Amérique latine et les extrêmes droites piégées par Donald Trump

Les dirigeants latino-américains conservateurs et libéraux ont dans leurs pays respectifs promu les valeurs républicaines étatsuniennes assaisonnées à la sauce Trump : État minimum, discours sécuritaires, – anti migrants pour certains, le Chili par exemple, ou anti délinquants pour les autres -, diabolisation de la libération sociétale, -avortement, mariage entre personnes de même sexe-, défense d’une identité occidentale, dénonciation d’un adversaire porteur de valeurs cosmopolites sapant les vertus nationales, – bolivarien, chaviste, communiste, étatistes socialiste -. Cet ennemi pouvait être aux États-Unis, le Parti démocrate, et en Amérique latine, les formations membres du Forum de Sao Paulo, et quelques autres adhérant à la COPPPALC (Conférence Permanente des partis Politiques d’Amérique Latine et de la Caraïbe)[2] ou au Comité Amérique latine de l’Internationale socialiste.

Les observateurs extérieurs attendaient la mise en œuvre de convergences hémisphériques concrètes et coordonnées après l’accession au pouvoir de nombre des participants aux réunions de la CEPAC. En trois ans en effet sont devenus chefs de leurs États respectifs, par ordre alphabétique des pays, Javier Milei en Argentine, José Antonio Kast au Chili, Daniel Noboa en Équateur, Donald Trump aux États-Unis, Santiago Peña au Paraguay, Nasry Asfura au Honduras, Nayib Bukele au Salvador. 

D’autres sans étiquette les rattachant à l’extrême-droite, s’en sont rapprochés dans l’exercice de leurs fonctions, comme le président bolivien Rodrigo Paz, son homologue costaricien Rodrigo Chávez, ou José Raul Mulino à Panamá.  Pourtant le rapprochement qui semblait relever de l’évidence, est partiel et relatif. L’argentin Milei a certes engagé un démantèlement de l’État. Désormais la puissance publique a volontairement renoncé à protéger les plus faibles, à préserver la protection sociale, la formation scolaire et universitaire, et abandonné ses chefs d’entreprises industrielles. Certes au Chili José Antonio Kast a centré sa campagne électorale sur l’expulsion de 330 000 migrants, prisé de faire leurs valises, s’ils veulent partir dans de bonnes conditions, avant son accession au pouvoir, le 11 mars 2026. Il a effectué deux déplacements censés lui fournir un kit radical prêt à monter, l’un en Argentine pour voir le modèle anti étatique de Javier Milei in situ et l’autre au Salvador, pour prendre exemple sur la méthode Bukele de lutte contre la délinquance. Daniel Noboa en Équateur a lui aussi pris Bukele comme exemple de règlement expéditif des questions sécuritaires. Il a comme Donald Trump renversé la table du droit international en violant le 5 avril 2024 l’immunité de l’ambassade du Mexique pour en extraire de force un opposant, vice-président de l’équipe précédente, Jorge Glass

L’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche a fortement déstabilisé et dévalorisé cette unité de façade.  Certes Donald Trump a donné des coups de pouce à ses amis en difficulté. Il a sanctionné le juge et le ministre de la justice brésiliens ayant mis son « ami » l’ex-président Jair Bolsonaro, en examen pour participation à une tentative de coup d’État. Certes il est intervenu dans deux campagnes électorales, avec succès, pour appuyer publiquement son ami argentin Javier Milei et au Honduras Nasry Asfura. Certes il a fait enlever l’ennemi numéro un des extrêmes droites latino-américaines et au-delà, le « chaviste » bolivarien, Nicolas Maduro

Mais le compte n’y est pas. En nationaliste cohérent Donald Trump veut le beurre et l’argent du beurre des chavistes, et autres étatistes de gauche ou du centre, mais aussi celui de ses « amis » idéologiques d’extrême droite et de droite. Il entend que chacun comprenne dans l’hémisphère occidental qu’il est un Primus inter Pares, doté d’une Autorité supérieure et dérogatoire.

