Archives quotidiennes :

14 mars 2018

Premières élections depuis l’accord de paix avec les FARC : résultats et analyses

Les images historiques en Colombie montrant des ex-guérilleros en train de participer au scrutin pour les élections législatives annoncent un possible revirement politique. Dimanche 11 mars dernier, 36 millions de Colombiens étaient appelés aux urnes afin d’élire 172 députés pour la Chambre des représentants et 108 pour le Sénat.

Photo : Iván Duque/Cambio 16

La droite a remporté les trois premières positions pour les sièges du Sénat : Centro Democrático, Cambio Radical et le parti Conservador ont obtenu respectivement 19, 16 et 15 sièges. Pour la Chambre des représentants, Partido Liberal, Centro Democrático et Cambio Radical ont obtenu respectivement 35, 32 et 30 sièges. Par ailleurs, les FARC (Forces armées révolutionnaires de Colombie), formées par les ex-guérilleros, ont obtenu des résultats trop faibles qui révèlent leur manque de popularité chez les électeurs.

Il s’agissait des premières élections depuis l’accord de paix avec les militants des FARC et nombreux ex-guérilleros sont allés voter pour la première fois. La journée s’est déroulée sans incident. À cette occasion, l’ELN (Armée de libération nationale) a déclaré une trêve temporaire dès le 9 mars pour contribuer à cette ambiance de tranquillité.

Comme dans beaucoup d’autres pays, le taux d’abstention reste très élevé en Colombie : 51 %, malgré une baisse d’environ 10 % par rapport aux élections précédentes. Le mécontentement de la population envers leurs représentants pourrait en être la cause. On note un très haut niveau de corruption (achats de votes) et des condamnations de personnalité politiques pour avoir entretenu des liens avec des groupes armés paramilitaires. Le terme « parapolitique » qui désigne précisément ces liens entre hommes politiques et organisations paramilitaires a d’ailleurs été largement utilisé par les médias depuis la présidence d’Uribe (2002-2010). Ces circonstances pourraient expliquer le ras-le-bol des citoyens et leur déconnexion vis-à-vis des pratiques liées aux démarches démocratiques.

Des consultations interpartis ont eu lieu en parallèle des législatives. Ce sont des regroupements réunissant différents partis (avec des idées et des projets en commun) qui se mettent d’accord pour mettre en place une consultation. Chaque parti s’engage alors à soutenir pour les élections présidentielles le candidat remportant la victoire. À gauche, Gustavo Petro a gagné face à Carlos Caicero dans la consultation « Inclusion sociale pour la paix ». À droite, Iván Duque a remporté la « Grande consultation pour la Colombie », face à Marta Lucía Ramírez et Alejandro Ordóñez.

Par ailleurs, l’un des enjeux importants des élections était l’avenir de l’accord de paix signé en 2016. Grâce à cet accord, de nombreux ex-guérilleros ont accepté d’aller voter pour la première fois. Ils ont également la possibilité d’être présents dans les institutions démocratiques. En effet, l’accord leur assure cinq sièges à la Chambre et cinq au Sénat. Néanmoins, des lois importantes, nécessaires à la mise en œuvre de cet accord de paix, sont encore à voter ; celle du système de justice spéciale par exemple. Pour l’instant, avec la victoire du Centro Democrático, c’est la droite qui gagne, c’est-à-dire les partisans les plus radicalement opposés à l’accord. Il faudra donc attendre les présidentielles pour avancer sur cette question.

Les élections présidentielles, qui auront lieu prochainement le 27 mai et — s’il y a un deuxième tour — le 17 juin, désigneront le successeur de l’actuel président, Juan Manuel Santos. Parmi les candidats, on retrouve : Germán Vargas Lleras (Mejor Vargas Lleras), Gustavo Petro (Colombia Humana), Humberto de La Calle (Partido Liberal), Iván Duque (Centro Democrático), Juan Carlos Pinzón (Ante Todo Colombia), Piedad Córdoba (Poder Ciudadano), Sergio Fajardo (Coalición Colombia) et Viviane Morales (Somos Región Colombia). Les FARC ne se présentent pas aux présidentielles. Leur seul candidat, Rodrigo Londoño, s’est vu obligé d’abandonner la course aux présidentielles en raison de problèmes de santé. Logiquement, chaque candidat souhaiterait devenir le futur président de la Colombie. Cependant, étant donné qu’ils sont huit, mais par la force des choses, certains d’entre eux devront chercher des alliances.

De son côté, la droite semble être bien organisée et unie pour s’opposer au processus de paix. Normalement le candidat Duque devrait pouvoir compter avec le soutien du parti Conservador et d’autres partis de centre droite. À gauche cependant, les partis sont beaucoup plus divisés et la situation change notoirement. Malgré son succès aux législatives dimanche dernier, Petro est un leader qui reste très contesté, accusé en effet de représenter l’idéologie chaviste. À l’heure actuelle, à cause de sa position antiestablishment, il aurait vraiment du mal à trouver des partenaires. Manquant de soutiens, cet isolement pourrait donc rendre assez difficile sa candidature pour la présidence. De la même façon, le candidat Duque, parfois aussi contesté que Petro, occupe une position très polarisée.

Néanmoins, comme l’affirme Abel Veiga, dans le journal El Tiempo, la Colombie a besoin de cet accord de paix, entre autres, pour faire face aux problèmes du pays. Cruel dilemme, qui reflète ainsi un défi « aussi bien collectif que titanesque ». Dans les semaines à venir, il faudra donc prêter attention aux différentes manœuvres des candidats et prendre en compte les stratégies mises en place pour remporter cette présidence en mai prochain.

Mario PÉREZ MORALES

Belles Latinas et Bellas Francesas, une littérature d’une rive à l’autre

Du 13 au 24 mars se déroulent, au Pérou et en Colombie, les rencontres des Bellas Francesas. Depuis 2002, les Nouveaux Espaces Latinos décident de faire connaître davantage les cultures latino-américaines en France en créant le festival littéraire Belles Latinas et, tout naturellement, son homologue en Amérique latine a été lancé en 2013 avec des écrivains français.

Les Nouveaux Espaces Latinos organisent depuis 2002 des festivals littéraires, documentaires et scientifiques, essentiellement en région Auvergne-Rhône-Alpes, parfois au-delà en France et dans des pays francophones voisins (Suisse et Belgique). En seize éditions, le festival littéraire Belles Latinas a accueilli plus de deux cent cinquante écrivains latino-américains. Depuis 2013, autour de la langue française et de la francophonie, Bellas Francesas répond à Bellas Latinas en organisant des voyages d’écrivains français en Amérique latine. En 2018, pour la sixième édition, le choix s’est porté sur le Pérou et la Colombie : du 13 au 24 mars 2018.

Les deux manifestations ont le même objectif général : permettre aux auteurs latino-américains traduits en français de venir en France, et aux auteurs français et francophones d’aller en Amérique latine à la rencontre ou à la conquête de lecteurs, de traducteurs, d’éditeurs. Ici et là-bas, les structures culturelles et éducatives de ces rencontres sont diverses : bibliothèques, universités, lycées, associations et centres culturels, Instituts français, librairies indépendantes, Alliances françaises et, de manière générale, les institutions se donnant une mission de diffusion artistique et culturelle.

