Musique Chili

De la Puebla joue Becerra


Le compositeur chilien Gustavo Becerra joué par Marcelo de la Puebla

C’est une rencontre au sommet exceptionnelle entre l’œuvre du compositeur chilien Gustavo Becerra et Marcelo de la Puebla, lui même fils d’un père chilien et d’une mère danoise, un des plus grands solistes guitaristes classiques de la génération actuelle. Le CD édité par Sonografic réunit des œuvres parmi les plus représentatives de Gustavo Becerra, figure la plus importante du panorama musical chilien d’avant garde de la deuxième moitié du XXe siècle.

Certaines d’entre elles sont dédiées à Marcelo de La Puebla qui a eu le privilège de collaborer avec le compositeur et en a fait des créations mondiales dans des Festivals internationaux. Il est en effet très rare qu’il se produise une telle osmose entre l’écriture musicale et son interprétation qui en restitue l’esprit, l’âme et les vibrations profondes. Cette rencontre au sommet n’est pas un hasard. Autant le compositeur que son interprète, tous les deux Chiliens, se sont nourris des traditions et des sources musicales latino-américaines qui confèrent une originalité particulière au langage musical de l’un et à l’interprétation de l’autre.

Gustavo Becerra Schmidt (né en 1925 à Temuco au Chili) a écrit une partie de son œuvre et a enseigné la musique dans son pays. Plusieurs oeuvres ont été inspirées par les poèmes de son grand ami Pablo Neruda. Ainsi par exemple Macchu Picchu ou La Araucania. Compositeur prolifique, Gustavo Becerra a laissé une œuvre d’une grande variété de formes et d’inspirations qui vont depuis les traditionnelles aux avant-gardistes : des chansons et cantates populaires jusqu’aux concertos pour piano, harpe, flûte et guitare en passant par des œuvres symphoniques, musique de chambre, musique électronique ou musique performative.

Diplomate, Gustavo Becerra a été nommé par le gouvernement de Salvador Allende comme attaché culturel à l’Ambassade du Chili à Bonn. Après le coup d’État de 1973, il a demandé l’asile politique en Allemagne. Il a enseigné la musique à l’Université d’Oldenburg et a continué à composer jusqu’à sa mort en 2010. Son influence directe ou indirecte sur des générations de compositeurs chiliens est considérable. On peut évoquer entre autres : Luis Advis, Sergio Ortega (auteur de El pueblo unido jamas sera vencido), Cirilo Vila, Gabriel Brncic, Herman Ramirez… Son influence s’étend beaucoup plus loin que le cercle de la musique docte. Son œuvre avait une répercussion directe sur le mouvement de la « nouvelle chanson chilienne » et sur la musique populaire.

Si la musique de Becerra est d’habitude assimilée à celle de l’avant-garde,  « son langage moderne » – dit son interprète Marcelo de la Puebla – « n’a rien à voir avec cette modernité cérébrale et aride, fruit des stériles recherches d’innovations et de provocations gratuites si fréquentes dans la musique occidentale. Chez Becerra, la modernité est spontanée, naturelle, lumineuse, dotée d’éléments traditionnels, enracinée dans le langage populaire. Sa modernité ne consiste pas en rupture ni invention qui partent de rien mais se nourrit des formes traditionnelles. Il y a dans sa musique une force tellurique et une énergie débordante avec des passages où la tendresse, l’humour, l’aspect humain, l’émotion, ne sont jamais absents. »

La rencontre de Marcelo de la Puebla, guitariste classique des plus remarquables de la génération actuelle, avec Gustavo Becerra et son œuvre ne pouvait être que prédestinée. Fils du guitariste populaire chilien et d’une pianiste classique danoise, Marcelo de la Puebla fait ses études de musique à la Faculté des Arts de l’Université du Chili. Par ses origines puis l’exil en France et ses multiples voyages, sa sensibilité et son parcours artistique sont nourris d’éléments pluriculturels. Il se passionne pour la musique populaire du Chili et d’autres pays latino américains, apprend à jouer de la harpe, du charango chilien, du guitarron. Puis il complète sa formation en France qu’il achève avec le 1er Prix du Conservatoire National d’Aubervilliers et le Diplôme Supérieur de l’École Nationale de Musique de Paris Alfred Cortot. Collectionneur de Prix prestigieux, il fait des tournées de concerts et donne des classes magistrales en Europe, en Amérique et en Afrique du Nord.

Plusieurs compositeurs lui dédient leurs œuvres. Ainsi Gustavo Becerra et Leo Brouwer, dont il fait des créations mondiales dans des festivals importants et des enregistrements discographiques. Ainsi par exemple, il a créé Les variations sur un thème de Victor Jara de Leo Brouwer à La Havane puis au festival de Upsala en Suède. Il travaille également avec des compositeurs marocains et crée leurs œuvres. Depuis les années 2000, il collabore avec Gustavo Becerra Schmidt qui lui a dédié en 2004 sa Sonate n° 4 que Marcelo de la Puebla a créée en 2005 au Festival de Tijuana au Mexique. Parallèlement à sa carrière internationale, Marcelo de la Puebla est professeur au Conservatoire Professionnel de Musique Cristobal de Morales à Séville où il vit.

Son dernier CD consacré à la musique de Gustavo Becerra offre un petit panorama de ses compositions pour la guitare qui a toujours occupé une place prépondérante dans son œuvre, instrument pour lequel le compositeur a mis en œuvre de nouvelles techniques aux limites de l’interprétation. Plusieurs œuvres sont dédiées à Marcelo de la Puebla. Ainsi le Concerto pour guitare et groupe de percussions et la Quatrième sonate pour guitare. Dans le premier, les instruments de même que la rythmique recréent une ambiance afro-américaine débordante de vitalité, évoquant dans certains mouvements la nature et dans d’autres l’esprit de la musique baroque.

Dans la Quatrième sonate pour guitare, les rythmes de la cueca chilienne recréés dans diverses variantes forment une sorte de cueca « cubiste », se fusionnant avec les sonorités des instruments mapuches. Dans trois chansons, Nana, un poème de Andrés Lopez Candelas, Manos de obreros, un texte de Gabriela Mistral, et  Sudor y latigo, un texte de Nicolas Guillén, il accompagne la grande soprano Carmen Serrano. Seconde sonate pour piano et Divertimento pour guitare et piano enregistré avec le pianiste espagnol Ignacio Torner, complètent le choix des oeuvres du CD. Fin 2016 sort le prochain CD de Marcelo de la Puebla, Fuentes, en hommage aux cultures et spiritualités du monde. Il va réunir des œuvres de Leo Brouwer (Cuba), Joaquin Rodrigo (Espagne), Agustin Barrios Mangoré (Paraguay), Mustafa Aicha Rahmani (Maroc), Nabil Benabdeljalil (Maroc), Ssu-Yu Huang (Chine), Colette Mourey (France), Gerard Drozd (Pologne) et Claude Coudimel (France).

Irène SADOWSKA