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Musiques

Le compositeur chilien Gustavo Becerra joué par Marcelo de la Puebla

C’est une rencontre au sommet exceptionnelle entre l’œuvre du compositeur chilien Gustavo Becerra et Marcelo de la Puebla, lui même fils d’un père chilien et d’une mère danoise, un des plus grands solistes guitaristes classiques de la génération actuelle. Le CD édité par Sonografic réunit des œuvres parmi les plus représentatives de Gustavo Becerra, figure la plus importante du panorama musical chilien d’avant garde de la deuxième moitié du XXe siècle.

Certaines d’entre elles sont dédiées à Marcelo de La Puebla qui a eu le privilège de collaborer avec le compositeur et en a fait des créations mondiales dans des Festivals internationaux. Il est en effet très rare qu’il se produise une telle osmose entre l’écriture musicale et son interprétation qui en restitue l’esprit, l’âme et les vibrations profondes. Cette rencontre au sommet n’est pas un hasard. Autant le compositeur que son interprète, tous les deux Chiliens, se sont nourris des traditions et des sources musicales latino-américaines qui confèrent une originalité particulière au langage musical de l’un et à l’interprétation de l’autre.

Gustavo Becerra Schmidt (né en 1925 à Temuco au Chili) a écrit une partie de son œuvre et a enseigné la musique dans son pays. Plusieurs oeuvres ont été inspirées par les poèmes de son grand ami Pablo Neruda. Ainsi par exemple Macchu Picchu ou La Araucania. Compositeur prolifique, Gustavo Becerra a laissé une œuvre d’une grande variété de formes et d’inspirations qui vont depuis les traditionnelles aux avant-gardistes : des chansons et cantates populaires jusqu’aux concertos pour piano, harpe, flûte et guitare en passant par des œuvres symphoniques, musique de chambre, musique électronique ou musique performative.

Diplomate, Gustavo Becerra a été nommé par le gouvernement de Salvador Allende comme attaché culturel à l’Ambassade du Chili à Bonn. Après le coup d’État de 1973, il a demandé l’asile politique en Allemagne. Il a enseigné la musique à l’Université d’Oldenburg et a continué à composer jusqu’à sa mort en 2010. Son influence directe ou indirecte sur des générations de compositeurs chiliens est considérable. On peut évoquer entre autres : Luis Advis, Sergio Ortega (auteur de El pueblo unido jamas sera vencido), Cirilo Vila, Gabriel Brncic, Herman Ramirez… Son influence s’étend beaucoup plus loin que le cercle de la musique docte. Son œuvre avait une répercussion directe sur le mouvement de la « nouvelle chanson chilienne » et sur la musique populaire.

Si la musique de Becerra est d’habitude assimilée à celle de l’avant-garde,  « son langage moderne » – dit son interprète Marcelo de la Puebla – « n’a rien à voir avec cette modernité cérébrale et aride, fruit des stériles recherches d’innovations et de provocations gratuites si fréquentes dans la musique occidentale. Chez Becerra, la modernité est spontanée, naturelle, lumineuse, dotée d’éléments traditionnels, enracinée dans le langage populaire. Sa modernité ne consiste pas en rupture ni invention qui partent de rien mais se nourrit des formes traditionnelles. Il y a dans sa musique une force tellurique et une énergie débordante avec des passages où la tendresse, l’humour, l’aspect humain, l’émotion, ne sont jamais absents. »

La rencontre de Marcelo de la Puebla, guitariste classique des plus remarquables de la génération actuelle, avec Gustavo Becerra et son œuvre ne pouvait être que prédestinée. Fils du guitariste populaire chilien et d’une pianiste classique danoise, Marcelo de la Puebla fait ses études de musique à la Faculté des Arts de l’Université du Chili. Par ses origines puis l’exil en France et ses multiples voyages, sa sensibilité et son parcours artistique sont nourris d’éléments pluriculturels. Il se passionne pour la musique populaire du Chili et d’autres pays latino américains, apprend à jouer de la harpe, du charango chilien, du guitarron. Puis il complète sa formation en France qu’il achève avec le 1er Prix du Conservatoire National d’Aubervilliers et le Diplôme Supérieur de l’École Nationale de Musique de Paris Alfred Cortot. Collectionneur de Prix prestigieux, il fait des tournées de concerts et donne des classes magistrales en Europe, en Amérique et en Afrique du Nord.

Plusieurs compositeurs lui dédient leurs œuvres. Ainsi Gustavo Becerra et Leo Brouwer, dont il fait des créations mondiales dans des festivals importants et des enregistrements discographiques. Ainsi par exemple, il a créé Les variations sur un thème de Victor Jara de Leo Brouwer à La Havane puis au festival de Upsala en Suède. Il travaille également avec des compositeurs marocains et crée leurs œuvres. Depuis les années 2000, il collabore avec Gustavo Becerra Schmidt qui lui a dédié en 2004 sa Sonate n° 4 que Marcelo de la Puebla a créée en 2005 au Festival de Tijuana au Mexique. Parallèlement à sa carrière internationale, Marcelo de la Puebla est professeur au Conservatoire Professionnel de Musique Cristobal de Morales à Séville où il vit.

Son dernier CD consacré à la musique de Gustavo Becerra offre un petit panorama de ses compositions pour la guitare qui a toujours occupé une place prépondérante dans son œuvre, instrument pour lequel le compositeur a mis en œuvre de nouvelles techniques aux limites de l’interprétation. Plusieurs œuvres sont dédiées à Marcelo de la Puebla. Ainsi le Concerto pour guitare et groupe de percussions et la Quatrième sonate pour guitare. Dans le premier, les instruments de même que la rythmique recréent une ambiance afro-américaine débordante de vitalité, évoquant dans certains mouvements la nature et dans d’autres l’esprit de la musique baroque.

Dans la Quatrième sonate pour guitare, les rythmes de la cueca chilienne recréés dans diverses variantes forment une sorte de cueca « cubiste », se fusionnant avec les sonorités des instruments mapuches. Dans trois chansons, Nana, un poème de Andrés Lopez Candelas, Manos de obreros, un texte de Gabriela Mistral, et  Sudor y latigo, un texte de Nicolas Guillén, il accompagne la grande soprano Carmen Serrano. Seconde sonate pour piano et Divertimento pour guitare et piano enregistré avec le pianiste espagnol Ignacio Torner, complètent le choix des oeuvres du CD. Fin 2016 sort le prochain CD de Marcelo de la Puebla, Fuentes, en hommage aux cultures et spiritualités du monde. Il va réunir des œuvres de Leo Brouwer (Cuba), Joaquin Rodrigo (Espagne), Agustin Barrios Mangoré (Paraguay), Mustafa Aicha Rahmani (Maroc), Nabil Benabdeljalil (Maroc), Ssu-Yu Huang (Chine), Colette Mourey (France), Gerard Drozd (Pologne) et Claude Coudimel (France).