Pour Belles Latinas comme pour Bellas Francesas, les invités sont de jeunes auteurs et des auteurs consacrés. Tous les romanciers et romancières français invités en Amérique latine n’ont pas leurs romans traduits en espagnol, et l’invitation peut leur offrir cette opportunité. En revanche, les Latino-Américains invités en France sont tous traduits en français. Les formes des rencontres sont diverses, choisies avec les partenaires et les interlocuteurs locaux : dialogues, tables rondes associant écrivains français et romanciers du pays déjà invités en France, conférences, rencontres à caractère universitaire, lectures par l’auteur ou par un acteur…

Les auteurs invités pour cette sixième édition des Bellas Francesas sont :

MIGUEL BONNEFOY : Né en France, il a grandi au Venezuela et au Portugal. Il a publié en français Naufrages (éd. Quespire, Paris, 2011) remarqué au prix de l’Inaperçu 2012. En 2013, il a été premier prix du « Jeune Écrivain » avec Icare et autres nouvelles (Buchet-Chastel, Paris, 2013). Le Voyage d’Octavio (éd. Rivages, Paris, 2015) son premier roman, fut finaliste du prix Goncourt du Premier roman, prix Edmée de La Rochefoucauld, prix L’Île aux Livres, prix de la Vocation 2015 et Mention spéciale du Jury au prix des Cinq Continents. En 2016, il a publié Jungle aux éd. Paulsen, lauréat du prix littéraire des lycéens, apprentis et stagiaires de la formation professionnelle. En 2017, il publie Sucre noir (éd. Rivages, Paris, 2017), finaliste du prix Femina.

PIERRE DUCROZET : Né en 1982 à Lyon. Romancier, il est également chroniqueur littéraire, traducteur et collaborateur de la Société européenne des auteurs. Requiem pour Lola rouge, (éd. Grasset, 2010) – prix de la Vocation 2011. La Vie qu’on voulait, (éd. Grasset, 2013). Eroica, (éd. Grasset, 2015). L’Invention des corps, (éd. Actes Sud, 2017) – prix de Flore 2017.

LAURE LIMONGI : Elle est née à Bastia et travaille entre Paris, Le Havre et la Corse. Écrivaine, elle publie des textes entre fiction, poésie et essai tels Anomalie des zones profondes du cerveau (éd. Grasset, 2015), Ensuite, J’ai rêvé de papayes et de bananes (éd. Le Monte-en-l’air, 2015), Soliste (éd. Inculte, 2013), Indociles (essai littéraire de Denis Roche, Hélène Bessette, Kathy Acker et B. S. Johnson, éd. Léo Scheer, 2012). Ses dernières performances littéraires ont été programmées au Palais de Tokyo, aux Laboratoires d’Aubervilliers, à la Maison de la poésie de Paris, à La Colonie.

Januario ESPINOSA

Semaine 12 : Des auteurs latino-américains au Salon du livre et à la Maison de l’Amérique latine de Paris

Chaque semaine, nous réservons un espace dédié aux événements et invitations. Il suffit de nous envoyer un courrier électronique avec des informations susceptibles d’intéresser nos internautes en indiquant simplement le titre de votre manifestation, le lieu, la date et l’heure, un visuel et un contact. Voici la sélection de la semaine du dimanche 18 au dimanche 25 mars.

Déposez votre annonce

DU VENDREDI 16 AU LUNDI 19 MARS – PARIS

Des auteurs latino-américains au Salon du Livre de Paris : plusieurs écrivains au stand du Brésil

Présentation De désolation et tendresse, une anthologie de Gabriela Mistral, diplomate, féministe et poétesse chilienne couronnée par le Prix Nobel de littérature en 1945. Laëticia Boussard et Benoît Santini, traducteurs de ce livre, seront présents. Cette année, le Brésil rend hommage à l’écriture au féminin et recevra sur son stand les Brésiliennes Ana Maria Machado, Conceição Evaristo et Guiomar de Grammont, ainsi que la Portugaise Lídia Jorge, grandes dames de la littérature lusophone. D’autres écrivains salués par la critique et le public, comme Julián Fuks, participeront aux événements organisés par le Brésil. Plus d’infos

MERCREDI 22 MARS – PARIS

La tribune livres de la Maison de l’Amérique latine de Paris : Quatre auteurs à la une

Une rencontre bimestrielle consacrée a  l’actualité éditoriale et aux nouvelles voix de la littérature de fiction d’Amérique latine, animée par Patrick Straumann. Les romans et récits présentés seront discutés en présence des auteurs ou de leurs traducteurs. Les invités Florence Alexis  pour Douces déroutes de Yanick Lahens (Sabine Wespieser). Alfredo Pita pour Ayacucho (éd. Métailié),  Anne Plantagenet pour  le livre dont elle a assuré la traduction (Chili) La quatrième dimension de Nona Fernández (Stock). et René Solis pour Les valises de Juan Carlos Méndez Guédez (Métailié), dont il a assuré la traduction (Venezuela). Plus d’infos

SAMEDI 24 MARS – 17 h – PARIS

Présentation de « l’Œuvre poétique » de Raúl Zurita, poète lauréat du Prix national de littérature du Chili

Raúl Zurita, accompagné de Benoît Santini, maître de conférences à l’Université du Littoral Côte d’Opale (MFC, ULCO) sont réunis autour des recueils de Raúl Zurita, de Purgatorio à La Vida Nueva. Cette rencontre donnera lieu à une lecture bilingue (espagnol-français) de textes extraits de Antéparadis/Anteparaíso (1982) et sera animée par Nira Reyes Morales, du département Littérature et Art de la Bibliothèque Nationale François-Mitterrand. Plus d’infos

SAMEDI 24 MARS – 19 h 30 – MONTPELLIER

Présentation du livre Fictions mexicaines de Christine Frérot, spécialiste de l’art mexicain et latino-américain

Associant l’analyse de l’œuvre à l’histoire de l’art et à celle de l’artiste, l’auteure fait revivre 38 témoins emblématiques de l’art mexicain du XXe siècle dont elle est l’une des meilleures spécialistes en France. De Diego Rivera à Julio Galán en passant par José Guadalupe Posada et le Dr Atl, un Mexique à la fois révolutionnaire, guadalupéen, immortel et volcanique… surgit dans la pluralité des regards en confirmant, après Octavio Paz, que « les arts expriment (entre autres choses peut-être plus profondes), le tempérament de chaque nation ». Plus d’infos

SAMEDI 24 MARS – 19 h – MARSEILLE

Présentation du documentaire Sud, Est, Ouest de la réalisatrice cubaine Ingrid Castellanos

