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Chili

Chili : Fin de mission pour Mgr Charles Scicluna, l’envoyé du Vatican chargé de l’enquête sur l’affaire Mgr Juan Barros

Mgr Charles Scicluna, envoyé spécial du pape François et personnalité en charge de l’enquête sur Mgr Juan Barros, est rentré du Chili le premier mars. Dans cette affaire, Mgr Juan Barros, évêque d’Osorno, est accusé d’avoir couvert les abus perpétrés par le prêtre chilien Fernando Karadima.

Photo : Mgr Scicluna/La Tercera

Suite à son dernier voyage au Chili, le pape François a pris la décision d’envoyer Mgr Charles Scicluna comme envoyé spécial dans la délicate affaire de pédophilie impliquant l’Église. Mgr Juan Barros , évêque d’Osorno, aurait en effet joué un rôle majeur dans les différents événements qui ont eu lieu lors de la visite du pape au Chili, et sa présence avait alors été lourdement contestée. Le prêtre chilien Fernando Karadima a été condamné à vie par le Vatican en 2011 pour avoir abusé sexuellement et psychologiquement de dizaines de personnes. F. Karadima était curé de la paroisse El Bosque (sise dans un quartier cossu de Santiago) depuis 1972 avant sa condamnation. Il avait également été directeur spirituel de Mgr Barros pendant plus de trente ans. C’est ce rapport d’amitié qui est pointé du doigt par de nombreuses personnes, dont les victimes. Elles accusent en effet ce dernier d’avoir dissimulé, au nom de leur lien d’amitié, les délits commis par Karadima. La situation deviendrait donc un problème pour le pape François. Si l’accusation est vraie, il sera le seul à pouvoir intervenir et demander la démission de l’évêque, selon Anastasía Assimakópulos, spécialiste en droit canonique de l’université des Andes (Journal La Tercera 19/01/18).

À cette époque, le pape avait décidé d’ignorer les voix contre Mgr Barros, lui permettant ainsi de participer à ses côtés à plusieurs événements lors de son voyage au Chili. Il a par exemple pris part à la « messe pour la paix et la justice », qui a eu lieu dans le parc O’Higgins, première rencontre du pape avec ses paroissiens. Sa présence dans ces événements de masse a alors été perçue comme la preuve que le pape soutenait l’évêque d’Osorno. Certains ont montré leur désaccord envers ce rôle majeur de Mgr Barros. « Sa présence gâche la visite du pape. Cependant, il a le droit d’y être en tant qu’évêque » a déclaré l’évêque d’Iquique, Guillermo Vera, selon le quotidien La Tercera. « Cela m’a laissé un goût amer, qu’un frère ait pu prendre part à de tels actes », a déclaré Alejandro Goic, président de la Commission nationale pour la prévention des abus de l’épiscopat, à Radio T13.

Le pape François a l’habitude de parler avec la presse, lorsqu’il rentre de tournées ou lors de ses voyages. Il a, à cette occasion, fait des déclarations au sujet de l’affaire Mgr Barros, qualifiant de calomnies les accusations à son encontre. Il a également manifesté son incapacité à juger l’évêque d’Osorno sans réelles preuves l’incriminant. Étonnamment, quelques jours après son retour, il a tout de même ordonné une enquête sur cette affaire, en envoyant Mgr Scicluna au Chili. L’archevêque de Malte s’était déjà occupé d’autres enquêtes sur la pédophilie auparavant, celle du prêtre mexicain Maciel par exemple, qui n’avait été condamné que par l’Église, échappant à la justice ordinaire.

Lors de son voyage au Chili pour l’enquête, Mgr Scicluna ayant été hospitalisé pour une inflammation de la vésicule biliaire, c’est Mgr Jordi Bertomeu, officiel de la congrégation de la Doctrine de la foi, qui avait pris le relais. Mgr Scicluna a tout de même pu s’acquitter de sa tâche et est rentré le premier mars, après avoir recueilli des témoignages concernant Mgr Barros. Sa rencontre avec l’archevêque de Santiago, Mgr Ezzati, aurait été des plus cordiales, selon ses propos recueillis par La Tercera. Le journal révèle également d’autres déclarations : celles de la victime James Hamilton. Selon ses dires, cela ne servait à rien d’entendre les déclarations de Mgr Ezzatiles religieux n’ayant rien fait pour les victimes. Ce sont les victimes et seulement elles qui se sont occupées de dénoncer les abus. Toujours selon J. Hamilton, Mgr Ezzati raconterait « n’importe quoi » et ferait partie de cette clique de « simples délinquants, qui sont même prêts à mentir au pape ». Il aurait également déclaré, toujours selon La Tercera, que les victimes et lui-même ont été les seules à faire parvenir la dénonciation au Vatican, sans aide aucune de la part l’Église chilienne.

Ce n’est pas la première fois que le pape François se voit obligé de prendre position dans un cas comme celui-ci. S’agissant de pédophilie, l’affaire Grassi, qui avait eu lieu en Argentine, avait retenti alors qu’il était président de la Conférence épiscopale. De même que Karadima, Julio César Grassi avait été condamné quelques années après le début de l’affaire. Les témoignages des victimes avaient été de la même façon remis en question et les accusés avaient même parlé de boycott. Plus grave encore, des ouvrages de disqualification des témoignages des victimes avaient été publiés lors du procès. Selon le journal argentin ClarínJuan Pablo Gallego, l’avocat d’une des victimes, aurait déclaré que ces ouvrages, dont l’un écrit par l’avocat Marcelo Santineti, étaient financés par la Conférence épiscopale d’Argentine, sous l’influence du pape. Mais pour l’heure, l’affaire Barros n’en est qu’à ses balbutiements et il faudra attendre les conclusions de l’enquête pour être au fait des conséquences à venir.

Mario PÉREZ MORALES

Extrait des articles parus dans La Tercera, Libération, Clarín.

« L’immigration est un droit, pas un crime ! » La grande marche des immigrés au Chili

Intégration plutôt que criminalisation. À la veille d’un débat au Congrès concernant les nouvelles lois sur l’immigration, des centaines de « migrantes » résidant au Chili ont manifesté, la semaine dernière, dans les rues de Santiago au cri de « Aucun être humain n’est illégal ».

Photo : Rosana Goitía Emol

Les pays de l’Amérique du sud ont toujours été des pays d’immigration. Jusqu’à présent, il s’agissait surtout de colons venus d’Europe, du Moyen-Orient et, dans une moindre mesure, d’Asie. Le Chili est redevenu une terre d’immigration, mais cette fois en provenance des autres pays du continent :  Péruviens (21 %), Colombiens (18 %), Haïtiens (16 %), Vénézuéliens (15 %) et Boliviens (13 %) sont les principaux nouveaux arrivants. Il y aurait environ 600 000 étrangers au Chili, un pays de 17 millions d’habitants. La majorité des demandeurs de visa recherchent du travail, le pays étant considéré comme plutôt développé du point de vue économique et stable du point de vue politique.

