Littérature


Andrés Caicedo : « Traversé par la rage »

Cela pourrait être un banal récit d’adolescence, une adolescence qui se passe  mal : un père décédé, des finances plus que réduites, la peur au ventre, une ville colombienne où règnent la violence et la drogue. Dans ces conditions le jeune narrateur survit, partagé entre le désir de passer inaperçu et la révolte qui s’impose à lui face à tant d’injustices qui s’accumulent.

Elle a deux faces, curieusement complémentaires, cette révolte : intellectuelle, on se gave de films hors circuits commerciaux ou de musique qui n’appartient qu’à ces jeunes qu’on appellerait aujourd’hui « marginaux », et aussi la violence physique. On fait des expéditions pour casser la figure des bourgeois qui les écrasent d’une autre façon, plus insidieuse mais plus efficace. Et la bagarre devient une véritable religion pour eux.

On est dans les années 60 à Cali, ville déjà violente, coupée en deux, entre cette bourgeoisie arrogante à laquelle appartient la famille du narrateur et la misère pour la majorité, au milieu de laquelle il vit.

Cela pourrait être un banal récit d’adolescence, mais c’est Andrés Caicedo qui l’a écrit. Le public français ne l’a découvert que l’an dernier, grâce à la publication de Que viva la música, écrit quelques semaines seulement avant son suicide, à l’âge de 25 ans. Traversé par la rage est donc antérieur, mais présente les mêmes sursauts d’une violence intérieure qui a du mal à être expulsée, qui est exprimée par les mots, les ruptures brutales de ton, d’ambiances, d’action.

Le narrateur nous parle de ses blessures qui semblent, montrées par lui, superficielles, légères. Sa pudeur l’empêche d’étaler ses sentiments, mais peu à peu on se rend compte que pour lui, elles sont profondes : la misère, qu’il vit au quotidien avec sa mère, dépossédée par sa très riche famille, son sentiment d’impuissance face à un environnement fait de violence et d’injustice, sa fragilité inavouable, font de lui un être dont la seule réaction possible est  précisément la violence, souvent irréfléchie. Si tout Cali (sauf sa mère, probablement) le voit comme un dur de dur, ce que voit le lecteur ce sont ses failles, un peu comme le jeune James Dean de la Fureur de vivre, une de ses idoles.

On peut comparer Andrés Caicedo à plusieurs jeunes révoltés connus, Rimbaud, Radiguet, si on pense à la France, mais il est, comme eux d’ailleurs, incomparable, et c’est ce qui fait la valeur de cette œuvre qu’il faut absolument découvrir, et en particulier, à la suite de Traversé par la rage, quelques textes plus bref et le prodigieux Maternité, vingt pages qui nous laissent sidérés.

Christian ROINAT

 

Andrés Caicedo : Traversé par la rage,  traduit de l’espagnol (Colombie) par Bernard Cohen, Belfond, 177 p., 15 €.

 

 
 

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