Trois continents, trois langues, trois femmes qui habitent Marseille et qui ont en commun la même mer, le même horizon. Elles essaient de trouver leur place dans le quotidien de la France, comme une corde raide entre passé et présent, ici et là-bas. Pour son nouveau court métrage, la réalisatrice cubaine Ingrid Castellanos Morell a choisi Marseille et le quotidien de trois femmes émigrées qui construisent leurs vies dans cette même ville, entre ici et là-bas, leur quotidien et des lettres venues d’ailleurs. Projection suivie d’un débat animé par la réalisatrice. Plus d’infos

EN LIBRAIRIE

Sortie du livre Pierre II du Brésil, un empereur républicain de l’auteur Guy Gautier

Pierre II du Brésil (Dom Pedro II) fut l’un des personnages les plus populaires du XIXe siècle. Ami de la France, d’Hugo ou de Pasteur, il régna sur le Brésil de 1840 à 1889 et fit de son pays la première démocratie d’Amérique latine. Catholique mais fils d’un père qui fut grand maître de la franc-maçonnerie brésilienne, il travailla à la coexistence fraternelle des catholiques et des francs-maçons, s’attirant pour cela les foudres du Saint-Siège. Au Brésil, il est toujours considéré comme le plus grand homme du pays depuis l’indépendance. Plus d’infos

CAMPUS

Publication du numéro des Cahiers des Amériques latines, « Syndicalismes et gouvernements progressistes »

Les éditions de l’IHEAL proposent un n° 86 des Cahiers des Amériques latines : une étude de la reconstitution du lien État/syndicats avec l’arrivée au pouvoir de gouvernements dits « progressistes » en Amérique latine sous la coordination de Franck Gaudichaud et Thomas Posada. Face à une conflictualité croissante au travail, ces gouvernements ont mis en œuvre des politiques publiques qui encadrent les relations de travail dans un sens plus favorable aux salariés. Mais souvent de manière ambivalente ou contradictoire. Plus d’infos

Retour de l’extrême droite aux présidentielles salvadoriennes de 2019 ?

Au Salvador, les élections législatives, soit 84 députés, et municipales  262 municipalités au total du 4 mars dernier montrent un net revers pour le FMLN (Front Farabundo Martí de libération nationale, gauche) au pouvoir, et le retour du Parti ARENA (Alliance républicaine nationaliste) qui espère reprendre la présidence lors des élections d’avril 2019.

Photo : Criterio

Le fort recul du FMLN [1] au pouvoir depuis 2015 serait dû à trois raisons majeures : l’usure habituelle d’un parti au pouvoir, un mécontentement populaire exprimé par une abstention massive (70 %) et les menaces états-uniennes d’expulser des dizaines de milliers de migrants. N’ayant pas de majorité au Congrès (aux mains des oligarchies), avec un pouvoir judiciaire et les grands médias clairement dans l’opposition, toutes les tentatives de réformes des structures économiques et sociales ont été neutralisées.

Les résultats

Les électeurs devaient élire 84 députés au Congrès unicaméral. ARENA (extrême droite) obtient 38 sièges, FMLN (gauche) 22, PCN 10, GANA 9, PDC 3 (tous les trois à droite), CD 1, autre 1. Quant aux 262 municipalités, ARENA en contrôlera 138 (où vivent 66 % de la population) dont celle de la capitale, San Salvador, arrachée au FMLN. Ce dernier ne contrôlera plus que 69 mairies (15 de moins qu’en 2015). Ensuite, le PCN obtient 27 mairies (9 de plus) et GANA 24.

Les erreurs du gouvernement FMLN

Le bilan du président Salvador Sánchez Cerén n’est pas si négatif si l’on se rappelle qu’il existe aujourd’hui une meilleure distribution des revenus et une nette diminution de la violence des bandes criminelles, les maras.  Malgré les progrès sociaux réels, les organisations de base avaient attiré son attention sur le manque d’écoute envers les revendications sociales. Le retrait des subventions au système de pension, ou les taxes sur les téléphones par exemple, ont affecté classes moyennes et secteurs populaires. Le candidat présidentiel du FMLN pour les élections présidentielles de l’année prochaine, Gerson Martínez, estime que, si le peuple a envoyé un message clair à tous les partis (70 % d’abstention), la leçon est particulièrement destinée au FMLN : « Le parti et la direction [le gouvernement] ont des responsabilités : le gouvernement pour avoir pris des décisions erronées et s’être éloigné du peuple, et le parti pour ne pas avoir réagi et corrigé ces erreurs. » Il demande au parti d’effectuer des changements et de développer un processus de rénovation.

La droite contrôle tout !

Suite à ces élections, les partis de droite (ARENA, PCN et PDC) nommeront très vite les membres des institutions : le Congrès, la Salle constitutionnelle, le procureur de la République, les magistrats de la Cour des comptes et le procureur de défense des Droits de l’Homme. Leur influence atteindra aussi le Pouvoir judiciaire et le Ministère public.

Un des candidats favoris d’ARENA pour la présidentielle de 2019, l’homme d’affaire Javier Simán, a déjà donné une idée de l’orientation de la politique du parti : le rapprochement avec les États-Unis. Depuis Washington où il se trouve « en visite pour montrer aux États-Unis que nous travaillons pour un changement », il a déclaré qu’il était « important de maintenir une discussion permanente [avec les USA] et d’avoir une équipe de haut niveau au sein de l’ambassade, qui puisse informer les congressistes US sur ce qu’il se passe dans notre pays. Cela a été négligé. [Avec le FMLN], l’ambassade salvadorienne a été absente de l’environnement politique à Washington ».

Bientôt les présidentielles

En avril 2019, les électeurs éliront leur nouveau président. À gauche, le président Sánchez Cerén a déjà annoncé « des modifications » dans le parti « pour changer beaucoup des choses que la population estime mauvaises » et ainsi peut-être gagner les élections. À droite, les trois principaux partis sont déjà convaincus qu’ils seront les vainqueurs. Le parti ARENA a demandé à ses alliés de voter pour leur candidat aux prochaines primaires. Ce n’est pas sûr qu’ils accepteront. Les jeux sont donc encore loin d’être faits…

Jac FORTON

[1] FMLN : Frente Farabundo Martí para la Liberación Nacional (gauche). ARENA : Alianza Republicana Nacionalista (extrême droite). PCN : Partido de Concertación Nacional (droite). PDC : Partido Demócrata Cristiano (droite). GANA : Gran Alianza por la Unidad Nacional (centre). CD : Cambio Democrático.

Une décision de la justice fédérale argentine annonce l’heure du crépuscule pour Cristina Kirchner

Le juge fédéral Julián Ercolini a ordonné, le 2 mars, le renvoi de l’ex-présidente de la République Argentine devant les tribunaux dans le cadre d’une affaire d’attribution frauduleuse de marchés publics en Patagonie. Poursuivie pour plusieurs affaires, Cristina Kirchner a notamment été condamnée récemment pour trahison à la patrie dans le cadre de l’enquête sur l’attentat contre l’AMIA, et devrait être jugée pour corruption à une date encore non définie.

