Archives mensuelles :

février 2015

L’Union européenne désire renforcer ses relations avec l’Amérique latine

La haute représentante de l’Union européenne (UE), Federica Mogherini, a déclaré que l’Union européenne devait avoir une « voix unique » qui puisse avoir de la force dans les forums internationaux.

Madrid. La haute représentante de l’Union européenne (UE), Federica Mogherini, a fait part de son intérêt pour le « renforcement » des relations avec l’Amérique latine, projet pour lequel elle a dit espérer pouvoir compter sur l’Espagne au vu des liens forts qu’elle entretient avec ce continent. Durant une conférence de presse à Madrid avec le ministre espagnol des Affaires étrangères, José Manuel García-Margallo, Mogherini a plaidé pour « un investissement politique » en Amérique latine, en soulignant que l’Europe est un « associé évident » de cette région, a insisté l’agence de presse EFE.

Au niveau international, Mogherini a déclaré que l’UE doit avoir une « voix unique » qui puisse avoir de la force dans les forums internationaux, projet pour lequel elle compte aussi s’appuyer sur l’Espagne en tant que membre non permanent au Conseil de Sécurité. Cette position de l’Espagne est « une énorme opportunité » pour les pays de l’UE afin de coordonner leurs politiques et réussir à avoir une plus grande efficacité, selon les dires de la représentante de l’UE. Mogherini a rappelé que l’Espagne avait manifesté le désir de voir le siège qu’elle occupe au Conseil de Sécurité représenter les intérêts de l’UE. D’autre part, García-Margallo et Mogherini ont souligné que le rôle de l’Europe en ce qui concerne l’Ukraine est essentiel et que la situation en Libye, « très complexe et dangereuse« , exige de mener une action conjointe. En ce sens, la responsable de la diplomatie communautaire a annoncé qu’elle rencontrerait cette semaine le secrétaire d’État des États-Unis, John Kerry, les autorités égyptiennes et des ministres de la région pour tenter d’affronter la double menace que représentent la progression des djihadistes et la décomposition du gouvernement libyen.

Pour commencer son tour d’Europe, la haute représentante de l’UE et vice-présidente de la Commission européenne s’arrêtera à Madrid et son programme dans la capitale prévoit des réunions avec le roi Felipe VI, le président du gouvernement espagnol, Mariano Rajoy, et le ministre de la Défense, Pedro Morenés. Elle participera aussi à une rencontre au parlement avec les membres de la commission des Affaires étrangères, de la Coopération internationale au développement et de la commission mixte pour l’Union européenne. Elle assistera également à la présentation de l’Année européenne pour le développement à la Casa de América, aux côtés de José Manuel García Margallo et de la secrétaire générale latino-américaine Rebeca Grynspan.

El Universal de Caracas
traduit de l’espagnol par
Julie BONNET

Lire le texte en espagnol

“Birdman” d’Alejandro González Iñárritu, sacré meilleur film, repart avec quatre statuettes

Pour la seconde année consécutive, c’est un Mexicain – Guillermo González Iñárritu – qui remporte l’Oscar du meilleur film. Birdman interprété par Michael Keaton, Edward Norton, Naomi Watts et Emma Stone entre autres, raconte la vie tourmentée d’un ex-acteur de films de superhéros qui tente de renouer avec la gloire au théâtre.

La comédie noire, écrite, réalisée et produite par le Mexicain Alejandro González Iñárritu, a également été récompensée dans les catégories « meilleur réalisateur », « meilleur scénario original » et « meilleur photo ». Le film raconte l’histoire de Riggan Thomson, interprété par Michael Keaton qui a joué dans deux Batman. A l’époque où il incarnait un célèbre super-héros, Riggan était mondialement connu. Mais de cette célébrité il ne reste plus grand-chose, et il tente aujourd’hui de monter une pièce de théâtre à Broadway dans l’espoir de renouer avec sa gloire perdue.

Le grand vainqueur de la soirée – que Sean Penn a présenté en demandant « qui a donné sa carte verte à ce fils de pute ? » (Un second degré, puisqu’ils se connaissent depuis 21 grammes) –, s’est d’abord demandé si les autorités n’allaient pas trouver bizarre que l’Oscar du meilleur réalisateur aille deux années de suite à un Mexicain (il est allé en 2014 à Alfonso Cuarón pour Gravity).

Plus sérieusement, Alejandro González Iñárritu a aussi lancé un message plus politique en rendant hommage à ses compatriotes, «ceux qui vivent au Mexique (…) et ceux qui vivent dans ce pays. (…) Je prie pour qu’ils soient traités avec la même dignité et respect que ceux qui les ont précédés dans cette nation incroyable d’immigrants», et a appelé à l’établissement d’un gouvernement « digne [d’eux] » au Mexique.

Le film sort sur les écrans le 25 février et nous en feront la critique la semaine prochaine.

Alain LIATARD

En savoir plus sur:lire articles dans Le Monde et Libération

Le Brésilien Antônio Xerxenesky publie son premier roman en français

Il y a mille manières de se dépayser en littérature : changer d’époque et attaquer un bon vieux Zola, changer d’endroit et se lancer dans un Mankell nordique et potentiellement dépressif, changer d’atmosphère et se laisser enivrer par le dernier Murakami. Mais depuis le 6 février, date de la sortie en France de Avaler du sable, du jeune Brésilien Antônio Xerxenesky, on peut avoir tout cela, et encore bien plus en moins de deux cents pages ! Il est un des auteurs invités au 14e festival littéraire Belles Latinas de novembre prochain.

