CINÉMA - NANTES

Festival des 3 Continents


Retour sur la 37e édition du festival des 3 continents à Nantes

En regardant la programmation de la 37e édition du festival des 3 continents (Asie, Amériques, Afrique) qui vient de se tenir à Nantes, du 24 novembre au 1er décembre, dernier on est tenté de dire que ce festival est devenu le festival d’un seul continent : l’Asie. En effet, le festival a proposé cette année une rétrospective de 25 films du cinéaste coréen In Kwon-Taek, une autre rétrospective plus restreinte (7 films) du cinéaste indien Kumar Sahani, une Hong Kong connection (6 films), et 6 films sur 9 des « séances spéciales » étaient asiatiques.

En ce qui concerne la sélection officielle (les 10 films en compétition pour la Montgolfière d’Or, décernée au film chinois Kaili blues, de Bi Gan), elle comporte deux films chinois, deux japonais, un thaïlandais, un vietnamien, un sri lankais, un philippin, un iranien, aucun film africain et un seul film latino-américain : Neon Bull, coproduction uruguayenne et brésilienne. C’est vraiment très peu pour un festival qui était il y a quelques années une référence hexagonale concernant les cinémas du “Tiers Monde” (comme on disait à l’époque). Et notamment pour un festival qui, comme le rappelle son directeur artistique, Jérôme Baron, est né en 1979 avec la volonté de ses créateurs de s’éloigner d’une image misérabiliste trop présente en France par rapport à ces terres lointaines, afin de montrer la créativité des cinémas de ces trois continents.

Mais soyons justes : le cinéma latino-américain a eu également sa place dans la programmation, avec une sélection de films en relation avec le cinquantenaire de la conférence de la Tricontinentale à La Havane ; cela a permis à un public – toujours nombreux et enthousiaste – de découvrir ou redécouvrir des films de la fin des années 60, comme L’heure des brasiers (1968) de Fernando Solanas, Mémoires du sous-développement (1968) de Tomás Gutiérrez Alea ou Le lion à sept têtes (1967) de Glauber Rocha. Autrement, dans une section consacrée à des “Figures de l’adolescence”, on a pu également revoir quelques films marquants de la cinématographie argentine récente, comme La niña santa (2004) de Lucrecia Martel ou Le dernier été de la Boyita (2009) de Julia Solomonoff, ainsi qu’un très beau film sur la question de l’émigration centraméricaine vers les États-Unis, Rêves d’or (La jaula de oro) (2013), du réalisateur hispano-mexicain Diego Quemada-Diez, primé au festival de Cannes en 2013 dans la sélection “Un certain regard”.

En ce qui concerne le seul film latino-américain présent dans la sélection officielle, Neon Bull, il s’agit du deuxième long-métrage du jeune (32 ans) cinéaste et artiste plasticien Gabriel Mascaro. Natif de Recife, dans l’état de Pernambuco, Mascaro est un artiste aux multiples palettes : vidéaste, photographe, plasticien (il est l’auteur de nombreuses installations), il a réalisé également plusieurs documentaires où il explore la société brésilienne contemporaine. Alain Liatard avait déjà rendu compte dans notre newsletter de la sortie en France du premier long-métrage de Gabriel Mascaro, Vents d’août (en août de cette année précisément).

Neon Bull explore les relations humaines au sein d’un petit groupe de travailleurs des “vaquejadas”, une sorte de rodéo typique du Nord-Est brésilien. Dans la vaquejada, une fois l’animal lancé dans l’arène, deux cavaliers doivent le maîtriser et le faire tomber dans un endroit précis, grâce à un mouvement précis consistant à tirer l’animal par la queue. Ce type de spectacle a été beaucoup critiqué par des associations de défense des animaux, du fait que souvent de fois la queue est arrachée par la violence du geste. Mais la “vaquejada” en tant que spectacle n’est pas vraiment au centre de ce film, qui s’intéresse surtout aux relations entre un petit groupe de travailleurs : une femme conductrice de camion et sa fille d’une dizaine d’années ; Iremar, le protagoniste, qui s’occupe des animaux pendant et en dehors du spectacle, et quelques autres compagnons.

Ces personnages vivent tous dans ce camion (presque) immobile. Ils conforment une sorte de famille improbable, une “familia rodante”, pour reprendre le titre du film de Pablo Trapero (qui a été réalisé en partie grâce à l’aide de ce Festival, et de son atelier Produire au Sud) ; mais une “famille” qui ne roule guère, car le camion est la plupart du temps immobilisé près des arènes où se déroulent les “vaquejadas”. À côté d’une femme camionneur, le film nous propose un protagoniste, Iremar, dont le principal loisir – plus qu’un loisir, une passion – est la couture. Avec une femme-camionneur et un homme-couturier, le film prend à contrepied un certain nombre de stéréotypes sur le genre en Amérique latine, car ni l’un ni l’autre ne sont homosexuels actifs ou refoulés. En fait, la sexualité est un sujet important du film, et on sent l’artiste plasticien dans le traitement des corps, aussi bien ceux des hommes que ceux des animaux ; c’est avec eux que s’ouvre le filme, dans une scène à la fois inquiétante et belle presque en noir et blanc). La présence dans un même espace de ces corps humains et animaux, rend toute leur animalité (et leur sensualité) aux corps des hommes, notamment dans les deux scènes érotiques de la fin du film.

Neon Bull a obtenu une mention spéciale au festival, et ce prix, espérons-le, l’aidera peut-être à trouver une distribution plus large en France. Signalons aussi que, parmi les 6 projets soutenus par l’atelier Produire au Sud, il y en a deux latino-américain : l’un Chilien (1976), de la réalisatrice Manuela Martelli et la producrice Dominga Sotomayor, l’autre Costaricien : El hombre de la mancha du réalisateur Ernesto Villalobos produit par Karina Avellán et Marcelo Quesada. Cette jeune présence latino-américaine est peut-être le signe d’un rééquilibrage à venir pour la 38e édition, afin que le festival retrouve toute son âme “tricontinentale”.

Raúl CAPLAN
Envoyé spécial