Amérique latine : Vers une démocratie concentrationnaire ?

Démocratique, oui, si l’on admet qu’un recours aux urnes selon des modalités garantissant pluralité et transparence, est un critère suffisant pour nommer présidents, et parlementaires. Or ce recours en Amérique latine est quasi universel. A l’exception de Cuba, de Haïti, du Nicaragua et du Venezuela, les quinze autres chefs d’États latino-américains sont issus d’un vote compétitif. Le responsable de l’exécutif brésilien a été élu en 2022. Les premiers magistrats d’Argentine et du Paraguay l’ont été en 2023. Leurs homologues du Guatemala, de Panama, de la République Dominicaine, du Salvador et de l’Uruguay en 2024. Ceux de Bolivie, du Chili, de l’Équateur, du Honduras en 2025. Ceux du Costa-Rica, de Colombie, du Pérou, en 2026.

Le calendrier des « 15 » suit son cours. Le prochain scrutin, au Brésil, doit se tenir en octobre. Suivront en 2028, l’Argentine et le Guatemala. La sortie des urnes a primé des candidats très à droite : Javier Milei en Argentine, José Antonio Kast au Chili, Abelardo de la Espriella en Colombie, Laura Fernandez au Costa-Rica, Daniel Noboa en Équateur, Keiko Fujimori au Pérou, Nayib Bukele au Salvador. Quelques-uns, se situent au centre gauche, Luiz Inacio Lula da Silva au Brésil, Bernardo Arévalo, au Guatemala, Claudia Sheinbaum au Mexique, Yamandu Orsi en Uruguay. Un groupe, plus petit, au centre-droit, avec Rodrigo Paz en Bolivie et Luis Abinader en République Dominicaine. Autant dire que le « la » politique est donné par les « 10 » d’extrême-droite, rejoints assez vite par leurs deux collègues de centre droit.

Ce « la », encouragé fermement et publiquement par le président des États-Unis, Donald Trump, est libéral-sécuritaire. L’État doit mobiliser ses moyens pour assurer la sécurité des biens et la propriété privée. Le reste doit être libre, c’est-à-dire régulé par les forces du marché. On a donc vu depuis les basculements présidentiels vers la droite et l’extrême-droite la mise en route de mesures réduisant les engagements sociaux des États. En revanche les forces de l’ordre ont vu leurs dotations abondées. Équateur et Uruguay, ont par exemple affectés des véhicules blindés sur roue pour garantir la sécurité publique. Le RPZ Condor UR425 en Uruguay a été déployé dans les rues de certains quartiers de Montevideo en juin 2026, et le Jaguar 1 dans la province équatorienne de Los Rios en mars 2026. Des projets ambitieux d’ouverture de centres pénitentiaires ont été annoncées. Le tout sous supervision et encadrement des États-Unis qui se sont attribués un droit d’ingérence régional au nom d’un combat mené contre ce que Donald Trump qualifie de « narcoterrorisme ».  

Le pouvoir modèle, en économie « libérée » de tout compromis collectif, est l’Argentine de Javier Milei. Mais en ce qui concerne police, prison, et sécurité, c’est Nayib Bukele qui fait figure de pionnier. Il a le premier, depuis son arrivée aux affaires en 2019, combiné une voie mariant sous couvert de légitimité électorale, état d’exception, incarcérations massives, construction d’un centre pénitentiaire géant, dit CECOT ou Centro de Confinamiento del Terrorismo. Si l’objectif poursuivi, l’anéantissement des bandes délinquantes, a été atteint, la méthode été d’une brutalité n’ayant rien de démocratique. L’association « Socorro Juridico Humanitario », a documenté la mort en prison de 517 personnes incarcérées. 92 % d’entre elles, selon la même source, étaient détenues sans jugement, comme le permet l’état d’exception.

Javier Milei a envoyé sa responsable de la sécurité intérieure, Patricia Bullrich au Salvador les 15-19 juin 2024. Parce que, selon le communiqué officiel, « l’Argentine suit et cherche à répliquer le modèle mis en place par le gouvernement Bukele ». Nayib Bukele a été invité au Costa Rica, en janvier 2026, à poser la première pierre d’une prison inspirée du CECOT. Daniel Noboa a en Équateur construit son centre pénitentiaire de haute sécurité, sur la côte Pacifique, à Santa Elena. Abelardo de la Espriella, président élu de Colombie a dans sa campagne annoncé la construction de dix prisons à la salvadorienne.

Les premiers responsables chilien et dominicain, José Antonio Kast et Luis Abinader ont ajouté une touche sécuritaire particulière, ciblant les populations migrantes. Au Chili sur les frontières de Bolivie et du Pérou, le président Kast a lancé au lieu-dit, « Chacalluta », en mars 2026 la construction d’un mur, ou plutôt d’un fossé de trois mètres de profondeur, baptisé « Bouclier frontalier », censé empêcher l’entrée de migrants vénézuéliens, colombiens, boliviens et péruviens. Les travaux sont effectués par le génie militaire chilien. Le coût de ce mur a été évalué à 400 millions de dollars. Montant sans doute récupéré sur les coupes budgétaires annoncées le 16 avril, de 6 milliards de dollars. La République Dominicaine a de façon similaire au nord du pays, à Dajabon, mis en chantier en avril 2025 la construction d’un mur de plusieurs kilomètres, destiné à imperméabiliser la frontière avec Haïti.

Cette démocratie « CECOT », concentrationnaire, d’inspiration idéologique radicalement de droite, est la partition aujourd’hui dominante. Au point d’être, sur certains aspects reprise par les gouvernants d’autres familles. En décembre 2022, le Honduras avait à ce moment-là une présidente progressiste. Xiomara Castro, c’est son nom, avait décrété l’état d’exception, et annoncé en juillet 2023, la mise en chantier de deux complexes pénitentiaires de type CECOT. Yamandu Orsi en Uruguay, comme signalé supra, a décidé en juin 2026 de mobiliser des blindés pour combattre la délinquance. Le président bolivien de centre droit, Rodrigo Paz, a décrété un état d’exception en mai 2026, pour éteindre une vaste mobilisation sociale répondant à la suppression des subventions au prix des carburants. Cette décision a été approuvée par les États membres du « Bouclier des Amériques », institution inventée par Donald Trump pour assurer une forme de protectorat étatsunien sur la région[1].