Un Far-West de studio cinématographique, probablement vers la fin du XIXe siècle, sert de décor principal à ce roman foisonnant et dépouillé, tragique et drôle, rédigé sur une vieille machine à écrire par un romancier qui est un personnage imaginé par un romancier dont l’ordinateur a tendance à bugger. On est à Mavrak, petite bourgade du Far West qui possède son saloon, avec son tricheur au poker, que ses « victimes » expulsent par une fenêtre dès les premières pages, deux familles qui s’affrontent depuis des générations et un shérif pas très normal. La preuve ? il ne boit que de l’eau et les femmes légères du saloon ont tendance à l’effrayer ! N’oublions pas l’auteur du texte, qui fait de brèves incursions dans son récit. Et puis dans ce décor typique, on a aussi un petit Roméo et Juliette local et sensuel et enfin, survolant cette île au cœur du désert, il y a la peur, universelle et traîtresse, qui est en chacun et qui la plupart du temps se confond avec la culpabilité.

Antônio Xerxenesky joue avec une maîtrise étonnante si on pense qu’il avait moins de trente ans quand il écrivait cela, avec les codes, les clichés littéraires ou cinématographiques qu’il utilise pour mieux les détourner, dont il se moque pour leur donner plus de profondeur : on ne sait plus vraiment si le fauteuil dans lequel on se trouve est celui du salon familial ou celui de notre cinéma habituel, on (re)découvre un décor connu et même familier, on s’installe tranquillement dans une routine qui très vite vole en éclats.

Antônio Xerxenesky joue aussi, et de façon très subtile, avec le sable du titre, celui du désert sur lequel Mavrak est bâtie, qui prend au long du roman une foule de formes : il change de texture et de couleur en fonction des sentiments des personnages, jusqu’à grincer entre leurs dents dans les moments de souffrance, il est utile quand il est sablier, prend une terrible réalité quand un jeune homme pense soudain qu’un jour, peut-être prochain, sa dépouille s’y retrouvera pour l’éternité… ou pour quelques années, puisqu’on voit aussi des morts se relever et envahir Mavrak pour transformer la bourgade en champ d’horreurs.

Il faut vraiment découvrir d’urgence ce roman qui surprend à chaque chapitre, découvrir aussi ce jeune écrivain plus que prometteur dont le deuxième roman vient de sortir au Brésil.

 Christian ROINAT

Avaler du sable d’Antônio Xerxenevsky, traduit du portugais (Brésil) par Mélanie Fusaro, Éditions Asphalte, 173 p., 15 €.
Areia nos dentes d’Antônio Xerxenesky, Editora Rocco Ldt., Rio de Janeiro, 2010

La juge d’instruction Viviana Fein continue inlassablement son enquête sur la mort du juge Nisman

À Buenos Aires, l’enquête sur la mort du juge Alberto Nisman avance difficilement, la juge d’instruction Viviana Fein continue inlassablement son enquête, compliquée par la politisation croissante du dossier. L’écoute prochaine des enregistrements téléphoniques devrait éclaircir certains faits. En attendant, le doute plane toujours et les Argentins descendent dans la rue.

Organisée à l’appel d’un secteur du pouvoir judiciaire “En hommage au procureur Nisman”, la marche du 19 janvier était clairement comprise comme une marche anti-gouvernementale, la présidente Cristina Fernández et son ministre des Relations extérieures étant accusés de vouloir protéger les accusés iraniens en échange d’achat de pétrole et de vente de céréales. Une semaine auparavant, l’ancien juge Pablo Lanusse avait dit que “La présidente ne peut pas marcher avec nous car son gouvernement est taché du sang du juge Nisman”. Le fait que le pétrole iranien est absolument incompatible avec les raffineries argentines et que tout le commerce des céréales est entre les mains du secteur privé et non de l’État n’a pas semblé gêner le juge Nisman ni les marcheurs. Comme d’habitude, les chiffres de la participation diffèrent selon les sources : 60 000 marcheurs pour la police pro-gouvernementale, 400 000 pour la police anti-gouvernementale. La vérité est sans doute entre les deux. Mais tous les responsables politiques de l’opposition y étaient.

La marche était silencieuse par respect pour la famille, l’ancienne épouse du juge, Sandra Arroyo Salgado, juge elle-même, ses filles Iara et Kala ainsi que Sara Garfunkel, mère du défunt, ouvrant le défilé. Mais la marche à peine terminée, les langues se sont vite déliées et ce fut une avalanche de déclarations sur les réseaux sociaux. La députée Patricia Bullrich : “Un coup d’État doux ? Non, un coup dur au cul de la part des 400 000 citoyens dans la rue”, message vite modifié en “Ce fut un coup porté au cœur d’un modèle. La société n’est pas intéressée d’écouter ce que dit le gouvernement”. Laura Alonso : “Il faut étudier la possibilité d’un jugement politique” contre la présidente, donc déjà accusée par l’opposition alors que l’instruction est toujours en cours et qu’il n’y a pas encore l’ombre d’une preuve d’un lien entre le gouvernement et la mort du juge. Pour Sergio Massa, candidat d’opposition aux élections présidentielles d’octobre prochain, “Il faut utiliser cette marche pour changer l’histoire argentine”. La députée Graciela Ocaña : “Cette marche me fait penser aux marches de la fin de la dictature…” Bref, beaucoup de déclarations politiques et… aucune mention à la mémoire du juge Nisman.