Irène SADOWSKA

À Lyon dimanche 3 juillet, on danse la rumba toute la nuit…

Dans le magnifique théâtre romain de Lyon, le festival Nuits de Fourvière propose un périple musical entre Cuba, Congo et Catalogne, avec Parrita, Faya Tess, Los Angelitos Negros, Antoine “Tato” García… toute une nuit de la rumba ce dimanche 3 juillet à Lyon…

Photo : Nuits de Fourvière

C’est aux rythmes de la rumba que se déroulera en septembre prochain le grand Défilé de la Biennale de la danse, l’un des rendez-vous les plus populaires de la vie culturelle lyonnaise. Pour préparer cette fête, Fourvière accueille une création exclusive, explorant les multiples visages et couleurs d’une musique qui a franchi les frontières et les époques. Née au 19e siècle dans le terreau des rituels afro-cubains, la rumba a essaimé la planète pour se réinventer. On la retrouve dans l’entre-deux-guerres au Congo, où elle composera bientôt la flamboyante bande-son de l’indépendance. Dans les années 1950, elle prospère entre Barcelone et Perpignan, où les Gitans s’imprègnent du son cubano et du mambo pour créer la virevoltante « rumba catalane ».

C’est ce périple à travers l’Histoire et le monde que conte la Nuit de la Rumba, avec quelques détours inattendus (Hongrie, Chine, Inde…) et un foisonnement de chants et de rythmes portés par des solistes de choix comme le Barcelonais Parrita, la Congolaise Faya Tess, le Perpignanais Antoine « Tato » García ou la Cubaine Ludmila Mercerón. Le tout enrobé par un orchestre de cuivres et percussions confié aux mains d’or des arrangeurs cubains Robin Reyes Torres et Ernesto Burgos Osorio (Santiago de Cuba). Au cœur de la soirée, pour parachever la fête, Dominique Hervieu, directrice artistique de la Biennale de la danse, viendra initier le public à la rumba tarentelle qui composera le final très attendu du Défilé de septembre.

On dit fréquemment que la rumba est la danse de l’amour… Les lents mouvements que les danseurs effectuent confèrent à cette danse une sensualité particulière qui ne laisse pas indifférent. L’évolution du couple de danseurs est à rapprocher d’une parade nuptiale du monde animal : la femme aguiche l’homme avant de se dérober au dernier moment tandis que l’homme tente de la séduire en essayant de garder le contrôle…

La rumba prend ses origines dans les danses populaires de l’île de Cuba comme la habanera ou la guajira, dont on peut avoir un aperçu à travers le titre connu « Guantanamera ». Il apparaît que le verbe danser se dit rumbiar dans la tradition cubaine ; ce mot fait référence également par extension à un bal ou toute fête dansante. La première version de la rumba, à la fin des années 1920, est connue sous le nom « rumba-boléro ». C’est une  rumba lente, que les partenaires dansaient alors très proches l’un de l’autre, un peu comme le slow moderne que nous connaissons. La forme actuelle de la rumba, la « rumba cubaine », fit son apparition à la fin des années 40, développée en parallèle par des professeurs de danse aux États-Unis et en Angleterre…

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On y était : Benjamin Biolay aux Nuits de Fourvière ce vendredi 17 juin 2016

A Lyon, sur ses terres, aux Nuits de Fourvière, le chanteur français a, le 17 juin, donné le coup d’envoi live de son dernier album Palermo Hollywood. Un concert puissant et très émotionnel, marqué par un poignant hommage à Hubert Mounier, récemment disparu.

« Je pense que ça va tenir » lâche, un poil flippée, une représentante de Barclay, la maison de disque de Benjamin Biolay. Quelques minutes avant le début du concert, alors qu’on pénètre dans la ceinture somptueuse et rocailleuse de l’amphithéâtre antique des Nuits de Fourvière, quelques gouttes laissent craindre le pire : la pluie pour accueillir la chaleur argentine de Palermo Hollywood, le dernier album de Benjamin Biolay ? Un disque magnifique, inspiré tant par la cumbia argentine que les instrumentaux cinégéniques à la Morricone ou Lalo Schiffrin, et à la fois totalement Biolay. Pour l’adapter sur scène, le Français n’a d’ailleurs pas fait les choses à moitié. Une vingtaine de musiciens l’accompagnent ce soir. Une bonne partie d’entre eux – et notamment la section rythmique – est argentine (on reconnaît Fernando Samalea, batteur culte à Buenos Aires qui jouait déjà sur l’album). Elle est accompagnée d’une section de cordes, violon, violoncelle, contrebasse, menée par un chef d’orchestre.

Cumbia et gestes de boxeur

21 h 30. Le concert s’ouvre sur le thème inaugural et éponyme de Palermo Hollywood, un talk-over morriconnien en diable, une traversée au petit jour dans la capitale argentine, qui donne le ton de l’album. En jean noir, tee shirt noir et gilet de costume, Biolay entre sur scène et arpente la scène avec de grands gestes de boxeur. On sent qu’il cherche son espace, son rythme. « Le jour se lève enfin sur Palermo Hollywood, un trans marche dans la rue, me donne un coude »..., entonne-t-il. La voix est un peu cassée, un peu trop basse, mais le charme magnétique du titre opère, magnifié par les envolées d’une chanteuse lyrique et d’un ténor. Ce soir on le sait d’emblée, le niveau sera haut. Dans ce premier quart d’heure, le chanteur cherche ses marques. Et ne tarde pas à les trouver, boosté par l’accueil ultra chaleureux d’un public lyonnais pourtant réputé difficile et par les invités qui le rejoignent sur scène, comme autant de ponctuation, de poussées de libido. Solaire, en petit blouson de cuir et jupe plissée multicolores, l’Argentine Sofia Wilemi (qui chante deux titres avec BB sur l’album) donne un premier coup d’accélérateur au concert. Teinté de cumbia, ultra romantique, leur duo Miss Miss, un des titres les plus plus tubesques de l’album (une version actuellement remixée par The Shoes l’a propulsé sur les radios) fait onduler le public assis, qui se dandine désormais sur les petits coussins verts qu’on lui a remis à l’entrée. Sur Ressources humaines, titre à l’inspiration plus sociale, sa famille élargie, Chiara Mastroianni et Melvil Poupaud, le rejoignent. Melvil a des fans : des filles hurlent son prénom en apercevant l’acteur s’emparer de la basse. Fin d’une première heure uniquement centrée sur Palermo Hollywood, qui montre la cohérence et la majesté de l’album sur scène et la puissance de certains titres tels que J’ai pas Sommeil, dont Biolay livre une version lyrique et existentielle.

