Notre spécialiste de cinéma, Alain Liatard était accrédité, comme chaque année, à suivre à Cannes le festival et comme chaque année nous partage ses carnets de notés avec les temps forts du festival.
Une tribune signée initialement par six cents professionnels du cinéma dans Libération à la veille de l’ouverture du festival de Cannes posait la question de l’emprise du milliardaire d’extrême-droite Vincent Bolloré sur le cinéma français à travers sa mainmise sur Canal + et son projet d’acquérir entièrement le réseau de diffusion des salles UGC, après avoir mis au pas une télé (i-Télé transformée en C News), un journal (le JDD), une radio (Europe 1) et des maisons d’édition (Fayard puis Grasset).
Mais les critiques étaient là pour voir des films. Cinquante-sept films sur douze jours ! On peut aussi y ajouter les dix-neuf films d’Un certain regard, qui fait aussi partie de la sélection. Tout cela sans citer les autres sections — la Semaine de la critique (onze longs métrages, dix courts), la Quinzaine des cinéastes (vingt longs métrages, neuf courts), l’Acid, la compétition immersive — qui comprennent aussi, toutes, des films à découvrir.
La Palme d’or a été octroyée à Fjord du roumain Cristian Mungiu. Un autre réalisateur Andrei Zviaguintsevd’origine russe, remporte le Grand Prix avec Minotaure. La bola negra troisième film espagnol en sélection officielle obtient le prix de la mise en scène æquo avec Fatherlanddu polonais Pawel Pawlikoski. Le duo Javier Ambrossi et Javier Calvo (surnommé « Los Javis ») entremêle trois époques (1932, 1937, 2017). A travers elles, ce film sonde l’histoire traumatique de l’Espagne. A partir d’une œuvre inachevée de Federico García Lorca, La bola negra déploie une fresque romanesque d’une ampleur folle sur la condition homosexuelle dans un pays longtemps rongé par le franquisme.
Deux films espagnols étaient très attendus Autofiction (Amarga navidad) de Pedro Almodóvar, sur un réalisateur double du cinéaste en panne d’inspiration qui vampirise son entourage, mais le film repart bredouille. Après AS Bestas et la série Los años nuevos le cinéaste espagnol Rodrigo Sorogoyen présentait L’Etre aimé (El ser querido) superbe film sur les retrouvailles d’un père défaillant et de sa fille actrice pas vu depuis treize ans. Un rôle en or pour Javier Bardem qui n’obtient pas cependant le prix d’interprétation. Dans ce faux film de réconciliation, l’auteur d’As bestas dépeint le microcosme d’un tournage comme un lieu de pouvoirs. Le film est en salles.
Seis meses en el edeficio azul de Bruno Santamaria Razo (Mexique) a été présenté à la semaine de la critique. Mexico dans les années quatre-vigth-dix. À onze ans, Bruno apprend que son père a un cancer. Trente ans plus tard Bruno filme et revisite les souvenirs de son enfance. Également à la semaine de la critique, Aina Clotet a reçu le prix de la Révélation pour son film Viva (Catalogne). Elle est à la fois actrice et réalisatrice de ce premier film. Après avoir de peu échappé à la mort, Nora, 40 ans se jette à corps perdu dans deux relations amoureuses, mais devra faire face à sa propre peur. Un film très vif et plein d’espoir.
Dans la section un certain regard on a vu Siempre soy tu animal materno (À jamais ton animal maternel) de la Costaricaine Valentina Maurel(multi primée à Locarno en 2022 avec Tengo sueños eléctricos). Les actricesMarina De Tavira, Daniela Marín Navarro, Mariangel Villegasont ont obtenu le prix d’interprétation. La Chilienne Manuella Martelli (révélée à la Quinzaine en 2022, avec Chili 1976) propose Dégel l’histoire d’une petite fille loin de ses parents, partis inaugurer le pavillon chilien à l’Exposition universelle de Séville en 1992. Elle manque terriblement d’attention et de compagnie. Mais ce second film de Manuela Martelli, évoque bien autre chose : les disparitions forcées qui ont suivi le coup d’État perpétré par le général Augusto Pinochet. La Palm dog, le prix de la meilleure prestation canine revient à Yuri, dans La Perra de la réalisatrice chilienne Dominga Sotomayor qui raconte l’histoire de Silvia, une jeune femme vivant sur une île quasi déserte, qui se lie à Yuri, une chienne errante.
Ceniza en la boca de Diego Luna est le récit d’une vitalité débordante sur l’exil en Espagne d’une Mexicaine rattrapée par le destin. Lucila, 21 ans, quitte le Mexique avec son petit frère Diego pour rejoindre leur mère, partie s’installer à Madrid huit ans plus tôt. Sans misérabilisme, Diego Luna filme le quotidien à cent à l’heure de cette battante à l’énergie débordante. Si, malgré la précarité, Lucila s’adapte à sa nouvelle existence, Diego vit mal cette cassure avec son pays natal. Lassée de sa vie madrilène, Lucila s’exile à nouveau. Elle part tenter sa chance à Barcelone, Si tout semble ici possible, son quotidien finit fatalement par ressembler à sa vie madrilène. Soudain, elle doit retourner au Mexique. Elle y est très vite rattrapée par la violence d’un pays où les cartels font la loi. Diego Luna confronte alors habilement Lucila au même dilemme que sa mère : rester auprès de ses proches malgré la mort qui rôde, ou choisir que sa vie est définitivement ailleurs.
La palme d’or du court métrage a été attribuée au film argentin Aux adversaires de Federico Luis qui raconte le rêve d’un enfant de devenir boxeur. Le prix de la Cinef, consacré aux films d’école de cinéma a été décerné à Laser-Gato réalisé par le jeune brésilien Lucas Acher à la NYU, États-Unis. A la Quinzaine, dans La libertad doble, le cinéaste argentin Lisandro Alonso reprend le personnage de son film La libertad qui vit seul dans les bois depuis trente ans et qui doit recueillir sa sœur. C’est un film très expérimental. La muerte no tiene dueno, film vénézuélien de Jorge Thielen Armand raconte le retour au Venezuela de Caro venue vendre la plantation de cacao héritée de son père. Elle découvre que la maison familiale est occupée par les anciens employés décidés à y rester. Un film sombre et noir.
Le réalisateur Emmanuel Marre a présenté en compétitionNotre salut, (prix du scénario) film passionnément politique qui aborde Vichy et la collaboration à l’échelle d’un arriviste sans envergure mais pétainiste forcené (l’excellent Swann Arlaud). « J’ai juste envie de dire : plus jamais ça ! Non vraiment, plus jamais ça ! Et je le redis, plus jamais ça. ». Difficile de ne pas penser à l’absence de mots de Gilles Lellouche qui, lui, incarne le résistant Jean Moulin dans le film de László Nemes, quelques jours plus tôt. Le directeur de Canal Plus Maxime Saada a menacé de blacklister les frondeurs de la tribune anti-Bolloré, mais l’emprise croissante de Vincent Bolloré va continuer à faire parler d’elle, maintenant que plus de 4 000 signatures ont rejoints la fronde des anti-Bolloré. Le cinéma français saura-t-il sauver son exception culturelle que nous envient nombre de démocraties ?
Alain LIATARD
Depuis Cannes 2026


