Amérique centrale

Liberté d'expression bâillonnée


Journaliste ou défenseur des droits, des métiers dangereux en Amérique centrale

Les personnes qui enquêtent sur ou dénoncent le narcotrafic, le crime organisé, les abus de pouvoir d’autorités locales ou les dégâts sociaux et physiques provoqués par les grands éleveurs et les entreprises minières ou forestières, sont régulièrement menacées ou assassinées, en particulier au Honduras et au Guatemala. Si les assassins sont parfois arrêtés, les commanditaires restent presque toujours impunis…

Honduras

En 2009, le président Manuel Zelaya est victime d’un coup d’État institutionnel ». Ce type de putsch consiste en l’utilisation d’accusations peu vraisemblables envers un  président par des Parlements ou des systèmes judiciaires contrôlés par les oligarchies terriennes, industrielles ou financières pour le destituer et récupérer ainsi un pouvoir perdu lors des élections (1). Depuis, des journalistes, des dirigeants indiens, des syndicalistes et des défenseurs des droits humains sont régulièrement assassinés. Pour le Comité pour la Libre Expression au Honduras (C-Libre), “l’augmentation des assassinats  est liée à l’augmentation des protestations sociales dans un contexte de manifestations qui exigent la fin de l’impunité des corrompus”. Des associations de défense des droits humains honduriennes dénoncent l’utilisation de la police par les Forces armées pour identifier les journalistes d’investigation dans le but de délégitimer leur travail, les intimider ou les démobiliser par des menaces ou des agressions allant jusqu’au meurtre. Entre 2002 et 2014, de nombreux journalistes et 111 activistes de l’environnement ont été assassinés au Honduras, 80 de 2012 à 2014 (2).

L’assassinat de Berta Cáceres

De l’ethnie Lenca, Berta Cáceres était membre de la COPINH (Conseil des organisations populaires et indigènes du Honduras), une organisation qui défend les droits des petits paysans et des Indiens des vallées des Rio Gualcarque et Blanco. Elle avait réussi à freiner la construction d’un grand barrage sur le Blanco, un projet, octroyé en 2012 à l’entreprise hondurienne Desarrollos Energéticos (DESA), soutenue par le chinois Sinohydro et par la Corporation financière internationale (CFI) qui dépend de la Banque mondiale.  Les Lencas dénoncèrent immédiatement un contrat qui “donnait les rios aux entreprises privées pendant 30 ans” et se mobilisèrent : blocage de routes, manifestations, recours divers. Fin 2013, Sinohydro mettait fin à sa participation “pour cause de résistance communautaire continue”. La CFI retirait sa participation financière “préoccupée par les violations aux droits humains”.

En 2015, pour sa lutte de la défense de l’environnement, Berta avait reçu le Prix Goldman de l’environnement connu comme le Prix Nobel Vert. Dans son discours de remerciement, elle avait déclaré que ses actions lui avaient attiré des menaces de mort : “Ils me suivent. Ils menacent de m’enlever, de me violer, de me tuer. Ils menacent ma famille. Voilà à qui nous sommes confrontés”. Elle avait en effet  reçu plusieurs menaces de mort de la part des grands propriétaires terriens et des entreprises minières et hydrauliques pour sa défense des droits des communautés lencas et éviter qu’elles soient  expulsées de leurs terres. Le 3 mars 1916, bien qu’en principe protégée par la police, Berta Cáceres était assassinée dans sa maison. Trois personnes,  les sicarios (assassins à solde), ont été arrêtées. Comme presque toujours, les commanditaires restent inconnus…

Guatemala

Ce n’est un secret pour personne que les autorités et les politiciens guatémaltèques sont parmi les plus corrompus des Amériques. Selon Ileana Alamilla, directrice de CERIGUA (Centro de Reportes Informativos sobre Guatemala) (3), “au Guatemala, s’est institutionnalisée une structure de corruption héritée d’un gouvernement au suivant, de manière imperceptible pour le citoyen. Seule la classe politique la connait et en profite chacun à son tour par des liens illicites entre secteurs public et privé pour administrer et distribuer  profits et dividendes…” Un autre acteur important spécialisé dans la corruption des édiles, des policiers ou des autorités de tous niveaux, est le narcotrafic, très puissant, très riche, et bénéficiant de complicités aux plus hauts niveaux de l’État et de la police. En 2014, le travail de journalistes courageux a permis de révéler la corruption du président Otto Pérez Molina, de la vice-présidente Roxana Baldetti ainsi que de nombreux hauts fonctionnaires nommés par le président. Les manifestations populaires monstres devant le Palais présidentiel les ont obligés à démissionner et la justice les a tous mis en examen pour corruption.

Peu de liberté d’expression au Guatemala

Selon l’Observatoire des journalistes de CERIGUA près de 200 violations à la liberté d’expression ont eu lieu au Guatemala entre 2010 et 2014, y compris des assassinats. Il y eut 111 violations rien qu’en 2015.  Dans son rapport de 2014, le Comité pour la protection des journalistes (4) remarque que lorsque les militaires étaient au pouvoir, on savait à quoi s’attendre… Aujourd’hui, avec le crime organisé, on ne sait pas qui on a en face…”  Et de regretter que si les journalistes centraméricains s’attendaient à recevoir un soutien de la presse US ou européenne, ils furent bien déçus ! Cette presse “ne s’intéresse pas à des petits pays comme le Guatemala ou le Honduras, mais aux  nouvelles ‘importantes’  comme la Syrie ou l’Iraq”.

Le meurtre de Victor Hugo Valdés Carmona

De nombreux journalistes ont reçu des menaces de mort contre eux ou des membres de leurs familles. Ces menaces viennent essentiellement du crime organisé et du narcotrafic mais les attaques provenant de fonctionnaires publics ou des forces de sécurité ne sont pas rares. Les journalistes s’autocensurent, arrêtent d’écrire ou émigrent vers d’autres villes ou à l’étranger. Depuis 2008, 18 journalistes ont payé leur travail de leur vie… Trois d’entre eux ont été abattu en une semaine en mars 2015… Depuis le début de l’année 2016, trois journalistes ont déjà été assassinés. Le dernier meurtre a eu lieu à Chiquimula le 7 juin.  Ce jour-là, Victor Hugo Valdés Carmona se promenait avec son petit-fils lorsqu’une motocyclette s’est rapprochée de lui et le passager lui a tiré plusieurs balles dans la tête. Carmona présentait un programme de télévision locale depuis 27 ans. La directrice générale de l’Unesco, Irina Bokova, dénonce cet assassinat car “ce crime sape la capacité de la presse à contribuer à un débat public et informé” et menace la liberté d’expression.

Jac FORTON

(1) Ce (nouveau) type de putsch a eu lieu au Honduras en 2009, au Paraguay en 2012 et tout récemment au Brésil en 2016.   (2) Reporters sans Frontières – Voir site.  (3) Cerigua site.  (4) Voir site.
 
 

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