Archives des catégories :

Chili

La Cour suprême chilienne libère cinq condamnés pour crimes contre l’humanité

Punta Peuco est un nom qui n’évoque pas grand-chose, voire rien du tout en Europe. En revanche, au Chili, c’est un nom très connu. Il s’agit d’une prison. Une prison dans laquelle sont incarcérées les personnes condamnées pour des crimes commis lors de la dictature, sujet encore brûlant au Chili.

Photo : radioUchile

Le 31 juillet dernier, la Cour suprême du pays a de nouveau provoqué de forts remous lorsqu’elle a décidé d’accorder la liberté conditionnelle à cinq condamnés de Punta Peuco et de Colina I, une autre prison.

Le 26 juin dernier, le juge Milton Juica a pris sa retraite après cinquante ans de carrière et a donc quitté la Cour suprême. Influent membre de cette Cour et fervent défenseur des droits de l’homme, son départ a ouvert la voie à une nouvelle politique concernant les condamnés pour crimes contre l’humanité.

Ainsi la Cour suprême a fait le choix de désavouer la Cour d’appel et la Commission Ad Hoc qui se sont toutes deux prononcées contre la liberté conditionnelle pour ces sept détenus. Ces dernières s’appuyaient sur les expertises psychologiques montrant que les détenus ne montraient aucun signe de repentir et/ou ne paraissaient pas avoir conscience de la gravité de leurs actes. Le 31 juillet, la Cour suprême a décidé que ces expertises psychologiques n’étaient pas suffisantes pour refuser la libération conditionnelle.

Condamnés pour des violations de droits de l’homme, les détenus de cette prison spéciale proche de Santiago bénéficient souvent de soutiens dans la classe politique. Le ministre de la Justice et des Droits de l’Homme Hernán Larraín soutient ainsi la Cour suprême, après avoir été un ardent défenseur des militaires inculpés et condamnés.

Le député Osvaldo Urrutia soutient également le jugement de la Cour suprême, affirmant même que «aucun des détenus de Punta Peuco n’a commis de crimes contre l’humanité». Toutefois, les détenus de cette prison ont été condamnés pour des crimes tels que meurtre, kidnapping, disparition forcée, actes de tortures…

Les détenus libérés aujourd’hui avaient été condamnés pour leur participation à la séquestration d’un médecin, à la mort d’un chimiste et à la séquestration d’un opposant politique.

Aujourd’hui, une partie de la société civile s’insurge contre la décision de la Cour suprême. Alicia Lira, présidente de l’Association des familles des exécutés politiques, dénonce une décision «qui crée un précédent néfaste». «C’est une infamie de la Cour suprême, une gifle à la démocratie et aux victimes, à tous ceux qui cherchent depuis si longtemps la vérité et la justice» ajoute Lorena Pizarro, présidente de l’Association des familles de détenus disparus.

La députée Carmen Hertz parle pour sa part d’une «décision préoccupante, grave, [qui] viole tous les principes et les jurisprudences des tribunaux pénaux internationaux sur les bénéfices carcéraux aux génocidaires ou criminels contre l’humanité».

La Cour interaméricaine des droits de l’homme a d’ores et déjà été saisie par le groupe Londres 38, espacio de memorias. Pour cette organisation, la décision de la Cour suprême contrevient à la déclaration de la Cour interaméricaine des droits de l’homme pour qui les condamnés doivent avoir reconnus la gravité des crimes perpétrés avant de pouvoir bénéficier d’aménagement de peine.

Matthieu LIMOUZIN

Interview de Roland Dubertrand, nouvel ambassadeur de France au Chili

Alors que se finalisaient les derniers préparatifs du 14 juillet, l’édition de Santiago de Lepetitjournal.com, le média des Français, des francophones et des francophiles à l’étranger, a pu échanger avec M. Roland Dubertrand, nouvel ambassadeur de France au Chili, qui leur a confié ses premières impressions sur le pays, ses échanges avec le Président Piñera ou encore les principaux enjeux de sa mission diplomatique.

Photo : Lepetitjournal Santiago

Cela fait un peu plus de 100 jours que vous êtes arrivé à la tête de l’Ambassade de France au Chili. Quel premier bilan tirez-vous de votre mission ?

Je suis arrivé le 8 mars, juste avant la prise de fonction du Président Sebastián Piñera. Ce qui m’a le plus frappé en 4 mois, c’est à la fois le fait que nous avons un dispositif français important et une relation bilatérale très vivante et très dynamique. Je pensais que la distance serait un obstacle. En réalité, ce n’est pas vraiment le cas. L’Ambassade reçoit des délégations politiques, économiques, culturelles, mais aussi des personnalités très diverses qui connaissent déjà le Chili ou qui le découvrent à cette occasion.

Vous avez rencontré le Président Sebastián Piñera. Quels ont été les sujets évoqués ?

J’ai présenté mes lettres de créance au président de la République chilienne le 4 juin dernier. D’abord, il faut dire qu’il parle très bien le français. Il a passé son enfance en Belgique, son père ayant été ambassadeur à Bruxelles, et il est très attaché à la relation avec la France. J’ai été reçu de manière très chaleureuse et cordiale.

Par ailleurs, notre président de la République, Emmanuel Macron, l’a invité à faire une visite officielle en France avant la fin de l’année. Les dates seront annoncées prochainement. Cette visite s’inscrira dans le prolongement de celle de François Hollande, venu au Chili en janvier 2017. Cela permettra aux deux présidents, qui se sont déjà parlés au téléphone, de mieux se connaître. C’est également l’occasion de tracer le cadre de la relation bilatérale, l’idée étant que les deux pays adoptent une feuille de route commune pour les deux, trois années à venir. 

