Cinéma mexicain

En salle le 17 avril


Filmer les espoirs et la solitude d’une femme de chambre avec La Camarista de Lila Avilés

Après avoir été projeté aux Rencontres de Toulouse et pendant les Reflets du cinéma ibérique et latino-américain au Zola de Villeurbanne, La Camarista vient d’être récompensé par le Colibri d’or aux Rencontres du cinéma sud-américain de Marseille. Le premier film de la jeune réalisatrice mexicaine Lila Avilés, chaudement accueilli à l’international (récompensé au Morelia Festival de Mexico, La Orquidea de Cuenca et au Festival Listapad de Minsk), sort avec Bodega Films dans les salles françaises ce mercredi 17 avril.

Photo : La Camarista

Eve, une jeune femme de chambre travaille dans un luxueux hôtel de la ville de Mexico. Pour trouver la force et le courage nécessaires d’affronter sa monotonie quotidienne, elle s’abandonne à diverses fantaisies à travers les objets personnels laissés par les invités de l’hôtel.

«Le théâtre m’a apporté l’humain, le cinéma l’expérience formelle de la photo»

La jeune réalisatrice Lila Avilés a derrière elle une belle carrière de metteuse en scène et d’actrice de théâtre. Autodidacte, le 7eart est nouveau pour elle et La Camaristadevient par coïncidence heureuse son premier film, fruit d’une longue gestation née de la lecture de l’album photo HôteldeSophie Calleet d’abord monté sur les planches.

Si elle les délaisse pour la caméra dans ce projet qui aura été nourri de plusieurs années de recherche et d’interrogations, on ressent toujours le théâtre dans le choix de direction du film. Les plans sont longs, fixes, laissent aux émotions des acteurs le champ libre d’éclore sous nos yeux, au rythme du «temps réel», si rarement présent dans la fiction. Tout est attente, «pour que la chose se déclenche» comme le dit la réalisatrice. Un geste qui apporte la vie à des personnages qu’on sent empêchés par le monde extérieur.

Cadrer la solitude

Ce regard documentaire rend intacte la vie d’Evelia. Cette femme de chambre, autant personnage que son lieu de travail ; cet immense hôtel de luxe dans le ventre duquel elle passe ses journées enfermées. Silencieuse, Eve est toujours précise dans la réalisation de ces dizaines de mouvements mécaniques reproduits à l’infini dans ces chambres austères sans vie, qui vomissent les draps souillés, les vêtements désordonnés, les déchets de toutes formes des résidents fantômes. Tableau parfois grotesque, car excessif, d’un chaos qui pourtant ne peut être que de nature humaine…

Le choix cru du réalisme documentaire est accompagné par une caméra figée dans les murs de l’hôtel qui enserrent souvent Evelia dans des espaces confinés à l’intérieur d’un second cadre très serré. Une esthétique de la claustrophobie qui rend minuscule le corps de la jeune femme souvent seule. Dans cette immense structure de 42 étages, le silence règne dans les pièces vides. Quand elles sont habitées, c’est par des résidents mornes, malheureux, tournés sur eux-mêmes, et qui traversent Evelia comme un courant d’air. Elle qui se tient prête à agir pour améliorer leur havre de paix, pérenniser leur vie d’introverti.

La Camarista filme la solitude en enserrant les corps dans un cadre étouffant au rythme lent des journées qui se répètent dans l’absence de socialisation. D’ailleurs si l’on cherche de la vie, on l’a retrouve par l’entremise des objets dérobés par Evelia plutôt que dans les corps inertes de leurs propriétaires.

Une société féminine

La société des camaristas est une société de femmes et la moitié du casting est jouée par des actrices non professionnelles. Ce qui importait à Lila Avilés, c’était de retrouver à l’écran des femmes «tendres, empathiques» comme elle en a souvent rencontrées dans les nombreux hôtels qu’elle a arpenté en repérage. Il faut dire que le pari est réussi.

Découverte dans le film mexicain La Tirisia (Jorge Pérez Solano, 2014), Gabriela Cartol incarne l’actrice principale dans La Camarista. L’actrice nippo-mexicaine est parfaite dans son rôle de femme de ménage presque jeune fille dans son attitude, la tête baissée, fermée au monde, raccourcie dans sa tenue lâche et inesthétique. Elle est tout aussi juste pour incarner la figure de changement quand elle trouve la force dans la seconde moitié du film d’emprunter une trajectoire incertaine, guidée par son désir d’accomplissement professionnel et humain. Gabriela Cartol arrive à transmettre à l’écran cette dualité cathartique que vivent les êtres désireux d’expérimenter l’inconnu.

À côté d’Evelia, le film regorge de figures féminines. C’est cette cliente aisée, mondaine et loquace, seule avec son bébé dans sa chambre d’hôtel qui se lie d’amitié avec elle, devenue sa nourrice à temps partiel. C’est aussi Minitoy, l’excentrique et truculente camarista qui sort Evelia de son isolement, incarnée avec brio par Teresa Sanchez. Son personnage si plaisant nourrit le film de son énergie en réponse au silence d’Evelia comme dans un jeu de miroir. L’actrice qui vient du théâtre a séduit Lila Avilés par sa malice et son charme si bien qu’elle devrait être présente dans le prochain film de la réalisatrice.

Ces deux exemples incarnent la multiplicité des figures représentées même si, comme les clients de l’hôtel, elles ont toutes pour point commun d’être seules à l’écran. L’homme est la grande inconnue. Comme la figure de l’amant, la figure paternelle est souvent manquante et Evelia comme la cliente élève ainsi seule leur enfant. Mais l’ambition du film, aussi féminine qu’elle puisse être, se défend de toute posture féministe.«

«Gagner, c’est une invention»

L’engagement de Lila Avilés, on ne le retrouve pas dans la construction d’un discours sur la société mexicaine, mais dans la capacité à laisser Evelia s’exprimer par son corps et ses décisions. C’est la trajectoire qu’elle poursuit dans sa quête d’identité qui interdit le pathos et évite le portrait social, bien qu’il nous est rendu difficile de ne pas y voir une pièce de la mosaïque complexe de la société mexicaine.

Le film propose une lecture réaliste sans radicalité, sans cibler d’adversaires aux revers que rencontre Evelia. Tout n’est pas désespéré pour elle d’ailleurs et il se joue en effet un équilibre jusqu’à la fin qui empêche le couperet du déterminisme. Cet équilibre si cher à la réalisatrice qui rappelle à l’écran que les réussites ne sont que celles que l’on s’accorde à soi-même : «Chacun sait quand il gagne et quand il perd.»

Kévin SAINT-JEAN

La Camarista de Lila Avilés, Drame, Mexique, 1h42 – Voir la bande annonce 

 
 

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