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14 octobre 2019

Festival Sens Interdits : 10 ans déjà ! Espoir et utopie…

Tout va mal ! Comment l’ignorer alors que médias et réseaux sociaux déversent des torrents d’informations catastrophiques sans répit et tous azimuts. Cette année encore, le Festival ouvre une fenêtre sur le monde avec 22 spectacles à découvrir dans 19 lieux et théâtres partenaires. De la Russie au Mexique, du Burkina Faso au Rwanda, de la Syrie à la Belgique, Sens Interdits invite le spectateur à se laisser guider par sa curiosité !

Photo : Sens Interdits

Actualités sans fin, sans freins, sans tri. Jusqu’au dégoût ! Alors, pourquoi rajouter encore à la déprime collective avec du théâtre d’urgence, du théâtre documentaire, citoyen, engagé, politique qui nous parle de viols, de prisons, de génocides, de minorités malmenées, de faibles violentés par de plus forts ? Certainement parce que, comme l’a écrit Antonin Artaud, « tout ce qui est dans l’amour, dans le crime, dans la guerre, ou dans la folie, il faut que le théâtre nous le rende, s’il veut retrouver sa nécessité ».

Mais aussi parce que le théâtre impose son tempo, raconte une histoire, change les angles de vue, installe le désordre pour mieux laisser le spectateur libre, au milieu des autres, d’une analyse autonome ou partagée. Donc le théâtre comme antidote au flot continu d’actualités ? Sans aucun doute !

Ceux qui ont vu Opus 7 de Dimitri Krymov en 2009, Une guerre personnelle de Tatiana Frolova en 2011, Maudit soit le traître à sa patrie d’Oliver Frljić en 2013, Hate Radio de Milo Rau en 2015, Acceso de Pablo Larraín en 2015, ou Transfrontalier de Snake en 2017, comprennent beaucoup mieux, depuis, les mécanismes de l’antisémitisme en URSS, la réalité de la guerre en Tchétchénie, les divisions toujours vives dans les Balkans, le mécanisme diabolique qui a conduit au génocide au Rwanda, la pédophilie dans l’Eglise au Chili et ailleurs ou l’indicible réalité des migrants aux portes de l’Europe.

Chacun de ces spectacles, comme la plupart de ceux programmés dans les cinq éditions du Festival proposaient, dans leur langue et avec leurs propres codes culturels, des regards souvent décentrés et inattendus sur des problématiques universelles que beaucoup croyaient connaître.

Le but n’a pourtant jamais été de faire découvrir tel ou tel aspect exotique d’une histoire locale mais bien de donner à voir du théâtre, à découvrir des regards singuliers d’artistes, des préoccupations culturelles et sociales aux antipodes des nôtres, des savoir-faire déroutants mais aussi des engagements exemplaires et possiblement contagieux, des révoltes inspirantes.

Mémoires, identités, résistances !

Vous avez été près de 12 000 lors de la dernière édition à suivre cette incitation à la curiosité et, parmi vous, 42% avaient moins de 26 ans. C’est cette adhésion des plus jeunes qui nous encourage et donne de l’espoir. C’est le travail déterminé d’artistes engagés corps et âme dans leur projet qui donne tout son sens à la patiente marqueterie qu’est une programmation. C’est la confiance d’un réseau toujours plus large de partenaires métropolitains, nationaux et européens qui permet de faire circuler largement des spectacles fragiles et, de mutualiser les charges de spectacles plus lourds.

Je souhaite que chacun et chacune puisse trouver son chemin dans la programmation de cette édition des 10 ans, organisée en cycles (Russie, Mexique, Afrique), traversée par des fils rouges (Monde du travail, Femmes en résistance, Exils et conflits), faisant place à un inclassable spectacle polonais, à deux spectacles dans l’espace public et à un hommage à « l’Ecole de Liège » dont l’un des spectacles, jubilatoire, ne propose rien de moins, en clôture du Festival, qu’une tentative d’utopie. Espoir donc !

Patrick Penot
Dossier de Presse de Sens Interdits

Patricio Guzmán : « le Chili est paralysé par le néolibéralisme »

Patricio Guzmán a abandonné son pays à cause du coup d’État militaire et réside depuis lors en France. La Cordillère des songes, qui est sorti en mai dernier au Festival de Cannes, clôt une trilogie qui inclut aussi Nostalgie de la lumière (2010) et Le bouton de nacre (2015), le premier situé dans le désert d’Atacama au Nord et le second dans l’océan et la nature du Sud du Chili.

Photo : Culto La Tercera

Dans le documentaire La Cordillère des songes, le réalisateur chilien Patricio Guzmán réfléchit autour des blessures ouvertes dans son pays à la suite du coup d’État du général Augusto Pinochet en 1973 et sur ses conséquences : le néolibéralisme qui « paralyse » le pays et la Constitution de 1980. Le film a inauguré la section Horizons Latinos du festival de Cinéma de San Sebastián (au Nord de l’Espagne). À partir d’un regard poétique sur le paysage national, Guzmán évoque la « continuité » qui a maintenu jusqu’à aujourd’hui l’ordre imposé par les putschistes, car le néolibéralisme et la Constitution de 1980 « sont encore là », selon la presse.

« Le néolibéralisme est un système de domination qui provoque la paralysie, le Chili est paralysé, il n’y a pas de mouvements forts contre lui », a déclaré le réalisateur en rappelant que le Chili a été le premier champ d’expérimentation des économistes de l’école de Chicago, menée par Milton Friedman.

Dans le documentaire, c’est encore plus catégorique : « le triomphe de la dictature, c’est qu’ils ont vendu le pays », souligne la voix off du récit, qui alterne entre témoignages de plusieurs artistes chiliens, comme le sculpteur Vicente Garrido ou le réalisateur Pablo Salas, qui fournit une bonne partie des images d’archive de cette époque.

Le producteur voit cette immense chaîne montagneuse, qui occupe 80% du territoire chilien, comme symbole de « l’abandon de soi » d’un pays, puisqu’il s’agit d’un terrain presque inexploré et que les chiliens visitent à peine.

Le vulcanologue Álvaro Amigo, la chanteuse Javiera Parra ou l’écrivain Javier Baradit apportent d’autres témoignages inclus dans le documentaire et qui mettent l’accent surcette idée des Andes comme barrière qui protège et qui isole en même temps.

« Le Chili est le pays de l’isolement », dit Guzmán, qui jusqu’à il y a peu de temps n’avait jamais pénétré les Andes. « C’est une crête hostile, elle fait peur, et c’est la peur d’un pays qui vit effrayé, une peur qui se maintient aujourd’hui et où il y a eu une série de gouvernements qui n’ont pas résolu le problème de la mémoire ».

Lou BOUHAMIDI
D’après EFE

Traduction d’un article d’EFE publié dans El Mostrador le 21 septembre 2019.

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