Photo : 5TJT

Le juge Ercolini avait ordonné également le procès de deux proches collaborateurs de Cristina et de son mari, l’ex-président feu Nestor Kirchner : l’ex-ministre Julio de Vido et le chef d’entreprise Lázaro Báez. Actuellement placés en détention provisoire depuis depuis novembre 2017, ils sont accusés d’avoir touché 2,4 millions de dollars de manière frauduleuse. Selon le Centre d’information judiciaire (CJI), tous les trois sont soupçonnés d’« association illicite » et « d’irrégularités dans l’attribution de marchés publics dans la province de Santa Cruz », fief des Kirchner depuis les années 90, aujourd’hui en banqueroute et gouverné par Alicia Kirchner, la sœur de Nestor Kirchner. Selon les dernières informations, Lázaro Báez s’achemine vers un important procès de corruption contre l’ex-présidente et plusieurs de ses ex-fonctionnaires dans la cause pour blanchiment d’actifs (connue sous le nom de « la route de l’argent K »), tandis que Julio de Vido pourrait être libéré prochainement car, selon la Chambre Fédérale, les accusations étaient fondées sur « des erreurs et des plagiats ».

Si Mme Kirchner peut, dans les faits, être jugée et condamnée, elle ne pourrait toutefois purger sa peine derrière les barreaux car, élue sénatrice en octobre dernier, elle bénéficie de ce privilège, fléau qui pourrit silencieusement la vie politique : son immunité parlementaire. C’est le cas également de l’ex-président Carlos Menem, qui siège tranquillement au parlement alors même qu’il a été condamné pour vente d’armes. La députée du GEN (Génération pour une rencontre nationale), Margarita Stolbizer, avait annoncé le 14 novembre dernier qu’elle demanderait à la justice le retrait de l’immunité de l’ex-présidente : « Le grand problème est que le Sénat assume son rôle de gardien de tous les délinquants qu’il accueille, comme Carlos Menem, et il est prêt à faire de même avec madame Kirchner. »

La fin de douze ans de présidence Kirchner, en 2015, a mis en lumière d’autres affaires impliquant plusieurs anciens hauts responsables déjà mis en examen depuis l’année dernière. C’est le cas notamment de l’ex-vice-président Amado Boudou, de l’ex-ministre des Affaires étrangères Héctor Timerman (qui a été libéré le 10 janvier pour raisons de santé et se trouve actuellement sous traitement aux États-Unis), de l’ex-secrétaire aux Transports Ricardo Jaime et de l’ex-secrétaire des Œuvres publiques José López. Ce dernier est un bel exemple du grossier modus operandis par lequel la bande de voyous qui entourait les Kirchner a en partie vidé les caisses de l’État : surveillé par la justice depuis 2008, soupçonné d’enrichissement illicite, José López était armé d’une carabine et de deux pistolets lorsqu’il a été arrêté le 14 juin 2016 à l’intérieur du monastère Monjas Orantes y Penitentes de Nuestra Señora del Rosario de Fatima, à cinquante kilomètres de Buenos Aires. Il a été filmé par une caméra de surveillance en train de transporter de gros sacs jusqu’au portail du monastère, où une nonne l’a aidé à les y introduire. On a retrouvé dans ces sacs neuf millions de dollars.

Et en parlant de dollars, outre l’accusation d’entrave à l’enquête sur l’attentat contre l’AMIA en 1994 (le siège de l’Association mutuelle israélite argentine), Madame Kirchner a été inculpée pour délit économique portant sur des opérations de la Banque centrale et des irrégularités dans les ventes de dollars, du temps de son mandat présidentiel. Rappelons aussi que Cristina Kirchner et ses deux enfants sont également poursuivis dans d’autres affaires pour « blanchiment d’actifs ». Le lecteur intéressé trouvera plus de détails dans les articles précédents.

Enfin, face à l’énormité des faits en cours d’investigation sur des soupçons de corruption, et malgré l’accusation de trahison à la patrie en relation à la cause AMIA (laquelle a été modifiée en abus d’autorité et complicité aggravée, car le délit de trahison à la patrie ne pouvait s’appliquer parce qu’il requiert une situation de guerre), on ne peut pas affirmer avec certitude que Mme Kirchner va sombrer dans l’oubli nichée dans une cage dorée. Le peuple a la mémoire courte et le ventre vide. Les politiciens le savent, c’est pourquoi ils font montre d’une extraordinaire capacité de résilience ; ceux qui ont été condamnés par la justice reviennent souvent renforcés pour laver leur honneur sali par les scandales. Genre d’Homo sapiens très particulier, certains politiciens sont comme des œuvres d’art : ils ne sont jamais achevés ; d’autres, comme les mauvaises herbes, ne disparaissent jamais.

 

Eduardo UGOLINI

Le Festival d’Almagro revendique aussi le patrimoine théâtral du Siècle d’or latino-américain

Nommé en octobre 2017 directeur artistique du Festival international de théâtre classique d’Almagro, Ignacio García (Madrid, 1977) fête ses 40 ans avec le festival. Sous sa direction, le festival s’ouvre au monde pour promouvoir le patrimoine théâtral du Siècle d’or en y incluant la littérature et le théâtre créés à cette époque en Amérique latine. Nous reproduisons ici un entretien avec Ignacio García réalisé par Irène Sadowska.

Photo : Enrique VIII

Ce festival devient le croisement des regards sur le Siècle d’or depuis les cultures, langues et traditions théâtrales du monde. Sans aucun doute Ignacio García, avec sa vaste connaissance du théâtre classique et son expérience de la scène internationale, est l’homme providentiel pour le festival d’Almagro où il a travaillé comme metteur en scène et concepteur de musique, dans quatorze éditions en 20 ans.

Ta direction du festival d’Almagro représente-t-elle un changement radical de la philosophie des programmations ou s’agit-il simplement de les adapter à ton projet artistique ? Quelles sont les grandes lignes de ton projet ?

Ignacio García: Ce n’est pas tout à fait un changement radical, mais plutôt une réorientation résolue. Natalia Menéndez et son équipe ont fait un excellent travail en créant entre autres la Fondation du Festival, qui nous permet désormais une certaine indépendance de gestion. Le grand mérite de Natalia a été de laisser le festival sans déficit, et même dans une très bonne situation financière. Il y a des lignes impulsées par Natalia, comme l’ouverture au jeune public et aux nouveaux créateurs que nous allons maintenir absolument. Tout comme la présence de la Compañía Nacional de Teatro Clásico qui constitue un axe fondamental de la programmation, la participation du Musée national du théâtre avec des expositions, les Journées du théâtre classique de Castilla la Mancha organisées depuis 26 ans. Tout cela constitue une ligne patrimoniale.

Ce que je veux, c’est étendre la vision du Siècle d’or. Il y aura moins de Shakespeare et de certains autres auteurs étrangers pour donner plus d’espace aux auteurs autochtones. Par exemple, cette année, on va célébrer le 400e anniversaire de la naissance d’Agustín Moreto, un des plus importants auteurs du Siècle d’or, avec Lope de Vega, Calderón et Tirso de Molina. Agustín Moreto malheureusement reste aujourd’hui peu connu. Si nous à Almagro ne donnons pas un coup de projecteur sur son œuvre, personne ne le fera.