Le président Sebastian Piñera est très attaché à l’apport de la France dans le domaine économique, celui de nos entreprises, et en particulier dans le domaine de l’innovation (startups), de l’énergie renouvelable, des infrastructures… Il y a aussi des questions politiques à aborder, sur la défense des Nations unies et du multilatéralisme, mais aussi sur le changement climatique. Sur ces grands enjeux, la France et le Chili peuvent travailler ensemble.

Dans un entretien avec El Mercurio, vous avez évoqué une collaboration du Chili dans la lutte contre le terrorisme. Quelle forme prendra cette collaboration ?

Le Chili a déjà contribué aux opérations de maintien de la paix des Nations unies, avec notamment une forte présence en Haïti. Dans notre dialogue, nous plaidons pour une présence plus accentuée de l’Amérique Latine, et en particulier du Chili, dans les opérations extérieures, car c’est contribuer à la défense du rôle des Nations unies. Ces missions de stabilisation permettent de lutter contre la violence de manière générale et de contribuer à la paix mondiale. Cela ne veut pas dire effectivement que le Chili va rentrer dans des opérations antiterroristes strictosensu. Il y a quelques années, on aurait pu considérer que l’Amérique Latine était protégée de certains phénomènes par la distance. Or aujourd’hui, nous vivons dans un monde connecté, globalisé. Pour Emmanuel Macron, c’est aussi important parce que l’Europe et l’Amérique Latine partagent les mêmes valeurs, notamment celles de la coopération multilatérale. 

Vous avez également abordé le thème de la lutte contre le réchauffement climatique.

Oui, c’est un sujet important. Laurence Tubiana, la véritable cheville ouvrière de la COP 21, est venue récemment au Chili. Elle a eu un dialogue avec le Président Sebastián Piñera. L’accord ayant été signé à Paris, il est vrai qu’en tant que Français, nous sentons une responsabilité particulière à suivre sa mise en œuvre. Nous allons dialoguer avec le Chili sur la lutte contre le réchauffement climatique, sur nos actions dans le cadre de l’Union européenne mais aussi sur la contribution nationale du pays. En effet, au moment de la signature de l’accord, chaque pays s’est engagé à offrir une contribution nationale. Or, dès 2019, les signataires devront la renforcer, afin que nous puissions atteindre les objectifs de limitation des hausses des températures définis par le traité. Sinon, nous n’y arriverons pas. Par ailleurs, en plus de la COP 21, nous avons une autre initiative française, le Pacte Mondial pour l’Environnement, pour laquelle le Chili nous a beaucoup soutenus.

Les changements annoncés concernant la politique migratoire du Chili suscitent beaucoup d’interrogations. Comment cette nouvelle loi va affecter la communauté française ?

A priori, la communauté française va être peu touchée. Les changements seront mineurs. Les mesures concernent en particulier les ressortissants du Venezuela et d’Haïti. Cependant, il y a de nouvelles règles qu’il faut connaître concernant les différents types de visa. L’Ambassade et le Consulat français sont bien sûr à la disposition des Français pour toute demande d’information.

Quel serait votre message aux Français du Chili ? 

La communauté française est une communauté importante. Nous avons 12 000 inscrits à l’Ambassade, ce qui veut dire près de 15 000 Français présents au Chili. C’est très important pour la relation bilatérale. Tous les Français sont des ambassadeurs car ils participent à la relation bilatérale. Le lien entre deux pays, c’est effectivement la relation d’État à État, mais pas uniquement. Dans le cas du Chili, nous avons à la fois une relation économique qui devient très dense, avec 240 entreprises françaises installées ici et une relation de coopération scientifique, culturelle de haut niveau. Ce sont les Français au Chili, les partenaires chiliens, et notamment les double nationaux franco-chiliens qui font vivre cette relation entre les deux pays. 

J’invite également les Français du Chili et nos amis chiliens à suivre l’actualité de l’Ambassade sur nos réseaux sociaux (FacebookTwitterInstagram).

D’après Lepetitjournal Santiago

Villa Verde, le quartier chilien qui se tourne vers l’architecture sociale d’Alejandro Aravena

Dans la ville de Constitución, en plein centre du Chili, le quartier de Villa Verde est devenu pionnier en terme de construction de logements sociaux modulables une fois installés. Après le tremblement de terre et le tsunami qui ont dévasté la ville en 2010, l’architecte Alejandro Aravena a imaginé un nouveau type de logements sociaux pour la reconstruction de la ville : des «demi-maisons» avec un espace disponible que les habitants peuvent compléter eux-mêmes quand ils le veulent et comme ils le veulent.

Photo : Elemental

La seconde moitié de ces maisons peut-être complétée bien après l’installation des habitants. «Et donc, avec le matériel que tu choisis, tu peux donner de l’originalité à ta maison» explique Rosa, qui réside désormais dans ce type de logement.

C’est une idée «made in Chili» qui permet de construire davantage de logements sociaux. À Constitución, c’est tout un quartier qui a misé sur les «demi-maisons» d’Alejandro Aravena. Chacune d’entre elles dispose de tout le nécessaire pour que les gens s’y installent. Le rez-de-chaussée est composé d’une cuisine et d’une salle de bain et l’étage dispose de deux chambres. La seconde partie de la maison, composée elle aussi de deux étages, peut-être construite et aménagée à tout moment.

