Mardi 13 janvier dernier fut une journée difficile et paradoxale. Après trois heures d’audience à écouter le verdict des juges, Claudio Crespo, l’homme qui m’a tiré une balle au visage, il y a un peu plus de six ans et, qui m’a rendu aveugle à vie, a quitté le tribunal libre. « La vérité nous rendra libres », et je me sens libre. Nous avons la vérité, mais la justice n’est toujours pas rendue.
Gustavo Gatica, né à Santiago du Chili en novembre 1997, est un psychologue et militant chilien. Il est député élu pour le mandat 2026-2030. Le 8 novembre 2019, près de la Plaza Baquedano au centre du Santiago du Chili, alors qu’il prenait des photos, Gatica a été touché au visage par des balles en caoutchouc tirées par un lieutenant-colonel. À la clinique, on lui a diagnostiqué une cécité totale. Dès lors, il est devenu un symbole des lésions oculaires causées par les violences policières lors des manifestations sociales. Le procès de l’ancien policier a débuté le 4 novembre 2024, près de cinq ans après l’attaque. L’accusation requérait une peine de douze ans de prison, tandis que la défense de l’ancien policier affirmait qu’il n’était pas l’auteur des coups de feu ce jour-là.
Lettre ouverte de Gustavo Gatica
« J’étais encore assis avec mes avocats lorsque j’ai entendu les cris de joie de sa famille et de ceux qui l’accompagnaient dans la salle d’audience. J’imagine leur soulagement et, bien sûr, je comprends leur émotion. J’étais avec mes parents, qui ne comprenaient pas comment le même tribunal qui avait prouvé scientifiquement que Claudio Crespo était l’auteur des coups de feu qui m’ont rendu aveugle, le même tribunal qui, tout au long du procès, avait affirmé à maintes reprises qu’il n’avait pas appuyé sur la détente, pouvait être celui qui quittait le palais de justice en liesse. C’était donc non seulement difficile, mais aussi contradictoire. Aujourd’hui, tout le Chili peut savoir, et surtout moi, avec certitude, qui m’a tiré au visage le 8 novembre. Cela m’aide, car plus d’une fois, j’ai même douté de la possibilité d’atteindre la vérité avec une certitude juridique incontestable. « La vérité nous rendra libres », et je me sens libre. Nous avons la vérité, mais la justice n’est toujours pas rendue.
Au fil des jours, nous comprenons mieux ce qui s’est passé. Il ne s’agissait pas seulement d’un verdict judiciaire, mais aussi de ce qu’il est susceptible d’engendrer, ou non, dans la sphère sociale. La justice apportera-t-elle la paix, individuellement et collectivement, ou bien, au contraire, creusera-t-elle un fossé qui défie toute logique ? Je tiens à le dire clairement : il ne s’agit pas seulement de moi. Ce n’est pas une histoire individuelle, ni une cause propre à un secteur politique ou à une faction particulière. Les tensions que peuvent connaître tout secteur, parti ou coalition, les complexités de l’unité ou de la division – je ne veux pas qu’elles portent mon nom. C’est dans des moments comme celui-ci que la politique doit répondre avec dignité aux attentes de la société, et non instrumentaliser cette cause pour régler des comptes.
Les lois ne sont pas neutres. Elles créent des réalités, établissent des normes et orientent les décisions futures. Et lorsque des lois sont adoptées sous le coup de l’urgence, de la peur ou de la pression, leurs effets ne sont pas abstraits : ils se répercutent sur des personnes concrètes, sur des vies concrètes, comme les miennes ou les vôtres. Par conséquent, plutôt que de nous attarder sur des différends immédiats ou des interprétations partielles, nous devons nous interroger honnêtement : quels cadres construisons-nous en tant que pays ? Comment concilier protection et responsabilité sans affaiblir nos principes démocratiques ? Que pouvons-nous apprendre lorsqu’une loi, créée avec certains objectifs, finit par produire des effets que le pays n’était pas prêt à accepter ?
L’enjeu est plus vaste. Il concerne l’avenir de notre démocratie, le respect des droits humains et la capacité du système juridique à répondre aux attentes de la société. Mon engagement demeure inchangé : envers la dignité, envers la vérité et envers une démocratie qui se soucie de son peuple. Le Chili mérite une politique à la hauteur de son importance. Et je reste convaincu que nous pouvons encore être à la hauteur des standards chiliens.
Gustavo GATICA
Psychologue et député élu