Un hommage à Hubert Mounier

Sur la très riche deuxième heure (le show va durer 2 h 15 et ne cesse de monter en puissance), le chanteur ré-attaque son riche répertoire, alternant entre titres intimes au piano, titres plus rocks et duos plus folk, renversants de grâce avec Chiara Mastroianni. On aura également droit à une version toute argentine du Jardin d’hiver écrit pour Salvador, et à un retour aux origines : seul au piano, Biolay entame les Cerfs volants, la mélodie douce amère qui l’a révélé, il y a une quinzaine d’années. « A mesure que le temps, passe, je mesure le temps qui passe », chante Benjamin sur ce titre auto-référentiel, qui prend plus de densité avec les années. On revoit la petite gueule de Biolay, qui débarquait jeunot et beau gosse dans la chanson française avec de l’ambition, un ton et un premier album déjà captivant, Rose Kennedy. On voit l’homme aujourd’hui, le visage plus buriné, la voix plus grave, regarder ce jeune homme, mesurer le chemin accompli. « C’était mon premier quarante cinq tour, explique Benjamin au public. La maison de disques l’aimait bien, jusqu’à l’arrivée de Marilyn Monroe ». Le titre titre explose en effet, une envolée irrésistible, après un extrait du River of No Return susurré par Marilyn. « Nous étions trois à être pour. Il y avait moi, qui a eu l’idée, Thierry Plannelle (le directeur artistique de Benjamin. NDLR) qui est aussi fou que moi et Hubert Mounier qui m’avait dit de foncer ».  On sait à quel point Biolay a été touché par la disparition du chanteur, compositeur, auteur de BD, également connu sous le nom de Clit Boris et membre de L’affaire Louis Trio. Biolay a fait ses début avec Mounier. À Lyon, dont étaient tous les deux originaires, Biolay choisit de lui rendre hommage en revisitant cinq titres de Mounier, fin mélodiste. « La prochaine on va la faire tous ensemble », lance Biolay à la foule enthousiaste. Il attaque Mobilis in Mobile, une des chansons les plus connues de L’Affaire Louis Trio, et excelle vocalement dans un registre qui parait pourtant bien éloigné du sien.

Chialeries sublimes et solo piano

Plus posée, souvent performée au Piano en solo, la fin du concert achève de mettre tout le monde d’accord. Biolay sort du lourd et envoie les chialeries sublimes : l’incontournable Ton héritage qui file toujours la chair de poule ou encore Négatif, qui invite à réécouter ce qui reste un de ses très beaux albums. Minuit. Les violons entament le thème de la superbe. Façon générique de cinéma récité par Jean-Luc Godard, Benjamin, assis au piano remercie alors un a à un tous les acteurs (musiciens, invités) qui ont permis à ce film personnel, émouvant et superbe de se dérouler sous nos yeux. On quitte l’arène le cœur non pas brisé et endolori, comme il le chante dans J’ai pas Sommeil mais plein de cette chaleur dispensée par un homme qui a le courage, la force et la faiblesse d’être pleinement ce qu’il est.

Géraldine Sarratia

Merci à Géraldine Sarratia (Les Inroks)  pour nous autoriser à reproduire son compte rendu.

Gabriela Barrenechea en concert à la Maison de l’Amérique latine à Paris

Le mardi 3 mai prochain à 19 h, Gabriela Barrenechea se produira en concert à l’occasion du lancement de son nouveau album “Desde mi ventana” à la Maison de l’Amérique latine à Paris.

La France fut d’abord sa terre d’exil et lorsque Gabriela chante Pablo Neruda et Gabriela Mistral, elle affirme avec fierté son appartenance culturelle au Chili où elle est née. Mais Gabriela s’est aussi laissée séduire par Prévert ou Mac Orlan, Barbara ou Pierre Perret. Son répertoire s’est enrichi de chants et de musiques séfarades (Trio Morenica), et la mezzo-soprano, la musicienne est devenue comédienne.

Des chants me suivent depuis très longtemps, depuis mon enfance, ma jeunesse. Des chants anciens. Des chants qui apparaissent autour d’un feu dans le désert, en famille, lors des 80 ans de maman. Je n’avais jamais pensé les enregistrer… Des chants libres qui se perdent dans l’air, dans l’infini du ciel et des étoiles du désert d’Atacama. D’ici, de ma fenêtre, je vois des enfants, des nuages, la mer, celles et ceux qui ont perdu leurs fenêtres, les oubliés. Ce sont mes compositions, mes créations d’aujourd’hui, d’autres fenêtres. Les voilà. Envie de les partager avec vous toutes et tous. Étrange exercice que celui d’avoir dessiné une trace, un enregistrement, de les chanter dans un studio, un lieu fermé, boîte fermée, un carré, ça y est, c’est dans la boîte.” Gabriela Barrenechea.

Pour plus d’informations : Site de la Maison d’Amérique latine.

Les Rolling Stones prennent d’assaut l’Amérique latine avec leur “Latina Ole Tour”

Après  des concerts à Londres, New-York ou encore Paris en 2012, après l’Amérique du Nord et l’Angleterre l’année suivante puis le Japon et l’Australie en 2015, l’Amérique latine est cette année la destination phare de la tournée des Rolling Stones, l’un des plus célèbres groupes de rock anglais composé de Mick Jagger, Keith Richards, Ronnie Wood et Charlie Watts.

En 2016, direction l’Amérique latine pour les Rolling Stones ! La tournée de concerts, nommée Latina Ole Tour, a débuté le 3 février à Santiago, au Chili. Elle s’est ensuite poursuivie par une série de concerts à Buenos Aires dont le premier a célébré les retrouvailles entre le groupe britannique et ses fans argentins, qui les attendaient depuis dix ans déjà. Entre Start Me Up et Out of Control, le leader du groupe Mick Jagger s’est exclamé “Que c’est bon d’être de retour en Argentine.

Le lendemain, ce n’était pas moins de 55 000 spectateurs selon La Nación (1), qui étaient venus répondre à cette déclaration d’amour. Ce deuxième show a largement confirmé la puissance d’un groupe qui célébrait il y a peu ses 50 années d’existence. Les critiques dithyrambiques acclament le jeu de jambes et la voix de Mick Jagger, qui ont gardé toutes leurs fraîcheurs. Keith Richards a aussi eu droit à une ovation de plusieurs minutes sur scène, le guitariste étant très apprécié du public argentin car il aurait été l’un des premiers à se rendre en Argentine en 1992, sans le reste du groupe. Parmi les chansons interprétées ce soir-là, le groupe a repris l’un de ses plus grands succès musicaux, She’s a Rainbow, qu’il n’avait plus interprété sur scène depuis 18 ans.