Ainsi les résidents peuvent agrandir leur maison dès qu’ils en ont les moyens. Bien sûr, ce n’est pas obligatoire, mais à Villa Verde, sur les cinq cents maisons construites, une grande majorité a déjà été complétée. «C’est ce que j’ai préféré, pouvoir construire ma maison comme je le veux, l’agrandir si je le voulais» explique Rosa. Ces maisons sont prévues pour quatre personnes.

Carmen a quant à elle une famille de six personnes, mais elle préfère vivre dans ce type de maison plutôt que dans un appartement. «Il y a des gens qui n’ont jamais prétendu à avoir une maison, parce qu’ils n’en avaient pas les moyens, et parce qu’il y a beaucoup plus d’appartements disponibles que de maisons. Mais dans une maison, tu peux au moins avoir un petit chien, alors que dans un appartement tu ne peux rien faire.»

Des «demi-maisons» fondées sur ce modèle ont déjà été construites au Ghana, en Afrique du Sud, en Thaïlande et au Mexique. Et si elles arrivaient dans ton quartier ?

D’après BBC News,
retranscrit et traduit de l’espagnol par Laura CHANAL

Le mot de Roland Dubertrand, nouvel ambassadeur de France au Chili

Afin de remplacer la ministre plénipotentiaire Caroline Dumas, en poste depuis 2016 et devenue récemment secrétaire générale de la Semaine de l’Amérique latine et des Caraïbes en France, Roland Dubertrand vient d’être nommé ambassadeur de France au Chili. En mission à l’administration centrale du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères depuis avril 2017, ce ministre plénipotentiaire de seconde classe prend ainsi son troisième poste d’ambassadeur de France, après avoir exercé ces fonctions en République dominicaine de 2008 à 2011, puis au Sultanat d’Oman entre 2014 et avril dernier. Nous reproduisons ici le communiqué qu’il a adressé aux Français et aux Chiliens lors de sa prise de fonctions.

Photo : Ambassade de France

«Chers internautes,

J’ai pris mes fonctions comme nouvel Ambassadeur de France au Chili le 8 mars dernier, et je suis heureux et honoré de servir dans ce beau pays que tant de liens unissent à la France. J’ai pu accompagner, dès mon arrivée, Madame Agnès Buzyn, notre Ministre des Solidarités et de la Santé, qui a représenté les autorités françaises, à la cérémonie de prise de fonction du Président Sebastián Piñera.

Notre Président de la République, M. Emmanuel Macron, veut développer une relation nouvelle avec l’Amérique latine. Dans un monde incertain et souvent déroutant, il est convaincu que l’Europe et l’Amérique latine ont à affirmer leurs valeurs communes autour de leur attachement à la paix, à la démocratie, au multilatéralisme et au développement. Nous souhaitons, dans ce contexte politique nouveau, renforcer encore notre dialogue politique avec le Chili, ainsi que nos relations militaires, économiques et de coopération.

J’ai été frappé, en arrivant à Santiago, par la profondeur et l’ancienneté de nos coopérations, notamment scientifiques et culturelles, comme par le dynamisme de nos échanges économiques qui ont atteint deux milliards d’euros en 2017. À nous, Français et Chiliens, de faire fructifier cet héritage et d’ouvrir de nouvelles voies. Je sais pouvoir compter pour cela en particulier sur la communauté française du Chili, talentueuse et impliquée.

Et je vous exhorte tous à suivre nos réseaux sociaux, en constante évolution et en constante progression, à l’image de notre relation bilatérale.»

Roland DUBERTRAND,
Ambassadeur de France au Chili
D’après l’Ambassade de France

Retrouvez la biographie de M. Roland DUBERTRAND

Depuis avril dernier, un mouvement féministe historique ébranle le Chili

Depuis le 17 avril dernier, une énorme vague de manifestations féministes embrase le Chili. L’élément déclencheur de ce mouvement inédit : un nouveau cas de harcèlement sexuel d’un professeur envers une employée de l’université australe du Chili, à Valdivia, située à 850 kilomètres au sud de la capitale. Reconnu coupable, l’homme a reçu comme unique sanction sa mutation vers un autre poste, ce qui a conduit à la première occupation féministe de l’université.

Photo : France 24

En 2016, à l’Université du Chili de Santiago, deux professeurs avaient été accusés pour abus de pouvoir et harcèlement sexuel. Les étudiantes en droit avaient à leur tour occupé leur faculté pour exiger l’aboutissement de la procédure d’enquête. Depuis, plus d’une vingtaine d’universités dans le pays ont été bloquées et les dénonciations de comportements sexistes ne cessent de voir le jour à travers tout le pays. Exigeant des sanctions réelles en cas d’abus sexuels, l’élaboration d’un protocole normatif, ainsi qu’une éducation non sexiste, les étudiantes organisent des assemblées, des marches massives dans les rues de la capitale et dans de nombreuses autres villes du pays.

Un mois après les évènements du 17 avril, ce sont plus de 150 000 personnes qui ont manifesté à Santiago et plus de 200 000 à travers tout le pays, selon les organisatrices du rassemblement. Alors qu’un automne très froid s’est déjà installé dans le pays, de nombreuses étudiantes marchent seins nus, à l’image des Femen, pour «dénuder le patriarcat» selon leurs propres mots, réaffirmant ainsi leur pouvoir de décision sur leur propre corps et provoquant parfois des débats et polémiques dans un pays conservateur qui se déchire socialement à chaque remise en cause de l’ordre établi. La preuve en est qu’à l’heure actuelle, les femmes ne peuvent toujours pas avorter librement. C’est seulement depuis août 2017 que les femmes dont la vie est en danger, qui ont été violées ou dont le fœtus est jugé non viable, ont obtenu le droit d’avoir recours à l’interruption volontaire de grossesse.

