Les réactions européennes à la « Stratégie de sécurité nationale des États-Unis d’Amérique » publiée le 5 décembre 2025 ont été modérées, tous essayant de préserver ce qui subsiste de la relation transatlantique. En Amérique latine, il n’y a eu jusqu’ici aucune réaction officielle, dans aucun pays, bien que le document soit bien plus brutal pour la région qu’il ne l’est pour l’Europe.
La première phrase des trois pages consacrées à l' »hémisphère occidental » expose la nouvelle règle du jeu selon Washington : « Après des années de négligence, les États-Unis réaffirmeront et appliqueront la doctrine Monroe afin de restaurer la prééminence américaine dans l’hémisphère occidental et de protéger notre territoire et notre accès à des zones géographiques clés dans toute la région. » La « doctrine Monroe », énoncée en 1823, visait à dissuader les Européens de toute tentative de retour colonialiste en Amérique latine. En pratique, elle a été invoquée pour justifier de multiples interventions des États-Unis en Amérique latine. Au XIXe siècle, elles étaient armées, et certaines leur ont permis d’élargir leur territoire, comme la guerre qui a conduit à l’annexion de la moitié du Mexique en 1848. Au XXe siècle, elles ont été directes (République Dominicaine en 1965, Panamá en 1989), de soutien ouvert à des coups d’État des armées locales (Guatemala en 1954, Chili en 1973), ou souterraines : ainsi de manière répétée au Brésil avec l’appui aux juges qui emprisonnent Lula en 2018, l’empêchant de se présenter à l’élection présidentielle, et en 2025 avec diverses sanctions après la condamnation de Jair Bolsonaro pour tentative de coup d’État.
Le document du 5 décembre dernier est présenté comme le « Corollaire Trump » à la doctrine Monroe. La nouvelle politique latinoaméricaine des États-Unis est résumée en deux mots : « enlist » et « expand », recruter et s’étendre. « Enlist », c’est identifier et appuyer des gouvernements amis qui « aideront à mettre fin à la migration illégale et déstabilisatrice et à neutraliser les cartels ». Les États-Unis « récompenseront et encourageront les gouvernements qui s’alignent sur nos principes ». Donald Trump pouvait ainsi déclarer : « Milei était en train de perdre les élections, je l’ai soutenu et il a remporté une victoire écrasante ». Ce soutien consistait en un financement de vingt milliards de dollars qui a permis de repousser un effondrement du peso argentin.
« Expand » : recruter, c’est in fine pour pouvoir s’étendre. « Nous voulons que les autres nations nous considèrent comme leur partenaire de premier choix et nous les dissuaderons — par divers moyens — de collaborer avec d’autres ». Sont visées les « nombreuses ressources stratégiques ». Il faut aussi « faire comprendre » aux autres pays que « les biens, services et technologies américains sont un bien meilleur achat ». Les États-Unis ont donc deux objectifs dans la région : l’accès prioritaire (avant les « concurrents de l’autre hémisphère ») aux matières premières, et la reconquête de positions commerciales perdues avec la percée de la Chine.
« Enlist » et « expand » sont assortis de menaces claires. Le paragraphe le plus long de la section « enlist » est consacré à la « présence militaire dans l’hémisphère », et il envisage « des déploiements ciblés », « le recours à la force létale » et « l’établissement de l’accès à des endroits stratégiquement importants ». Pour « s’étendre » commercialement, il sera réclamé « des contrats à fournisseur unique pour nos entreprises » et il est prévu de « tout mettre en œuvre pour évincer les entreprises étrangères » dans les infrastructures. Pour quels résultats ? L’objectif de reconquête commerciale est une illusion : la percée de la Chine est irréversible. Elle est aujourd’hui le premier fournisseur de tous les pays d’Amérique du Sud, et renforce ses positions même au Mexique et en Amérique centrale.
Le jeu reste un peu plus ouvert sur l’accès prioritaire aux matières premières, mais là aussi, le retour des États-Unis se heurtera à la réalité. Au Brésil, au Mexique, et au Chili, les secteurs minier et pétrolier sont dominés par des entreprises locales publiques ou privées, et le resteront : on imagine mal José Antonio Kastvendre le premier producteur mondial de cuivre Codelco, vital pour l’économie et les finances publiques chiliennes, à des investisseurs étatsuniens, même sous forte pression. La Colombie n’a que des ressources modestes. Il reste deux cibles de choix : l’Argentine et le Venezuela. En Argentine, il y a deux enjeux : les hydrocarbures, où d’énormes investissements sont nécessaires et seront en grande partie étrangers, et surtout les mines (cuivre, or, lithium…), secteur sous-exploité jusqu’ici.
On comprend ainsi l' »accord commercial » très déséquilibré conclu entre l’Argentine de Javier Milei et les États-Unis, quelques semaines après le sauvetage financier octroyé par Donald Trump. Le Venezuela dispose des plus importantes réserves pétrolières au monde, et tout le secteur y est à reconstruire. Tous les moyens – accusations non étayées de « narcoterrorisme », bombardements, piraterie maritime… – valent donc pour remplacer par un régime ami un pouvoir vénézuélien certes illégitime et hostile, mais aucunement menaçant.
Quant aux raisons de l’absence de réaction des gouvernements latinoaméricains à cette relégation de la région au rôle de réserve minière et énergétique des États-Unis, on en proposera trois. D’abord, certains (Javier Milei, Nayib Bukele) acceptent avec enthousiasme la vassalisation. D’autre part, ils sont habitués : les interventions des États-Unis sont la norme depuis l’invasion du Mexique en 1846. Et surtout, ils craignent (avec raison) les réactions de Trump à toute protestation, notamment l’imposition de tarifs douaniers : la priorité de la présidente mexicaine Claudia Sheinbaum est la préservation de la relation commerciale bilatérale, et Lula da Silva vient de réussir à apaiser Trump en obtenant le retrait des sanctions qui avaient suivi la condamnation de Jair Bolsonaro. Quant au Colombien Gustavo Petro, « il sera le prochain », a fait savoir Trump.
Jean Louis MARTIN*
Publié le 18 décembre 2025
Jean Louis Martin est chercheur associé (sur l’Amérique latine) à l’IFRI. Il est un économiste confirmé, avec une vision globale de l’économie mondiale et une connaissance approfondie du « monde émergent ». Il travaille depuis plus de 40 ans sur les pays émergents, avec diverses missions de longue durée en Colombie, en Côte d’Ivoire, au Cap-Vert et au Mexique. Diplômé de l’École nationale de la statistique et de l’administration économique (ENSAE).