Une belle manière de marquer le lancement de cette tournée, qui s’est ensuite poursuivie le 13 février dernier, toujours en Argentine. Un concert à également eu lieu à Montevideo, en Uruguay (16 février) avant que le groupe ne parte pour plusieurs jours au Brésil (20 et 24 février et le 2 mars). La première date brésilienne rappelait leur concert mythique de 2002, sur la plage de Copacabana, bien que cette années les 60 000 spectateurs (2) se soient retrouvés à la Maracaña, autre lieu mythique de la ville, sous une pluie torrentielle. Comme pour les précédents concerts en Argentine, ceux du Brésil ont autant enthousiasmés les foules, qui se sont déhanchées jusqu’au bout de la nuit sur Paint it black, Angie et Gimme Shelter.

Ce dimanche, ils étaient à Lima et rejoindront demain Bogotá, pour une performance au stade El Campin. Un long périple pour le groupe qui n’a jamais aussi bien porté son nom… Les pierres qui roulent.

Les Rolling Stones à Cuba

En octobre dernier, Mick Jagger était à Cuba et le bassiste du groupe, Darryl Jones, y a aussi effectué en février 2015 un concert avec son groupe The Dead Daisies. Deux voyages qui avaient donné naissance à de nombreuses rumeurs sur un éventuel concert sur l’île castriste, ce qu’ont finalement confirmé sur leur site officiel les Rolling Stones, le 1er mars dernier. Le 25 mars, le groupe de rock se produira donc lors d’un concert gratuit à La Havane dans le complexe sportif de la ville, Ciudad Deportiva.
C’est la première fois que les Rolling Stones joueront dans ce pays. “Nous avons joué dans de nombreux endroits spéciaux au cours de notre longue carrière, mais ce spectacle à La Havane fera date, pour nous comme pour, nous l’espérons, nos amis à Cuba, déclare le groupe sur son site. De quoi ravir les fans cubains. Si ce concert attire autant l’attention, c’est aussi car il représente l’ouverture du pays, qui se caractérise notamment par le dégel progressif des relations avec les États-Unis d’Amérique. Il suit d’ailleurs de trois jours seulement la visite historique du président américain Barack Obama dans le fief des Castro. La presse internationale n’hésite pas à parler d’un événement sans précédent, qui marque le début d’une nouvelle ère, autant pour qualifier la visite du président que celle du groupe de rock, qui en est la parfaite manifestation.

La renaissance artistique de Cuba

Ce concert illustre la nouvelle ouverture artistique de Cuba. Depuis 2014, de nombreux artistes américains et internationaux ont ainsi effectué des séjours sur l’île, comme par exemple les chanteuses Katy Perry et Rihanna ou encore le guitariste de Sting, Dominic Miller. L’ouverture du pays n’est donc pas qu’une ouverture politique mais aussi une ouverture culturelle, qui laisse peu à peu place à la musique et plus particulièrement au rock, qui était autrefois perçu comme une déviation idéologique, une arme de l’“impérialisme américain. Philippe Manœuvre rappelle qu’“il n’y a pas si longtemps à Cuba on pouvait aller en prison si on écoutait du rock(3).

Aujourd’hui, Cuba semble être devenu “un nouveau territoire, un endroit festif, un endroit où les gens aiment bien la musique toujours selon Philippe Manœuvre. Et c’est donc tout naturellement qu’il prédit que les rockeurs ne vont pas tarder à se précipiter vers ce nouveau territoire vierge, encore à explorer.

Toujours sur leur site, les Stones ont aussi annoncé qu’en marge de leur tournée, ils donneront des instruments aux musiciens cubains pour encourager la création artistique locale. Une action caritative qui s’inscrit dans la continuité des projets portés par la fondation Bon Intenshon. Cette fondation, qui a largement œuvré à la venue des anglais à Cuba, initie et soutient des projets caritatifs internationaux dans les domaines de l’éducation, de l’athlétisme, de l’alphabétisation, de la santé et du tourisme ainsi que d’autres tentatives visant à atténuer l’impact de la pauvreté à Cuba. L’Institut de la musique cubaine a également apporté un soutien à ce projet. Une campagne de don rendue possible grâce à l’aide des marques Gibson, Vic Firth, RS Berkeley, Pearl, Zildjian, Gretsch, Latin Percussion, Roland et Boss. De quoi continuer à faire vivre l’esprit du rock après leur départ.

Victoria PASCUAL

(1) Rolling Stones en la Argentina: tres grandes momentos del segundo show en La Plata, par Dolores Moreno, publié le 11 février 2016 par la Nación.
(2) Avant São Paulo, les Rolling Stones ont mis le feu au Maracanã de Rio, par Corentin Chauvel, publié le 22 février 2016 par Le Petit Journal.
(3) Philippe Manœuvre, interrogé par France Info, 1er mars 2016
Photo : (CC)

À Lyon, la “Cantate du Cinquième soleil” en hommage à Bartolomé de las Casas…

Figure de la communauté chrétienne de Lyon, le père dominicain François Biot est aussi l’un des instigateurs d’échanges entre Europe et Amérique latine, qui va permettre de faciliter les contacts entre les deux cultures, notamment grâce à la Cantate du Cinquième soleil. Le concert du dimanche 24 janvier à l’Eglise du Saint Nom de Jésus à Lyon à 18 heures, sera donc une nouvelle opportunité d’entendre cette œuvre unique. Elle sera exécutée une nouvelle fois par le groupe chilien Pirca et la Chorale populaire de Lyon dans le but de financer l’enregistrement de cette cantate au printemps 2016.

Dans les années quatre-vingt, le père François Biot était le prieur Biot du couvent dominicain Sainte Marie de la Tourette, construit par Le Corbusier à Eveux, à quelques kilomètres de Lyon. Il y avait fondé un centre d’échanges entre l’Europe et l’Amérique-Latine, appelé Espace Bartolomé de La Casas. Cet espace a fonctionné pendant plus de 12 ans. Le Père François Biot était alors comme un ambassadeur de la théologie de la libération en France. Il était aussi engagé pour la Paix : pendant cinq ans, il a été le secrétaire du Mouvement de la Paix, une ONG créée en 1948, et intègre l’Association nationale de jeunesse et d’éducation populaire en France.

Dans le Centre “Bartolomé de las Casas”, beaucoup de rencontres étaient organisées. Il était doté d’une revue Échanges. Le père Biot aimait aussi à l’art et la musique, et une grande fête latino-américaine était organisée une fois par un. C’est à l’occasion d’une de ces grandes fêtes organisée par l’Espace Bartolomé de Las Casas, au mois de juin, que le père François Biot contacte Stephen Honeyman, du Groupe Pirca pour lui proposer de recréer la Cantate Caïn et Abel, dite des Droits de l’Homme.

