Vient de paraître - Éditions Métailié

Le dernier Luis Sepúlveda


« La fin de l’histoire », le dernier roman de l’écrivain chilien, avec des personnages tout à fait attachants

Le roman La fin de l’histoire, de l’écrivain chilien Luis Sepúlveda, se présente comme la suite, vingt ans plus tard, de Un nom de torero et nous permet de retrouver l’ex-guérillero Juan Belmonte confronté à un terrible dilemme : reprendre du service pour une seule mission bien précise ou perdre à jamais le havre de paix qu’il a bâti pour Verónica, sa compagne brisée par les tortures à la sinistre villa Grimaldi.

Ce roman sera l’occasion de voyager à travers le siècle et les continents, de retrouver des pans entiers de la sanglante histoire du XXe siècle et de partager l’amertume de ces guerriers idéalistes qui ont tout perdu. Juan Belmonte donc vit en Patagonie, à Puerto Carmen, face à la mer, avec Verónica, toujours muette et repliée dans son refuge mental mais qui n’échappe pas aux cauchemars, et avec deux fidèles compagnons, Ana la vieille dame qui avait recueilli Verónica, retrouvée quasi morte dans une décharge, et Valdivia que Juan avait rencontré à Hambourg et qu’il a ramené avec lui au Chili. Un appel téléphonique péremptoire le force à revenir à Santiago, et on le somme avec un joli chantage à la clé de retrouver un commando de trois Cosaques et deux Chiliens arrivés de Russie pour une mystérieuse mission. Les Chiliens, Espinoza et Salamendi, Belmonte les a croisés dans une autre vie, à l’académie militaire Malinovski de Moscou où il apprenait à devenir un sniper d’élite.

Le ton est donné, le rythme soutenu du thriller enchaîne des scènes d’action, de violence, de camaraderie et de solidarité également, car Belmonte a gardé de vieux compagnons de combat tout à fait dévoués. Peu à peu nous apprendrons le secret de ces mystérieux personnages venus de si loin. Et nous aurons droit à un formidable coup de théâtre final. Mais entre ces scènes haletantes de traque et de poursuite, il y a les longues périodes de respiration quand l’auteur nous replonge dans le passé des personnages, de tous les personnages, et qu’apparaît le roman historique. Dans un tourbillon éblouissant nous découvrons le sort des cosaques qui se sont vendus aux SS contre la promesse d’un territoire indépendant, puis au moment de la défaite ont été trahis par les Anglais qui les ont remis aux Russes de Staline. Mais certains profiteront du réseau nazi Odessa pour gagner l’Amérique du Sud. Et c’est là, au Chili qu’entre en scène le petit fils du dernier ataman des cosaques  et héritier du titre, Krassnoff : militaire chilien, tortionnaire aguerri, d’une cruauté épouvantable, il a régné sur la villa Grimaldi. Il pourrit en prison, sans remords mais entre deux cauchemars récurrents espère l’aide des cosaques d’Astrakhan, une bande d’illuminés qui croient encore en leur dernier ataman pour créer leur état utopique et qui ont promis de l’aider.

Dans l’autre camp, nous retrouvons le parcours complexe des Chiliens qui sont entrés en clandestinité pendant les heures sombres de la dictature, puis, laissant derrière eux morts  et famille détruite qui ont vagabondé de continent en continent, se formant à Moscou, à Cuba, se battant dans toutes les guérillas d’Amérique latine pour voir au final leur monde basculer à l’éclatement du bloc communiste. L’auteur nous confie leur triste histoire tout comme la tragédie vécue par Verónica et d’autres. La chronologie est habilement bousculée et de ce tourbillon de destins se dégage la forte impression que ce sont les mêmes souffrances pour ces hommes malmenés, vaincus et rattrapés par un monde moderne où l’affairisme et l’argent sont rois. Pauvres cosaques perdus dans la steppe, à peine tolérés par le pouvoir, pauvres ex-guérilleros, ex-communistes complètement désillusionnés, n’ayant plus qu’à dresser la liste de leurs morts et de leurs causes perdues !

Lorsqu’on referme ce livre, on reste sur le sentiment pesant de l’injustice de l’Histoire avec un grand H, et de la fin définitive pour ces hommes-là de leurs espoirs et de leur lutte pour un monde meilleur : comme le dit le titre tout à fait bien choisi, la fin de l’histoire. Un conseil, lisez ou relisez Un nom de torero, et enchaînez avec ce roman, vous parcourrez le siècle avec des personnages tout à fait attachants et vous serez saisis à votre tour par cette désagréable sensation de désenchantement.

Louise LAURENT

La Fin de l’histoire, de Luis Sepúlveda, traduit de l’espagnol (Chili) par David Fauquemberg,  éd. Métailié, 208 p. 17 euros.
 
 

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