COLOMBIE

Un pays en quête de paix ?


Colombie, 9 avril, une marche pour la paix

Près de 1 million de Colombiens ont défilé aux cris de « Somos generación de paz , somos más , ahora sí la paz «   dans les rues de Bogotá et dans d’autres villes du pays pour soutenir les négociations de paix qui ont commencé officiellement entre le gouvernement du président Juan Manuel Santos et les Farc en octobre dernier, d’abord à Oslo puis à Cuba. Peut-être un moment historique pour la Colombie qui connaît un conflit armé depuis près de soixante ans, causant près de 600 000 victimes, 15 000 disparus et 4 millions de déplacés. Tout avait commencé aussi un 9 avril. 1948 avec l’assassinat du chef du Parti Libéral. Jorge Eliecer Gaitán. Cela provoqua de sanglantes émeutes à Bogotá qui tournèrent à la guerre civile (plus de 200 000 morts).

Cette marche était organisée à l’appel de l’ancienne sénatrice Piedad Córdoba, le parlementaire Iván Cepeda, le représentant étudiant David Flores, Carlos Lozano du PC et le nouveau Mouvement Politique et Social Marcha Patriótica, créé en 2010. « Nous invitons le pays à venir le 9 avril pour défendre le processus de paix et exiger une solution politique au conflit sur la base d’une démocratisation et d’une paix avec la justice sociale ». Marcha Patriotique rassemble 80 000 personnes et représente plus de 1 500 organisations locales et nationales, indiennes, étudiantes, syndicales, paysannes, afro colombiennes…

Pour la première fois dans l’histoire de la Colombie, un président en personne, Juan Manuel Santos s’est associé à la marche pour rendre hommage aussi aux milliers de victimes et en allant en particulier se recueillir devant le monument qui rappelle les soldats et policiers tombés au combat. « Aucun pays de la planète n’a souffert d’un aussi long conflit que nous. La Colombie a aujourd’hui l’opportunité de changer son histoire Il est temps de croire que notre pays n’est pas condamné à encore des années de violence. Recherchons l’unité et non la division, le consensus et non l’affrontement « . D’un geste symbolique le président Santos et le maire de Bogotá, ex guérillero du M. 19, Gustavo Petro ont planté un palmier de la paix, l’arbre national de la Colombie. Les négociateurs des Farc avaient aussi envoyé un message de soutien pour cette marche : « Nous nous joignons aussi à cette clameur pour la paix ».La plupart des partis politiques, la gauche avec le nouveau parti Progresista et les Verts s’étaient joints à la marche. Par contre le parti de gauche Polo Democrático avait refusé d’y participer voyant une manipulation du président Santos pour obtenir sa réélection en 2014.

Mais le plus hostile, le plus virulent à cette manifestation et à ce processus de paix c’est l’ancien président Álvaro Uribe (Juan Manuel Santos avait été son ministre de la Défense). Uribe dénonce ces négociations, accuse Santos de faiblesse pour négocier avec des « terroristes et ainsi légitimer les Farc ». Deux hommes dont l’un Uribe s’appuyait surtout sur les grands propriétaires terriens et avait des liens avec les groupes paramilitaires, et de l’autre Santos, plus diplomate qui s’appuie davantage sur la grande bourgeoisie liée directement aux multinationales et qui ainsi avec la paix retrouvée pourrait créer un nouveau climat de sécurité pour les investisseurs ! La fin du conflit intéresse donc l’oligarchie urbaine pour des raisons surtout économiques. Un autre ex-président s’oppose aux négociations : c’est Andrés Pastrana, Il accuse Santos, son ancien ministre des Finances, de se préparer à faire de trop grandes concessions dans le seul but d’être réélu.

 Mais les négociations de paix avaient d’abord été préparées en secret depuis février 2012.  D’un côté la guérilla des Farc avait montré des signes de bonne volonté en libérant unilatéralement des prisonniers militaires et policiers puis en s’engageant à ne plus commettre de prise d’otages. De l’autre, le vote par le Congrès en 2011 d’une loi historique visant à la restitution des terres aux paysans (4 millions d’hectares pris par les grands propriétaires, ou paramilitaires ou narcotrafiquants qui ont entraîné des déplacements massifs, alors que déjà 0,4 % des propriétaires possèdent 61,2 % des terres cultivables). Le vote d’une loi prévoyant l’indemnisation pour les victimes du conflit, et un texte qui instaure un système de justice transitionnelle.

Ainsi a été signé « un accord pour la fin du conflit et la construction d’une paix stable et durable » en cours de négociation à La Havane entre les représentants de la guérilla avec en particulier Ivan Márquez, et Rodrigo Granda, et l’arrivée début avril du commandant du Bloc oriental des Farc « Pablo Catatumbo ». Du côté du pouvoir Humberto De la Calle, ex vice président, des commissaires à la paix Sergio Jaramillo et Franck Pearl des militaires et chefs d’entreprise. Les pourparlers portent sur six points : politique de développement agricole intégral (en particulier le problème central du conflit celui de la répartition des terres), la participation politique et réinsertion des acteurs, la fin du conflit (cessez le feu : pour le moment le président Santos refuse une trêve multilatérale pendant les négociations), une solution au problème des drogues illicites, victimes et réparations (avec la création d’une Commission vérité) et mise en œuvre, vérification et ratification avec la médiation d’organismes internationaux. Fin mars un accord partiel sur la politique agraire a été trouvé, première étape très importante mais pas encore d’accord définitive sur ce point. Les négociations vont reprendre la troisième semaine d’avril. Fin avril un grand forum est annoncé sur la participation politique des Farc qui aura lieu à Bogotá car la société civile veut être partie prenante dans ces négociations. Il est important qu’on écoute les organisations sociales et populaires du pays.

On parle d’un accord définitif possible d’ici novembre prochain. Le contexte est plus favorable que les tentatives précédentes de négociations de paix avec un état plus fort militairement et politiquement, une stratégie claire de négociation préalable, une guérilla des Farc plus affaiblie (autour de 8 000 hommes) un pays fatigué par plus de cinquante ans de conflit, Les Farc et le gouvernement ont compris que la voie militaire ne mène nulle part. Les militaires sont d’ailleurs favorables aux négociations ainsi que 70 % des Colombiens. Une médiation a été confiée aux chefs d’État du Chili et du Venezuela. Le président Santos a reconnu récemment le rôle essentiel du président Hugo Chávez décédé le 5 mars dernier des suites d’un cancer.

Du côté de la droite, plusieurs personnages de l’entourage d’Alvaro Uribe ont été condamnés pour liens avec les forces paramilitaires dont en particulier Jorge Noguera ex-directeur des services secrets de Uribe a été condamné à 25 ans mais les obstacles sont nombreux avec la droite, les paramilitaires, responsables de 70 % des crimes dans le pays. Ils ont formé de nouvelles milices les BaCrim après leur démobilisation en 2005. Menaces possibles du côté des trafiquants de drogue qui défendent les intérêts des latifundistes pas très désireux de restituer des terres qu’ils ont pris aux paysans. Le temps presse d’autant plus que de nouvelles élections présidentielles sont prévues en 2014. Pour Carlos Lozano, le processus de paix est très difficile mais pas impossible » une guérilla ne peut aspirer à être en permanence dans la lutte armée sans chercher une issue politique et démocratique. Les Farc l’ont compris et l’Armée de libération nationale (ELN) aussi. Le président Santos souhaite d’ailleurs une négociation aussi avec l’ELN.

Chantal GUILLET

 Site : Marcha Patriotica