Les futures lois d’immigration du nouveau gouvernement

Le Congrès chilien est sur le point de définir de nouvelles lois sur l’immigration. Mais l’incertitude règne, car le nouveau gouvernement mené par le conservateur Sebastián Piñera et le nouveau Congrès prendront leurs fonctions le 10 mars, ce qui pourrait changer la donne. La crainte des associations est que les migrants soient criminalisés plutôt qu’intégrés au marché de l’emploi. Dans une interview à Radio Cooperativa, le directeur du Service jésuite aux migrants, Pablo Valenzuela, recommande au nouveau gouvernement « d’envisager la migration depuis le point de vue des droits humains » et d’écarter celui de la criminalisation. C’est pour se rappeler au bon souvenir de la population que les migrants ont marché dans les rues de Santiago : « Nous contribuons au développement et à la richesse du pays ».

« Nous sommes des travailleurs, pas des délinquants »

Les immigrés sont souvent accusés de tous les maux qui affectent un pays. Les difficultés rencontrées par une partie toujours plus importante de la population, liées à la crise de légitimité du néolibéralisme, à la dégradation des services publics et à l’augmentation des inégalités depuis la crise financière provoquée par les banques en 2008, un phénomène également connu en Europe, attise l’hostilité envers les migrants. Sans oublier des discours politiques opportunistes et racistes qui veulent en faire un bouc émissaire. Ceci est vrai tant au Chili que dans le reste du monde… Une des revendications majeures des marcheurs était « Amnistie migratoire », c’est-à-dire une demande de régularisation des situations. Certains migrants résident et travaillent au Chili depuis plusieurs années, mais sont toujours considérés comme « illégaux », ce qui favorise leur exploitation par des patrons peu scrupuleux. L’objectif de la manifestation est de déclarer que « les migrants veulent faire partie de la solution, pas du problème ».

Jac FORTON

Le Chili, le nouvel eldorado des énergies renouvelables ? Le désert d’Atacama comme terre d’accueil

Le Chili est devenu l’une des principales destinations mondiales des investissements dans le solaire et l’éolien, remarque l’Agence Internationale de l’Énergie (AIE), dans un rapport publié en début d’année(1). Fin janvier, ce pays de 18 millions d’habitants s’est par ailleurs fixé pour objectif de « fermer ses centrales au charbon » d’ici à 2050. Située au milieu du désert d’Atacama au Chili, la centrale photovoltaïque de Boléro a été mise en service par EDF fin 2016. Nous reproduisons ici un article du site Connaissance des énergies.

Le désert d’Atacama, terre d’accueil rêvée du solaire selon l’AIE. Long de 4 300 km et large de seulement 175 km en moyenne, le Chili dispose d’une topographie et d’un climat très différents du nord (désert – le plus aride au monde – d’Atacama) au sud (climat alpin avec des glaciers et des fjords). Le désert d’Atacama présenterait « les meilleures ressources solaires au monde » selon l’AIE tandis que la chaîne de montagnes parcourant le pays ainsi que la côte présentent un potentiel important pour exploiter l’énergie éolienne, l’hydroélectricité mais aussi la géothermie et demain les énergies marines.

À l’heure actuelle, la consommation d’énergie primaire du Chili repose encore à près de 73 % sur les énergies fossiles selon les dernières données de l’AIE portant sur l’année 2016. Le pétrole satisfait à lui seul plus de 41 % des besoins énergétiques du pays, la biomasse et les déchets constituant la deuxième source d’énergie (21,2 % du mix chilien).

Avec sa « National Energy Policy 2050 » adoptée fin 2015, le pays a fixé une politique énergétique de long terme s’appuyant sur quatre grandes priorités: la qualité et la sécurité de l’approvisionnement, l’énergie au service du développement, la promotion d’énergies « environmentally-friendly » ainsi que l’efficacité énergétique et l’éducation aux problématiques énergétiques.

Une production électrique sans charbon à l’horizon 2050 ?

En matière d’électricité, le Chili s’est entre autres fixé pour objectif de porter à 60 % la part des énergies renouvelables dans la production nationale en 2035, contre environ 40 % en 2016 (en grande majorité grâce à l’hydroélectricité). Pour cela, le pays mise principalement sur le développement de l’éolien et du solaire photovoltaïque au « potentiel très élevé » selon l’AIE. Différents appels d’offres (à technologies neutres) ont démontré les baisses de coûts « considérables » de ces technologies (32,5 $/MWh en moyenne pour l’appel d’offres de novembre 2017 portant principalement sur des capacités solaires et éoliennes(2)).

La pénétration croissante des filières intermittentes dans le mix électrique chilien doit toutefois s’accompagner d’une plus grande flexibilité du réseau, met en garde l’AIE : infrastructures de transport électrique, solutions de stockage, maîtrise de la demande, etc. Les centrales à gaz pourraient certainement servir de « back-up » dans le cadre de cette transition vers un mix bas carbone.

Fin janvier, le gouvernement chilien s’est engagé à se passer du charbon pour produire son électricité à l’horizon 2050 alors que celui-ci constitue actuellement de loin la principale source du mix national (41 % de la production électrique en 2016). Petite subtilité : les 28 centrales en charbon en service (d’une capacité cumulée de 4,8 GW) ne devront fermer en 2050 que si elles ne sont pas équipées de systèmes de capture et stockage du CO2. Le coût élevé de ces systèmes devrait toutefois également conduire à la fermeture des centrales équipées selon le ministre chilien de l’énergie Andrés Rebolledo. En 2016, près de 63 % de la consommation chilienne d’électricité a été absorbée par l’industrie.

D’après Connaissance des Énergies

  1. Étude 2018 de l’AIE sur le Chili.
  2. « Adjudicaciones eléctricas 2017 marcan un nuevo hito con precio promedio histórico y 100% de renovables », Ministère chilien de l’Énergie, 2 novembre 2017.

Avant la fin de son mandat, Michelle Bachelet visite l’Araucanie au milieu de la controversée Opération Ouragan

La présidente Michelle Bachelet, à quelques semaines de la passation de pouvoirs en mars prochain, s’est rendu ce mercredi 31 janvier dans la région de l’Araucanie, un terrain miné au milieu d’une sérieuse controverse entre le Ministère public de la justice et la police des carabiniers pour l’Operación Huracán (Opération Ouragan).

Photo : Infinita

Des fonctionnaires de la police chilienne (carabiniers) auraient falsifié des preuves afin d’incriminer des membres de la communauté mapuche dans le cadre de l’Operación Huracán. Celle-ci avait permis, fin septembre 2017, l’arrestation de huit personnes qui seraient impliquées dans des incendies criminels dans l’Araucanie, au sud du Chili. Parmi les détenus se trouvaient le leader de l’organisation Coordination Arauco Malleco (CAM), Héctor Llaitul, ainsi que d’autres membres du groupe mapuche Weichan Auka Mapu (WAM) : Ernesto Llaitul, Jaime Huenchullán, Rodrigo Huenchullán, Fidel Tranamil, Martín Curiche, David Cid et Claudio Leiva. En effet, depuis longtemps, on assiste à des actions violentes dans la zone.