Je veux que le festival contribue à enrichir l’écosystème théâtral en proposant une diversité de regards, les nôtres et ceux des étrangers, sur les classiques, à travers diverses versions, qu’elles soient très modernes ou plus classiques, dramatiques ou comiques. Un autre de mes objectifs est d’étendre la connotation du Siècle d’or à la littérature mystique espagnole, unique au monde, à la littérature picaresque, à certains phénomènes artistiques espagnols qui ne sont pas purement théâtraux.

Un des grands défis de ton projet est de renforcer l’identité internationale du festival et sa présence dans le monde. Avec quels moyens et quelles stratégies vas-tu le réaliser ?

Le patronage du Festival m’a offert sa direction en connaissant ma trajectoire avec le répertoire classique espagnol à l’étranger et en me demandant de renforcer sa présence dans le monde. Pour y arriver, le festival doit proposer des choses que l’on ne peut pas voir dans d’autres festivals. Notre proposition est que, en quasi quatre semaines, le public puisse voir tout le Siècle d’or.

Cette année, on pourra voir des auteurs comme Calderón, Lope de Vega, Cervantès, Sor Juana de Inés, Agustín Moreto, Juan Ruiz Alarcón, Fray Luis de León, Santa Teresa, María de Zayas, pour certains peu connus et jamais représentés.

Je veux donner une vision très vaste de ce répertoire classique que nous partageons avec l’Amérique latine. De fait, l’Amérique latine va être un axe fondamental d’allers retours : des compagnies d’Amérique latine viendront à Almagro avec des productions de classiques du Siècle d’or, et réciproquement certaines productions du festival iront là-bas. Nous voulons susciter ainsi une réflexion sur ce que signifie la langue espagnole ici et là-bas. Comment parle-t-on l’espagnol au Mexique ? Comment déclame-t-on les vers de Lope de Vega ou de Calderón en Colombie, en Argentine ou au Pérou ?

Je veux que le Festival d’Almagro défende le patrimoine. Tout comme n’importe quelle compagnie dans le monde aspire à aller avec son Shakespeare à Stratford, n’importe quelle compagnie qui crée Moreto ou Calderón peut venir avec son spectacle à Almagro. C’est la meilleure façon de renforcer l’identité internationale du Festival. Cette année, nous présenterons le nouveau projet du festival et sa programmation en Amérique du Nord, en Amérique latine et en Europe pour que les artistes, les compagnies, les journalistes et les spectateurs à l’étranger connaissent ses objectifs.

En quoi l’édition 2018 reflète-t-elle ton nouveau projet pour le festival ?

Je veux que cette première année soit très symbolique de l’esprit du festival. La présentation va coïncider avec le 400e anniversaire de naissance de Moreto. Nous donnons beaucoup d’importance aux liens très forts avec la Compañía Nacional de Teatro Clásico. Le prix du Festival sera plus étroitement lié avec le Siècle d’or. Je souhaite qu’en lisant le programme du festival les gens comprennent immédiatement que nous sommes dans l’espace hispanique des XVIe et XVIIe siècles, incluant les œuvres des auteurs qui ont écrit au Mexique, en Colombie, au Pérou. Par exemple, au Pérou, il y avait une littérature écrite dans un mélange d’espagnol et de quechua. Cela est aussi un patrimoine que nous voulons valoriser et faire découvrir.

Il s’agit d’inverser la direction de la colonisation. Pendant 500 ans, nous avons amené là-bas notre culture et notre théâtre. À la colonisation nous allons substituer le dialogue d’égal à égal. Par exemple cette année avec la Colombie, premier pays invité qui aura une présence très importante : spectacles de théâtre, concerts, expositions, livres. De sorte que le public pourra avoir une vision plus panoramique et profonde de la culture colombienne. Chaque année nous inviterons un autre pays latino-américain en ouvrant ainsi les frontières et en créant des ponts culturels.

Tu es un metteur en scène prolifique qui ne cesse de multiplier chaque année ses travaux en Espagne et à l’étranger. Comment vas-tu concilier les responsabilités de directeur du Festival d’Almagro avec tes engagements de metteur en scène ? Vas-tu t’impliquer dans la programmation du festival en mettant en scène une pièce ?

Obligatoirement, j’ai dû annuler plusieurs de mes mises en scène au Mexique, en Jordanie, en Finlande. Je vais faire moins de mises en scène maintenant, en particulier des projets ayant à voir avec le Siècle d’or, en profitant de mon travail en dehors de l’Espagne pour me faire l’ambassadeur du festival. Par exemple, les liens et les contacts que nous avons avec les théâtres et les festivals en Amérique latine résultent de mon travail pendant plusieurs années là-bas. Quant à mettre en scène une pièce dans le cadre de la programmation du festival, pour le moment nous n’avons pas de moyens pour produire nos propres spectacles.

Comment ton travail à l’étranger va-t-il renforcer l’impact international du festival ?

En continuant à faire des spectacles avec des textes du Siècle d’or dans d’autres pays, il est probable que certains d’entre eux pourront venir à Almagro, de même que certains spectacles du Siècle d’or créés par d’autres metteurs en scène. Nous avons également des projets communs avec des théâtres et des festivals à l’étranger, par exemple en Pologne, au Portugal, en Estonie. Il y a des projets de création de textes du Siècle d’or dans plusieurs pays : aux États-Unis, en Angleterre, au Mexique, en Argentine, en Inde, que j’aimerais relier avec notre festival en les faisant venir à Almagro.

Le spectacle El Quijote Kathakali que j’ai fait en Inde avec les acteurs autochtones, une coproduction avec le Festival d’Almagro, va aller cette année au festival de Guanajuato. Nous sommes en train de faire avec plusieurs festivals du monde un accord de collaboration, de sorte qu’une partie de la programmation d’Almagro soit présentée dans ces festivals.

Mon ambition est de faire du Festival d’Almagro un point névralgique du théâtre du Siècle d’or où vont converger et se croiser les différentes visions et lectures des classiques depuis des cultures très diverses. J’ai parlé avec une magnifique metteur en scène australienne sur une possibilité de faire Fuente Ovejuna de Lope de Vega avec les aborigènes australiens.

Les spectateurs locaux représentent une partie importante du public du festival. Les municipalités de la région ont développé, avec le festival, une politique en faveur du théâtre. La dernière édition du festival, sous la direction de Natalia Menéndez, avait comme devise « respirer le théâtre », ce qui veut dire aussi impulser au festival un nouveau souffle en intensifiant les relations avec son public, en particulier celui de proximité…

Almagro reflète les transformations des municipalités à travers la culture. Le festival leur a apporté une richesse immatérielle et spirituelle énormes. Les adultes et les enfants des autres villes et villages de la Mancha ont vécu ensemble depuis 40 ans avec les acteurs, ont pu voir chaque soir un spectacle différent et rencontrer dans les rues des artistes internationaux comme Vanessa Redgrave, Michel Piccoli, des acteurs de la Comédie-Française, du Piccolo Teatro de Milan, de la Royal Shakespeare Compagny ou de la Schaubühne. C’est impressionnant que par cette petite ville ait du passer tant de personnalités du théâtre mondial. C’est pour cela que ce public est fondamental. Notre offre est très globale et très éclectique avec des spectacles nationaux, internationaux, mais aussi des groupes de théâtre ou de musique régionaux. De sorte que les artistes et les spectateurs étrangers peuvent découvrir notre culture populaire.

