Mariana Enríquez : douze nouvelles d’une Argentine hantée par ses fantômes

Une femme, la soixantaine, « de cette île de maisonnettes bâties quand le monde était différent », observe son quartier tomber en déréliction. Elle reste parce que sa mère vit ici. Mais une morte peut-elle vivre ? Disons la mère présente, promenant sa colère, « celle de son corps meurtri » par la maladie et l’humiliation. Sa fille, quant à elle, a le don de calmer les fantômes — une épidémie — qui hantent les rues et les habitants, criant l’injustice de morts violentes et arbitraires. Une autre femme souffre d’une étrange paralysie qui, de jour en jour, efface les traits de son visage.

Il y a aussi la cousine Julie, Américaine souffrant d’obésité, « franchement laide », « les yeux noirs et morts d’une souris », venue se faire soigner à Buenos Aires d’un mal étrange. Julie se dit possédée, la nuit, par de multiples et enchanteurs amants fantômes, et ne voit pas, au grand dam de ses parents, le problème/ Julie, qui a« détruit son corps jusqu’au grotesque pour prouver que, malgré tout, il était beau dans un lieu que nous ne connaissions pas ».

Il y a deux sœurs, habitantes étranges d’une maison que les voisins disent hantée, dans une province où « tous les oiseaux sont des femmes qui ont reçu un châtiment ». Millie, la cadette, est belle et attentionnée, « chassant toujours les mouches qui se posent sur le visage de sa sœur ». Laquelle, atteinte d’une étrange maladie putréfiant, ne les sent pas. Et puis cette autre femme encore, qui rêve de se faire réimplanter son fibrome dans le corps par le biais d’implants reptiliens. Après tout, n’est-il pas sien ?

Dès la couverture, Un lieu ensoleillé pour personnes sombres annonce la couleur avec le visuel d’une peinture du Chilien Guillermo Lorca, La cama inglesa : un guépard y lèche voluptueusement la tête d’une enfant allongée. Geste de tendresse ou de prédation ? Protection ou menace ? Tout Mariana Enríquez est là : dans cette hésitation, dans cette douceur déjà contaminée par l’inquiétude.

L’autrice argentine est connue pour sa littérature visuelle, charnelle, dérangeante, parfois ouvertement cauchemardesque. Inspirées de légendes surnaturelles argentines, les douze nouvelles de ce recueil mêlent macabre et folklore, fantastique et trivial. Le terrible surgit au détour d’un détail. Un quartier. Un visage. Une rumeur. Un corps. L’horreur éclot au milieu de cuisines, de chambres, de terrains vagues, de quartiers pauvres, de corps abîmés. Chaque nouvelle est une faille où le quotidien se mue peu à peu en un lieu oppressant, où les corps sont déployés et disséqués jusqu’au malaise.

Ici, l’horreur n’est pas un décor mais une manière de dire le monde. Et le réalisme social à la sauce gothico-horrifique de Mariana Enríquez, servi par une écriture suggestive et rythmique, fonctionne diablement bien. Bidonvilles, narcotrafic, pauvreté, corruption, violences systémiques : sous le vernis du fantastique se déploie la réalité crue de l’Argentine. Fantômes et malédictions deviennent les prolongements naturels du drame humain, de sa misère et de son impuissance. Figure majeure de la « nouvelle narration argentine », Enríquez déploie une littérature sombre où l’horreur, le gothique et le surnaturel servent à explorer les injustices, les inégalités, les traumatismes collectifs, les âmes assassinées, les corps massacrés, les oubliés, les disparus.

Dans ces nouvelles, les personnages, presque tous féminins, sont traversés de maladies, de colères, de métamorphoses, de désirs monstrueux. Parfois mélancoliques, parfois tristes, parfois vengeresses, ces douze histoires composent une galerie vénéneuse de violences sociales et intimes. Addictif.