Les preuves justifiant les arrestations furent obtenues par les carabiniers (la police) chargés de l’enquête réalisée dans le cadre de la loi antiterroriste et remises ensuite au Procureur régional de la Justice. Les principales preuves de la police étaient des conversations par WhatsApp et Telegram, qui rendaient compte d’une coordination entre les présumés coupables pour l’exécution des attentats. Dans l’un de ces dialogues par exemple, Llaitul signalait à David Cid qu’il faudrait brûler une centaine de camions. Avec ces preuves le procureur, lors de la première audience du 24 septembre, ordonna la prison préventive des présumés coupables. Mais le 19 octobre, la Cour Suprême décide la libération des détenus pour vice de forme de la décision.

Des portables manipulés ?

L’affaire commença à se compliquer lorsque les premières expertises réalisées par le Laboratoire de Criminologie de Carabiniers (Labocar) sur les preuves (les téléphones mobiles des accusés) révélèrent des incongruences. Pour sortir des doutes, les téléphones furent envoyés pour une nouvelle expertise à l’Unité spécialisée « Délits de lavage d’argent, économiques et du crime organisé » (Uideco) du ministère public. La réponse arriva le 28 décembre : « On a pu constater l’existence d’archives qui rendaient compte d’un probable montage réalisé par des tierces personnes sur les téléphones saisis ». La Fiscalía Nacional (procureur) est également parvenue à une autre conclusion très importante : de tous les téléphones mobiles saisis, seuls deux avaient WhatsApp et un Telegram, et une des conversations incriminées avait une date ultérieure à la saisie des appareils.

Le 28 décembre, le procureur régional Cristian Paredes décida donc d’ouvrir une affaire criminelle pour falsification et obstruction à l’enquête de la part des membres des services de renseignements des carabiniers. Le ministère de l’Intérieur s’empara aussi de l’affaire et ordonna pour sa part une enquête administrative immédiate destinée à éclaircir les faits dénoncés. Étant donné que l’expertise externe détermina que seuls deux téléphones saisis disposaient de WhatsApp, un de Telegram, que trois des archives trouvées dans le mobile de Martín Curiche Curiqueo avaient une date ultérieure à celle de la saisie, la Fiscalía Nacional concluait que « il y a des irrégularités dans les informations données par les Carabiniers ».

Un véritable choc !

Le procureur Parades et son équipe estimèrent qu’ils assistaient à une des situations les plus graves de ces dix-huit ans du ministère public : « Était-il possible que l’institution de Carabiniers fabriquait des preuves pour inculper des personnes sous la protection de la loi antiterroriste ? ». Le Procureur national, Jorge Abbott, dit qu’il s’agit « d’un fait inédit et gravissime, car il est question de l’altération des preuves » et décida d’ouvrir une affaire criminelle contre ceux « qui seraient responsables d’avoir manipulé » les antécédents. Le ministère public communiqua la décision de fermer le cas contre Héctor Llaitul et les sept autres personnes détenues. Le ministère de l’Intérieur ordonna pour sa part une investigation au sein de l’institution de la police (carabiniers). Parmi les actions urgentes à réaliser, le gouvernement demanda de solliciter des informations aux multinationales Microsoft Corporation, Yahoo et Google sur les comptes des imputés dans l’affaire.

Les Carabiniers, une institution critiquée

Ces faits récents ne font qu’aggraver l’image d’une institution qui se trouve durement critiquée par une partie de la population. Le chroniqueur d’un journal national s’exprime dans ces termes à propos de cette affaire et de la police : « Jusqu’à quand resterons-nous impavides face à l’impunité d’une institution dont le degré d’inefficacité, l’absence de contrôle, le manque de transparence et parfois la corruption, dépasse les limites tolérables d’une société démocratique ? […] Acceptant les responsabilités individuelles, nous devons reconnaître que l’institution structurellement et culturellement a une politique délibérée de résistance au pouvoir civil ». Au Chili, la question mapuche est récurrente et insoluble, et l’État ne se saisit pas de l’affaire, laissant agir les forces de l’ordre lorsqu’il y a des conflits entre la communauté mapuche et les propriétaires terriens, sans véritablement chercher une solution de fond. Cette situation ne sera résolue que lorsque l’État s’intéressera à une solution intégrale dont la reconnaissance constitutionnelle, le traitement respectueux et égalitaire de la part de l’État et de ses agents, le développement social et économique et le dialogue interculturel s’imposeront. Il ne s’agit pas d’accepter des réponses violentes d’une part et d’autre et de relativiser la gravité des incendies et des atteintes, ou encore de permettre dans un État de droit que les secteurs qui se sentent menacés s’organisent en groupes d’autodéfense. C’est à l’État de garantir l’ordre et les droits des personnes mais dans la justice et l’équité.

Olga BARRY

Intense visite du pape François au Chili et au Pérou entre émotions et polémiques

Le 15 janvier dernier, le pape François a entrepris son sixième voyage pontifical en Amérique latine. Depuis son élection, François a porté son message de paix et d’espérance au Brésil en juillet 2013, en Équateur, en Bolivie et au Paraguay en juillet 2015, à Cuba en septembre 2015, au Mexique en février 2016 et en Colombie en septembre 2017. Le pape argentin, qui ne s’est pas encore rendu dans son pays d’origine (où certains lui reprochent son rôle pendant la dictature militaire), visite à cette occasion le Chili et le Pérou jusqu’au 21 janvier.

Photo : Presidencia Chile

Première partie au Chili : le pape accueilli par Michelle Bachelet

Lundi 15 janvier à 20 h, heure locale, le pape François a atterri à l’aéroport de Santiago pour sa sixième visite officielle sur le sol sud-américain. Au programme, un voyage du sud du Chili jusqu’à l’Amazonie péruvienne durant lequel le pape a dû faire face aux nombreuses critiques qui pèsent aujourd’hui sur l’Église catholique. Il est bien rare qu’une visite du Saint Père dans cette partie du monde suscite des réactions négatives ; mais cette fois, le coût de celle-ci, estimé à environ 6 millions de dollars, a réveillé de nombreuses animosités. De plus, les nombreux scandales visant les prêtres à propos d’abus sexuels sur mineurs ont ces derniers temps profondément choqué l’opinion publique, et l’Église, malgré sa condamnation des faits, a perdu beaucoup de sa crédibilité. Les Chiliens espéraient que le pape condamne plus fermement ces agissements, mais la présence de l’évêque Juan Barros – qui aurait couvert le prêtre pédophile Fernando Karadima – à la messe donnée par le pape François en Araucanía a suscité de vives réactions des Chiliens qui attendent désormais de l’Église davantage que de simples excuses.

