Ayotzinapa est enfin considéré comme un crime d’État

En septembre 2014, quarante-trois étudiants de l’école normale d’Ayotzinapa disparaissent. Ayotzinapa devient alors la face visible de la terrible réalité sociale mexicaine, pays où actuellement cent mille personnes sont considérées disparues. Huit ans après les faits, une commission officielle requalifie la disparition des quarante-trois étudiants en crime d’État.

Photo : A24

Une commission pour établir la vérité sur Ayotzinapa : il s’agissait d’une des promesses de campagne du président mexicain Andrés Manuel López Obrador. Quatre ans après son élection, le rapport élaboré par cette commission était très attendu, aussi bien par les parents des quarante-trois étudiants disparus que par la société civile, désespérée par le degré d’impunité régnant dans le pays.

Une affaire d’État

Dans la nuit du 26 septembre 2014, quarante-trois étudiants de l’école normale d’Ayotzinapa, dans l’État mexicain de Guerrero, décident de réquisitionner des bus afin de se rendre à la capitale pour les cérémonies d’hommage du 2 octobre. Une commémoration essentielle pour tous les étudiants mexicains. Ce jour-là, en 1968, se déroule le massacre de Tlatelolco, une répression policière brutale des mouvements étudiants de l’époque lors de laquelle trois cents étudiants et leaders sociaux perdirent la vie. Mais tout ne se passera pas comme prévu. Dans la ville d’Iguala, les étudiants, qui se trouvaient à bord des bus, disparaissent dans des circonstances troubles, c’est le moins que l’on puisse dire. Face à l’émotion populaire et le relais de l’affaire dans tous les médias internationaux, une enquête est rapidement mise sur pied et ses conclusions sont vendues alors par le pouvoir en place comme la « vérité historique ».

Selon cette version des faits, les quarante-trois jeunes furent arrêtés par la police locale en collusion avec le gang Guerreros Unidos puis tués par balles et brûlés dans la décharge municipale de Cocula. Cependant, cette « vérité historique » est rapidement remise en question aussi bien par les parents des victimes que par les groupes d’experts indépendants. Pour eux, la crémation de Cocula ne tient simplement pas la route : réduire en cendres quarante-trois corps aurait produit un feu long de plusieurs jours. Malgré ces interrogations, les autorités mexicaines décident pourtant de clôturer l’affaire. Circulez, il n’y a rien à voir.  

Commission pour la vérité : quand on cherche, on trouve.

Alors que le gouvernement s’efforce de diffuser sa « vérité historique », les parents des victimes, la société civile et les experts indépendants la contestent. Plus personne n’est dupe. L’affaire Ayotzinapa ne montre pas seulement l’impunité qui règne au Mexique, elle met également en évidence un État cynique qui cherche à se protéger. Et de fait. Quatre ans après l’élection d’Andrés Manuel López Obrador, une commission gouvernementale requalifie Ayotzinapa de « crime d’État ». Cela signifie concrètement que le pouvoir judiciaire, politique et militaire de l’époque est jugé complice dans cette affaire. Pour incompétence, pour obstruction au dossier, pour implication dans ces disparitions mais également pour avoir créé de toutes pièces cette « vérité historique ».

L’implication de l’armée est sans appel. Le rapport révèle qu’un des quarante-trois étudiants était un infiltré de l’armée mexicaine, ce qui prouve l’entière connaissance des évènements de la nuit du 26 septembre par l’institution militaire. De plus, le Groupe interdisciplinaire d’experts indépendants (GIEI) soutient que des militaires auraient falsifié des preuves et usé de la torture pour obtenir des « témoignages », censés étayer la version officielle. Finalement, Alejandro Encinas, chargé de la commission gouvernementale, affirme que six étudiants furent exécutés sur les ordres du Colonel José Rodríguez Pérez, quatre jours après leur disparition.

Les conséquences de cette requalification d’Ayotzinapa comme crime d’État ne se sont pas fait attendre. L’ancien procureur général du Mexique, Jesús Murillo Karam, a été arrêté et sera jugé par un tribunal pénal pour la disparition des quarante-trois étudiants en 2014. Proche de l’ancien président Peña Nieto, Murillo Karam sera poursuivi « pour disparitions forcées, torture et obstruction à la justice ». Le parquet a également lancé des mandats d’arrêt contre soixante-quatre policiers et militaires, ainsi que contre quatorze membres du cartel de narcotrafiquants Guerreros Unidos.

Resignifier Ayotzinapa

Le 26 septembre 2014, quarante-trois étudiants d’Ayotzinapa se rendaient à Mexico pour commémorer le massacre de Tlatelolco de 1968. Quarante-six ans plus tard, ces étudiants se retrouvent à leur tour victimes du même État criminel. La publication du rapport de la Commission de la vérité entend briser cette spirale de violence. Huit ans après les faits, il ne fait pourtant que confirmer officiellement ce que la société civile mexicaine savait déjà officieusement depuis des années. Les arrestations spectaculaires suite à cette publication font craindre à certains analystes une clôture de l’affaire « à la mexicaine » : l’arrestation de quelques gros poissons à titre d’exemple, tout en protégeant les amis du pouvoir en place. Les commentateurs regrettent que l’ancien président Peña Nieto ne soit pas directement mis en cause dans l’affaire mais également déplorent le soutien actuel d’Andrés Manuel López Obrador à l’armée mexicaine qui empêcherait une totale transparence sur son implication de cette dernière.

Il revient au pouvoir judiciaire de terminer le travail entrepris par la Commission gouvernementale. Un pouvoir judiciaire qui devrait donc se juger lui-même, étant donné sa participation dans la fabrication de la « vérité historique » de l’époque. Un vœu pieux mais nécessaire. La société mexicaine mérite ce procès exemplaire. En effet, Ayotzinapa n’est que la pointe d’un iceberg en dessous duquel restent immergés plus de cent mille disparus. Il est urgent pour les institutions mexicaines de resignifier Ayotzinapa. Cette affaire, jusqu’ici synonyme d’impunité et de cruauté étatique, pourrait alors se convertir en symbole d’un nouveau commencement pour le Mexique.       


Romain DROOG