Il s’agit donc d’un mouvement historique et populaire soutenu par 69% de la population. Parmi les slogans dénonçant les abus sexuels machistes dont les femmes sont victimes, on peut lire : «Non c’est Non», «Non au harcèlement sexuel et à l’impunité» ou encore «Occupation féministe des universités».

Le 6 juin dernier, les étudiantes accompagnées de femmes de toutes catégories sociales confondues ont organisé une grève générale et une nouvelle marche considérant que le mouvement ne peut pas s’arrêter là. Catalina Cabello, une des porte-paroles du mouvement de l’Université catholique, déclare que «ce mouvement ne se limite pas au domaine universitaire, nous souhaitons faire partie de la construction d’une nouvelle société féministe». Il faut dire qu’il est né dans la continuité du ras le bol international généralisé, souligné par les mouvements #MeToo et son homologue argentin #NiUnaMenos, qui dénoncent les violences et abus envers les femmes alors que nous fêtons cette année le cinquantième anniversaire de mai 68. Le mouvement est d’ailleurs surnommé le «mai 2018 des femmes chiliennes».

Au Chili, ces manifestations s’inscrivent dans la lignée du mouvement de 2011 entrepris par les étudiantes lors du le premier gouvernement de Sebastián Piñera, qui protestaient contre le lucre dans l’éducation. Le précèdent mandat du milliardaire (2010-2014) a en effet été marqué par un mouvement étudiant en faveur de l’éducation publique, gratuite et de qualité, qui avait rassemblé les plus grandes manifestations depuis la chute de la dictature de Pinochet en 1990. Mouvement qui a découlé de la loi de gratuité approuvée par le gouvernent suivant de la socialiste Michelle Bachelet, ainsi que de la loi pour un droit à l’avortement limité en 2017. Le droit au divorce n’a quant à lui été reconnu qu’en 2004. «C’est une rébellion culturelle contre le patriarcat» a déclaré Faride Zerán, écrivaine et vice-rectrice du département d’Extension Comunicaciones de l’Université du Chili, à l’AFP.

«C’est un processus où la société avance vers des changements dans les domaines de l’égalité des sexes.» Dans ce sens, cette lutte ne se limite pas aux universités ; elle est plus profonde et populaire contre les discriminations faites envers la femme chilienne au sein du travail, de la famille et de l’ensemble de la société. «Le mouvement féministe actuel est porteur d’une puissance mobilisatrice car il articule divers conflits sociaux.» «On demande à en finir avec les inégalités de genre, la culture du viol, le machisme et le système patriarcal, des problèmes dont l’expression la plus extrême réside dans les féminicides, qui trouvent leur origine dans un cycle de violences –interfamiliales notamment– qui ne sont pas punies légalement.»

Face à l’ampleur du mouvement, le président chilien, Sebastián Piñera, a annoncé fin mai une série de mesures rassemblées dans «l’agenda des femmes» en douze points, dont la plus symbolique consiste à inscrire l’égalité hommes-femmes dans la Constitution. Il espère ainsi calmer une colère étudiante, dont il ne connaît que trop bien le caractère ingouvernable. La réponse rapide et solennelle de Piñera ne convainc donc pas dans les rangs des activistes du «Mai chilien».«La déclaration du gouvernement était nécessaire, mais elle est symbolique et insuffisante», estime Maria Fernanda Barrera.

Le président s’est engagé à établir le droit universel aux crèches, dans lesquelles les femmes actives pourraient laisser leurs enfants, à mettre fin aux inégalités de cotisations sociales entre hommes et femmes dans le cadre du système de santé privé actuel, entre autres. «C’est le moment de l’égalité pleine des femmes et rien ni personne ne pourra nous arrêter», a dit le président Piñera au moment de la signature d’un projet de réforme de la Constitution garantissant l’égalité des droits entre femmes et hommes.  

Cette puissance mobilisatrice se ressent effectivement dans l’ensemble du pays : c’est à Concepción, ville étudiante située à 500 kilomètres au sud de Santiago, que s’est tenu ce week-end le «premier meeting national de femmes autoconvoquées». Il a réuni environ 700 femmes, venues de tout le Chili pour débattre des questions inhérentes au mouvement qui a débuté quelques semaines plus tôt. Dayenú Meza Corvalán, sociologue et militante féministe, s’est rendue dans sa ville natale pour l’occasion. «Je ne sais pas si je peux parler d’une vague féministe, car ce n’est pas le premier mouvement féministe que connaît le Chili. Ce qui est intéressant, ce sont les nouvelles formes de mobilisation», affirme-t-elle.

Il est vrai que les organisations traditionnelles étudiantes se sont retrouvées dépassées par les assemblées autonomes, soulignant l’hétérogénéité du mouvement féministe. Cependant, la jeune femme est optimiste : «Je crois que nous vivons un moment historique.» À la vue des universités barricadées et recouvertes de messages féministes, on ne peut que confirmer cette impression. Durant les récentes manifestations, l’une des banderoles énonçait déjà la prophétie suivante : «La révolution sera féministe, ou ne sera pas.»