À noter que l’un des principaux organisateurs de la marche qui exige “Justice”, le procureur général Ricardo Sáenz, est le supérieur de la juge d’instruction Viviana Fein en charge de l’enquête sur la mort du juge Nisman. Il avait twitté quelque temps auparavant que “l’État argentin n’avait pas protégé le juge”. La réponse du secrétaire-général de la présidence fut rapide : “Dire cela fait supposer qu’il s’agit d’un homicide”. Sáenz aurait-il des informations, des preuves ? Alors que la juge Fein enquête, son supérieur exige justice. Justice contre… lui-même ? À noter que les principales associations des familles et victimes de l’attentat se sont abstenues de participer…

Le juge Gerardo Pollicita refuse une invitation parlementaire

Le juge Gerardo Pollicita a été chargé de reprendre le dossier du procureur Nisman concernant les accusations d’entraves à la justice. En janvier dernier, la députée (de l’opposition) Patricia Bullrich avait, en tant que présidente de la commission de législation pénale, invité le juge Nisman à présenter ses preuves devant une commission parlementaire. Le juge était retrouvé mort la veille de cette présentation. Le 20 février, les Présidents des commissions parlementaires Diana Conti, des Affaires constitutionnelles, Guillermo Carmona, des Relations extérieures et Graciela Giannettasio, de la Justice, invitent le juge Pollicita à venir présenter devant ces commissions le dossier qu’il a repris. Surprise : la députée Bullrich qui voulait entendre Nisman à huis-clos ne veut pas entendre Pollicita en public, un virage à 180° ! Elle accuse même les présidents de ces commissions “d’intromission dans le pouvoir judiciaire”. De son côté Pollicita semble un peu dans l’embarras : il rappelle que “pour le moment, ce qui figure dans le dossier n’est pas encore prouvé” et qu’il y a “plusieurs recherches de preuves requises encore en cours”. Bref, il prend légèrement ses distances avec les déclarations de son collègue Nisman. Ce sera au juge Daniel Rafecas de décider si le dossier requiert ces recherches ou non. Pollicita a finalement décliné l’invitation parlementaire “pour raisons fonctionnelles” car sa présentation “pourrait nuire à la recherche de la vérité”.

L’enquête continue : les écoutes téléphoniques

Dans son document accusatoire, le juge Nisman mentionne des écoutes téléphoniques qui apporteraient les preuves nécessaires. Pour le moment, tout ce que l’on sait de ces écoutes est qu’il s’agit d’échanges entre un certain Alejandro Yussuf Khalil, un Argentin chiite qui serait à la solde de l’Iran, avec Luis d’Elia, défenseur de l’Iran proche du gouvernement et le membre d’une association, Fernando Esteche. Nisman affirme avoir la transcription de conversations dans lesquelles d’Elia déclare parler au nom du gouvernement et tenir ses informations directement de la Casa Rosada (le Palais présidentiel) où l’on serait enclins à échanger des céréales contre du pétrole. Or, d’Elia n’est pas fonctionnaire de l’État et ne peut donc parler en son nom, ce que Nisman a reconnu, et rien ne prouve que d’Elia et la présidente ou son ministre aient jamais parlé de ce soi-disant échange. Il n’y a aucun enregistrement des voix d’aucun membre du gouvernement. Simplement ceux de personnes qui disent avoir entendu dire par le gouvernement que… Pas étonnant que les juges Servini de Cubria et Lijo aient fait remarquer à Nisman que “son document manquait de preuves juridiques…”

Autre difficulté : Nisman affirme que deux membres des services secrets (SIDE) Ramón Allan Bogado et un ancien juge, Héctor Yrimia, auraient selon lui “opéré en représentation du gouvernement dans le cadre du plan délictuel dénoncé”. Or le SIDE a fait savoir que ces deux personnes, non seulement n’appartiennent pas au SIDE mais que celui-ci les avait dénoncé à la justice “pour avoir usurpé la condition d’agent de l’État dans l’intention de réaliser des trafics d’influence”.

Encore autre bizarrerie, la transcription de ces écoutes a entièrement été réalisée par le SIDE alors que la procédure normale est que lorsqu’un juge demande aux services secrets de réaliser des écoutes, ceux-ci donnent l’enregistrement au magistrat qui demande la transcription à ses services. Encore un mystère : qui conduisait le véhicule piégé qui a explosé devant la mutuelle juive ? En 2005, Nisman déclara savoir que le chauffeur était Ibrahim Hussein Berro, un Libanais de 21 ans. Lors d’un de ses nombreux voyages aux États-Unis, le juge est allé interroger les deux frères de Berro à Détroit. À son retour, Nisman et des fonctionnaires de l’ambassade US déclarèrent que les frères Berro avaient reconnu que leur frère était bien le pilote-suicide. Or, la déclaration signée dit tout le contraire ! Ils disent être convaincus qu’Ibrahim était mort au sud-Liban. La police des frontières argentine (Migraciones) n’a aucune trace de l’entrée d’un Ibrahim Berro dans le pays. On n’en entendra plus jamais parler…

L’enquête continue : le juge était conscient

La conclusion de l’autopsie est “qu’il n’y a pas eu action de tierce personne dans la mort du juge”, ce qui sous-entend qu’il y aurait eu suicide. La question était : le juge avait-il été dopé et “poussé” au suicide ? Les examens toxicologiques montrent des petites quantités de deux anxiolytiques (Rivotril et Alplax) et un bas niveau d’alcool fort (0,4 g/l). Selon la coordinatrice du secteur chimie des médecins légistes, Ana Maria Perkins, “le résultat indique que, d’aucune manière, la combinaison était suffisante pour provoquer l’inconscience”. Nisman était donc parfaitement conscient au moment où la balle était tirée. Cela renforce la thèse du suicide car on n’imagine pas que quelqu’un menacé par un pistolet posé à un cm de sa tête ne réagisse pas pour défendre sa vie. Or la disposition des lieux montre qu’il n’y a pas eu de lutte de défense. C’était le chef des services secrets argentins depuis vingt ans, jusqu’à son licenciement début 2015.

