Le joker de la droite colombienne pour le deuxième tour des présidentielles du 19 juin

Dimanche 29 mai dernier, les Colombiens votaient pour le premier tour des présidentielles. Tous, autant « les sages que les fous », comme la laitière de la fable, attendaient côté gauche, côté Pacte Historique, Gustavo Petro, et à droite « l’uribiste » Federico Gutiérrez, reformaté en Equipo de Colombia. Un Blücher * inattendu, Rodolfo Fernández, Ligueur contre la corruption, a taillé des croupières aux acteurs d’une bataille électorale qui paraissait écrite.

Photo : CNN Espagnol

Le candidat de la droite a été contraint à l’abandon, faute de suffrages en nombre suffisant. Et le chef des gauches, bien qu’arrivé en tête, est en passe de perdre la dernière étape. Un scénario qui donne des idées à bien des conservateurs latino-américains.  Pour que « tout reste tel que c’est, il faut que tout change », en apparence, avait prédit il y a plus de soixante ans, le prince de Salina, personnage du roman de Giuseppe Tomasi de Lampedusa, Le Guépard. Les jeux en effet semblaient on ne peut plus clairs. La Colombie allait vivre le 29 mai un affrontement, démocratique, et sans concession, entre une droite de continuité et une gauche en alternative conquérante.

Federico GutiérrezFico pour ses proches et amis, ancien maire de Medellín, était dans ce bras de fer le candidat héritier des droites de gouvernement, héritage discuté, moralement, socialement, politiquement, d’Álvaro Uribe et Iván Duque. Il était soutenu dans cette bataille par les institutions les plus traditionnelles, les partis Centre Démocratique, Conservateur et Libéral, Colombia Posible, Creemos Colombia, Vamos Pa’ Lante, País de Oportunidades, Partido de la U, les ex-présidents César Gaviria,  Andrés Pastrana, l’ancien maire de Bogotá, Enrique Peñalosa.

Gustavo Petro, également ancien premier magistrat de Bogotá, au terme de plusieurs années de disputes avec ses amis politiques avait réussi, à les fédérer quasiment tous derrière lui, au sein d’un Pacte baptisé pour la circonstance, d’historique : Colombia humana, Fuerza Ciudadana, Union Patriotique, Movimiento Alternativo Indígena y Social, Autorités Indigènes de Colombie, Movimiento Social y Político Levántate, Parti communiste colombien, Polo Democrático Alternativo, Libéraux sans vetos, Verts pour le changement. L’activiste écologiste, féministe et afro-colombienne Francia Márquez, entrait dans son ticket comme vice-présidente. Porté par les mouvements de revendications sociales, violemment réprimés par la police en 2021, un résultat encourageant pour la gauche, aux législatives du 13 mars, Petro paraissait imbattable.

Au soir du 29 mai, le rideau s’est levé sur un champ électoral inattendu. Gustavo Petro et le Pacte historique ont atteint un plafond de voix inédit pour la gauche colombienne. Il a, ils ont, en effet obtenu 8 500 000 voix, un peu plus de 40 % des suffrages exprimés. Aux présidentielles de 2018, au deuxième tour, 4 500 000 Colombiens avaient glissé un bulletin Petro dans l’urne. La droite sortante et son candidat sont loin derrière. Federico Gutiérrez n’a en effet obtenu qu’un peu moins de 24 % des voix. Les manifestations populaires durement écrasées, les conséquences sociales de la crise sanitaire, la perpétuation de violences, l’application minimale des accords de paix avec les FARC, sont passées par là. Mais les 28 % de Rodolfo Hernández n’avaient été prévus par personne. Absent des législatives, n’ayant pas participé aux primaires de droite et de gauche, il figurait bien dans les sondages… loin derrière les favoris, crédité de 7 % des intentions de vote. Rodolfo Hernández a su modeler une candidature guépardienne, de changement sans rupture réelle.

