DOCUMENTAIRE - CHILI

Sur Salvador Allende


“Allende, mon grand-père” par Marcia Tambutti Allende en salle cette semaine

Le 11 septembre 1973, Salvador Allende se suicidait, marquant à vie l’histoire contemporaine du Chili. Trente-deux ans plus tard, Marcia Tambutti, petite-fille du défunt président et fille d’Isabel Allende, actuellement sénatrice, sort un documentaire d’une densité exceptionnelle, qui lui aura permis de remporter l’Œil d’or lors de la Quinzaine des réalisateurs du Festival de Cannes cette année.

Marcia Tambutti Allende est née en 1972. Petite fille de Salvador Allende, qu’elle n’a donc pas connu, elle n’est pas cinéaste et ne semble pas vouloir le devenir. Si elle a tourné un documentaire, qu’elle a mis huit ans à réaliser, c’est qu’elle a ressenti le besoin d’enquêter sur son nom et d’explorer le passé de sa famille qui s’est éclatée, décomposée et recomposée dans la douleur des années d’exil, après le coup d’Etat de Pinochet de septembre 1973.

Elle a grandi loin du Chili, au Mexique, où elle a poursuivi des études de biologie. Sans rien savoir de son grand-père, héros et martyr du peuple chilien, qui s’est suicidé dans son palais présidentiel pilonné par les putschistes. Pendant les années 70, celles de l’enfance de Marcia, Salvador Allende est devenu une icône pour les peuples opprimés. “Allende était vénéré, il était intouchable” raconte sa petite-fille à Télérama. Personne ne le critiquait jamais. Ça lui ôtait toute réalité. Ça m’a donné envie d’en savoir plus. D’autant que, dans notre famille, personne ne parlait jamais du passé.

Comme rajoute, à juste titre, le critique de Télérama, son documentaire est un drôle d’objet, pas très bien ficelé, pas très bien filmé, mais qui impressionne par la douleur insoutenable qu’il fait jaillir au cours d’interviews parfois tendues. “Je me suis lancée dans ce projet parce que tout était douloureusement enfoui. Dans ma famille, personne n’évoquait cette époque. Même ma mère, la fille de Salvador, a toujours évité le sujet quand j’essayais de l’aborder.

Quand le Chili retrouve la démocratie en 1988, le clan Allende, que la vie a dispersé, est accueilli par un pays en liesse. Le corps de l’ancien président est déménagé de sa sépulture anonyme à Viña Del Mar pour connaître enfin la dignité de funérailles nationales. Mais loin des célébrations politiques, la famille peine à se retrouver, à faire son deuil et à sortir du traumatisme. Dans le documentaire, la parole ne se libère pas facilement et les phrases sont souvent interrompues par la pudeur, l’agacement ou les larmes.

Au risque de se mettre tous les siens à dos, la petite-fille s’est accrochée pendant huit ans. Elle cherche à faire surgir des images de Salvador Allende et des siens, là où la dictature de Pinochet a tout brûlé et tout effacé. Elle convoque aussi un autre fantôme, celui d’une de ses trois filles, Beatriz, qui, enceinte, resta aux côtés de son père pendant l’assaut du palais de la Moneda. Et se suicida à son tour, en 1977, pendant son exil à Cuba, laissant une fille et un fils âgés respectivement de 6 et 4 ans.

Allende, mon grand-père enregistre les réticences des uns et des autres à rouvrir le dossier et à revenir sur des souffrances profondes. Le tournage du film a été interrompu plusieurs fois. Notamment par la mort de l’épouse de l’ancien président, Hortensia Bussi (à 94 ans) que sa petite-fille a interrogée quasiment sur son lit de mort, dans des séquences d’une tristesse à la limite du soutenable. Sans fouiller beaucoup l’histoire du Chili, Marcia Tambutti dresse le portrait de Salvador Allende, homme du peuple que l’histoire a figé dans le rôle du héros positif et qui entraînait femme et enfants dans le tourbillon des campagnes électorales et des espoirs innombrables qu’il faisait naître. “Je voulais recréer la trajectoire et l’intimité de ce leader hors du commun. Les gens entretenaient avec lui une relation hors du commun. Il parcourait le pays en tous sens et se souvenait de tous ceux qu’il avait croisés, ça n’est pas un mythe. Aujourd’hui, encore, les gens lui écrivent des lettres le 11 septembre (date de son suicide), ils déposent des offrandes sur sa tombe, font des vœux, lui demandent conseil sur la vie, l’amour, la politique…

Sur bien des points, Allende, mon grand-père est un film de famille comme un autre, une quête thérapeutique qui ne cherche pas à soulager un peuple, ou à le faire réfléchir, mais à soulager quelques individus et à leur tisser une mémoire. Marcia a souvent douté du bien-fondé de son entreprise, et ses interlocuteurs, sa mère comprise, lui ont souvent reproché sa persévérance. Mais elle vit aujourd’hui au Chili (ce qu’elle n’avait pas prévu à l’origine), et elle travaille à la fondation Salvador Allende. Son premier public était la famille Allende, qui s’est réuni pour une projection et dont les discussions se sont prolongées “tard dans la soirée”. Le film a obtenu l’Œil d’or du meilleur documentaire au festival de Cannes 2015.

Alain LIATARD

D’après l’entretien de Laurent Rigoulet avec Marcia Tambutti Allende paru dans Télérama durant le Festival de Cannes 2015 – Bande annonce.

 

 
 

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