L’Église a joué historiquement un rôle, favorable au maintien de la subordination des femmes, avec plus de poids que dans d’autres pays de la région, notamment sous l’influence de groupes comme l’Opus Dei dans certains médias et dans certaines universités d’importance nationale. Ces secteurs conservateurs, auxquels se sont joints ces dernières années les évangéliques, s’opposent en permanence aux campagnes et programmes d’éducation sexuelle ainsi qu’à la rédaction de lois favorables à l’égalité de genre. La vague de dénonciations d’abus sexuels commis par des ecclésiastiques semble avoir affaibli la confiance en l’Église comme institution, mais il existe une religiosité sociale qui justifie encore beaucoup de stéréotypes de la famille et de la femme.

Cette même Église aujourd’hui secouée par le scandale des actes pédophiles des nombreux prêtres et par la dernière perquisition par la justice chilienne de l’archevêché de Santiago, ordonné par le juge chargé d’enquêter sur quelques cas. Les institutions les plus conservatrices au Chili sont donc sérieusement ébranlées par la jeunesse chilienne.

Olga BARRY

L’Église chilienne s’enlise : nouveaux scandales sexuels et démission en bloc de 34 évêques

Ces derniers jours, l’Église chilienne a été secouée par de nouveaux scandales. L’archevêché de Rancagua a suspendu 14 prêtres à la suite des déclarations de la paroissienne Elisa Fernández à l’encontre de Luis Rubio qu’elle accuse d’avoir participé, accompagné d’un groupe de religieux surnommé «la familia», à divers abus sexuels. Ce nouveau scandale arrive seulement quelques jours après l’annonce de la démission de 34 évêques par Luis Fernando Ramos Pérez et Juan Ignacio González Errázuriz, pour une affaire de pédophilie. Pour couronner le tout, le président de la commission pour la prévention d’abus au sein de l’Église chilienne, Alejandro Goic, s’est joint aux 33 autres évêques ayant remis leur démission. Il est accusé d’avoir réagi négligemment aux diverses déclarations d’Elisa Fernández.

Photo : Réunion des évêques à Rome/Reporte Indigo

Le pape François avait déjà annoncé des «changements» après avoir reçu un rapport sur le scandale sexuel au Chili. Il avait engagé Mgr Scicluna, évêque de Malte reconnu pour son investissement dans la lutte contre la pédophilie, pour mener l’enquête. Le premier jour, le pape François a donné à chaque participant un texte rédigé à partir de ce rapport. Le pape y traite diverses questions : on y parle notamment de la «psychologie d’élite». C’est-à-dire la façon dont la hiérarchie ecclésiastique prend la place de l’ensemble des croyants. Ce groupe se croit le seul à posséder le commandement de la prise des décisions qui restent éloignées des besoins de la population.

Concernant les témoignages des victimes, le pape remet aussi en question le rôle de l’Église. François Iᵉʳ critique la façon dont l’Église a réagi. Très souvent, les coupables ont été soutenus et leur délits cachés. Le pape se demande par ailleurs comment on peut réassigner des personnes soupçonnées d’avoir commis des abus aux emplacements où le rapport avec les enfants est fort.

Le vendredi 18 mai, les évêques ont remis leur démission au pape. Dans une lettre, ils présentent leurs excuses aux victimes et au pape, au peuple de Dieux et à leur pays. Ils s’engagent à réparer les dommages causés ainsi qu’à admettre leur culpabilité et les erreurs commises.

L’article de Patricio Fernández, directeur de la revue The Clinic, dans le New York Times, soulève des points intéressants. L’auteur fait référence à ce problème qu’il situe à l’époque de Jean Paul II, lors de la dictature de Pinochet. À cette époque, le pape avait rendu un service à la dictature en remplaçant des religieux à cause de leur idéologie, voire leur rapport avec la théologie de la libération ou leur engagement vis-à-vis des droits de l’homme. En effet, leurs places ont été occupées par de nouveaux religieux plus proche de Pinochet dont Fernando Karadima surnommé «El Santito» (le petit Saint). Fernando Karadima, interdit à vie de ses fonctions religieuses, était titulaire de la paroisse El Bosque et l’un des prêtres préférés de la bourgeoise pinochetiste du quartier de Providencia. Quatre évêques parmi ceux ayant posé leurs démissions se sont formés spirituellement à ses côtés : Andrés Arteaga, évêque auxiliaire de Santiago, Horacio Valenzuela, évêques de Talca, Tomislav Koljetić, évêque de Linares, et enfin Juan Barros, l’évêque d’Osorno. Il semble qu’un triste cycle, inauguré sous Jean Paul II, se referme avec ces démissions.

En 2010, James Hamilton, José Andrés Murillo et Juan Carlos Cruz, tous des victimes de Karadima, ont dénoncé les abus subis au cours des années 1980 et 1990. Karadima fut déclaré coupable en 2011. Juan Barros a été accusé depuis lors de couvrir Karadima. En 1984, Angel Borrás était le secrétaire du cardinal Francisco Fresno. C’est alors que les premières accusations contre Karadima ont été formulées. Pourtant, ces dénonciations n’étaient pas prises en compte, voire ignorées, selon la déclaration de la victime Juan Carlos Cruz. Lors du dernier voyage du pape au Chili, Barros l’a accompagné et est apparu à des moments importants de la visite comme dans le parc O’Higgins. Lors de ces rassemblements, Angel Borrás s’est présenté aux côtés du pape François, geste qui a mis en colère les victimes. Par ailleurs, le pape François a déclaré lors de son retour qu’il ne croyait pas aux déclarations des victimes. Pour lui, il n’y a aucune preuve contre Barros.