Sans passé partisan, il a bien conquis en 2016 la municipalité de Bucaramanga, grande ville de l’Est colombien. Comme indépendant, offrant à ses électeurs des perspectives de bonne gestion financièrement alimentées par l’annonce d’un combat frontal contre les corrompus. C’est cette bannière qu’il a reprise aux présidentielles de 2022. Riche entrepreneur du bâtiment, il a annoncé qu’il n’aurait comme président pas besoin de l’argent public. Pas d’indemnité de chef d’État, pas de voiture officielle, pas de palais présidentiel, transformé en musée, pas de cérémonie de prise de fonction, qui devrait se dérouler en famille dans son village natal. Les fonctionnaires devront, s’il est élu, se serrer la ceinture. Les ambassades devraient pour beaucoup être fermées.  La campagne présidentielle a reflété cette austérité assumée. Pas de meetings, pas de débats jugés inutiles, et véhicules de « haines », mais la diffusion de messages simples, simplistes pour ses adversaires, par téléphonie cellulaire (Whatsapp) et réseaux sociaux, en particulier Tik Tok, Instagram et twitter. Sans chercher nécessairement à transmettre un discours et des propositions cohérentes. Mais a précisé son conseiller en communication il s’agit pour lui de transmettre une émotion, « clef d’une campagne victorieuse [1]».

Cette émotion collective, répétée à l’infini sur les réseaux sociaux, a pris la dimension d’une évidence collective. C’est comme ça, a-t-il dit au quotidien espagnol El País, que j’ai conquis Bucaramanga. « J’ai tout fait depuis un appartement, via les réseaux sociaux, sans meetings, sans affiches, sans télévision, sans radio (…) sans argent » alors qu’en « Colombie et en Amérique latine les élections ce n’est qu’une affaire d’argent [2]». Tout bien pesé, la droite colombienne a appelé à voter Hernández. Le moins d’État qu’il propose leur convient. Tout comme ses propositions sociales ne reposant sur aucune réforme fiscale, encore moins sur des nationalisations, mais sur d’hypothétiques ressources tirées de la condamnation d’individualités corrompues. Qui plus est sans groupe parlementaire, il ne pourra gouverner qu’avec l’appui des députés de droite. Federico Gutiérrez a donc invité ses électeurs du premier tour, soit à peu près 24 % des votants à se reporter le 19 juin sur Rodolfo Hernández, et ses 28 %. Conclusion tirée le 1er juin par Sandra Botero, dans la revue Nueva Sociedad« Gustavo Petro espère un miracle ».Ayant avec 40 % fait le plein de ses voix dès le premier tour il n’a en effet pas de réserves, sauf à imaginer un sursaut de la participation dans les milieux populaires. Et faute de débats refusés par son adversaire il ne pourra pas faire la différence sur les plateaux de télévision et de radio.

Le rebondissement électoral imprévu des présidentielles colombiennes, a redonné espoir aux droites latino-américaines. La perspective d’un changement apparent sans changement réel donne des idées par exemple aux forces conservatrices du Brésil. Elles cherchent depuis plusieurs mois à écarter l’hypothèse d’une présidence Lula, jugée trop progressiste, tout en empêchant la perpétuation de Jair Bolsonaro et de son extrême droite. Le scénario colombien conforte la quête jusqu’ici non aboutie d’un candidat de troisième voie, recherché avec une nervosité croissante par « l’établissement » économique, financier et social.

Si Lula acceptait, pour garantir sa victoire le 1er octobre, de mettre une rasade d’eau conservatrice décolorant le rouge de son vin, il pourrait endosser la panoplie du candidat du changement apparent, sans changement réel. Cette hypothèse n’est pas aujourd’hui à l’ordre du jour. Pourtant l’élection d’Andrés Manuel López Obrador n’est-elle pas quelque part celle d’un candidat ayant fondé son volontarisme social, sur la lutte contre la corruption, matérialisée par l’austérité budgétaire, la réduction drastique de l’indemnité présidentielle, et du salaire perçu par les hauts fonctionnaires, la transformation du palais présidentiel en musée, la vente de la flotte aérienne présidentielle, la réduction au minimum des déplacements à l’étranger.

Jean-Jacques KOURLIANDSKY


  • [*] Général prussien qui a décidé de l’issue de la bataille de Waterloo. Victor Hugo dans les Châtiments, évoque la mauvaise surprise de Napoléon en ces termes, « Grouchy ! C’était Blücher »

[1] Angel Beccassino, Por qué los candidatos no emocionan a la gente, razón pública, 24 avril 2022

[2] Trinidad Deiros Bronte, Rodolfo Hernández, la democracia en Colombia son puras mentiras, 26 mars 2022, p 9