La visite du pape François au Chili a aussi été marquée par sa rencontre avec les indigènes Mapuches – qui représentent 7 % de la population chilienne – à Temuco le 17 janvier. Les peuples autochtones qui se disent victimes d’abus et d’exclusion luttent pour récupérer leurs terres, actuellement aux mains de grosses entreprises forestières. Face à l’indifférence générale, ces revendications ont donné lieu à des violences comme la destruction d’engins des entreprises forestières, de nombreux affrontements avec les forces de l’ordre – qui ont coûté la vie à une dizaine d’indigènes depuis le début du conflit – et, ces jours-ci, à la destruction de plusieurs églises. Les Mapuches espéraient du pape qu’il reconnaisse, lors de son discours à Temuco, le « génocide » de leur peuple et qu’il se prononce sur la « nécessité d’indemnisation et de réparation ». En dénonçant d’une part les violences mapuches qui décrédibilisent « la plus juste des causes », et les promesses jamais tenues qui frustrent les espérances du peuple autochtone, le pape François a appelé au dialogue.

Léa JAILLARD

Photo : Prensa Latina/Andina

Deuxième partie au Pérou : le pape accueilli par Pedro Pablo Kucznski

Après un peu plus de deux heures de vol depuis Santiago, l’avion du Souverain pontife s’est posé sur la piste de l’aéroport international de Lima ce jeudi 18 janvier 2018, point de départ d’une visite de trois jours en terre péruvienne. Comme à son arrivée au Chili trois jours plus tôt, l’avion du Pape était en avance, d’une quarantaine de minutes sur l’horaire prévu. Un avion spécial affrété par la Latam dont la carlingue était frappée du blason de François et du hastag : « #LevoldeFrançois ». Avant de descendre de son avion, le Pape est allé saluer les pilotes dans le cockpit. 

Le premier à saluer le Saint-Père fut le nonce apsotolique au Pérou Mgr Nicola Girasoli, qui est monté dans l’avion à peine immobilisé. À sa descente, le Saint-Père a été accueilli par le président de la République, Pedro Pablo Kuczynski, par l’archevêque de Lima, le cardinal Luis Cipriani Thorne, par Mgr Jose-Luis de Palacio, l’évêque de Callao, diocèse sur lequel est situé l’aéroport, ainsi que par le président de la conférence épiscopale du Pérou, Mgr Salvador Garcia-Calderon, l’archevêque de Ayacucho. Le Saint-Père a ensuite rallié la nonciature apostolique dans le centre de Lima, où il passera trois nuits. Aux abords de la nonciature, des centaines de personnes dont beaucoup de jeunes étaient rassemblés, agitant le drapeau jaune et blanc du Vatican et chantant l’hymne du voyage. François a remercié les nombreuses personnes pour leur accueil chaleureux, a prié un Ave Maria et béni la foule.

L’Amazonie comme première étape

Son voyage rentrera dans le vif du sujet ce vendredi 19 janvier, puisqu’il est attendu dans l’Amazonie péruvienne, à Puerto Maldonado, près de la frontière avec la Bolivie. Il ira à la rencontre des peuples indigènes qui vivent dans des conditions très difficiles, marquées par la destruction de la plus grande forêt de la planète. Cette étape sera aussi l’occasion de poser les bases du prochain synode spéciale sur l’Amazonie qui se tiendra en octobre 2019 au Vatican. Cette étape amazonienne est très attendue. Une veillée festive avec chants et danses traditionnels se tenait jeudi soir sur la place centrale de Puerto Maldonado en présence d’une vingtaine d’évêques venue de tous les pays de la région et des membres du Repam, le réseau ecclésial panamazonien. 

« Unis dans l’espérance » est le thème choisi pour ce voyage au Pérou qui mènera le Pape aussi à Trujillo au nord du pays et à Lima, la capitale. C’est la première fois que le Pérou accueille un pape depuis près de trente ans puisque la dernière visite remonte à celle de Jean-Paul II en mai 1988.

Olivier BONNEL
News Vatican

Le pape François en visite au Chili et au Pérou entre les 15 et 21 janvier 2018

Le 15 janvier prochain, le pape François entreprendra son sixième voyage pontifical en Amérique latine. Depuis son élection, François a porté son message de paix et d’espérance au Brésil en juillet 2013, en Équateur, en Bolivie et au Paraguay en juillet 2015, à Cuba en septembre 2015, au Mexique en février 2016 et en Colombie en septembre 2017. Le pape argentin, qui ne s’est pas encore rendu dans son pays d’origine (où certains lui reprochent son rôle pendant la dictature militaire), visitera à cette occasion le Chili et le Pérou jusqu’au 21 janvier.

Photo : Radio Canada

Son programme officiel commencera le 16 janvier à Santiago du Chili, avec la rencontre des autorités, de la société civile et du corps diplomatique au Palais de la Moneda, où il fera son premier discours avant de s’entretenir, vers 9 h, heure locale, avec la présidente Michelle Bachelet. Dans les jours suivants, le Saint-Père se rendra à Temuco, au sud du pays, et Iquique, grand port du nord. Au Pérou, François visitera la capitale Lima, Puerto Maldonado, au sud-est du pays, et Trujillo, au nord-ouest.

Ce qu’il faudrait retenir de cette présence papale, au delà des discours et des messes, des visites aux sanctuaires ainsi que dans une prison de femmes et dans un foyer pour des enfants en difficulté, au delà des circulations en papamobile, des rencontres avec des diplomates, des évêques, des prêtres consacrés et séminaristes et des incontournables déjeuners avec les habitants d’ici et là, c’est le fait que la présence du pape véhicule une forte charge émotive liée à l’agitation sociale et politique avec laquelle des minorités aborigènes expriment leurs inquiétudes. Ainsi, comme dans ses précédents voyages en Amérique latine, les Mapuches de Temuco et les autochtones de l’Amazonie péruvienne seront au cœur du voyage apostolique de François, après avoir donné sa bénédiction aux indiens du Mexique, d’Équateur, de Bolivie, du Paraguay et de Colombie, et demandé « pardon » pour l’exclusion dont ils ont été victimes.

Cette reconnaissance ouverte envers les « erreurs » commises dans le passé (voire des crimes) peut surprendre. Mais si l’on veut comprendre une grande partie de l’Amérique actuelle, afin de construire un avenir plus propre dans le respect d’autrui, il faudrait l’analyser comme le résultat de l’action conjointe de l’épée espagnole et de la Croix latine, aussi brutalement que les conquistadores l’ont fait. Le pouvoir et l’ambition de la première furent complétées par ceux du zèle religieux. Mais, bien que l’acier trempé dans le credo du monde civilisé imposa sa raison, il n’a pas pu éliminer l’essence millénaire, résultant aujourd’hui un syncrétisme bigarré entre deux manières différentes de communiquer avec les dieux. Au fil du temps, les grandes capitales indiennes devinrent progressivement des répliques espagnoles, et les autochtones commencèrent à parler la langue de Don Quichotte mélangée avec des termes nahuatl, mapuches et quechuas, etc.