Quelques jours après son retour, le pape a commandé une mission au spécialiste des crimes sexuels au Vatican, Mgr Scicluna. Les raisons pour lesquelles le pape a si vite changé d’avis restent inconnues. Il semble que la pression est devenue trop forte. Quelques jours après son retour du Chili, l’existence et le contenu d’une lettre d’une des victimes, Juan Carlos Cruz, adressée au pape et datée de 2015, ont été dévoilés. Dans cette lettre, la victime dénonce le comportement de Barros qu’elle accuse d’avoir été présent lors des abus. Finalement, Francois Iᵉʳ a décidé d’ouvrir une enquête qui a provoqué la démission des 34 évêques. Le pape a récemment avoué avoir sous-estimé l’ampleur du problème et s’en excuse.

Mario PÉREZ MORALES

Amnesty International demande au Chili d’arrêter d’incriminer le peuple indigène mapuche

Amnesty International a demandé à l’État chilien de «cesser immédiatement d’incriminer le peuple indigène mapuche et ses chefs en recourant à la loi antiterroriste» après un verdict qui a condamné samedi 5 mai trois Mapuches pour la mort d’un couple d’agriculteurs dans le Sud du pays.

Photo : Amnesty International

Le 13 janvier 2013, dans une région rurale proche de Temuco, un groupe d’individus cagoulés avait attaqué le domicile du couple formé par Werner Luchsinger (75 ans) et Viviane Mackay (69 ans), à coups de feu et de bombes incendiaires, causant la mort du couple ainsi que la destruction de leur logement.

Dans un communiqué publié sur le site officiel de l’organisation, la directrice du programme Amériques d’Amnesty International, Erika Guevara-Rosa, a critiqué le processus judiciaire du cas Luchsinger-Mackay, dans lequel les trois Mapuches ont été déclarés coupables de délit terroriste d’incendie ayant entraîné la mort.

«Ce procès, marqué par de nombreuses plaintes pour irrégularités, montre bien que la justice est appliquée de façon discriminatoire contre les dirigeants des peuples indigènes. Cela porte préjudice aux accusés et viole le droit à la justice des victimes du crime qui a été commis et de leurs proches», a déclaré Erika Guevara-Rosas dans le communiqué publié par Amnesty International. «L’État chilien a l’obligation de ne pas discriminer les membres du peuple mapuche, et de garantir leur droit à un procès équitable au lieu de les taxer de “terroristes”» […] Il doit aussi faire la lumière sur ces faits et déférer à la justice les responsables présumés de la mort tragique du couple Luchsinger-Mackay, dans le cadre d’une procédure conforme aux normes d’équité des procès», a-t-elle signalé. Elle a ajouté que ce procès était «contraire aux règles internationales d’un procès équitable», et a condamné fermement l’application de la loi antiterroriste pour résoudre ce genre de problématiques :

«Dans la mesure où le Chili a déjà été condamné dans le passé par la Cour interaméricaine des droits de l’homme en raison de l’application de la loi antiterroriste contre le peuple mapuche, en particulier en ce qui concerne la détention provisoire prolongée et le recours à des témoins anonymes, il est scandaleux que les autorités aient ainsi insisté pour appliquer cette loi dans des conditions quasiment identiques, dans cette affaire», a-t-elle déclaré.

Le président chilien Sebastián Piñera s’est quant à lui réjoui ce samedi sur son compte twitter de l’application de la loi antiterroriste par le tribunal de Temuco et a condamné les Mapuches : «aujourd’hui, avec la condamnation de trois accusés par l’application de la loi antiterroriste, la justice a fait un grand et courageux pas en avant, et l’impunité a subi un recul nécessaire et puissant. Je réitère mon engagement de tolérance zéro face au terrorisme».

La peine contre les trois Mapuches sera rendue publique le 11 juin prochain, ce qui portera à quatre le nombre de condamnés dans cette affaire, pour laquelle le machi (chaman) Celestino Córdova a déjà été condamné à 18 ans de prison, comme auteur du double homicide.

Le sud du Chili est depuis plusieurs décennies le théâtre d’un conflit entre les communautés mapuches, qui réclament des terres ancestrales et des entreprises agricoles ou forestières qui les possèdent ; un conflit qui a dégénéré, ces dernières années, en flambées de violence dans lesquelles sont morts plusieurs Mapuches, policiers et agriculteurs. De même, plusieurs dizaines de Mapuches ont été jugés et condamnés pour divers délits, principalement des attaques incendiaires.

D’après El mostrador
Traduction de Léa JAILLARD

Lancement d’un nouveau média chilien porté par Beatriz Sánchez et le Frente Amplio

Beatriz Sánchez est de retour dans le milieu du journalisme. Le mardi 2 mai — à l’occasion d’une rencontre dans le cadre de la Journée mondiale de la liberté de la presse — a eu lieu le lancement d’un nouveau média chilien : Clever. Sa directrice, Beatriz Sánchez, a été la candidate de la coalition de gauche Frente Amplio lors des dernières élections présidentielles de 2017.

Photo : La Tercera

Il s’agit d’un web média dont le format mêle journalisme digital et contenus propres à une chaîne de télévision. C’est ainsi que l’a expliqué la directrice de ce nouveau média, Beatriz Sánchez, au journal La Tercera. Selon elle, ce média va privilégier la diffusion des «éditoriaux de qualité» ayant pour but de «représenter les gens».

