Pérou : Keiko Fujimori remporte une présidentielle au suspense inédit

Cette élection se déroule dans un contexte politique particulièrement instable. Élu en 2021, le président Pedro Castillo a été destitué après sa tentative d’auto-coup d’État en décembre 2022. Depuis lors, le Pérou a connu une succession rapide de chefs d’État jusqu’à l’achèvement du mandat présidentiel initial de cinq ans. Dans ce contexte, le Congrès occupe une position centrale dans l’équilibre institutionnel : en fonction des alliances politiques, des recompositions de majorité et dans un système politique marqué par des pratiques de corruption profondément enracinées, il dispose d’un pouvoir déterminant pour destituer les présidents ou les sortir de l’espace politique. Depuis 2016, le pays a ainsi vu se succéder huit présidents, à la suite de deux élections, de quatre destitutions et de deux démissions. Cette prééminence du pouvoir législatif s’inscrit en réaction à l’héritage institutionnel laissé par la dictature d’Alberto Fujimori, durant laquelle les pouvoirs avaient été fortement concentrés entre les mains de l’exécutif.

Le Pérou est divisé entre deux candidatures aux visions opposées. D’un côté, Keiko Fujimori, de Force populaire, se présente pour la quatrième fois à l’élection présidentielle en revendiquant notamment l’héritage de son père, Alberto Fujimori, qui a dirigé le Pérou entre 1990 et 2000. Sa campagne est centrée sur le « retour à l’ordre » et la mano dura (« main de fer »), en mettant l’accent sur le rétablissement de l’autorité de l’État et le renforcement des politiques sécuritaires. De l’autre, Roberto Sánchez, candidat de gauche d’Ensemble pour le Pérou, s’inscrit dans l’héritage politique de l’ancien président Pedro Castillo, figure de la gauche radicale élue en 2021. À l’issue du premier tour, alors que les projections le plaçaient déjà en deuxième position, il a affirmé vouloir parcourir « toutes les villes pour appeler à la refondation de la patrie ». Il a également présenté comme priorités la lutte contre la pauvreté, la réduction des inégalités et la modernisation du pays.

À l’issue du premier tour, Keiko Fujimori est arrivée en tête avec un peu plus de 17 % des suffrages exprimés. Roberto Sánchez, candidat de gauche d’Ensemble pour le Pérou, s’est quant à lui classé en deuxième position avec près de 12 % des voix. Ces résultats illustrent la forte fragmentation du paysage politique péruvien : à eux deux, les candidats qualifiés pour le second tour n’ont recueilli qu’un peu moins de 30 % des suffrages, témoignant de la défiance d’une partie importante de l’électorat à l’égard de l’offre politique existante.

Le premier tour a également été marqué par plusieurs difficultés qui ont alimenté la méfiance envers les institutions électorales. Le dépouillement des votes s’est prolongé pendant plus d’un mois en raison du réexamen de milliers de bulletins contestés, retardant la proclamation des résultats définitifs. Cette lenteur a favorisé la diffusion d’accusations de fraude de la part de certains candidats éliminés, sans qu’aucune preuve d’irrégularités systématiques ne soit mise en évidence par les observateurs électoraux. La démission du président de l’Office national des processus électoraux (ONPE), intervenue dans ce contexte de contestation, a renforcé le climat d’incertitude politique. Dès lors, le second tour apparaissait déterminant pour l’avenir du pays, opposant deux candidats aux projets politiques profondément divergents dans un contexte de défiance institutionnelle persistante.

Après plusieurs semaines de dépouillement et de vérifications, l’Office national des processus électoraux (ONPE) a officiellement proclamé la victoire de Keiko Fujimori. La candidate de droite obtient 50,13 % des suffrages contre 49,86 % pour Roberto Sánchez, soit un écart d’environ 50 000 voix sur plus de 18 millions de votants. Ce résultat confirme l’extrême polarisation de la société péruvienne et fait de cette présidentielle l’un des scrutins les plus disputés de l’histoire récente du pays.

La victoire de Keiko Fujimori marque le retour du fujimorisme au pouvoir plus de vingt-cinq ans après la chute de son père, Alberto Fujimori. Cette perspective suscite de fortes inquiétudes chez une partie de la population, qui associe ce courant politique aux dérives autoritaires, aux atteintes aux droits humains et à la corruption ayant marqué les années 1990. Dès l’annonce de sa victoire, plusieurs manifestations ont eu lieu à Lima et dans d’autres villes du pays pour dénoncer un retour du « fujimorisme » au pouvoir.  Cette élection s’inscrit également dans une dynamique régionale marquée par la progression de gouvernements conservateurs et de droite en Amérique latine. Pour de nombreux observateurs, le retour de Keiko Fujimori pourrait renforcer cette tendance, alors que plusieurs pays de la région ont récemment connu un basculement politique vers la droite. Dans un pays profondément divisé et fragilisé par des années d’instabilité institutionnelle, l’élection de Keiko Fujimori risque d’exacerber les fractures politiques et sociales qui traversent déjà le Pérou.