Cette fusion, pour le moins prodigieuse de cultures antithétiques, a donné lieu à des fêtes baroques où les dieux indigènes portent souvent des noms catholiques, et où s’imbriquent les rites archaïques et les symboles européens. Par exemple au Pérou, berceau de la civilisation Inca, Cuzco porte un témoignage dans ce sens, dans le plus vaste monument de la ville et haut lieu de l’Empire, le Grand Temple du Soleil, appelé Coricancha (l’enceinte d’or). C’est sur les fondations en pierre de ce temple que les Dominicains construisirent leur couvent après la conquête. Dans le grand temple de Coricancha se trouvait, au-dessus de l’autel, une représentation de la vision cosmologique du monde inca. La peinture murale montrait sept petits cercles, chacun avec un point au centre, évoquant sept yeux. Ce sont « les yeux du créateur de toutes choses », qui n’étaient autres que les yeux de Viracocha, dieu suprême des Incas. Cette singulière représentation du monde sacré rappelle le texte de la Bible, où le prophète Zacharie (4, 10) parle des sept yeux du Seigneur qui surveillent tous les peuples de la terre. On peut donc voir là une influence de la pensée judéo-chrétienne.

Au regard de l’histoire, des mythes, des coutumes et des croyances des peuples qui habitaient jadis sur le continent américain, il apparaît que la notion de Territoire se révèle dans l’actualité être un élément important pour l’avenir de leurs descendants. Ainsi les Mapuches luttent pour que le gouvernement chilien reconnaisse leur souveraineté sur un territoire ancestral aujourd’hui géré par des entreprises forestières. Les plus radicalisés affrontent la police, coupent les routes et saccagent camions et engins depuis une vingtaine d’années. Selon Pauline Abramovicht, journaliste de Santiago du Chili, « privés de canaux de communication et critiqués par la majorité des Chiliens, les Mapuches espèrent que la visite du pape va permettre de « mettre en lumière » leur combat, bien que certains, peu enclins à négocier, disent ne pas attendre grand-chose de la visite du Saint Père ». Dans ce sens, un des leaders de la Coordination Arauco Malleco (araucanos : nom générique donné par les Espagnols aux tribus réunissant les Mapuches, les Pehuenches et les Puelches, parmi d’autres), Ramon Llanquileo, a dit : « Ici, les transformations concrètes, nous allons les obtenir nous-mêmes avec nos propres efforts ».

Cette organisation radicale pro-Mapuche fait sans doute écho au mouvements de revendication territorial qui ont eu lieu dans les années 70 et 90 aux États-Unis et au Canada : « Les autochtones n’ont pas à attendre la souveraineté. Ils n’ont qu’à la prendre […] Si les gouvernements résistent, alors les Indiens vont répliquer en organisant des barrages routiers ou des sit-in », avait déclaré en juillet 1996 Olide Mercredi, grand chef de l’Assemblée des Premières Nations du Canada.

Au Pérou, dans une salle de Puerto Maldonado, le pape va se réunir avec environ 3 500 indiens de l’Amazonie, où 350 000 autochtones habitent distribués en une cinquantaine de groupes ethniques. Cette zone est victime d’une intense activité aurifère illégale. « La présence du pape dans la région de Madre de Dios est liée à la pollution et à l’exploitation de nos territoires, outre la manque de sécurité juridique pour les terres des communautés indigènes », s’est ainsi exprimé Julio Cusuriche, président de la Fédération des natifs de la rivière de Madre de Dios. Pour conclure, une information susceptible de fournir matière à méditer : la visite du pape François au Pérou,  va coûter au contribuable près de 10 millions d’euros, « une somme correspondant à ce type d’événements » selon le ministre péruvien du Travail, Alfonso Grados, coordinateur général de l’itinéraire papal. Bien sûr, le plus important est de ne pas perdre la foi.

Eduardo UGOLINI

Le retour de la droite au Chili : Sebastián Piñera remporte les élections présidentielles

La solide victoire (54 % des voix) du milliardaire Sebastián Piñera, dimanche 17 décembre au second tour des élections présidentielles au Chili, était prévisible. Même si on s’attendait à un scrutin plus serré, ce qui avait suscité dans les secteurs de gauche un timide espoir de l’emporter. Il est le premier président de droite à avoir gouverné le pays après la fin de la dictature en 2010. Il a donc battu son concurrent de centre-gauche Alejandro Guillier (45,43 %), un ancien journaliste soutenu par la coalition sortante, qui a reconnu une « défaite douloureuse ».

Photo : Sebastian Piñera/TN

Sebastian Piñera, dixième fortune du Chili, s’est notamment enrichi en développant le système des cartes de crédit dans le pays dans les années 80. Il prépare donc son retour au palais présidentiel de la Moneda depuis qu’il a quitté le pouvoir en 2014, laissant la place à la socialiste Michelle Bachelet. Cette élection renoue avec l’alternance politique entre ces deux gouvernants. Michelle Bachelet, qui termine son mandat en mars prochain, avait dirigé le pays entre 2006 et 2010.

En n’appelant pas explicitement à voter pour Alejandro Guillier, le Frente Amplio (la gauche insoumise chilienne) de Beatriz Sánchez a certainement démobilisé une partie de ses sympathisants. L’abstentionnisme fut historique. Les derniers sondages montraient les deux candidats Alejandro Guillier et Sebastian Piñera au coude-à-coude. Cela explique seulement en partie que le pays ait pu voter aussi massivement – plus de 54% – pour un conservateur qui n’a même pas l’avantage de la nouveauté, puisqu’il avait terminé son précédent mandat avec un indice de popularité très bas. Mais les explications sont diverses.

Ce changement politique confirme le tournant libéral de la région, amorcé par l’Argentine avec l’arrivée du conservateur Mauricio Macri à la Casa Rosada. Tous les pays d’Amérique du sud s’éloignent les uns après les autres de la gauche révolutionnaire ou sociale-démocrate. Le Chili le fait un an après son voisin argentin. La gauche régionale a trahi les espoirs des peuples, la corruption et l’ineptie des gouvernements du Honduras, de l’Équateur, du Pérou, secoués par une crise politique, sans parler de la gravissime situation du Venezuela, sont en train de créer un climat de crainte parmi les peuples de la région et parmi les classes moyennes chiliennes.

Sur le plan national au Chili, depuis le retour de la démocratie en 1989, c’est le centre gauche (démocratie chrétienne inclue) qui a dominé le paysage politique. La DC, qui a présenté son propre candidat, a essuyé un échec retentissant. Michelle Bachelet, qui a eu deux fois l’occasion de résoudre les problèmes du Chili, a déçu. Les Chiliens ont cru en Bachelet en 2013, parce qu’elle était considérée comme une personne honnête et capable de faire les réformes nécessaires, tout en maintenant la croissance économique. Elle avait promis la gratuité des études supérieures, un système de santé et de retraites plus juste. Or la santé, l’éducation supérieure et les retraites sont toujours aussi privées et les Chiliens endettés se battent difficilement pour s’en sortir. À la fin de son actuel mandat, elle a réussi des réformes emblématiques, sur l’avortement (limité) notamment.

L’ancien président Ricardo Lagos a fait une dure critique de la Nueva Mayoría après l’échec d’Alejandro Guillier dans une entrevue au journal espagnol El País. À propos des réformes lancées par Michelle Bachelet, il a regretté les erreurs sur la politique fiscale, la lenteur du parlement dans la loi sur l’éducation. Les gens se disent : « quatre ans sont passés et on est toujours au stade de la discussion ».