Cette œuvre écrite par le prêtre et poète chilien Esteban Gumucio et mise en musique par Alejandro Guarello, avait été enregistrée, dans la plus grande clandestinité au Chili en 1979. Le pouvoir en place ne réussit pas à l’interdire, toutefois, il peut en interdire sa diffusion à la radio. Le disque circule quand même, sous le manteau, et traverse les frontières. Il se vend largement en Europe, permettant ainsi de récolter des fonds pour le Vicariat à la Solidarité du diocèse de Santiago du Chili.

Est-ce par le biais du disque de la cantate qui circule en Europe ou par un tout autre moyen que le Père François Biot la découvre ? Toujours est-il que c’est par ce prêtre dominicain que la cantate sera donnée pour la première fois en France et ce sera le compositeur lui-même, Alejandro Guarello, qui viendra du Chili pour diriger son œuvre en mai 1983 au couvent de La Tourette, interprétée par le groupe Pirca, la Chorale Populaire de Lyon et l’orchestre Telemann de Saint Étienne. Un enregistrement sera même réalisé par l’Espace Bartolomé de las Casas, en 1984.

La Cantate du cinquième soleil, hommage à Bartolomé de las Casas

Après le succès de la Cantate des Droits de l’Homme, le père Biot a proposé à Alejandro Guarello de composer une nouvelle cantate, la Cantate du Cinquième Soleil, en hommage à Bartolomé de las Casas, sur un texte du poète chilien Stephen Honeyman. L’écriture s’inspire des poèmes aztèques (comme Fleurs et chants) et du style occidental des paraboles en lien avec les actions de Bartolomé de Las Casas. La Cantate du Cinquième Soleil est construite sur des thèmes empruntés au plus profond passé culturel des indiens d’Amérique latine, bien avant la conquête.

Les indiens se représentaient alors l’évolution du monde comme une succession de périodes cycliques ou ‘soleils’ : au cours des siècles, naît vit et meurt chaque soleil. Le poète considère que le 5e soleil a commencé au moment de l’invasion et de la conquête espagnoles, puis de la colonisation et du génocide des indiens. C’est une période d’esclavage, de massacres, de dictatures et d’interventions étrangères qui se prolonge jusqu’à aujourd’hui. Les solistes et le chœur évoquent ce drame, le silence et l’absence des divinités protectrices. Et la cantate se conclut par un chant d’espoir dans la naissance, que tous espèrent proche, d’un monde sans prisonniers : l’ère nouvelle du 6e soleil.

La première de la Cantate du Cinquième Soleil eut lieu, de nouveau à Eveux en juin 1986, sous la direction de René Giovagnoli.Une dernière représentation aura lieu en avril 1989 à Brignais. Toujours sous le direction de René Giovagnoli , cet événement a ressemblé près de 100 choristes et musiciens, avec la Chorale Populaire de Lyon, l’ensemble vocal Le Tourdion et l’ensemble Orchestral de Lyon Région.

La reprise de la cantate du cinquième soleil

En février 2015, la cantate est à nouveau présentée à Eveux, presque trente ans après sa création en hommage à celui qui en fût le commanditaire, François Biot. Elle est dirigée par Martine Lecointre et exécutée par l’ensemble Winwenad, les anciens membres du groupe Pirca, le guitariste chilien Ivan Latapiat, l’orchestre Jeu de Cordes de Givors et la Chorale Populaire de Lyon. La salle est comble et l’hommage émouvant, malgré des conditions techniques très difficiles. Le concert du dimanche 24 janvier à l’Eglise du Saint Nom de Jésus à Lyon, sera donc une nouvelle opportunité d’entendre cette œuvre unique. Elle sera exécutée une nouvelle fois par ceux le groupe chilien Pirca et la Chorale populaire de Lyon dans le but de financer l’enregistrement de la Cantate au printemps 2016.

Edicto GARAY

Plus d’informations : SITE Chopoly en format PDF – Réservations ici

Los Panchos : grandes retrouvailles à Madrid vingt ans après

Après 20 ans de séparation les musiciens du légendaire trio Los Panchos, créé en 1944 à New York, se retrouvent pour un nouveau tour du monde avec un spectacle intitulé “Retrouvailles”. Le coup d’envoi de la tournée a été donné le 9 décembre à Madrid avec un unique concert au Teatro Nuevo Apolo. Au programme : leurs plus grand hits et beaucoup de nouvelles chansons.

Le public de Los Panchos traverse les générations, leurs chansons sont éternelles et ont été reprises par d’innombrables chanteurs renommés. Qui ne connait pas ces grands classiques de toujours comme Besame mucho, Perfidia, A mi manera, Solamente una vez, Loco, Aquellos ojos verdes ou Maria Elena ?

À l’origine du groupe, ses fondateurs historiques : les Mexicains Alfredo El Güero” Gil (requinto, petite guitare à deux cordes) et José de Jesús Chucho” Navarro (guitare) ainsi que le Portoricain Hernando Avilés (guitare), les trois étant vocalistes.

“Chucho” Navarro a pris la direction du groupe en 1981 après le départ d’Alfredo Gil. Le trio s’est reformé à plusieurs reprises. Rafael Basurto Lara, grand chanteur, interprète exceptionnel des boléros a rejoint Los Panchos après s’être produit pendant des années en solo. Le grand musicien Gabriel “Gabi Vargas, considéré comme le meilleur requinto du monde, fait partie de Los Panchos depuis 1978, reprenant la place d’Alfredo Gil.

La tournée de ces trois géants de la musique avec un répertoire renouvelé les conduira à travers l’Europe jusqu’au Japon, où une foule d’aficionados les attend. Cependant, ce n’est pas une tournée d’adieu, affirment-ils, car ils ont d’autres projets devant eux.

Irène SADOWSKA GUILLON
Depuis Madrid

“La vie, ce n’est que du printemps…”, la pianiste chilienne María Paz Santibañez

Qu’un gouvernement envoie une artiste connue comme attachée culturelle n’est pas courant. C’est pourtant l’honneur que nous a fait la présidente du Chili, Michelle Bachelet, en nommant à ce poste la pianiste de renom international María Paz Santibañez. Espaces latinos l’a rencontrée à son bureau… La première chose qui frappe en entrant dans la salle est un petit bureau encombré et un grand piano ! Aujourd’hui reconnue comme l’une des meilleures interprètes d’œuvres contemporaines, la trajectoire de María Paz Santibañez, femme dynamique et volubile, n’a pas été de tout repos… Ces deux dernières semaines d’octobre, elle est de retour au Chili pour une série de concerts, dont un au palais présidentiel de La Moneda (le 27 octobre), et un autre au Musée de la Mémoire à Santiago (le 24 octobre). Elle sera ensuite de retour à son poste à l’ambassade du Chili à Paris pour continuer son travail de promotion de la culture de son pays. Voici l’entretien que nous avons publié dans notre édition double qui vient de paraître.