Selon La Tercera, le propriétaire de Clever est Fernando Salinas, entrepreneur et écologiste proche du parti Libéral, et des sources proches de Clever admettent que sa ligne éditoriale est libérale, centre-gauche. Pourtant, ils aimeraient toucher leur public au-delà de la coalition Frente Amplio et ainsi «faire de la place aux intellectuels, politiques, et voix de centre-gauche en général». Par ailleurs, ayant pour but de suivre une politique de la transparence, le média s’engage à rendre public la liste des clients et de leurs donations dans une section du journal.

Toujours selon La Tercera, un groupe de partisans du parti Libéral dont le député Vlado Mirosevic (parti faisant partie du Frente Amplio) serait à l’origine de ce projet. C’est à la suite des dernières élections présidentielles du 19 novembre que tout s’est vite organisé et que le nom de l’ex candidate est immédiatement apparu afin de jouer un rôle majeur dans ce projet. Idée à laquelle Beatriz Sánchez aurait adhéré sans aucune hésitation.

Lors des dernières élections, où la coalition Frente Amplio a remporté la troisième position (20,33 %), Beatriz Sánchez a déclaré son mécontentement vis-à-vis des médias traditionnels. «Il a été dur de faire la campagne avec l’opposition de tous les médias.» C’est ainsi qu’en tant que journaliste elle avait réfléchi à la possibilité de créer un média «libéré du pouvoir, représentant les gens. Un média refusant de parler au nom d’une objectivité qui n’existe pas vraiment», a-t-elle déclaré à La Tercera.

Le nouveau média Clever a publié une vidéo de présentation dans laquelle Beatriz Sánchez prend la parole. Elle y déclare les raisons justifiant la création de ce média. «Il faut penser à la politique autrement, [] la faire sortir des institutions traditionnelles, comme La Casa de la Moneda. Des endroits où il est difficile faire bouger les choses.» «Il faut donc rendre possible le débat au sein des familles, dans la rue, etc. Il faut également que les médias soient prêts à laisser de la place au débat.» ; pour elle, les médias traditionnels sont incapables de jouer ce rôle puisque 80% suivent une ligne de pensée politique de droite et conservatrice. Ils représentent donc ceux qui veulent la survivance du statu quo actuel.

Comme elle l’a déclaré à El Mostrador, Beatriz Sánchez ne pense pas faire un journalisme au service d’un certain intérêt politique, mais bien un journalisme rendant le débat possible. Débat qui, pour elle, a constamment manqué dans la politique au Chili. Et c’est ainsi qu’elle va reprendre le travail qu’elle avait déjà réalisé en tant que journaliste, un travail qu’elle veut défendre en argumentant qu’il est indépendant du Frente Amplio. Que les gens ne sont pas idiots et que les gens vont leur tourner le dos s’ils proposent de la propagande. Concernant son maintien en politique, elle a déclaré à La Tercera qu’«[elle allait] continuer [son] activité politique en parallèle» et que le fait de travailler à la fois en tant que journaliste et femme politique confirme sa théorie selon laquelle «la politique doit se jouer partout».

Mario PÉREZ MORALES

Site de Beatriz Sanchez ici

Le Vatican reconnaît de graves erreurs d’appréciations sur les agressions sexuelles au Chili

Le pape François a admis avoir fait de «graves erreurs» de jugement relativement au scandale sur les agressions sexuelles au Chili, et a invité les victimes qu’il avait discréditées à venir à Rome pour leur demander pardon. Dans une lettre hors du commun publiée mercredi, le pape a aussi convoqué tous les évêques chiliens au Vatican pour un sommet d’urgence dans les prochaines semaines afin de discuter du scandale, qui a grandement entaché sa réputation et celle de l’Église catholique chilienne.

Photo : El Quinto Poder

Le Vatican convoque de telles rencontres d’urgence à de rares occasions, lorsque l’intervention du Saint-Siège est requise de manière urgente, notamment lors de l’explosion du scandale d’agressions sexuelles par le clergé aux États-Unis en 2002.

Le pape François a affirmé que la rencontre, qui est annoncée seulement un an après la plus récente visite régulière des évêques chiliens à Rome, aura pour objectif de «réparer le scandale là où cela est possible et de rétablir la justice».

Le souverain pontife a évoqué un manque d’«information équilibrée et véridique» pour expliquer ses erreurs de jugement dans l’affaire de l’évêque Juan Barros, un protégé du plus tristement célèbre prêtre prédateur au Chili, le père Fernando Karadima. Lors d’une visite en janvier au Chili, le pape François avait défendu vigoureusement M. Barros, qui est accusé par de présumées victimes d’avoir balayé sous le tapis des agressions sexuelles qui auraient été commises par le père Karadima.

Pendant ce voyage, le pape a qualifié de «calomnies» les allégations à l’encontre de l’évêque Barros. Le pape François a affirmé mercredi qu’il fallait s’efforcer «de rétablir la confiance envers l’Église, une confiance qui a été brisée par nos erreurs et péchés, et de panser les blessures qui saignent encore dans la société chilienne».

Le père Karadima était un prêtre charismatique proche du pouvoir. Ses victimes se sont exprimées publiquement en 2010, après avoir affirmé pendant des années aux autorités religieuses que le père Karadima les embrassait et les caressait quand elles étaient adolescentes. Des allégations à son sujet circulaient depuis 2002.

D’après le Service de presse du Vatican

À la frontière du Chili et de la Bolivie : des blessures mal cicatrisées depuis plus d’un siècle

Quand on évoque la violence qui fait rage et la situation économique dramatique dans laquelle se trouvent de nombreux pays d’Amérique latine, il est un événement qui retient rarement l’attention : le litige frontalier entre le Chili et la Bolivie. Aujourd’hui, ce litige qui est jugé cette semaine à la Cour de justice de La Haye montre à quel point une chaîne de montagnes, aussi imposante soit-elle, ne constitue pas une frontière en elle-même, et qu’il n’existe pas de frontière naturelle sans accord politique préalable. Le cas de la Bolivie en est un exemple frappant.