Aujourd’hui, le Chili initie un nouveau processus. La présidence n’aura pas la majorité législative donc elle devra savoir négocier avec la nouvelle opposition. Sebastian Piñera, conscient de ce handicap, a même modifié un peu son programme, promettant de développer la gratuité dans l’enseignement supérieur, alors qu’il s’y était opposé de nombreuses fois dans le passé. Il dit qu’il ne va supprimer les réformes de Bachelet mais qu’il insistera sur la croissance.

Piñera, un ingénieur diplômé d’un doctorat à Harvard, propose dans son programme de réduire les impôts des entreprises pour relancer la croissance, de lancer un plan pour l’inversion dans des nouvelles infrastructures et de créer 600 000 emplois. En fait, cette élection est la victoire de ceux qui souhaitent d’abord la croissance avant la justice sociale. La bonne nouvelle pour le futur président, c’est que le cuivre, dont le prix avait chuté, repart désormais à la hausse, laissant augurer une croissance économique bien meilleure que le 1,4 % de cette année.

Et enfin, la social-démocratie chilienne souffre de la même maladie mondiale, son modèle semble essoufflé. En ce qui concerne la présidente Bachelet, elle a confirmé l’envoi de son projet de Nouvelle Constitution, qui comprend aussi une nouvelle disposition sur la population indigène, avant la fin de son mandat.

Olga BARRY

« Tous à vos postes de combat / Tous vos votes pour Alejandro Guillier », par le poète chilien Raúl Zurita

Le 1er décembre 2017, le poète chilien Raúl Zurita poste sur sa page Facebook une harangue publiée dans le journal The Clinic ce même jour. Dans un style rappelant certaines envolées de « El sermón de la montaña » (1971), premier poème de l’auteur paru avant la dictature, de poèmes de la série « Pastoral de Chile » de son recueil Anteparaíso (1982) ou des Poemas militantes (2000), le poète, à travers l’évocation des heures sombres de la dictature, invite à voter pour le candidat de gauche Alejandro Guillier au second tour des élections présidentielles (1).

Photo : Raúl Zurita/El País, Pepe Olivares

« La droite, cette même droite qui ensanglanta le Chili, celle-là même qui spolia l’État, cette même droite qui démantela l’éducation nationale pour faire de l’éducation un commerce, qui détruisit la santé pour tirer profit de la santé privée, qui détruisit le système de retraite par répartition et installa la méga arnaque des AFP (2) qui exproprie l’argent des travailleurs pour qu’un petit nombre obtienne des bénéfices dépassant l’imagination et dont la seule rétribution a été de restituer à ces millions de travailleurs et travailleuses des pensions misérables, cette droite qui, en outre, vit à peine ses intérêts menacés n’hésita pas à imposer la plus atroce des dictatures, cette droite, cette droite-là que vous combattez, est aujourd’hui en fête ; elle a recueilli la plus inattendue des déclarations de soutien : la déclaration du Frente Amplio (3).

Dans cette déclaration vous avez considéré que le triomphe de la droite, de cette droite-là, représente seulement « un recul », vous lavant aussitôt les mains en une déclaration trop facile disant que vous n’êtes pas maîtres des votes… Comme c’est simple, dans un conte pour enfants ça pourrait passer, mais vous, vous n’êtes pas des enfants, vous êtes des dirigeants, et cela n’est pas un jeu, mais le moment le plus crucial de la post dictature. Ce qui est mis sur le tapis ce ne sont pas les quatre prochaines années, ce qui est en jeu c’est l’âme, la part la plus intime de notre pays. Est en jeu dans sa signification la plus profonde et vaste le futur, le visage qu’aura le Chili les cent prochaines années et personne, vous encore moins, ne peut prendre à la légère l’humanité qui ici est exposée. Ce ne sont pas seulement quatre ans, ce sont les cent prochaines années, et la lutte actuelle est décisive, mais si eux gagnent la partie, eux dont nous ne voulons pas, ce ne seront pas quatre ans, ne vous y trompez pas. N’allez pas croire que passé ce « recul » c’est vous qui serez là pour y remédier. Ne répétons pas l’erreur historique de sous-estimer le véritable ennemi. Ne les laissez pas vous voler votre avenir, ne permettez pas que nous, vos parents, mourions dans un pays gouverné par ceux-là mêmes qui nous décimèrent, nous exilèrent, nous tuèrent.

Et parce qu’est en jeu non seulement le futur mais aussi le passé, ne leur offrez pas la première victoire de la grande bataille qui approche et pour laquelle vous n’aurez pas d’autre arme que la fierté de votre propre histoire, ne soyez pas absents de cette histoire qui commence. Car la déclaration qui est la vôtre n’est pas un appel à la liberté de vos électeurs ni au respect de leur autonomie, mais concrètement, c’est un soutien à la droite qui vous place non pas dans l’avant-garde lumineuse de la révolution, mais dans les tranchées les plus obscures des réactionnaires. En n’appelant pas explicitement, clairement à voter pour Alejandro Guillier, ce que vous faites c’est offrir votre vote à la repénalisation de l’avortement, c’est offrir votre vote à l’éducation comme bien de consommation et non comme un droit, c’est offrir votre vote aux universités comme entreprise lucrative, c’est offrir votre vote non pas à la fin des AFP mais à leur expansion maximale ; c’est offrir votre vote non pas à une santé égalitaire et digne pour tous mais à sa privatisation totale, c’est offrir votre vote à l’élimination des impôts pour les plus puissants, c’est offrir votre vote à ceux qui sont contre le mariage pour tous, c’est offrir le vote à la criminalisation des minorités sexuelles, des peuples indiens et des migrants, c’est offrir votre vote à la militarisation de l’Araucanie (4).

Alors tous ensemble aux tranchées, pour défendre les acquis et réentreprendre la tâche infinie de construire une société et un monde digne de l’univers dans lequel il nous a été donné de vivre, ne déshonorons pas nos défunts, ceux qui luttèrent jour après jour, sans ostentation, avec dignité et simplicité pour en finir avec la dictature, pour qu’un jour vous surgissiez avec vos nouveaux cris et consignes, pour qu’un jour puisse exister un Frente Amplio. C’est ce passé qui vous invite à l’avenir.

Ne permettons pas qu’ils gagnent. Corrigez, compagnons, amis, fils, camarades, votre déclaration, et partons ensemble, vous avec vos nouveaux drapeaux et rêves, nous avec nos souvenirs, nos vieux poèmes, nos limitations et nos défaites, en lutte pour la dignité inaliénable de la vie de tous. L’histoire vous attend. Tous à vos postes de combat. Tous vos votes pour Guillier. »

Traduit par Benoît SANTINI
Maître de conférences, université du Littoral Côte d’Opale
et Laëtitia BOUSSARD
Professeur agrégée, chercheuse indépendante et traductrice

[1] Les deux tours ont lieu le 19 novembre et le 17 décembre 2017. À la suite du premier tour, les deux candidats en lice sont Alejandro Guillier et Sebastián Piñera.

