Chili

Un 11 septembre politique


Temps des mea culpa au Chili

Au Chili, deux mois avant les élections présidentielles, entre manifestations étudiantes, nouvelles révélations sur les atrocités de la dictature militaire, actes commémoratifs, les mea culpa se multiplient à l’occasion des 40 ans du coup d’État du Général Augusto Pinochet, du 11 septembre 1973.

Les Chiliens affrontent une nouvelle fois un mois de septembre qui les ramène vers les années sombres du régime militaire dont les séquelles sont bien présentes au niveau des familles et de la vie politique du pays. Par la télévision chilienne, média jadis complice par omission, la population ne cesse de découvrir une partie de la vérité sur cette période et réclame la fin de l’impunité. Les déclarations de certains représentants de la droite pinochettiste et de l’extrême droite dénonçant le régime abjecte de Pinochet s’affrontent. Roberto Thieme, fondateur du mouvement Patrie et Liberté (groupe terroriste anti-Unité Populaire), accuse le gouvernement de Sebastián Piñera de compter dans son administration des complices de la dictature.

Le mercredi 4 septembre, à 43 ans de l’élection qui avait porté au pouvoir Salvador Allende (le 4 septembre 1970, avec 36,6% des voix), l’Association de magistrats présidée par le juge Rodrigo Cerda, a demandé « pardon » pour les « actions et omissions » de la justice, pendant la dictature.« L’heure est venue de demander  pardon aux victimes, à leurs proches et à la société chilienne, ont déclaré les juges. Nous devons le dire et le reconnaître clairement et avec force : le pouvoir judiciaire – et, en particulier, la Cour suprême de l’époque – a manqué à sa mission de garant des droits fondamentaux et de protection des victimes face aux abus de l’État. » Entre 1973 et 1990, environ 3 200 personnes sont mortes ou ont disparu, selon les organisations de défense des droits de l’homme. Plus de 5 000 demandes d’ habeas corpus (protection) pour les disparus ou les personnes détenues illégalement avaient été rejetées par les tribunaux chiliens. Actuellement, 1 400 procès pour violations des droits de l’Homme sont encore en cours, tandis que des milliers d’autres cas ne sont pas traités par la justice.

L’actuel président de la Cour suprême du Chili, Ruben Ballesteros, a reconnu sur CNN Chili, qu’à l’époque « la Cour suprême avait appuyé le coup d’État », mais il s’est refusé à demander pardon tant en son nom qu’au nom de la Cour, prétextant  « ne pas être en mesure de répondre au nom de son administration ». Il a cependant indiqué que la Cour suprême se prononcera prochainement sur la question.

Ces aveux viennent juste après d’autres déclarations plus politiques. La première, celle de Hernan Larraín, sénateur de droite, qui a demandé pardon pour « ne pas avoir participé à la réconciliation nationale ». Puis, celle plus surprenante, du président Sébastian Piñera – centre-droit – qui organise un acte officiel « sobre mais nécessaire » le 11 septembre pour le 40e anniversaire du putsch. L’opposition considère que les conditions ne sont pas réunies pour sa participation à cette cérémonie car des personnalités impliquées dans le gouvernement militaire y prendront part. L’opposition organise une autre manifestation commémorative dans le Musée de la Mémoire.

En effet, le mandataire chilien a répondu le samedi 7 septembre dernier aux questions des correspondants étrangers postés au Chili pour ce mois de septembre si symbolique. Il a affirmé qu’il faudrait encore des efforts de la part des responsables pour donner à connaître la vérité sur le sort des détenus-disparus. Il a exprimé aussi des critiques claires contre le pouvoir judiciaire à l’époque de la dictature. « La vérité et la justice sont deux impératifs moraux de toute société qui a vécu une période aussi traumatique que celle qu’a connu le Chili », a-t-il déclaré, d’après The Associated Press.

Il a remis également en question les médias chiliens qui “auraient dû enquêter avec plus de rigueur sur la situation des droits de l’homme et ne pas se conformer à la version officielle du gouvernement militaire ». « Il y eu de nombreux complices passifs qui savaient et qui n’ont rien fait ou qui n’ont pas voulu savoir », a-t-il ajouté. Il a provoqué avec ses déclarations le malaise d’Evelyn Matthei, la candidate de droite à l’élection présidentielle, qui aura lieu dans deux mois. Evelyn Matthei qui fut également ministre du Travail et de la Prévision sociale sous le gouvernement actuel entre 2011 et 2013, charge à laquelle elle a renoncé pour se porter candidate. Son père, le général Fernando Matthei fut membre de la Junte militaire (1978-1990), ministre de la Santé (1976-1978) et commandant en chef de l’Aviation (1978-1991). La candidate qui avait voté « Oui » en faveur de Pinochet, lors du plébiscite en 1988, et ne jouit que d’un niveau très bas dans les sondages, dit ne pas devoir demander pardon car elle « n’avait que 20 ans lors du coup d’État militaire ». Alberto Bachelet, général de l’Aviation, père de Michelle Bachelet, la candidate favorite pour les prochaines élections, après le coup d’État du 11 septembre 1973, fut accusé de « trahison », détenu et torturé par ses pairs. En mars 1974, il mourut d’un arrêt cardiaque dû aux mauvais traitements subis durant son emprisonnement, tandis que sa femme et sa fille étaient également incarcérées et torturées dans un autre centre de détention de Santiago. Le président Piñera s’est souvenu lors de cette même conférence de presse, que le 11 septembre 1973, il se trouvait aux États-Unis où il faisait son entrée à l’Université de Harvard, et qu’il avait suivi avec stupeur les événements de son pays. Et pour se démarquer de la droite pinochettiste, en bon politicien, il a tenu à préciser qu’il n’avait jamais soutenu la dictature et qu’il a toujours voté pour le Non – en 1978, en 1980 et en 1988 – mais il a cependant défendu « le miracle chilien », héritage du modèle économique des Chicago boys instauré par Pinochet.

Olga BARRY