18e Festival littéraire Belles Latinas - Octobre 2019 - Pérou

Diego Trelles Paz


Les blessures d’un Pérou meurtri dans La Procession infinie de Diego Trelles Paz

Diego Trelles Paz s’est fait connaître en France en 2015, avec Bioy, premier élément d’une trilogie dont la deuxième partie nous arrive. L’effondrement d’un pays, le Pérou, qui après avoir souffert d’une violence partagée par des terroristes et l’armée qui voulait les réduire, a connu instabilité et dictature, et aussi l’effondrement des personnes qui continuent d’être les victimes d’une réalité politique qui leur fut imposée. Ce nouveau roman est un prolongement du premier, c’est aussi une variation sur le thème des retombées de situations douloureuses dont les gens ordinaires sont les victimes.

Photo : Diario Correo/éd. Buchet-Chastel

Francisco, Diego, amis par le cœur et par la raison, tous deux Liméniens, ont dû longtemps s’éloigner de leur ville, de leur pays malmené par la violence politique, par la corruption qui est partout. À Paris, c’est la morosité qui règne, un racisme diffus et général, pas très différent de celui des Péruviens contre les cholos.

Le troisième élément du «groupe» est justement une chola, Cayetana, fille d’une domestique et du fils des patrons. Diego, Francisco, Cayetana, beaucoup d’autres, étudiants comme eux, ont vécu leur jeunesse dans des luttes idéologiques, et aussi sous l’emprise ‒plus ou moins directe‒ de Sentier lumineux, avec de brusques disparitions d’amis dont un jour on n’avait plus aucune trace.

Ce qui relie ces jeunes gens est la vulnérabilité. Chacun tente de le cacher, mais elle est bien là, chez la fille qui ignore tout de son vrai père ou le beau gars, le jeune enseignant qui fait fantasmer autour de lui. Pour celui qui raconte cela, qui a mûri, s’ajoute une dose de nostalgie : Paris, avant l’arrivée massive des Sud-Américains désargentés, bohèmes gueulards et confiants en l’avenir, est un autre des décors, un Paris qui n’a pas grand-chose à voir avec le Paris de 2015, ce Paris qui motive une bonne partie de sa colère.

Il éprouve la même profonde colère contre son pays, jadis trahi à plusieurs reprises, par les terroristes, par les dirigeants, par ceux qui auraient dû être les gardiens de l’ordre, la colère contre ce que son pays a imposé à sa jeunesse, contre le chaos généralisé qui a caractérisé le passé et qui s’est maintenu. Diego Trelles Paz fait ressentir ce chaos politique, social, humain, par de multiples ruptures du récit, des retours en arrière, des obscurités qui finissent par s’éclaircir et font de nous, lecteurs, une des pièces du puzzle. Le désordre est le fruit de la(des) dictature(s) passée(s), tous en sont victimes, de même que tous ont été victimes de la violence généralisée.

On peut toutefois vivre au quotidien une vie normale ou apparemment normale dans un tel contexte, avoir des ambitions, les mesurer à celle des collègues, être par exemple une journaliste reconnue puis changer d’orientation, c’est aussi ce que montre de façon très efficace Diego Trelles Paz. Lima, au début du XXIe siècle, n’est plus la Lima dévorée par le terrorisme, mais elle ne parvient pas à ressembler tout à fait aux autres capitales latino-américaines, à se remettre en fait du long traumatisme. La génération qui a suivi le traumatisme ne parvient pas davantage à lui échapper.

Les personnages se côtoient, s’éloignent, se déçoivent, traversent une vie qui pourrait être la nôtre ou au moins lui ressembler, on les suit, on les oublie pour les retrouver un peu changés (ou est-ce nous qui ne les avions pas vus comme ils étaient ?). Cette sensation, pour le lecteur, d’être plongé dans une réalité proche et différente, est agréablement troublante. La réalité péruvienne de ces dernières années, elle, n’est jamais loin et elle nous assaille à nouveau, le trouble est toujours là, dramatique désormais, qui s’accompagne, comme au premier chapitre déjà, de la colère contre l’inévitable réalité. Le cercle est fermé, le roman a trouvé sa forme parfaite, et son centre est une question : comment expliquer la mort voulue d’un ami ?

Christian ROINAT

La Procession infinie de Diego Trelles Paz, traduit de l’espagnol (Pérou) par Serge Mestre, éd. Buchet-Chastel, 276 p., 20 €. Diego Trelles Paz en espagnol : La procesión infinita, ed. Anagrama / Bioy, ed. Destino / El círculo de los escritores asesinos, ed. Candaya / Adormecer a los felices, ed. Demipage. Diego Trelles Paz en français : Bioy, éd. Buchet-Chastel.

Diego Trelles Paz est né à Lima en 1977. Journaliste, écrivain, critique (cinéma et musique), scénariste, et universitaire, il est notamment connu en Amérique latine pour ses réflexions sur le roman policier et ses recherches sur l’écrivain chilien Roberto Bolaño. Il est l’auteur de plusieurs livres.

 
 

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