Le collaborateur du juge Nisman, Diego Lagomarsino, affirme que Nisman avait, à plusieurs reprises, appelé Stiuso les jours avant sa mort et que celui-ci l’avait averti de ne pas avoir confiance en sa garde personnelle. Interrogé par la juge Fein, Stiuso affirme ne pas avoir appelé Nisman “depuis Noël”. Il déclare être en possession de 277 lignes téléphoniques, la majorité utilisée par ses collaborateurs. Selon lui, le portable que le juge a appelé à plusieurs reprises est celui utilisé par Alberto Massino, ex-directeur général des Analyses et proche collaborateur du chef du SIDE. La juge Fein devrait le convoquer prochainement. Stiuso dit avoir remis à la juge les fameux enregistrements qui prouveraient tout ce qu’a écrit le juge. Il manque donc encore l’analyse complète de ces enregistrements, de même que celle du contenu des téléphones et de l’ordinateur du juge défunt.

Jac FORTON

Photo (CC) : Jmalievi – Marche en Argentine pour le juge Nisman, 19 janvier 2015

« Une infinie tristesse » : le grand retour d’Alfredo Bryce Echenique

Quel plaisir de retrouver Alfredo Bryce Echenique. Après une période d’énorme productivité, dans les années 70 et 80, il s’était fait plus rare, continuant à publier, mais de façon plus discrète. Nous le retrouvons tel que nous l’avons toujours aimé, émouvant et drôle, superficiel et profond.

Voici une « grande » famille péruvienne, le patriarche centenaire, ses héritiers et héritières. On n’est pas vraiment dans notre quotidien. Celui de la famille De Ontañeta est nettement au-dessus de ce que nous, modestes mortels, pouvons connaître. Ils ont tout, argent, pouvoir, prestige, ce qui permet de se débarrasser de scrupules finalement inutiles pour pouvoir vivre correctement. Ainsi, que faire par exemple pour éloigner des cousins devenus gênants ? En toute simplicité, organiser une campagne de presse qui les vise indirectement, en utilisant ses propres journaux et en priant la concurrence d’en faire autant. Mais, comme cela risque de ne pas suffire (le bas peuple manque parfois de confiance dans la chose imprimée, où diable vont-ils chercher de telles idées ?), on peut également prier l’archevêque d’axer le sermon du prochain dimanche sur les activités des malheureux cousins et faire que toutes les portes se ferment devant eux, leur ôtant toute chance de vivoter.

Comme dans les meilleures œuvres d’Alfredo Bryce Echenique, on navigue entre l’horrible et le comique, dans une ambiance donc atrocement divertissante, dans laquelle ressort tout de même le comique. Chez les De Ontañeta on aime, on jalouse, on promeut et on met sur la touche, puisqu’on est puissant, à l’occasion on anticipe de quelques dizaines d’années un décès qui de toute manière aurait bien fini par se produire un jour.

Le narrateur, souverain et détaché, n’oublie jamais l’excellente éducation reçue dans un tel milieu (lui aussi en fait partie, comme l’auteur, d’ailleurs !), pour décrire et commenter les petitesses de la nature humaine. Et il est en forme, notre Bryce, aussi percutant que dans ses meilleures années, aussi désabusé aussi, sans parvenir à être vraiment pessimiste. Cet humour, du reste, n’empêche à aucun moment une certaine émotion qui naît de ce qui fait le point commun à toute son œuvre : la faiblesse irrémédiable de la condition humaine. On peut rire de ses innombrables ridicules, on peut s’apitoyer, à chacun de voir.

Une infinie tristesse, qui raconte donc la dégradation, lente et au fond toute relative si l’on n’oublie pas la réalité péruvienne, d’une famille et de ses principaux membres, laisse une impression nostalgique, un vague sourire, et on a envie de dire un grand merci à son auteur.

Christian ROINAT

Une infinie tristesse d’Alfredo Bryce Echenique, traduit de l’espagnol (Pérou) par Jean-Marie Saint-Lu, Éditions Métailié, 2015, 270 p., 19 €.
 Dándole pena a la tristeza d’Alfredo Bryce Echenique en espagnol, Ediciones Anagrama, 2012.

À la conquête de Hernán Cortés !

C’est sous ce titre que l’on pourra voir jusqu’au 3 mai 2015 à la fondation Canal Isabel II à Madrid, la première grande exposition consacrée à Hernán Cortés. Les curieux seront ravis d’y découvrir le parcours de vie du plus célèbre conquistador…

Figure controversée de la conquête du Mexique, Hernán Cortés arrive en 1519 à Tenochtitlan, l’actuelle Mexico, capitale de l’empire aztèque, à la tête de 400 hommes, une rencontre qui va changer l’histoire du monde. Selon l’un des commissaires de l’exposition, Martín Almagro, « il ne s’agit pas de savoir si Hernán Cortés était bon ou méchant, mais de rendre compte de la plus grande rencontre de l’histoire de l’humanité », car de son point de vue Cortés personnifie le début d’un monde globalisé. L’exposition a été réalisée en collaboration avec l’Académie d’histoire de Madrid, et l’Institut National d’Anthropologie de Mexico. Quarante institutions, musées nationaux et internationaux y ont participé, et Hugues Thomas et Joseph Pérez ont supervisé son montage.

L’exposition se divise en sept domaines qui suivent le récit historique des événements depuis 1519 jusqu’au vice-royaume de la Nouvelle-Espagne, et cela ouvre à une réflexion sur l’époque contemporaine. 400 pièces prêtées par différents organismes viennent illustrer ce cheminement sur 2000 m². Une scénographie innovante et des moyens audiovisuels très performants accompagnent et guident les visiteurs.

Tout d’abord, l’entreprise d’Hernán Cortés est resituée dans le contexte général de la colonisation. La découverte à Medellín, ville natale du conquistador, d’un mobilier proche-oriental dans une tombe ancienne a permis au commissaire de l’exposition de déclarer que « l’homme est un être colonisateur et que l’histoire humaine est l’histoire des colonisations ». De nombreuses cartes géographiques viennent étayer cette théorie. Cependant, on peut s’interroger, au fil de la visite, sur ces comparaisons faites entre la colonisation espagnole en Amérique et celle des Romains sur le continent européen.