Soudain, dans la rue, un coup de feu. En cette année 1987, on sent que la dictature du général Pinochet peut-être renversée. Les partis politiques tentent de s’unir et les mouvements sociaux organisent des actions de résistance : la grève générale des 2 et 3 juillet de l’année précédente fut un succès total. Les étudiants universitaires font partie de cette résistance, non seulement à la dictature mais aussi au néolibéralisme effréné impulsé par les ‘Chicago Boys’, des économistes chiliens formés aux États-Unis, qui ont convaincu Pinochet d’imposer ce système économique au Chili. Lorsque José Luis Federici, nommé par Pinochet recteur de l’Université du Chili, veut la “moderniser”, c’est-à-dire l’amputer de plusieurs facultés et la gérer comme une entreprise, les étudiants organisent des actions de protestation. Le 25 septembre 1987, un groupe se rassemble discrètement devant le théâtre municipal de Santiago, à quelques rues du Palais présidentiel et se met à siffler l’air bien connu depuis des années de “Y va a caer, y va a caer, la dictadura militar” (elle va tomber la dictature militaire). D’habitude cela dure quelques secondes et se termine par un lancer anonyme de tracts d’opposition au régime avant que n’arrive la camionnette des policiers et les gaz lacrymogènes. Mais soudain, un coup de feu, puis un autre. Un policier vient de tirer à bout presque portant une balle dans la tête d’une jeune femme. María Paz Santibañez, étudiante de piano à la faculté des Arts de l’Université du Chili, est immédiatement transportée à l’hôpital : elle est presque complètement paralysée. Elle mettra cinq années pour récupérer l’usage de ses doigts, de nombreuses autres pour devenir une des meilleures pianistes mondiales.

À quatre ans déjà !

Espaces latinos (EL) : Quand cette passion pour la musique vous est-elle venue ?

María Paz Santibañez (MPS) : Ma famille est très attachée à la musique. Aux repas ou en voiture, il y avait toujours de la musique et on chantait à longueur de journée. Mon père chantait faux et nous menaçait de chanter si nous ne chantions pas. On s’empressait de le faire… Il y avait un piano à la maison et mon frère a commencé à en jouer, puis ma sœur de la guitare, un autre frère (nous sommes sept !) du piano. Dans mes souvenirs la musique est toujours présente. À quatre ans, mon père m’a écrit une lettre : “Comment va mon amour… Je rêve toujours que tu joues du piano pour moi…”. Ma famille m’a dit qu’à quatre ans, je jouais déjà du piano ! Enfant, je disais que je voulais être médecin pour soigner ma grand-mère, et pianiste. Je regardais mon frère jouer le Premier prélude de Chopin et je me suis dit “Le jour où je jouerai comme ça, ce sera bon…”. Alors, j’ai commencé des études formelles de piano…

EL : Vous avez fait de la musique classique tout de suite, pas de jazz ou autre ?

MPS : Non, pour moi, le piano a toujours signifié la musique classique et la guitare la musique populaire. J’aimais aussi le charango, la flûte des Andes, d’autres instruments. Mais le piano a toujours été du classique.

EL : Vous avez eu des professeurs qui comptent…

MPS : Je suis tombée dans les mains d’un excellent professeur, Galvarino Mendoza, pianiste au conservatoire. Il avait joué avec Claudio Arrau (1). J’ai commencé mes études formelles avec lui la même année que mon père est décédé. Il devint un peu comme un père pour moi, un guide. Mes premiers morceaux importants (j’avais 15 ou 16 ans), du Bach, du Beethoven, c’était grâce à lui. Il m’a tout appris, la façon de s’asseoir devant un piano, pourquoi faire de la musique…

EL : Il avait des projets pour vous ?

MPS : Il voulait qu’à 18 ans, j’aie un certain répertoire. J’étais très heureuse d’en faire mon métier. Il fallait que j’obtienne mes diplômes de pianiste et concertiste. Au Chili c’est un diplôme universitaire. Je voulais y arriver. Je préférais rater les cours du lycée plutôt que ceux du conservatoire !

Septembre 1987, le coup de feu

EL : Ce 24 septembre, un policier vous tire une balle dans la tête. Votre vie bascule.

MPS : J’appartiens à une génération très combattive qui a dû faire des choix très jeune. À 16 ans, je me suis dit –Qu’est-ce que je fais ici à jouer du Beethoven ou du Bach si dehors ils sont en train de tuer mes frères… J’avais déjà été arrêtée plusieurs fois suite à des manifs, des amis ou des frères et des sœurs d’amis avaient disparu… C’était le climat. La désinformation était à l’ordre du jour et il fallait faire des choix. Une autre raison de manquer au lycée était ma participation à des réunions de la Fédération des étudiants qui voulait s’organiser pour combattre la dictature. C’était la culture de la vie contre la culture de la mort et il fallait se battre. Nous avions réussi à semi-démocratiser l’Université en récupérant de manière démocratique le contrôle du syndicat des étudiants. Des candidats pro-Pinochet se présentaient aux élections mais c’était souvent la gauche ou l’alliance centre-gauche qui les gagnait, et qui gagnait ainsi des espaces démocratisés.

EL : Et en 1987, Pinochet nomme José Luis Federici recteur de l’Université du Chili…

MPS : C’était un économiste nommé parce qu’il avait privatisé plusieurs entreprises nationales et Pinochet voulait privatiser l’Université en la divisant en petits morceaux à vendre… Pour la Fac des Arts, cela signifiait sa fermeture. Ils ont expulsé plusieurs professeurs pourtant très connus. Cela provoqua une grande contestation, l’université fut fermée pendant 3 mois, des manifestations organisées. Et c’est lors de l’une d’entre elles que cette horreur m’est arrivée…

EL : Comment avez-vous pu remonter la pente ?

MPS : La solidarité fut énorme, comme l’indignation collective. Il y avait tous les jours 300 personnes devant l’hôpital ! À travers l’agression contre moi, c’était un acte de la dictature contre l’université alors que pour nous, le printemps, c’est-à-dire la sortie de Federici et la fin de la dictature semblaient approcher. Il y avait là comme un symbole. De fait, certains historiens pensent que cette agression a marqué le début de la fin de la dictature. [Elle ne tombera en fait que deux ans plus tard, ndlr.] Les étudiants au Chili ont toujours été un détonateur. J’avais le sentiment très fort qu’il fallait que je me batte, un devoir de me remettre car si c’est bien moi qui avais été personnellement visée, il fallait que le symbole reprenne le dessus. Je venais d’avoir 19 ans et c’était lourd pour moi… Bien que soutenue par beaucoup de gens, j’ai eu des périodes de doute, des choses que physiquement je ne pouvais plus faire. Je voulais continuer ma carrière de pianiste. Je me suis dit que je ne serais jamais heureuse si je n’essayais pas. J’étais à moitié paralysée… Mon neurologue m’avait dit que si je pouvais marcher d’ici un an, ce serait bien et que si dans cinq ans, je n’avais pas récupéré mes mains, je devais changer de métier !