[2] Système de pensions de retraites hérité de la dictature de Pinochet.

[3] Coalition réunissant une douzaine de partis et mouvements de gauche. Ses principaux leaders sont deux anciens dirigeants des mobilisations étudiantes de 2011.

[4] IXe région du Chili, dont la capitale Temuco est située à 670 km de Santiago. Cette région compte une importante population mapuche.

Admiration et respect pour Pedro Miras, un Chilien entre exil, arts et philosophie

Pedro Miras est survenu le jeudi 30 novembre 2017 au Chili. Né à Santiago du Chili, le 4 janvier 1927, Pedro Miras Contreras, fut doyen de la Faculté de Beaux Arts, ancien académicien et directeur du Département de Théorie des Arts à l’Université du Chili. Patrice Vermeren, professeur émérite au département de philosophie de l’Université Paris 8 et professeur honoraire à l’Université du Chili, a souhaité lui rendre hommage, et exprimer son respect et son admiration.

Photo : Peinture de Krisha Fuentes – Pedro Miras/Isis Díaz L

« J’apprends par Claudia Guttierez que mon ami Pedro Miras a rendu l’âme. Et je suis infiniment triste. Lui n’était jamais triste. Il avait la philosophie joyeuse. Son corps l’avait depuis un certain temps comme abandonné, mais l’esprit était intact. Il avait gardé son intelligence lumineuse, sa lucidité féroce, son humour toujours aussi corrosif, fût-il souvent bienveillant. J’ai toujours éprouvé pour lui depuis le premier jour de notre rencontre de l’admiration et du respect. Il incarnait pour moi tout à la fois l’Humanité et les humanités.

À Paris, où il était en exil, exclu de l’université de son pays par la dictature militaire et accueilli par le CNRS français, il aura été, avec Patricia Bonzi et Cristina Hurtado, l’acteur central de notre réseau philosophique franco-chilien qui avait pour base le Collège international de philosophie, le Centre de recherches politiques de la Sorbonne et le département de philosophie de l’Université Paris 8. De retour avec la transition démocratique à l’Université du Chili, où il aura mis sa dignité à reprendre sa carrière interrompue, il a été de tous les évènements qui ont marqué ce dernier quart de siècle la scène philosophique franco-chilienne, de l’opération « Un avion de livres pour le Chili » au colloque « Spinoza et la politique de Santiago », et de la création de la première chaire UNESCO de philosophie en hommage à Humberto Giannini.

Je me souviens d’une soirée d’hiver parmi bien d’autres chez Humberto et Luisa, avec Pedro et Patricia et José Echeverría, où il avait chanté des airs de tango et d’opéra, et où il n’était question, entre deux piscos, que de l’aperception immédiate chez Maine De Biran et des Essais de Michel de Montaigne : j’avais été une fois de plus saisi par l’immense connaissance qu’avaient Pedro et ses amis de la culture française et universelle, littérature, beaux-arts et philosophie mêlés, bien supérieure à la mienne. Admiration de Pedro Miras, parce qu’il était, à l’image des érudits de la Renaissance, pénétré par les humanités. Mais aussi respect pour un homme qui avait le souci, en toutes circonstances, de l’humanité. Il ne parlait jamais de sa résistance à la dictature, comme tous ceux qui, comme Georges Canguilhem, se refusent à faire étalage de ce qu’ils considèrent comme des actions et des paroles nécessaires pour la préservation d’une dignité partagée. Sauf dans le dernier entretien qu’il nous avait accordé, à Gustavo Celedon et à moi-même, et qui a été filmé.

Dans « Memoria e historia », le très beau texte qu’il nous avait donné pour un livre publié l’année dernière aux éditons Lom avec Fedra Cuestas, il a écrit : « Digamos que buena parte de nuestros recuerdos aspira a la comunicación, y que de esta forma el acervo cultural del grupo se acrecienta, su propia historia, su identidad. Es entonces un deber nuestro, de aquellos que hemos sobrevivido estos últimos cuarenta años, el sacar de la luz, desde las remembranzas a los quebrantos, todo aquello que pueda intentarse, con su verdad, en nuestra historia contemporánea. Pues al no querer nombrar una situación como lo que verdaderamente fue – dictadura en vez de gobierno militar, o señalar la conveniencia de no mirar al pasado sino a futuro – lo que se pretende es borrar de esa totalidad de recuerdo, acto y proyecto, que conforman tanto nuestra identidad personal como colectiva, parte importante de su base fundamental, que es la memoria ». Admiration et respect pour Pedro Miras : tel est le message que je voudrais transmettre à sa femme et à son fils en ce jour de tristesse, pour l’enterrement de mon ami Pedro, qui n’était, quant à lui, jamais triste. »

Patrice VERMEREN
Professeur émérite au département de philosophie de l’Université Paris 8
Professeur honoraire à l’Université du Chili

« Le Chili veut des changements. Écrivez-le en majuscules » : Beatriz Sánchez révolutionne la politique du pays

Sept mois lui ont suffi. Après avoir fait l’une des carrières politiques les plus brillantes des dernières décennies au Chili, Beatriz Sánchez est passée du journalisme à la politique et a remporté 20 % des voix en tant que candidate à la présidence du Frente Amplio, la nouvelle coalition politique de gauche qui, après les résultats du premier tour, est passée de 2 à 20 députés et a élu son premier sénateur.

Photo : Frente Amplio

Avec un style direct, reconnaissant qu’elle « ferait toujours attention à ne pas être à proprement dit politique », Sánchez a fait face à une campagne difficile qui a été menée dans l’ombre des sondages et de la plupart des analystes chiliens, qui avaient de manière générale affirmé qu’elle ne réaliserait pas plus de 10 %. Dans les urnes, ce nombre a été multiplié par deux et a presque atteint le score d’Alejandro Guillier, le candidat qui représente plusieurs partis du gouvernement de Michelle Bachelet. Lors du second tour le 17 décembre, il fera face à l’ex-président Sebastián Piñera qui a quant à lui remporté 36 % des voix et que beaucoup de sondages donnent gagnant. Bien qu’elle ne soit pas arrivée au second tour, Sánchez incarne les espoirs d’un électorat qui a tourné le dos aux partis traditionnels chiliens. Son poids politique pèse désormais sur le choix du prochain président du Chili.

Quels sont les objectifs de Beatriz Sánchez et du Frente Amplio ?

« Vivre plus heureux », répond l’ancienne candidate à la BBC dans l’une des salles de réunion utilisée pendant sa campagne ; un lieu sans fioritures, où les jeunes circulent en shorts et en sandales. Sur l’un des murs on peut lire son nom écrit en papier avec des lettres de couleur. « Je connais la société dans laquelle je vis, je ne me fais pas d’illusions et je ne veux pas non plus transformer la société. Ce que je dis, ce que nous cherchons, c’est que cette société agite nos drapeaux par bon sens. Nous voulons que les gens comprennent qu’un système de retraite individuel ne donnera jamais de bonnes pensions et que ce qu’il faut faire, c’est que chacun apporte ce qu’il a ou ce qu’il peut et qu’il reçoive ce dont il a besoin. Nous voulons que la liberté de choix des individus soit respectée. Parce que cette liberté de prendre des décisions aujourd’hui n’existe pas. Si nous avons une inégalité structurelle, si dans une ville comme Santiago, je peux voir quelle vie va avoir une personne, selon la commune (la municipalité) où elle est née, de quelle liberté parle-t-on ? Nous voulons que les opportunités soient les mêmes pour tous afin que chacun ait réellement la liberté de tracer son propre chemin. »

Vous avez canalisé un mécontentement qui existe au Chili et dans d’autres parties du monde. Qu’est-ce qu’il y a de commun dans ce mécontentement ?