Puis Hernán Cortés nous est resitué dans son contexte historique : lieu de naissance, imaginaire hérité du monde médiéval, recherche de nouvelles richesses, domination des mers, grandes explorations. Sont recréés sur gigantesque écran les bruits de tempêtes, les monstres qui effrayèrent les navigateurs lors des premières traversées. Plus loin diverses œuvres aztèques et mexicaines, parmi lesquelles une reproduction d’une coiffe en plumes de l’empereur Moctézuma, des sceptres en obsidienne…, nous font partager l’admiration que les Espagnols ressentirent lorsqu’ils arrivèrent à Tenochtitlan. Une vision animée de Tenochtitlan reproduit l’accueil de Cortés par les indiens. Des codex témoignent de la vie des indiens et de la rencontre des deux cultures. L’exposition retrace les rencontres, les alliances, les affrontements , les malentendus, les massacres qui ont présidé à l’histoire de la conquête, puis de la colonisation, en s’appuyant en particulier sur des documents comme les cartas de relación (sortes de rapports), la Historia general de Francisco López de Gómara et la Historia verdadera de la conquista de la Nueva España, de Bernal Díaz del Castillo.

Il est fait allusion à la fameuse « Nuit triste » où périrent de nombreux compagnons de Cortés, ainsi qu’à des embuscades où des Espagnols faits prisonniers furent sacrifiés dans des banquets rituels et leurs crânes exposés, comme à Tecoaque, ce qui amena Cortés à détruire la ville. Ces épisodes révèlent le conflit culturel et religieux né de la rencontre entre deux mondes. Ce récit, proche de l’épopée, rapporte cependant la destruction implicite d’une culture , d’une civilisation, d’un empire, après quoi l’ancienne Tenochtitlan a été remplacée par une ville nouvelle construite selon les plans d’une ville romaine. Il y est fait très peu de place à Bartolomé de Las Casas, qui a dénoncé le massacre des Indiens dans son livre, La brevísima relación de la destrucción de las Indias écrit en 1542, dont il est présenté un exemplaire.

Ce livre a été accusé d’être à l’origine d’une « légende noire » sur la conquête et sur Cortés, alimentée à l’époque par les ennemis de l’Espagne, notamment les protestants flamands ; selon les organisateurs de l’exposition, cette « légende » aurait cours aujourd’hui encore. Tout près, on peut voir, de fait, une gravure de 1594 représentant Núñez de Balboa donnant des Indiens à manger aux chiens. L’exposition fait-elle une place suffisante aux conséquences de la nouvelle organisation sociale due au travail forcé dans les encomiendas, ces terres distribuées aux colons espagnols par la couronne ? La disparition en grand nombre des indiens est attribuée surtout aux maladies apportées par les Espagnols.

Selon le commissaire de l’exposition, il faut se garder de tout anachronisme : «  Nous ne pouvons pas juger avec notre sensibilité ce qui s’est passé au XVIe siècle ». C’est à chaque visiteur de se faire une opinion tout au long d’un parcours varié, vivant et riche en documents et en informations.

Pour plus de détails, nous vous invitons à consulter ces sites suivants : français ou espagnol.

Françoise DUBUIS

Itinerario Hernán Cortés – Centro de exposiciones Arte Canal – Paseo de la Castellana 214, Madrid

 

 

Berlinale 2015 : quatre prix pour l’Amérique latine !

En cette 65e Berlinale, quatre Latino-américains ont été récompensés. Ce palmarès met à l’honneur les productions du continent en lui redonnant un rayonnement international. L’Ours d’argent a notamment été remis au Chilien Pablo Larraín pour son dernier film El Club. Le cinéma latino n’a pas fini de nous surprendre !

L’Ours d’or a été attribué au film Taxi qui montre la vie quotidienne de Téhéran vue de l’intérieur d’un taxi. Réalisé par le dissident iranien Jafar Panahi qui n’a pu venir chercher son prix puisqu’il est interdit de tournage et de sortie d’Iran.

L’Ours d’argent et grand prix du jury a été attribué à  El Club de Pablo Larraín, le réalisateur chilien âgé de 38 ans, connu pour ses films Tony Manero en 2008 et No en 2012. Le film raconte l’histoire d’un groupe de curés au passé obscur envoyés dans une maison « d’oraison et pénitence » sur la côte chilienne. « Beaucoup de gens tuent au nom de Dieu et j’espère que cela va se terminer » déclara-t-il en recevant sa statuette pour ce film qui met à nu la responsabilité silencieuse de l’Église catholique.

Son compatriote Patricio Guzmán, âgé de 73 ans, reçoit lui aussi un Ours d’argent pour le scénario de son documentaire El botón de nácar. Il filme de superbes paysages de Patagonie avec ses volcans, ses montagnes et ses glaciers, et montre une vision cosmique de l’eau comme élément vital de l’univers. L’arrivée de l’homme blanc rompt la communion avec la nature et cette liaison avec la mer. Guzmán dénonce le génocide des indigènes ainsi que les crimes de la dictature de Pinochet dont de nombreux disparus furent jetés à la mer. « Je m’intéresse beaucoup à la géographie du Chili, a-t-il déclaré en recevant le prix, et je crois que l’on peut faire des métaphores à partir des éléments physiques ». Le film a obtenu aussi le Prix œcuménique.

