Filière (2019) et de La Dernière Colonie (2022). Dans la soirée du 16 octobre 1998, le dictateur chilien Augusto Pinochet est arrêté dans une clinique de Londres. Après un règne brutal marqué par des assassinats, des disparitions et des tortures dans le centre de détention et d’interrogatoire situé au 38, rue de Londres, à Santiago, il est inculpé de crimes de génocide, de tortures, de terrorisme international et d’enlèvements. Il sera empêché de retourner au Chili pendant plus d’un an, en attendant l’aboutissement de la bataille juridique internationale autour de son cas. En 2006, âgé de quatre-vingt-onze ans, il s’éteint à l’Hôpital militaire de Santiago.

En 1984, Walther Rauff, considéré comme l’un des plus grands criminels nazis, meurt dans son lit, à Santiago, sans avoir jamais été extradé, ni jugé. Responsable direct de la mort de près de 100 000 victimes juives par gazage dans des camions– les « unités de tuerie mobiles » –, dont il a organisé la conception et le déploiement, il se réfugia, après la guerre, en Patagonie, protégé jusqu’à sa mort par les milieux militaires chiliens, dont il fut très proche.

Ces assassins hors du commun finiront-ils par répondre de leurs actes ? Comment leurs histoires sont-elles liées ?  Dans ce thriller juridique fascinant qui retrace l’histoire et le parcours croisé de deux des criminels les plus impitoyables du xxsiècle, Philippe Sands pose la question de l’impunité et de l’immunité, une question d’une inquiétante actualité.

Dans la procédure judiciaire sans précèdent et de portée historique qui a suivi l’arrestation d’Augusto Pinochet à Londres, le 16 octobre 1998, au soir, je n’ai tenu en somme qu’un rôle secondaire. En revanche, il m’a offert une place de choix pour observer le déroulement de l’une des plus grandes affaires criminelles internationales depuis Nuremberg. Le temps a passé, mais je n’ai jamais oublié cette expérience ni les histoires et les personnages qu’elle mettait en scène.

Bien des années après l’arrestation et les événements qui suivirent, je faisais des recherches pour un livre sur la « Ratline », la filière d’exfiltration emprunté par un nazi pour s’échapper de la ville de Lviv, fuir l’Europe et rejoindre l’Amérique du Sud. Dans les archives ‘une famille autrichienne, j’ai trouvé une lettre écrite par un ancien dirigeant nazi du nom de Walther Rauff. Poursuivi lui-même pour crimes contre l’humanité et génocide, cet officier SS envoyait ses conseils à un vieux camarade. Je découvrais ensuite que, une dizaine d’années plus tard, l’auteur de la lettre s’était établi en Patagonie, dans le sud du Chili, où il allait bientôt prendre la direction d’une conserverie spécialisée dans la mise en boîte de chair de crabe royal.

Il ne m’était pas venu à l’esprit qu’il puisse exister un lien entre Pinochet et Rauff, mais il apparut ensuite que les vies de deux hommes étaient étroitement imbriquées. Ce livre est l’histoire d’un voyage entrepris pour exposer leur relation et ses conséquences, un parcours qui touche de sujets historiques, juridiques, politique et littéraire. Il évoque aussi la mémoire, et cette ligne imaginaire qui sépare, diton, la réalité de la fiction, et la vérité du mythe.

Je me suis efforcé de rapporter avec impartialité ce que j’ai appris sur les vies de ces deux hommes, en m’appuyant sur des documents des archives, des témoignages et des entretiens. Ce récit ne prétend pas être exhaustif, ni constituer l’unique version possible. Il y aura toujours une grande variété de points de vue sur de telles affaires qui impliquent un si grand nombre de personnes. La vie quotidienne nous apprend que deux individus ayant vécu le même moment auront une vision différente des choses, que les mémoires sont fluides et que les faits avérés restent souvent ouverts à l’interprétation.

Ceci est ma propre interprétation, fondée sur ce que j’ai vu, entendu ou lu. C’est un voyage personnel. Il interroge la justice, la mémoire, l’impunité, à travers les temps et les lieux, ainsi que les fils dont sont tissés nos vies étranges, où les interrogations et les coïncidences affleurent si souvent.