« Je pense qu’il y a un mécontentement selon la réalité de chaque pays, mais il se passe quelque chose au niveau mondial. Ce n’est pas un hasard si les différents mouvements se sont élevés contre l’écart qui existe entre ceux qui prennent les décisions et ceux qui les vivent. Je pense qu’il y a une forte déconnexion entre les gens qui sont au pouvoir et ce que les gens vivent. Cela s’observe dans le monde entier et au Chili. »

Avant le 29 novembre prochain, Beatriz Sánchez annoncera si Guillier pourra compter ou non sur le soutien du Frente Amplio, la coalition qui l’a portée comme candidate, et qui est composée d’anciens leaders étudiants et des secteurs de la gauche opposés aux gouvernements formés depuis 1989 par les socialistes, les radicaux, les démocrates-chrétiens et, ces dernières années, les communistes.

« Je ne sens pas maître des votes, je n’y crois pas, je n’y ai jamais cru. Ce que nous allons faire, c’est abandonner une position. Si les membres du « Frente Amplio » ont bien démontré quelque chose au cours de ces mois de campagne, c’est que nous, nous prenons des engagements et nous les tenons. S’il y a eu une organisation politique dans ce pays qui a été responsable, c’est bien nous », dit-elle au sujet de la Nueva Mayoría du gouvernement, qui est apparue divisée lors des élections.

Indépendamment de la décision de sa candidate, le Frente Amplio a déjà annoncé qu’il serait « l’opposition » contre toute nouvelle administration et qu’il n’assumerait aucune charge au sein du gouvernement. Mais il est déjà présent au Congrès et Sánchez elle-même continuera en politique, bien qu’elle n’ait pas encore décidé de quelle manière.

Comment ferez-vous lors de votre arrivée au pouvoir pour ne pas tomber dans les travers de l’élite que vous critiquez ?

« Nous devons prendre conscience qu’il ne faut pas y tomber. Les politiques publiques doivent être faites comme si un individu était l’objet de cette politique publique. Il faut faire les choses avec amour et, aujourd’hui, c’est quelque chose qu’on a perdu. Nous avons fait un travail de campagne très intense dans la rue, pas sur scène ; nous avons décidé de nous regarder dans les yeux. J’ai distribué les flyers car j’aurais aimé qu’ils me soient distribués ainsi. C’est la façon de s’adresser aux gens qui compte : pas depuis un podium en disant je sais ce que vous voulez et je vais vous l’apporter ; ils veulent qu’on écoute ce qu’ils ont à dire. »

« La Béa », comme disent ses partisans, a dépassé de loin les autres candidats indépendants pour la présidentielle et a fait une performance similaire à celle de Marco Enríquez-Ominami en 2009 ; bien que, contrairement à Sánchez, MEO était déjà député et venait d’une famille politique. Enríquez-Ominami s’est représenté cette année mais n’a cette fois obtenu que 5,7 % des voix.

Avez-vous peur de répéter ce processus, d’être un phénomène ?

« Ce n’est pas simple de transformer des mouvements sociaux pour les représenter dans un espace de pouvoir qui a des règles différentes… Il y a des risques, mais je crois que nous pouvons surmonter ce risque, nous allons signaler la limite. Et nous n’allons pas perdre la rue, parce que c’est notre engagement. J’étais très heureuse quand j’ai demandé aux candidats élus s’ils allaient prendre des vacances et qu’ils m’ont répondu que non. Ils sont déjà de nouveau dans la rue, parce qu’ils veulent remercier, rendre visite à tous ceux qui leur ont ouvert leurs portes. Maintenant, bien sûr, il y a toujours le risque que cela se perde. »

Qu’allez-vous faire des différences qui peuvent naître au sein de votre propre coalition ?

« L’une des choses que j’ai apprise, c’est que la politique est profondément humaine, et qu’elle traverse différents états. Je pense donc qu’il va y avoir des tensions entre nous, des visions différentes. Nous avons élaboré un programme participatif et c’était très difficile, mais ce n’est pas une raison pour nous arrêter là. »

Que diriez-vous à ceux qui ne comprennent pas cette volonté de changement dans l’un des pays qui a le plus progressé en Amérique latine, notamment dans le domaine de l’éducation, qui a l’un des taux d’homicides les plus bas… ?

« Que je tiens à souligner tout ce qui a été fait. Je ne méprise pas ce qui a été accompli depuis que nous avons retrouvé la démocratie ; au contraire, je pense que de grandes choses ont été faites, mais nous sommes arrivés à une forme d’ordre social, de pacte social qui sont au point mort, qui ont déjà donné les résultats qu’on attendait. Si maintenant nous voulons continuer à réduire réellement la pauvreté, si nous voulons nous retrouver sur les places publiques et ne pas avoir des places pour les riches et des places pour les pauvres, une santé pour les riches et une santé pour les pauvres, nous devons modifier le pacte. Ce n’est pas pour mépriser ce qui a été fait, ni pour le jeter à la poubelle. Tout ce fantasme de repartir à zéro est faux, on ne part jamais de zéro, personne ne peut tout détruire pour tout reconstruire ; ce que nous voulons, c’est transformer ce qui existe déjà. »

Le candidat Piñera a dit que le Chili « n’est pas le Venezuela, mais… attention »

« J’ai vu que les gens riaient de cette appellation de « Chilizuela » et j’ai pensé que c’était bien qu’il ne prenne pas cela au sérieux. Je pense que cela relève d’une stratégie de la peur. Ils ont dit que le projet de la Nueva Mayoría de Bachelet était d’aller vers le Venezuela, et rien n’est plus éloigné de la vérité. »

Pensez-vous que les sondages ont mal interprété le soutien à Bachelet et à ses réformes, qui ont généralement été très rejetées au Chili, tout comme ils se sont trompés dans les prévisions de votre score ?

« Je crois que les sondages ont parfaitement minimisé l’adhésion des Chiliens à l’actuelle présidente. Mais ce n’est pas cela le plus inquiétant : le plus inquiétant, et cela s’applique également à notre mouvement, c’est la lecture qui a été faite de cette minimisation. Ces enquêtes ont fait dire que les gens n’adhéraient pas à nos idées et que, au Chili, on ne désirait pas de changements. Après les élections, j’ai une vision totalement différente : le Chili veut des changements et cela peut être écrit en majuscules, en gras et avec un point d’exclamation. »

Traduit par Marlène LANDON
D’après un article de la BBC

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