Pour la première fois en 65 ans de Berlinale, un film guatémaltèque est sélectionné en compétition officielle. Ixcanul, le premier long métrage de Jayro Bustamante, explore la vie d’une ethnie maya et la difficulté d’être une femme. Ours d’argent spécial Alfred-Bauer, il fut tourné sur les pentes du volcan Pacaya. Ixcanul (« volcán » en langue cakchiquel) raconte l’histoire de Maria, une jeune fille de 17 ans, et sa traumatisante entrée dans la vie adulte. Il aborde aussi le thème des bébés enlevés à la naissance. « Il m’intéressait de montrer les éléments qui permettaient de se convertir en victime parfaite du vol d’enfant, explique-t-il à l’AFP, comme être une femme indigène, non mariée ».

Le quatrième gagnant latino-américain est le Mexicain Gabriel Ripstein pour 600 Millas présenté au Forum. Il obtient le Prix du premier long métrage pour cette histoire de trafic d’armes entre les États-Unis et le Mexique. Gabriel Ripstein a dédié son film à son père le cinéaste Arturo Ripstein, né en 1943 et auteur d’une trentaine de films dont L’empire de la fortune (1986), La femme du port (1991), Carmin profond, (1996), Pas de lettre pour le colonel, (1999). Interprétée par Tim Roth, Kristyan Ferrer et Noé Hernández, la trame de 600 Millas oppose un jeune Mexicain qui fait du trafic d’armes et un agent états-unien. Le film aborde la relation complexe et antagoniste entre les deux pays. À la conférence de presse, Gabriel Ripstein déclare que, sans vouloir mettre d’étiquettes, les relations entre les deux pays sont par définition « déséquilibrées ». « Je ne suis pas un cinéaste politique, mais un conteur d’histoires», ajoute-t-il.

D’autres récompenses ont été attribuées à Berlin : le prix du public de la section Panorama et celui de la Confédération des Cinémas Art et Essai sont allés à Que Horas ela Volta, d’Anna Muylaert (Brésil), qui parle d’une domestique dans une résidence bourgeoise.

Et pour finir, les trois Teddy consacrés à des thématiques homosexuelles ont été attribués à des films chiliens: au long métrage Nasty Basty de Sebastián Silva (États-Unis/Chili), au court San Cristóbal de Omar Zúñiga (Chili) et au documentaire El hombre nuevo de Aldo Garay (Uruguay/Chili).
C’était une quarantaine de films latinos qui ont été présentés à la Berlinale du 5 au 15 février. Le prochain Festival de Cannes aura des difficultés à faire mieux.

Alain LIATARD, d’après la presse latino-américaine.

 

 

 

 

 

 

Hommage au prêtre dominicain François Biot, 20 ans après sa disparition

Grand théologien lyonnais, le père François Biot a entretenu des relations très étroites avec l’Amérique latine. Disparu il y a vingt ans, son engagement envers les peuples originaires latino-américains a abouti à la fondation de l’Espace Bartolomé de las Casas en 1980, qui défend la culture andine. Sa présence dès 1978 pour des voyages d’études au Chili, au Nicaragua, au Mexique, à Cuba l’attacheront définitivement à ce continent.

Avant de s’investir dans la défense de la culture latino-américaine, François Biot étudia en profondeur le protestantisme pour mieux le comprendre et participa à la fondation d’un lieu à Lyon dédié à l’œcuménisme. Il s’est battu toute sa vie pour que l’Église s’implique dans les problèmes de société. Il proposera des formations sur la théologie de la libération, une mouvance de l’Église catholique qui consistait à s’impliquer concrètement dans la vie des populations défavorisées. Ce courant de pensée théologique né en Amérique latine dans les années 1970 et inspiré de Gustavo Gutiérrez, avait pour objectif de donner la liberté aux populations défavorisées de prendre en main leur destin à partir des textes bibliques. François Biot sera le porte-parole de cette théologie pendant des années, tout en considérant que ce mouvement n’était pas exportable en Europe, le contexte selon lui ne s’y prêtait pas.

Anticonformiste, il refusera d’adhérer au parti communisme – bien que très proche en terme de valeurs – et de transformer sa foi chrétienne en idéologie capable de tout résoudre. Président du « Mouvement de la paix », visant à soutenir le régime républicain et interdire le retour du fascisme à l’issue de la deuxième guerre mondiale, il est fier de son engagement, même si c’est en dehors de l’Église elle-même. Il a participé puis dirigé la revue Échanges et collaboré au journal Témoignage chrétien. Il a également dirigé le Centre d’études Albert-le-Grand. François Biot resta toute sa vie très attaché au couvent de la Tourette, à l’Arbresle, près de Lyon, conçu par l’architecte le Corbusier et ne cessera d’en faire les louanges. Le samedi 14 février prochain, un hommage lui sera rendu avec un grand rendez-vous au couvent dominicain de la Tourette. Au programme, un concert « Cantate latino-américaine du Cinquième Soleil ». Pour plus de détails, nous vous invitons à consulter ce site.

Prune FOREST

Avec « Londres après minuit », le Mexicain Augusto Cruz nous offre un thriller déconcertant au pays des Yankis

Les États-Unis seraient-ils à la mode, ces derniers temps, chez les auteurs hispano-américains ? Après Ricardo Piglia ou Guillermo Martínez qui l’an dernier nous ont donné leur vision de l’Université yanki, Edmundo Paz Soldán plus récemment, avec sa réflexion sur l’immigration, et en attendant le premier roman d’un jeune Brésilien, Antônio Xerxenesky, sur lequel nous reviendrons prochainement, le Mexicain Augusto Cruz, lui, explore la première grande époque de Hollywood, celle du cinéma muet dans un thriller foisonnant un peu déroutant.