Nous allons envahir toute la ville : places, rues, jusqu’à la piscine municipale, avec des spectacles, livres, lectures publiques de textes du Siècle d’or. Qu’on puisse entendre des vers de Cervantès, de Tirso, de Sor Juana dans les marchés et dans d’autres lieux de la ville. Un appui de la Deputación Provincial de Ciudad Real qui, comprenant que Festival à Almagro est un privilège que les autres villes n’ont pas, aide non seulement aux déplacements des habitants de ces villes au Festival mais aussi l’achat de billets de théâtre. Plusieurs acteurs, auteurs, créateurs de lumière, sont originaires de La Mancha. Nous souhaitons que cela soit aussi une raison d’orgueil local.

Le festival offre non seulement une grande diversité de lectures et d’approches scéniques des classiques mais aussi une perspective sur l’évolution des regards sur le Siècle d’or. En ce sens, il est à la fois une mémoire du théâtre et la « fabrique » du présent et de l’avenir, avec de nouvelles propositions scéniques. Vas-tu réserver plus de place à ces propositions novatrices, parfois polémiques, provocatrices ?

Sans doute. Je souhaite que les approches des classiques soient très diverses et très contemporaines, qu’on fasse par exemple Calderón avec du hip-hop ou avec la musique et la danse, ou que quelqu’un danse sur les poèmes de Sor Juana Inés. De fait, le théâtre du Siècle d’or est un spectacle intégral, comme le baroque français, où la musique, le chant et les paroles forment un tout.

Ce qui est intéressant, c’est la confrontation de regards différents : contemporains et plus classiques, sur notre patrimoine. Par exemple, la Compañía Nacional de Teatro Clásico vient cette année avec six productions dont certaines sont des traitements assez osés de ce répertoire. De Colombie viennent des versions très tropicales de Cervantès, de Calderón et de San Juan. Je crois que Almagro est très représentatif des transformations qu’a vécu notre pays durant les quarante dernières années sur le plan politique, social et culturel.

Irène SADOWSKA

Notes

Né en 1977 à Madrid, Ignacio García, formé à l’École royale supérieure d’art dramatique à Madrid, a débuté comme metteur en scène en 1996 au théâtre en montant les œuvres des grands classiques espagnols et étrangers ainsi que de nombreux auteurs contemporains comme Max Aub, Enrique Javier Poncela, José Bergamin, José Luis Alonso dos Santo, Ernesto Caballero, et pour les auteurs étrangers Machiavel, Shakespeare, Kataiev, Oscar Wilde, Dario Fo et d’autres. Dans le champ du théâtre lyrique, il a monté plus de trente opéras du répertoire depuis Monteverdi, Verdi, Puccini, Donizetti, Rossini, Massenet jusqu’à Stravinski, a fait cinq créations mondiales d’opéras entre autres Orfeo de Jesús Rueda et Un parque de Luis de Pablo, et a mis en scène plusieurs œuvres du répertoire de la zarzuela. Il est probablement le metteur en scène espagnol le plus voyageur, partageant en permanence son travail entre l’Espagne et des théâtres et opéras dans de nombreux pays du monde sur presque tous les continents.

« Une partie d’échecs avec mon grand-père » d’Ariel Magnus : de l’Allemagne nazie à Buenos Aires

Ariel Magnus est un romancier argentin. Le jour où il découvre le journal intime, que personne n’a lu avant lui, d’un grand-père qu’il n’a pas connu, il a l’idée de ce roman qui marie la réalité d’un tournoi d’échecs qui a eu lieu à Buenos Aires en 1939, de quelques joueurs internationaux qui y ont participé, de Heinz Magnus, le grand-père du titre avec la présence de quelques personnages de fiction, comme Mirko Czentovic, qui apparaît dans Le Joueur d’échecs de Stefan Zweig et celle (fiction ou réalité) de l’auteur lui-même. Un roman d’une grande originalité qui comblera les amateurs de ce que certains appellent un sport.

Photo : Ariel Magnus/Maximiliano Luna – éd. Rivages

Tout commence donc avec la découverte par Ariel Magnus d’un journal tenu par son grand-père mort avant sa naissance. Le journal a été écrit à partir de 1937. Heinz Magnus vient d’arriver à Buenos Aires où il s’est réfugié pour fuir le régime nazi.

L’ombre d’Hitler pèse sur le monde occidental entier, on l’ignore parfois, on feint de l’ignorer le plus souvent, mais on sent cette menace qui ne pèse pas que sur les juifs. Peu après l’arrivée du grand-père, en 1939, est organisé dans la capitale argentine le Tournoi d’échecs des Nations.

Le jeu d’échecs pouvait-il être pris comme une métaphore des circonstances historiques de l’époque ? C’est ce qu’affectent de faire certains, avant de revenir au jeu classique. Et c’est aussi ce que fait Ariel Magnus avec son roman : qu’est-ce qui est « vrai », « réel », qu’est-ce qui est inventé ? Qu’est-ce qui est transformé, à partir par exemple du Joueur d’échecs de Zweig ? Dans une brillante préface (intitulée « Avertissement »), il revendique sa liberté d’auteur et déclare avoir tous les droits. Il le fait de façon si éblouissante que, même épris de « réalisme », on est obligé de le suivre (ou de renoncer, mais on y perdrait beaucoup). Il jongle avec les époques, on remonte le temps pour revenir au présent (mais lequel ? Celui du journal ou celui de la narration ?). Il faut se laisser mener et, si on accepte d’être cette sorte de plume d’oiseau portée par des courants d’air plus ou moins rapides, on éprouve un délicieux vertige.

« Un fait est réel, même si les personnages qui le vivent ne le sont pas », dit à peu près Ariel Magnus, et ce paradoxe résume parfaitement sa démarche. Ainsi Mirko Czentovic, le personnage du Joueur d’échecs de Zweig, sort de son roman pour participer en chair et en os au Tournoi argentin. Inutile de vouloir chercher ce qui est vrai, inventé ou transformé, cela a perdu tout intérêt ; l’intérêt est dans ce qu’on lit, ce qui n’est, ni plus ni moins, que l’essence de toute création littéraire.

Il vaut mieux, pour profiter de cette Partie d’échecs avec mon grand-père, avoir un minimum de connaissances sur ce que l’auteur hésite à appeler un sport. Mais même sans les avoir, on pourra profiter de tous les à-côtés du Tournoi, rencontres entre tous les personnages, fictifs ou réels, et surtout le contexte de cette terrible année 39. L’histoire mondiale, elle, est hélas bien réelle, avec l’avancée inexorable vers ce que nous savons et qu’ignorent les protagonistes, imaginaires ou non, avec la progression du nazisme et la situation des juifs.

