Deux siècles des migrations aux échanges intellectuels et artistiques, des influences réciproques aux milliers de Français et de Mexicains qui vivent aujourd’hui de part et d’autre de l’Atlantique, cette histoire est aussi celle de femmes et d’hommes qui ont contribué à rapprocher les deux pays. C’est dans cet esprit de dialogue entre la France et l’Amérique latine, qui est au cœur du travail de la publication Nouveaux Espaces Latinos, que j’ai souhaité inscrire cette contribution.
Dans le contexte du bicentenaire des relations entre nos deux pays, j’ai souhaité proposer un regard qui ne s’arrête pas à l’histoire diplomatique. Le texte revient bien sûr sur les conflits, les rapprochements et les grandes étapes de ces deux siècles, mais il cherche surtout à montrer comment cette relation s’est progressivement construite entre les sociétés elles-mêmes. Il y a quelque chose d’un peu vertigineux à vouloir raconter deux cents ans de relations entre deux pays. Deux siècles, c’est assez long pour accumuler des souvenirs, des blessures, des admirations, des malentendus et, peu à peu, construire une forme de familiarité. Entre la France et le Mexique, rien n’a jamais été tout à fait simple. C’est peut-être précisément pour cela que cette histoire continue de nous parler.
Elle ne se résume pas aux seuls traités, aux visites officielles, aux déclarations d’amitié ou aux grandes commémorations. Elle est faite aussi de conflits, de migrations, de littérature, d’architecture, d’artistes, de chercheurs et surtout de milliers de vies qui ont traversé l’Atlantique. Au XIXe siècle, la France a même fait la guerre au Mexique. Une première intervention militaire, en 1838, est restée dans l’histoire sous le nom étonnant de Guerre des Pâtisseries. Quelques décennies plus tard, Napoléon III envoya des troupes au Mexique et soutint l’installation d’un empereur européen, Maximilien de Habsbourg. Les républicains mexicains, conduits par Benito Juárez, résistèrent et finirent par l’emporter. La bataille de Puebla, remportée contre l’armée française en 1862, reste aujourd’hui encore un symbole national au Mexique. Cette histoire nous rappelle que deux pays peuvent partager le même passé sans en garder exactement la même mémoire.
Mais pendant que les gouvernements s’affrontaient, les femmes et les hommes circulaient déjà. Des Français se sont installés au Mexique. Parmi eux, des habitants de la vallée de Barcelonnette, dans les Alpes françaises, ont fondé des commerces et des entreprises et laissé une empreinte durable dans plusieurs villes mexicaines. Dans l’autre sens, Paris a longtemps représenté pour de nombreux Mexicains un lieu d’études, de création et de découverte. La relation n’a pourtant jamais fonctionné dans un seul sens. Le Mexique a lui aussi profondément marqué la France. Ses civilisations anciennes, sa Révolution du début du XXe siècle, sa littérature, son cinéma et ses artistes ont changé notre regard. Diego Rivera et les grands peintres muralistes ont fait des murs des villes un espace d’art et de récit collectif. Frida Kahlo est devenue l’une des artistes mexicaines les plus connues au monde. C’est peut-être cela qu’un pays apporte réellement à un autre. Moins des modèles que de nouvelles façons de regarder le monde.
Aujourd’hui, cette histoire continue de s’écrire très concrètement. Environ 40 000 Français vivent au Mexique et quelque 17 000 Mexicains vivent en France. Derrière ces chiffres, il y a des familles, des étudiants, des chercheurs, des artistes, des parcours professionnels et des histoires d’amour. Ce sont eux aussi qui font vivre cette relation. Je connais assez le Mexique pour savoir qu’il est impossible de le réduire à quelques images. Chaque fois que l’on croit l’avoir compris, quelque chose nous échappe. C’est sans doute ce qui rend ce pays si attachant et la relation avec la France si vivante.
La France n’est plus pour le Mexique la référence presque obligée qu’elle a pu être autrefois. Et le Mexique ne peut plus être pour la France un pays lointain que l’on résumerait à ses pyramides, à sa Révolution ou à quelques artistes célèbres. Nous pouvons désormais nous regarder autrement, comme deux sociétés différentes qui ont encore beaucoup à apprendre l’une de l’autre.
Que célébrer alors en 2026 ? Certainement pas deux cents ans d’entente parfaite. Elle n’a jamais existé. Mais deux cents ans de curiosité, de confrontations, d’admirations, de désaccords et de rencontres. Car on ne rencontre jamais vraiment un autre pays sans être un peu transformé par lui. Nous avons commencé par nous observer à distance. Nous nous sommes affrontés, imités et parfois idéalisés. Puis nous avons appris à mieux nous connaître. Il nous reste maintenant quelque chose de plus difficile et sans doute de plus beau à faire. Continuer à nous surprendre.
Alexis FRITCHE
Secrétaire général de la CFDT Culture
Ami de longue date du Mexique