Au départ, Londres après minuit, un film de 1927, mythique, dont toutes les copies ont disparu et que Forrest J. Ackerman, un collectionneur passionné, veut à tout prix retrouver pour l’ajouter à ses trésors. Pour cela Ackerman contacte l’ex-agent McKenzie, qui fut l’homme de confiance du sulfureux chef du FBI, le redoutable John Edgar Hoover. L’enquête bien sûr se révèlera périlleuse, riche en rebondissements. L’habileté d’Augusto Cruz est de mêler le réel et ce qu’il invente de toutes pièces : le collectionneur, par exemple, est bien réel, Forrest J. Ackerman est le créateur de Vampirella, il est mort en 2008 et sa collection d’objets en rapport avec le cinéma d’horreur était réputée. L’univers des studios, des tournages, des vedettes éclipsées par l’arrivée du son, et aussi celui des anciennes stars qui ont dû abandonner le métier, qui ont été oubliées et ont disparu (on pense forcément à Boulevard du Crépuscule), tout cela est le noyau de la première partie du roman, la plus réussie.

La suite de l’enquête conduit McKenzie au Mexique et on passe des coulisses à la scène, ou plutôt à l’écran, car Augusto Cruz, après les salons des vedettes déchues et les bureaux des grandes compagnies, emmène son lecteur dans une aventure cinématographique palpitante et mystérieuse : ce n’est pas un livre que l’on lit, mais un film que l’on visionne, ce qui est un vrai plaisir. Et on assiste enfin à la mort d’Edgar Hoover, le lecteur se demandant alors un peu ce qu’il vient faire là, ayant perdu le fil de l’enquête de départ. Chacun des éléments de ce roman a un indéniable intérêt. Les avoir réunis risque de faire naître le doute : y a-t-il vraiment un rapport entre le début et la fin du livre ? Et les multiples fautes de la traduction n’aident pas à la fluidité de la lecture.

Ce premier roman d’un scénariste et critique de cinéma, grâce à son impressionnante documentation, peut beaucoup apporter à un amateur de films muets, peut lui faire découvrir les dessous d’Hollywood de l’entre-deux guerres, peut aussi le faire s’évader dans des aventures débridées dans lesquelles le héros risque sa vie à chaque instant, mais est toujours là pour les raconter. Une évasion très semblable à celle offerte par ces films hollywoodiens auxquels il rend hommage.

Christian ROINAT

Londres après minuit d’Augusto Cruz, traduit de l’espagnol (Mexique) par André Gabastou, éd. Christian Bourgois, 412 p., 22 €.

Les questions non encore élucidées de l’enquête : assassinat ou suicide ?

La juge d’instruction Viviana Fein, responsable de l’enquête sur la mort du juge Nisman, aura une semaine chargée. Plusieurs inconnues seront peut-être levées lorsqu’elle aura pu interroger les deux dernières personnes à avoir parlé avec ou vu le défunt : Diego Lagomarsino, le proche et mystérieux collaborateur du juge qui lui a donné le pistolet de la mort, et Jaime Stiuso, chef des services secrets (SIDE) qui aurait convaincu Nisman de ne pas avoir confiance en ses gardes. Pour le médecin légiste ayant pratiqué l’autopsie, “il n’y a pas eu d’action de tiers dans la mort du Dr Nisman”. Pour l’opposition politique au gouvernement, il s’agit d’un magnicide d’État (1). Où en est l’enquête ?

Le vendredi 6 février, un examen histopathologique (étude microscopique de tissus vivants) a eu lieu, réalisé par des médecins légistes de la Cour suprême accompagnés de trois légistes désignés par l’épouse du juge, Sandra Arroyo Salgado, elle-même juge et donc habituée de ces procédures. Bien que l’autopsie ait conclu à un probable suicide, il s’agit de déterminer si le juge a ou non absorbé un produit l’ayant endormi pour permettre à un éventuel assassin de simuler ledit suicide. Un autre aspect à éclaircir : la balle a été tirée juste au-dessus de l’oreille, un endroit peu habituel mais pas rare pour un suicide. La presse argentine avait insinué que la balle avait été tirée à 15 ou 20 cm de la tête, ce qui sous-entendait un assassinat, mais l’autopsie a confirmé que l’arme a été déclenchée “à un cm” de l’oreille…

L’arme

S’il s’agit d’un assassinat, l’assassin aurait utilisé l’arme que Diego Lagomarsina, le proche collaborateur lui avait fournie la veille sur sa propre demande. Il fallait donc que l’assassin présumé soit au courant de l’existence de cette arme, qu’il ait pu entrer facilement dans l’appartement, qu’il ait pu “endormir” le juge et “monter” le suicide. Or on vient d’apprendre que le juge avait également demandé une arme à son plus proche garde, Rubén Benitez, qui n’avait pas donné suite à cette requête. Il semble que le juge se soit donné la mort en s’asseyant sur les toilettes, ce qui a provoqué sa chute en avant contre la porte, la laissant entrouverte mais ne permettant pas son ouverture. C’est ainsi que l’ont trouvé le garde Alberto Niz et la mère du juge, Sara Garfunkel, qui avait les clés de l’appartement. Tout a été filmé et photographié. Le doute : il n’y a pas de trace de poudre sur la main du juge. Une contre-expertise sera réalisée cette semaine avec le matériel le plus récent en possession du Ministère public.

Les portes

La mère du juge est arrivée avec les clés de la porte de service, la porte principale étant bloquée de l’intérieur. Mais seule la serrure du haut a pu être ouverte, celle du bas nécessitant la venue d’un serrurier. La juge Fein évalue la possibilité que quelqu’un ait pu faire des copies des clés, tuer le juge et s’en aller en fermant à clé derrière lui. Hypothèse assez improbable puisque cela signifierait que l’assassin savait que le juge venait de recevoir une arme la veille, ce qui exclut la planification d’un crime, planification nécessaire s’il avait été fait une copie des clés. Ces deux faits semblent contradictoires… Il faudra maintenant voir ce que montrent les caméras, celles qui fonctionnaient car l’entreprise a reconnu que beaucoup d’entre elles étaient hors service ! La juge Fein a donc demandé copie de toutes les vidéos enregistrées par les caméras.

