En 2023, la communauté Xokó, peuple autochtone brésilien, a sollicité l’INA afin d’obtenir la mise à disposition d’un documentaire tourné sur leur territoire en 1979 par le réalisateur français Patrice Chagnard. L’INA, qui conserve une copie du film, a alors organisé son retour sur place et la remise d’une version restaurée du film. Retrouvailles entre un réalisateur et un peuple, de Paris à la forêt brésilienne.
Dans le cadre de la saison croisée France-Brésil 2025, l’INA a proposé une programmation dédiée à la mémoire audiovisuelle des peuples autochtones du Brésil : résidence d’une professionnelle brésilienne à l’INA ; conférences à la Maison de l’Amérique Latine à Paris puis à Sao Paulo ; restauration du film Quelque chose de l’arbre, du fleuve et du cri du peuplede Patrice Chagnard. Ce programme a été labellisé et soutenu par l’Institut Français et le ministère de la Culture et réalisé en partenariat avec la Cinémathèque Brésilienne. Il vise à reconstruire des mémoires empêchées, occultées, et à faire émerger de nouveaux récits. Les archives audiovisuelles, véritables trésors patrimoniaux, jouent un rôle clé dans la transmission des savoirs entre générations et le renforcement des identités culturelles. Elles sont également une ressource précieuse pour le plaidoyer et la revitalisation culturelle des peuples autochtones face aux défis contemporains.
Patrice Chagnard a 80 ans. Cet ancien hippie au crâne chauve et au sourire plein de malice a parcouru les quatre coins du globe avec sa caméra pour tenter de comprendre le monde. Inde, Pakistan, Afghanistan, Bangladesh, Tibet, Égypte, Cameroun, Arménie, Russie, Brésil ; autant de destinations que de réflexions sur la nature humaine qu’il cherche à percer au fil de ses voyages et qu’il retransmet à l’écran pour la télévision et le cinéma. C’est dans cet état d’esprit qu’il se rend au Brésil en 1979. À cette époque, le jeune réalisateur travaille pour Le Jour du Seigneur, l’émission chrétienne et dominicale de la télévision française. «On m’a dit tu as carte blanche pour faire un portrait de l’état de l’Église au Brésil. J’ai dit banco !».
Il s’intéresse alors à la Théologie de la Libération, un mouvement social né en Amérique latine qui s’appuie sur une lecture progressiste des Évangiles et qui vise à libérer les peuples opprimés en leur donnant les clés de leur propre émancipation. C’est dans ce contexte que des prêtres parcourent le pays et véhiculent des valeurs de justice sociale auprès des communautés de base, des paysans pauvres et asservis par de grands propriétaires terriens soutenus par la dictature militaire en place.
Après des heures de piste et de pirogue, Patrice Chagnard et son équipe se retrouvent au fin fond du Sergipe sur les bords du fleuve São Francisco dans le village de Caiçara. C’est ici que vivent les Xokós, face à l’île de São Pedro où se dressent une petite église et les ruines d’un ancien couvent, vestiges séculaires d’une mission jésuite. Les Xokós sont des caboclos, des descendants d’autochtones qui évoluent au plus bas de l’échelle sociale. « Lorsque nous sommes arrivés, ils nous ont nourri alors qu’ils mourraient de faim. Ils avaient rassemblé le peu qu’il leur restait pour nous l’offrir. Ils étaient tous là, autour de nous, à nous regarder manger. Chaque bouchée était une épreuve. C’est sans doute le repas le plus pénible de ma vie », se remémore l’octogénaire.
Dans la moiteur du mois d’août subtropical, il découvre l’oppression des paysans sans terre, presque réduits à l’esclavage, par les riches propriétaires qui cherchent à exploiter les ressources naturelles et étendre leurs intérêts industriels. Un climat de grandes tensions dans lequel le Français ne mesure pas le danger : « Notre guide a inspecté notre Jeep pour vérifier si elle n’était pas piégée. On n’imaginait pas les risques que l’on prenait. Eux savaient. De fait, une équipe de la BBC est venue dans la région peu de temps après nous. Une bombe a été déposée dans leur voiture. Ils sont morts tous les trois ».
Malgré cette atmosphère pesante, le réalisateur entrevoit une lueur d’espoir et devient le témoin discret de la lutte d’un peuple en détresse : « curieusement, c’est un endroit dominé par la violence mais aussi par la poésie » explique-t-il. Pour donner la parole aux sans-voix, il décide d’utiliser comme médiateur un chanteur itinérant qui met en vers et en musique le quotidien des locaux. Un poète populaire qui s’inscrit directement dans la littérature de cordel, la grande tradition orale sud-américaine. Entre deux airs mélancoliques, la caméra de Patrice Chagnard enregistre sur pellicule la résistance des Xokós. Cela se matérialise par des actions militantes, comme la lecture d’une lettre adressée à la FUNAI, l’autorité en charge des peuples indigènes, dans laquelle ils demandent la restitution de leur terre. Mais aussi par l’appropriation du capital symbolique lorsque les paysans s’accaparent les statues et la cloche de l’église de Saõ Pedro : « Je trouvais formidable qu’ils s’approprient des images religieuses pour en faire un outil de lutte », nous confie le cinéaste. Un geste qui les mènera au tribunal où tous sont convoqués et accusés de rébellion. Intitulé Quelque chose de l’arbre, du fleuve et du cri du peuple, le film de Patrice Chagnard est considéré aujourd’hui comme l’un des rares témoignages des difficultés majeures rencontrées par les communautés autochtones pour la reconnaissance et la subsistance de leurs cultures. Il reçoit le Grand Prix du Festival du réel en 1981.
Par Benoît DUSANTER (INA)