Dans ce roman hors normes, Ariel Magnus surprend, amuse, irrite parfois, il se met très consciemment dans les traces de Jorge Luis Borges qu’il cite par ailleurs régulièrement. Il montre aussi de cette façon la continuité de la littérature argentine.

Christian ROINAT

Une partie d’échecs avec mon grand-père d’Ariel Magnus, traduit de l’espagnol (Argentine) par Serge Mestre, éd. Rivages, 314 p., 22,50 €.
Ariel Magnus en espagnol : El que mueve las piezas (una novela bélica), ed. Tusquets.

« La Familia » et « Les Bonnes Manières » : deux films latinos en salle à partir du 21 mars

Riche semaine pour le cinéma latino qui voit arriver sur les écrans La Familia du Vénézuelien Gustavo Rondón Córdova, un film sur les rapports entre un père et son fils autour de la question de la violence, ainsi que Les Bonnes Manières, un ovni du cinéma brésilien réalisé par Marco Dutro et Juliana Rojas, qui mêle réalisme et fantastique.

Photo : extrait de La Familia

La Familia de Gustavo Rondón Córdova, raconte l’histoire de Pedro, 12 ans, qui erre avec ses amis dans les rues violentes d’une banlieue ouvrière de Caracas. Quand il blesse gravement un garçon du quartier lors d’un jeu de confrontation, son père, Andrés, le force à prendre la fuite avec lui pour se cacher. Andrés découvre alors son incapacité à contrôler son fils adolescent, mais cette nouvelle situation rapprochera le père et son fils. Cette année, les histoires d’enfants abandonnés à eux-mêmes – thème récurrent du cinéma latino – cèdent le pas aux relations père-fils, comme l’indique d’ailleurs une section de la 34e édition du festival des Reflets du cinéma ibérique et latino-américain de Villeurbanne (14-28 mars), intitulée « De père à fils ».

« Avant le tournage, explique le réalisateur Gustavo Rondón Córdova, Giovanny García, le père, et Reggie Reyes, Pedro, ne se connaissaient pas vraiment, ils avaient fait des tests ensemble mais sans plus. C’est une chose que je souhaitais. Nous tournions en effet dans l’ordre chronologique et je voulais qu’il se passe dans le film ce qui se passe aussi en dehors du film. Il y avait beaucoup de distance entre eux au début, aussi bien dans la vraie vie que dans celles de leurs personnages. Reggie Reyes est un enfant très timide, j’ai donc utilisé cela durant le tournage pour les faire se rapprocher. »

« Je voulais que ma ville, Caracas, soit le personnage principal de cette histoire. J’ai tout fait pour injecter de la vérité à l’image, et trouver de la beauté dans cette triste réalité. Bien sûr, Caracas est une ville très dangereuse et certains endroits de la ville le sont particulièrement, mais nous étions très bien préparés et nous avions un service de protection à nos côtés. » Les enfants des milieux populaires sont livrés à eux-mêmes et trouvent dans la rue ce qui leur manque chez eux. Le film a été tourné fin 2015 et il n’est pas du tout certain qu’il aurait pu l’être quelques mois auparavant.

En voyant le film, on pense aux productions du néoréalisme italien, et au Voleur de bicyclette en particulier. Comme le film italien, il ne s’agit pas d’un un film politique, mais il montre une société qui a échoué. Les grands ensembles, les autoroutes qui traversent le centre-ville dressent le portrait d’une ville qui étouffe, suite à la démesure politique de ses dirigeants qui ont oublié l’humain et n’ont pas envisagé l’avenir. C’est peut-être aussi pour cela que le titre du film est générique : La Familia.

Gustavo Rondón Córdova (Caracas, 1977) a étudié la Communication Sociale à l’Université Centrale du Venezuela et s’est spécialisé en cinéma au sein du Programme Académique de Réalisation à la Film and TV School of the Academy of Performing Arts de Prague (FAMU), en République Tchèque. Entre 2003 et 2012, il a écrit, réalisé et monté cinq courts-métrages sélectionnés dans des festivals (Berlin, Biarritz, Toulouse, La Havane). La Familia, présenté à la Semaine de la critique à Cannes en 2017, est son premier long métrage. Le film essaie, avec chaleur, de montrer comment deux êtres laissent la violence derrière eux et réapprennent à se connaître. Sortie le 21 mars.

Les Bonnes Manières (As Boas Maneiras) est un film étonnant réalisé par les Brésiliens Marco Dutro et Juliana Rojas. Clara, une infirmière solitaire de la banlieue de São Paulo, est engagée par la riche et mystérieuse Ana comme la nounou de son enfant à naître. Alors que les deux femmes se rapprochent petit à petit, la future mère est prise de crises de somnambulisme… On se croit dans un scénario classique, mais le film est classé dans la catégorie film fantastique… Ana aurait-elle des hallucinations ?

En réalité, très vite, la beauté des images nocturnes nous interpelle et nous apprenons rapidement qu’Ana se lève la nuit pour manger de la viande, beaucoup de viande. Il n’y a d’ailleurs que cela dans le frigo. Avec ses décors intérieurs superbes et remarquablement filmés, nous voyons grandir dans la seconde partie du film un enfant sauvage. Comme l’avait fait remarquer le critique du journal Le Monde au festival de Locarno l’été dernier, « ces contrastes si forts sont réunis en une parfaite cohérence stylistique. Tout semble couler de source dans Les Bonnes Manières : la sensibilité qui domine est celle de l’intimisme, qu’il s’agisse des relations entre la mère et l’enfant ou de celles qui unissent les femmes. Car entre Clara et Ana, c’est aussi de sentiments et d’amour physique qu’il va être question ».

Le film joue constamment entre réalisme et fantastique, ce qui était déjà le cas de Trabalhar cansa (2011), le film qui nous avait fait découvrir alors Marco Dutro et Juliana Rojas. Ils savent détourner les codes propres à des genres très marqués du cinéma populaire pour dépeindre une situation sociale. « Nous sommes avant tout guidés, expliquent-ils, par les personnages et leurs émotions : ce sont eux qui établissent la dimension fantastique dans laquelle ils glissent peu à peu. Tout est une question d’équilibre entre les thématiques sociales qui nous intéressent et leur inscription dans un univers codifié. Pourquoi le genre ? Parce que la peur, la violence, la mort, les tabous y sont inhérents. C’est en soi subversif. »

Plus que le fantastique, c’est la façon dont les auteurs dépassent un genre pour nous faire entrer dans leur monde imaginaire qui est à l’œuvre. C’est également une métaphore qui exalte les différences ; un film audacieux, très curieux, qui mélange les thèmes, passionnant du début à la fin, mais également d’une remarquable intelligence qui révèle, si on veut bien les lire, les paradoxes de la société brésilienne. À voir à partir du 21 mars.

Alain LIATARD

À Grenoble, du 20 mars au 1er avril, un festival de cinéma très Ojo Loco

Le Festival Ojoloco, organisé par l’association Fa Sol Latino, a été créé à Grenoble, il y a maintenant six ans, par une équipe de passionné-e-s du cinéma et des thématiques sociétales latino-américaines. Plus de 30 000 spectateurs et 500 projections plus tard, l’essence du festival est toujours de développer une ligne artistique exigeante mais ouverte à toutes et tous, et se voulant l’écho des débats traversant les sociétés ibériques et latino-américaines.