Photo : Cooperativa

Certaines régions du monde expriment par excellence l’idée, très répandue dans l’Antiquité, selon laquelle les dieux ont toujours habité les endroits privilégiés, d’où sont sortis les plus grands royaumes, les plus grandes concentrations de population. C’est le cas, par exemple, de Rome, d’Istanbul, de Londres, de New York, de Buenos Aires, de Rio de Janeiro, de Shanghai… Ces immenses métropoles doivent leur destinée à un emplacement stratégique : l’accès à la mer, assurant ainsi tous les avantages du commerce maritime. Le droit de la mer, c’est ce que réclame aujourd’hui la Bolivie.

En effet, enclavé dans la cordillère des Andes, le peuple bolivien a le privilège d’évoluer tout près du ciel mais loin, très loin du continent liquide dont les réserves – animales ou minérales – s’avèrent de plus en plus nécessaires à la nourriture et à la survie de l’humanité. C’est là un élément clé de l’affrontement diplomatique entre les deux pays voisins. Car pour la Bolivie l’enjeu territorial est surtout économique, si l’on tient compte du fait que ce pays, qui fit partie du berceau de l’Empire inca, est aujourd’hui le plus pauvre de l’Amérique latine.

Pour mieux comprendre ce que les avocats et d’autres représentants du Chili et de la Bolivie tentent de démêler à présent devant la Cour internationale de Justice de la Haye, un bref rappel sur la dimension historique du litige s’impose. Tout a commencé avec la conquête espagnole, au XVIe siècle, et l’effondrement de l’empire inca, et avec la lente émergence d’États-nations au XIXe siècle. C’est à ce moment-là que la cordillère des Andes est devenue une véritable chaîne, une chaîne qui est apparue dans toute son ampleur pour la Bolivie au moment du tracé des frontières avec le Chili.

Initialement, c’est-à-dire depuis la conquête espagnole, la Bolivie, qui dépendait alors de la vice-royauté du Pérou, bénéficiait d’un accès à la mer (une fraction importante du Chili septentrional actuel était bolivienne). Mais la découverte de gisements de nitrates dans la région d’Atacama, aujourd’hui désert du nord du Chili, bouleversa le fragile équilibre des frontières. Les gisements ayant été concédés à une compagnie britannique qui employait une main-d’œuvre chilienne, le Chili, peu à peu, s’arrogeait un droit d’exploitation que lui contestait la Bolivie.

Dans un premier temps, un accord, réalisé en 1866, laissa indivisée la région comprise entre le 23e et le 25e parallèle, jusqu’à ce qu’éclate en 1879 la guerre dite du Pacifique, opposant le Chili à la Bolivie et au Pérou. Le Chili vainqueur, les Boliviens perdirent leur accès à la mer (1883), et les Péruviens la province sud de Tarapacá (1853) qui fait partie désormais du Nord chilien. Devenue un État enclavé à l’intérieur des terres, la Bolivie a réclamé sans cesse le rétablissement de son accès à l’océan Pacifique perdu face au Chili. «La cause de la Bolivie est une cause juste», a déclaré le président Evo Morales qui, depuis avril 2013, demande à la CIJ la renégociation des frontières.

Rappelons qu’à l’issue de la guerre contre le Chili, il y a plus de 130 ans, le pays andin avait perdu 120 000 km2 de son territoire et surtout 400 km de littoral le long du désert d’Atacama. «La Bolivie est née avec la mer et les deux sont inséparables : depuis son enclavement forcé, notre pays ne peut profiter des richesses et des opportunités offertes par les océans», a dit M. Morales il y a quelques semaines lors d’une conférence de presse. Et l’ancien président bolivien Eduardo Rodríguez Veltzé, membre de la délégation présente à La Haye, a ajouté que «la croissance annuelle du PIB de la Bolivie serait supérieure d’au moins 20 % si elle n’avait pas été privée d’un accès à la mer». Mais il ne s’agit pas seulement de la mer : une vingtaine de militants boliviens étaient présents le 20 mars à La Haye devant la Cour internationale de Justice, affirmant que la perte de la mine de Chuquicamata, la plus grande mine de cuivre à ciel ouvert du monde, qui se trouve dans la zone disputée, avait de graves conséquences économiques pour les peuples indigènes du pays. Aussi, au cœur du débat se trouve la ville d’Antofagasta, capitale minière du Chili.

De son côté, le Chili réclame le respect des frontières telles qu’elles ont été ratifiées lors de l’accord de paix de 1904. En ce sens, le président chilien Sebastián Piñera a estimé que son pays n’avait «aucune obligation de négocier» un accord que la Bolivie avait signé. Toutefois, M. Piñera s’est montré conciliateur, en ajoutant que son pays était «disposé à écouter et à dialoguer avec la Bolivie, étant entendu que c’est la meilleure façon de gérer les relations entre les deux pays voisins».

Les plaidoiries ont commencé le lundi 19 mars et se sont poursuivies jusqu’au 28 mars. C’est la dernière étape du procès que le gouvernement bolivien avait initié en 2013 à La Haye. La décision de la Cour n’est pas attendue avant plusieurs mois.

Eduardo UGOLINI

Page 2 sur 13123...Last »

Inscription newsletter

Inscription newsletter

Articles par mois

Articles par catégorie