Qu’on en juge.  Depuis son accession au pouvoir il a taxé toutes les exportations des latino-américains vers les Etats-Unis., « amis » ou « ennemis ». Il remplit des avions nolisés de résidents latino-américains, qu’ils soient ressortissants du Venezuela ou d’Équateur. Sa police a tenté de forcer le 27 janvier à Minneapolis la porte du consulat de l’Équateur.  Prédateur assumé il revendique un bien, une ressource, chaque fois qu’il estime que cela est de l’intérêt des états-Unis. José Raul Mulina chef de l’État panaméen, est un ancien ministre du président Endara consacré en 1989 président de Panamá sur une base militaire nord-américaine, après la séquestration, l’arrestation et la mise examen en Floride du président Manuel Noriega. Il a pourtant été contraint de rompre le contrat de l’entreprise chinoise Hutchison Whampoa, important investisseur de services maritimes, active depuis 2000, après la restitution de la Zone du Canal aux autorités panaméennes, aux deux bouts du canal.

Enfin, et logiquement dans le contexte d’égoïsme national exclusif prôné par Donald Trump, l’idéologie partagée ne fait pas le poids face aux intérêts. Ile locataire de la Maison Blanche a signé avec la Chine un compromis commercial qui va affecter les exportations de soja brésilien, mais aussi argentin vers Pékin. Jair Bolsonaro incarcéré, il l’a lâché pour courtiser le « pétiste » Luiz Inacio Lula da Silva, président du Brésil. La séquestration de Nicolas Maduro, président du Venezuela, incarcéré à New York et mis en examen aux États-Unis, n’a pas ouvert le palais de Miraflores à l’opposante d’extrême-droite Maria Corina Machado, se réclamant des valeurs étatsuniennes et de Donald Trump. Donald Trump a privilégié la perpétuation du régime, seul à même, selon lui, de lui garantir un accès exclusif aux ressources pétrolières du pays.

Si Donald Trump a gardé son cap, ses « amis » ou encore « amis » idéologiques sont en train de perdre le leur. Certains ont accepté leur nouvelle vie en souveraineté limitée, comme l’argentin Javier Milei ou le salvadorien Nayib Bukele. D’autres s’interrogent et opèrent même d’inattendus rapprochements avec leurs ennemis régionaux d’hier. L’Équateur, du président Noboa, dont un diplomate a été menacé le 27 janvier par la police migratoire étatsunienne, ICE, a émis une protestation officielle. Panama, à peine les lumières de Davos éteinte a organisé son Davos latino-américain, les 28 et 29 janvier.[3] Six chefs d’État de la région, – Bolivie, Brésil, Chili, Équateur, Guatemala, Jamaïque -, de droite comme de gauche ont assisté à l’évènement. À cette occasion ont été rendu publics des entretiens a priori incompatibles : celui du président brésilien Luiz Inacio Lula da Silva et du président élu chilien José Antonio Kast. Les six chefs d’État de façon symboliquement significative ont immortalisé ce sommet « économique », en visitant l’une des écluses du Canal. Les recalés sont dans le doute. L’extrême-droite brésilienne cherche dans le désordre un « dauphin » à Jair Bolsonaro. Au Venezuela, María Corina Machado a accepté la rencontre non officielle que lui a concédé Donald Trump. Elle lui a « offert » son Nobel de la paix, au grand dam du Comité norvégien.  Enrique Capriles opposant de centre droit mis au silence par les médias officiels vénézuéliens et les médias internationaux qui soutenaient Maria Corina Machado, s’est engouffré dans la brèche.

Si tous les latino-américains, ont depuis le 20 janvier 2025 été mis en souveraineté limitée par Donald Trump de façon publique et officielle, cette situation est incontestablement mal vécue par ceux qui se pensaient ses « amis » ou au moins ses alliés naturels et privilégiés, les extrême-droites. Elles sont pourtant les mains prises dans le piège des contradictions du nationalisme[4].