Le poumon vital du festival est axé autour de trois pôles : Au cinéma le Méliès de Grenoble avec une cinquantaine de films inédits sur 13 jours autour du cinéma contemporain et des créations cinématographiques de ces deux dernières années avec une compétition fiction et une compétition documentaire (dotée d’une résidence à Lussas) ; À la cinémathèque de Grenoble avec quatre soirées dont deux consacrées au cinéma de Patrimoine, une soirée compétition court-métrages et une nuit blanche autour du cinéma de genre avec cinq films de 20 h à 6 h du matin ! Sur le campus avec un cycle autour des jeunes talents qui proposent leur premier ou deuxième film gratuitement les midis.

Pour cette sixième édition qui aura lieu entre le 20 mars et le 1er avril 2018 à Grenoble, soixante films ont été sélectionnés (dont une dizaine de premières françaises !) avec une centaine de projections et une vingtaine d’invité-e-s. En effet, les rencontres font partie intégrante de l’ADN du festival avec plus d’une rencontre par jour sur les deux semaines de festival ! Cette année, l’invité d’honneur est le génial réalisateur cubain Fernando Pérez. Une soirée spéciale lui sera dédiée à la Cinémathèque de Grenoble et son dernier film, Últimos Días en La Habana, sera présenté en compétition officielle fiction. À noter également qu’il proposera deux ateliers-masterclass ; l’un autour du nouveau cinéma latino-américain, l’autre sur la direction d’acteurs. Toujours à Cuba, le nouveau film du réalisateur Ernesto Daranas (primé à Ojoloco il y a deux ans pour Chala, une enfance cubaine), Sergio y Sergéi, sera présenté en exclusivité en compétition officielle.

Enfin, il est à noter également les nouveautés de cette sixième édition : l’inauguration d’une ciné-caravane afin de proposer des courts-métrages dans un objet cinéphile itinérant sur tous les territoires (le financement participatif de ce projet est toujours en cours ; proposer grâce à des plateformes partenaires des films gratuitement en ligne en vidéo à la demande dont le magnifique vénézuélien La Soledad ; proposer deux films de patrimoine chaque jeudi à la Cinémathèque de Grenoble autour d’un même cinéaste ; renforcer l’accent mis sur la compétition documentaire au Méliès avec 10 documentaires savamment sélectionnés et 8 équipes de films présentes afin de présenter leur travail ! ; des ateliers, débats, conférences, expositions toujours plus nombreux dont notamment un brunch-débat sur la place des femmes dans le cinéma, une exposition exceptionnelle sur Segundo de Chomón, précurseur des trucages au cinéma et contemporain de Méliès, des conférences sur la situation politique au Venezuela et en Catalogne.

Ojoloco

Découvrir le programme

De Michelle Bachelet à Sebastián Piñera, l’alternance gauche-droite à la présidence du Chili

Sebastián Piñera, l’homme d’affaires de centre-droite, a repris la présidence du Chili dimanche 11 mars dernier. Il succède à Michelle Bachelet, à qui il avait déjà succédé en 2010. On assiste depuis 2006 à une alternance gauche-droite entre ces deux candidats, mais cette fois-ci, Sebastián Piñera représente une nouvelle coalition des trois partis sous le nom de « Chile Vamos », constituée et intégrée par son ancien parti, Rénovation Nationale (RN), le Parti Régionaliste Indépendant (PRI), Evópoli, et l’Union Démocratique Indépendante (UDI), proche de la ligne de Pinochet.

Photo : Wikimedia

Michelle Bachelet, aujourd’hui ex-présidente socialiste, a signé cinq jours avant la fin de son mandat un projet de réforme constitutionnelle qui propose une nouvelle constitution. C’était une de ses promesses de campagne. Sachant que l’actuelle constitution date de 1980 et fût imposée par le régime de Pinochet, elle pourrait être modifiée pour la deuxième fois, suite aux rectifications établies sous la gouvernance du socialiste Ricardo Lagos dans les années 2000. Ce nouveau document permet la reconnaissance des groupes indigènes Mapuche devant de la loi et se fonde sur les droits fondamentaux du peuple chilien.

Sebastián Piñera a repris la présidence en promettant de relancer la croissance économique, comme l’un des accomplissements les plus emblématiques de son premier mandat. Son nouveau programme économique promeut la libre concurrence entre les entreprises et prévoit la réduction des impôts sur celles-ci. Il promet également d’augmenter les retraites, d’assouplir les régulations dans le secteur minier, et de réduire le niveau de pauvreté. Lors de la passation de dimanche dernier, il a souligné : « Ma mission, c’est de transformer le Chili en un pays développé et sans pauvreté. »

En tant qu’homme d’affaires possédant l’une des plus grandes fortunes du pays et après une formation d’économiste, il a réussit à convaincre ses électeurs par son discours libéral. Piñera est très critique vis-à-vis du mandat de Bachelet, et l’accuse d’avoir laissé le pays paralysé avec un taux de chômage encore plus élevé (6,5 %) et des salaires abaissés. Il promet de doubler la croissance (sur ce point, ce qui ne fut pas le cas pour le gouvernement de Michele Bachelet, le Chili devrait profiter du contexte international) et de créer 600 000 emplois. En outre, d’aucuns craignent une remise en cause des réformes sociétales du gouvernement sortant en matière de dépénalisation de l’avortement et du mariage homosexuel. Mais, d’après les spécialistes, cette crainte serait infondée puisque la majorité de la population a déjà approuvé ces réformes.

L’héritage de Michelle Bachelet

Le gouvernement de Bachelet a instauré une série de réformes avec succès (certaines d’entre elles sont encore inachevées, d’autres sur le point d’être approuvées), afin de modifier les réformes imposées par la dictature de Pinochet et de doter le Chili d’une meilleure protection sociale et d’un système universitaire accessible à tous. Le candidat Piñera a accepté de conserver la « gratuité » des universités. Les réformes sous Bachelet constituent des avancées en matière d’éducation supérieure et publique, de politique fiscale, mais aussi dans le monde du travail. Elle a aussi soutenu des réformes sociétales telles que le droit à l’avortement dans certains cas, ainsi que la loi sur l’identité de genre et l’union civique entre personnes du même sexe (Pacs).

Le premier mandat de Bachelet, débuté en 2006 et achevé en 2010, atteint un taux de popularité de 89 %. Aujourd’hui, elle quitte son poste avec 39 % d’approbation, selon les études du centre d’investigation Cadem. On assiste aujourd’hui à une autre victoire significative qui illustre un virage à droite dans d’autres pays de la région, comme c’est le cas en Argentine avec Mauricio Macri et au Brésil avec Michel Temer. Il nous faudra attendre la totalité des résultats des élections à venir pour mieux visualiser le nouveau paysage politique d’Amérique latine.

Karla RODRIGUEZ

Articles par mois

Articles par catégorie