« Le Passage » du nord-américain Brandt Andersen, signe un premier long métrage, entre drame et thriller

Évidemment, le sujet du Passage frappe par son ambition et sa volonté de traiter les conséquences des guerres, ici la Syrie, à travers les dommages humains, avec l’épreuve épouvantable que constituent la fuite et la trajectoire des désormais réfugiés. Le film commence sur un tempo élevé, au cœur des bombardements d’Alep et assumera jusqu’au bout sa volonté de montrer des images choquantes de violence, tout en cherchant à capter notre attention, c’est souvent le cas, et notre émotion, ce qui l’est moins, principalement pour des raisons de construction bancale du récit.

En augmentant au fur et à mesure le nombre de personnages principaux, victimes ou profiteurs de la tragédie de l’exil obligé, le film dilue l’intérêt et ne semble d’ailleurs pas toujours cohérent dans son cheminement narratif, créant parfois des zones de suspense. Si Brandt Andersen, le réalisateur, avait voulu traiter complètement ses différentes histoires, il lui aurait fallu le temps d’une série. Sur à peine plus d’une heure et demie, le résultat ne peut être que trompeur, plutôt réussi en tant que film d’action, mais nettement moins sur tous les autres aspects.

Amira travaille dans un grand hôpital à Chicago. Un message d’anniversaire fait vibrer son téléphone et le passé refait surface. Des années plus tôt, le soir de ses 40 ans, une bombe pulvérise son appartement à Alep. Amira n’a alors qu’un réflexe : saisir sa fille et fuir. Sur le chemin de l’exil, elle découvre que l’espoir a parfois le visage d’un inconnu, la force d’un geste simple et le pouvoir immense de changer une vie. Jusqu’où iriez-vous pour sauver ceux que vous aimez ?

Récompensé au Festival du Cinéma Américain de Deauville, Le Passage est né du court-métrage Réfugiédu réalisateur Brandt Andersen qui est aussi activiste humanitaire. À travers cette expérience de terrain, il signe une œuvre nourrie par des histoires réelles. En effet, son récit suit cinq personnages – un médecin, un soldat, un passeur, un poète et un sauveteur – dont les destins vont se croiser au fil d’un périple semé de dangers, au bout duquel la liberté attend peut-être enfin. 

Pour mener à bien ce projet, le réalisateur s’est immergé au plus près de celles et ceux qu’il souhaitait représenter. “J’ai rencontré un passeur pour comprendre comment et pourquoi ils font ce qu’ils font, quelle est la logique derrière tout ça. J’ai été avec des réfugiés, que ce soit au moment où ils montaient sur des embarcations ou de l’autre côté, pour les aider à en descendre… J’essaie de trouver des moyens d’aider. Et ce qui en ressort, c’est que je raconte leurs histoires”, précise-t-il. 

Cette volonté d’authenticité irrigue chaque scène de l’œuvre. Dans ce drame aux accents de thriller, une tragédie frappe une famille syrienne à Alep, déclenchant une réaction en chaîne qui s’étend sur quatre pays et relie des individus qui, en apparence, n’ont rien en commun. Peu à peu, chaque décision, chaque rencontre et chaque geste semblent modifier le destin des autres, illustrant un “effet papillon”. Une idée à laquelle Brand Andersen est particulièrement attachée : “Cette idée qu’une action, même minime et située très loin, peut avoir des conséquences immenses ailleurs dans le monde, et que ces répercussions peuvent s’amplifier… c’est un principe auquel je crois profondément”.

Puisqu’il suit plusieurs trajectoires qui finissent par s’entrecroiser, Le Passage adopte une narration chorale et kaléidoscopique, découpée en chapitres. Ce choix de construction permet au spectateur de découvrir chaque personnage sous un angle différent, avant que leurs destins ne s’imbriquent progressivement comme les pièces d’un même puzzle. Cette construction donne ainsi progressivement du sens à chaque histoire et révèle les liens invisibles qui unissent des personnes séparées par des milliers de kilomètres. Des fils parfois imperceptibles, mais d’une puissance considérable, qui rappellent à quel point nos existences peuvent s’influencer mutuellement, même sans que nous en ayons conscience. En construisant cette œuvre, Brandt Andersen est arrivé à une conviction : “Je crois qu’il y a bien plus de choses qui nous rapprochent que de choses qui nous séparent”. 

Ce choix de mise en scène permet surtout de déplacer le regard du spectateur. Le Passage n’est pas une œuvre qui observe les réfugiés de loin ; elle propose au contraire de vivre leur parcours à leurs côtés. À travers les différents points de vue, le spectateur devient tour à tour celui qui fuit, celui qui sauve, celui qui hésite ou celui qui aide. Sans jamais juger ses personnages, le long-métrage interroge la complexité des choix humains lorsque la survie est en jeu. Loin des discours simplistes, il rappelle que chacun porte en lui ses contradictions, et que la frontière entre le bien et le mal est souvent bien plus nuancée qu’elle n’y paraît. 

L’œuvre est notamment portée par un Omar Sy surprenant, qui livre ici une performance très éloignée de ses rôles habituels. Son personnage de passeur déroute d’abord par sa brutalité et ses ambiguïtés, avant de dévoiler une facette plus intime dans son rôle de père. L’acteur compose ainsi un personnage profondément complexe, ni héros ni véritable monstre, qui oblige le spectateur à remettre en question ses certitudes. À travers lui, Brandt Andersen illustre parfaitement son propos : un passeur, que tout semble désigner comme “antagoniste”, peut aussi apparaître comme un père profondément aimant. À l’inverse, d’autres personnages, pourtant admirés pour leurs actes héroïques, révèlent eux aussi leurs propres failles. Le Passage refuse ainsi toute vision manichéenne et invite à regarder l’humain dans toute sa complexité. 

Plus qu’un simple récit sur l’exil, Le Passage semble être un espace de réflexion. En donnant à voir des expériences inspirées de témoignages authentiques, Brandt Andersen espère susciter une prise de conscience plutôt qu’apporter des réponses toutes faites : “Je veux que les gens voient ce film parce que je veux qu’ils puissent aider”, explique-t-il. Une ambition qui confère à ce drame puissant une résonance.