EL : Cela ne vous a pas découragé.

MPS : Il y a eu plusieurs étapes : mécanique, psychologique, ne pas tomber en dépression. Vers l’an 2000, j’avais toujours cet état d’esprit de me battre, j’ai dû reconstruire ma propre personnalité

La période française

EL : En 1999, vous vous installez à Paris. Vous travaillez avec Claude Helffer (2), considéré comme pianiste ‘avant-gardiste’. En termes de musique classique qu’est-ce que cela signifie ?

Claude Helffer est un grand pianiste français qui a exploré tout le répertoire de ses contemporains, il les a défendus. Il est un miroir entre la musique du passé et celle du présent, ce qui donne une compréhension de la musique nouvelle. C’était un grand musicien.

EL : Vous dites qu’il a marqué votre carrière. Pourquoi ?

MPS : Pour sa façon d’aborder la musique, son attachement au rythme qui donne à l’œuvre une vie permanente, pour sa générosité et sa façon d’enseigner. Il a donné des cours chez lui à partir de 1979 à des pianistes qui venaient de partout, il s’est rendu dans des universités d’été dans le monde (au Canada, au Mexique). Il faisait une analyse de la musique vouée à l’interprétation. Un précurseur des répertoires nouveaux. Il a été un pilier de la préparation de mon premier disque…

EL : Ce style de musique est devenu le vôtre ?

MPS : Je défends beaucoup la musique de mes contemporains. Je donne des concerts où je joue surtout le 20e siècle et les contemporains. Dans mes programmes, je reprends un peu les propositions d’Helffer qui étaient de mettre les œuvres en miroir. Si je joue des auteurs du début du 20e, je les mets en miroir avec mon répertoire des auteurs du passé.

EL : Mettre en miroir est jouer l’une puis l’autre ?

MPS : Voilà. L’une aide à l’écoute de l’autre. À écouter les contemporains, on commence à écouter autrement la musique du passé, à donner une autre lumière sur la lecture des musiques du passé. Il faut dire qu’en 1999 à Paris, j’ai connu la pianiste Odile Delangle qui m’a poussée à suivre des cours chez d’autres artistes et grâce à qui j’ai rencontré Claude Helffer. Une grande période pour moi ; je me suis dit que la vie, ce n’est que du printemps. Car venant des périodes sombres du Chili, j’arrive ici et personne ne me demande mon nom, mon prénom ; elle joue, elle ne joue pas, c’est bon ! C’était un cadeau. Je n’étais pas pianiste à cause de 1987. Ici, j’avais cette liberté de m’exprimer musicalement sans qu’on me demande si j’avais mal à mes dix doigts.

L’attachée culturelle

EL : Quel est le travail d’une attachée culturelle ?

MPS : Faire rayonner la culture chilienne en France. Quand des artistes chiliens ont des projets en France, mon rôle est de les soutenir, de les aider à ce qu’ils puissent se produire. J’essaie d’ouvrir des portes, les guider, favoriser des prises de contact, faciliter les démarches en France de gens qui veulent faire venir un artiste chilien… Je peux aussi signer des accords pour des échanges entre le Chili et la France, ce qui permet de consolider les liens d’amitié franco-chilienne. L’ambassade du Chili est, par exemple, partenaire institutionnel dans l’organisation des Belles Latinas mises sur pied par Espaces latinos (il y aura quatre auteurs chiliens en novembre).

Trois disques déjà…

EL : Vous en êtes à votre troisième disque.

MPS : Le premier en 2003 s’appelle Piano-Piano. C’est un résumé des dix années précédentes mais aussi un hommage à une grande pianiste chilienne Cecilia Plaza. Elle m’a fait découvrir un monde musical qui m’a permis de m’exprimer autrement ; elle m’a donné un autre répertoire dans une période où je me reconstruisais. À travers l’interprétation de Cecilia Plaza, ce disque est aussi un hommage à Cirilo Vila. Vila a formé toute une génération de compositeurs chiliens dans les catacombes de la dictature, puisque les cours avaient été fermés. Le deuxième disque (2013) est intitulé Études d’Interprétation : un répertoire historique pour la mémoire à 40 ans du coup d’État, mais aussi un hommage aux grands maîtres et compositeurs d’aujourd’hui et aux auteurs latino-américains de 1920 à nos jours. [Ce disque a été primé par les associations Clef Resmusica et 4 diapasons, ndlr].

EL : Votre troisième disque, La Caja Mágica vient de sortir. Selon la critique Victoria Okada de Resmusica c’est « un exploit pianistique remarquable […] qui nous aide à comprendre la musique d’aujourd’hui en suggérant un modèle d’interprétation de cette dernière. »

MPS : Mon travail d’attachée culturelle est très important et occupe la plupart de mon temps mais je continue les concerts et j’espère publier un quatrième disque fin 2015… (3)


Propos recueillis par Jac FORTON

Cet article est à retrouver dans son intégralité, dans le numéro double 285/286 de la revue Espaces Latinos.
(1) Claudio Arrau  (Chili 1903-1991) : un des plus grands pianistes du 20e siècle, spécialiste de Chopin, Liszt ou Beethoven.
(2) Claude Helffer (1922-2004) : pianiste français particulièrement connu pour ses interprétations de la musique du 20e siècle.
(3) Le site de Maria Paz Santibañez

Valparaiso à l’honneur au festival Les Escales à Saint-Nazaire

François-Xavier Gomez, envoyé spécial de Libération à Saint-Nazaire, revient en détails sur l’édition 2015 du festival les Escales qui, cette année, mettait en avant Valparaiso. À Saint-Nazaire, le festival les Escales a mis en avant la deuxième ville du Chili, entre punk, cumbia et derniers représentants de la chanson populaire.

Tout en tatouages et piercings, Tevo, moitié du duo electropunk Poder Guadaña, a eu un sentiment bizarre en débarquant à Saint-Nazaire : “C’est un port, comme Valparaiso, mais il ne sent rien.” À défaut d’effluves d’hydrocarbures, on a respiré pendant deux jours l’atmosphère de liberté artistique de la ville au festival les Escales, qui a invité musiciens et street artists dans une belle affiche sans esthétiques exclusives ni préjugés, qui a associé Salif Keita, JoeyStarr, Cerrone, Yael Naïm ou Dhafer Youssef. Dès l’arrivée sur la partie du port où se déroulent les concerts (sans conteste l’un des plus beaux sites de festival en France), deux fresques monumentales accueillent le public : deux portraits réalisés (en sept jours seulement) par Inti, une sommité du graff, et Robot de Madera (“robot de bois”).