Les questions à éclaircir

Il y a trois questions primordiales à élucider : 1) Peut-on accepter l’autopsie ou faut-il la questionner ? Si on ne l’accepte pas, il faudra expliquer qui aurait assassiné le juge et comment aurait-il pu réaliser cela ? ; 2) Si c’est un suicide, a-t-il été “induit”, le juge a-t-il subi des pressions ? De qui et pourquoi ? ; 3) Le juge a-t-il ingéré un produit qui l’aurait laissé “docile” face à un assassin ?

Autre question : pourquoi Nisman est-il rentré précipitamment d’Espagne ? Trois possibilités : il l’avait prévu de longue date ; “on” (qui ?) voulait profiter de l’affaire de Charlie Hebdo pour attaquer le gouvernement pour “laxisme envers les terroristes”, ; il pensait qu’il allait être relevé de ses fonctions et voulait attaquer avant. “J’ai dû suspendre mes vacances intempestivement” écrivit-il à sa femme en abandonnant sa fille à l’aéroport de Madrid. Par WhatsApp, celle-ci lui répond furieuse (elle dut abandonner ses propres vacances pour récupérer sa fille à Madrid) : “Il est clair que mes priorités sont ailleurs. Toi, tout ce qui t’intéresse c’est la recherche du pouvoir et sortir dans les journaux, les revues et la TV…”. La ligne Iberia fait alors savoir que le juge avait réservé son retour pour le 12 janvier dès l’achat du billet en décembre ! Pourquoi n’avoir rien dit à personne ? Une autre hypothèse : Nisman craignait d’être déplacé de l’Unité spéciale AMIA par la Procureure nationale Alejandra Gils Garbo. C’est ce qu’avait, plus d’une fois, demandé l’association Memoria Activa représentant des familles des victimes de l’attentat. Car il ne faut pas oublier que le juge faisait partie de l’équipe d’enquêteurs mise sur la sellette pour avoir négligé la piste syrienne dès 1994. Cet épisode fera l’objet d’un procès à venir en juin prochain. Depuis 1994, le juge n’avait pas avancé d’une page dans son enquête. Bien que la Procuración Nacional ait nié ce remplacement, Nisman était peut-être convaincu qu’il allait avoir lieu et avait voulu déposer ce dossier le plus vite possible, ce qui le rendait “intouchable”.

Deux témoins importants

La juge Fein va interroger la dernière personne à avoir vu le juge vivant, son collaborateur Diego Lagomarsino, qui lui a donné l’arme ayant servi à sa mort. Elle a aussi convoqué Jaime Stiuso, chef du SIDE, qui avait conseillé au juge la veille de sa mort de ne pas avoir confiance en ses gardes. Pourquoi avoir dit cela ? Savait-il quelque chose ? Pourquoi était-il si proche du juge qui affirmait que les deux hommes se voyaient tous les jours ? Quels liens particuliers entre le juge et les services secrets ? Stiuso est un personnage assez étrange et secret. Il est entré au SIDE en 1972, a travaillé pour les services secrets de la dictature pendant toute sa durée (8 ans), puis pour les divers gouvernements démocratiques. Quarante ans dont vingt à la tête de ces services permettent la création d’un État dans l’État et de liens malsains entre services secrets et magistrats. Car la loi autorise les juges d’instruction à utiliser l’aide des services secrets dans leurs enquêtes !

Politisation d’une mort

Pour l’opposition politique, c’est la présidente qui a fait assassiner le juge. Sans aucune preuve, ces accusations sont partout présentes dans la rue (“Cristina asesina”) ou dans la presse d’opposition, en particulier le quotidien Clarín, en conflit depuis longtemps avec l’État sur des questions de monopole. Les attaques politiques sont permanentes. Ainsi, Elisa Carrió, responsable politique d’un parti opposé à la présidente, parle déjà de “dissimulation du crime” et de “dictature” ! La veille, un ancien président de la DAIA (2), Jorge Kirszenbaum avait affirmé “qu’un homme qui va se suicider ne donnait pas à sa domestique une liste d’achats à effectuer”. Il se fait que cette liste avait été rédigée par la domestique à destination de Nisman et non l’inverse… Plusieurs juges en conflit politique avec le gouvernement veulent organiser bientôt une manifestation “de soutien au juge défunt” que tout le monde entend parfaitement comme une revendication contre le gouvernement. La preuve : de nombreux hommes politiques d’opposition ont annoncé leur participation et appellent la population à “manifester par centaines de mille”. Deux des organisateurs de cette marche, Raúl Plee et Germán Moldes, avaient eux-mêmes été mis en question pour le peu d’empressement (six ans !) à essayer de résoudre l’attentat à l’AMIA (2) !

Certains politiciens réclament déjà la destitution de la présidente et appellent à des élections anticipées (mai au lieu de novembre) ! Le gouvernement estime bien sûr qu’il est victime d’une offensive de déstabilisation à quelques mois des élections présidentielles. Même les organisations juives AMIA et DAIA (2) viennent de prendre un peu de distance par rapport au document déposé par le juge Nisman : elles “attendent les preuves…” L’enquête, compliquée à souhait et cernée d’enjeux politiques, se poursuit…

Jac FORTON

(1) Le juge Carlos Rivolo cité dans le quotidien « Página » 12 du 8 février 2015.
(2) DAIA : Délégation des associations israélites d’Argentine qui se présente comme la représentation politique des organisations juives d’Argentine. AMIA : Association mutualiste israélite d’Argentine.
Page 1 sur 212