Le premier a représenté un migrant en transit, aux yeux immenses ; le second, un étudiant chilien en hommage à la mobilisation de la jeunesse pour la réforme scolaire et à ses martyrs – trois manifestants ont déjà été tués. Les deux grapheurs soulignent que Valparaiso, au-delà du street art, est une ville où tous les arts ont droit de cité dans la rue : musique, cirque, danse… La chanteuse Pascuala Ilabaca, 30 ans, a été formée à cette école : “J’ai toujours monté et descendu les cerros [les 42 collines qui forment la ville, ndlr] avec mon accordéon de 12 kilos sur le dos.” Après six albums, elle est aujourd’hui reconnue comme une des voix les plus originales en Amérique latine. “Valparaiso est en perpétuel mouvement, décrit-elle. Sa vocation universitaire entraîne un renouvellement de la population, les étudiants de tout le pays restent quelques années et repartent.” Le port est aussi le berceau d’un rock psychédélique peu connu à l’étranger : “Grâce à l’activité portuaire, les innovations arrivaient bien avant d’atteindre la capitale, Santiago. C’est le cas du mouvement hippie, des drogues. Ce qui a permis l’éclosion du folk-rock progressif de Congreso ou Los Jaivas, qui est une de mes inspirations.”

Le duo Poder Guadaña (“le pouvoir de la faux”) est un autre repère du paysage musical de la ville : sur des beats de hip-hop ou des rythmes de cumbia, les deux compères punks hurlent un discours très radical, où la subversion n’empêche pas l’humour, et atteignent parfaitement le but qu’ils se sont fixé : “Faire réfléchir en faisant la fête.” Mais les triomphateurs des Escales ont été les participants les plus insolites du plateau porteño (“portuaire”). Avant d’être un groupe, La Isla de la Fantasia est le jardin d’un particulier où se retrouvent depuis plusieurs décennies les musiciens amateurs autour d’un répertoire de boléros et de valses péruviennes et de cuecas, la chanson traditionnelle qui se danse un mouchoir à la main. L’Ile de la Fantaisie était un îlot de liberté pendant la dictature de Pinochet (1973-1988), quand le couvre-feu empêchait toute vie nocturne. Ces peñas (“veillées”) ont permis de préserver un patrimoine oral qui autrement se serait perdu.

Trois CD ont été enregistrés récemment et un documentaire leur a été consacré. Plusieurs des piliers de La Isla sont décédés, mais un trio de survivants a fait le voyage, leur premier hors du Chili. Accompagnés par trois jeunes partenaires, ils ont 70, 77 et 84 ans et font revivre, à travers les complaintes sentimentales et les rythmes tropicaux, le temps révolu des cabarets. En costume et cravate, élégants et frondeurs, ils ont même rejoint sur scène Chico Trujillo, le groupe de cumbia-rock le plus populaire du Chili, pour un finale improvisé et chaleureux.

François-Xavier GOMEZ
Article publié par Libération le 9 août 2015

Alcides Lanza promu meilleur compositeur ibéro-américain

Alcides Lanza, compositeur argentin, est le nouveau lauréat du Prix Tomás Luis de Victoria XIII , Prix de la Société générale des auteurs d’espagne (SGAE) de la musique ibéro-américaine. Retour sur un parcours musical exemplaire.

Le prestigieux Prix Tomás Luis de Victoria a distingué depuis sa création plusieurs grands compositeurs latino-américains : les Cubains Harold Gramatge en 1996 et Leo Brouwer en 2010, le Péruvien Celso Garrido- Lecca en 2000, le Vénézuélien Alfredo del Monaco en 2002, le Mexicain Mario Lavista en 2013, les Argentins Gerardo Gandini en 2008 et Alcides Lanza en 2015. Le 28 mai 2015 le Prix Tomás Luis de Victoria décerné par la Fondation SGAE (Société Générale des Auteurs d’Espagne) à l’Académie royale des Beaux-Arts à Madrid, a couronné l’œuvre et le travail ininterrompu de recherche, de rénovation et d’enseignement d’Alcides Lanza, une des plus grandes figures de la musique contemporaine.

À 86 ans, le maître en pleine forme, a dirigé lui-même une œuvre du concert exceptionnel qui a suivi la remise du Prix. Un des pionniers avec Celso Garrido-Lecca en matière de musique électronique, multimédia, Alcides Lanza n’a cessé dans sa démarche d’explorer et d’expérimenter de nouveaux procédés scientifiques et techniques de composition. Rénovateur de la musique contemporaine il a contribué largement à sa diffusion sur le plan international en conjuguant dans son parcours la recherche, la composition, l’enseignement, des concerts et des conférences. Né en 1929 à Rosario en Argentine il se consacre depuis ses plus jeunes années à la musique : le piano et la composition. Dès le départ ses références sont hétérogènes. Le Centre Latino-américain de Hautes Études Musicales (CLAEM) fondé en 1961 à Buenos Aires par Alberto Ginastera a été fondamental pour la formation d’Alcides Lanza et d’autres compositeurs de sa génération qui ont pu y suivre des enseignements de musiciens de l’avant-garde aussi prestigieux que Messiaen, Maderna, Xenakis, Loriod, Dallapiccola, De Pablo. Le CLAEM avait pour objectif de permettre aux compositeurs latino-américains de se familiariser avec les esthétiques et les techniques nouvelles. Il est un moteur puissant du développement de ces nouvelles esthétiques et de la composition électronique.

Grâce à la bourse de la Fondation Guggenheim, Alcides Lanza va poursuivre ses études entre 1965 – 70 en Amérique avec Vladimir Ussachevsky au Columbia Princeton Electronic Music Center à New York où il peut accéder pour ses recherches aux puissants moyens technologiques. Il y compose une partie importante de ses œuvres majeures pour orchestre électronique, piano et sons électroniques, instruments à vent, percussions et pour la voix. Dans ses compositions il développe un style personnel original se caractérisant par un très large registre chromatique déployé dans l’espace de façon quasi picturale et sculpturale. Son style marque profondément les esthétiques musicales contemporaines. Il est invité à enseigner dans plusieurs Centres Universitaires entre autres au New York City Community College. En 1971 Alcides Lanza est nommé professeur de composition à la Faculté de Musique de l’Université McGill de Montréal puis à la Deutsche Akademischen Austauschdienst à Berlin. Depuis 1974 il est directeur des Études Électroniques à l’Université McGill de Montréal et aujourd’hui directeur émérite de EMS au Canada. Les œuvres d’Alcides Lanza au programme du concert donné à Madrid le 28 mai avec maestro lui-même aux manettes de la console électroacoustique pour la pièce vôo pour voix et musique électroacoustique, offraient un aperçu de l’originalité et de la richesse de l’univers sonore de sa création.

 Irène Sadowska Guillon

Fondation SGAE

 

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